HISTOIRE DE M“' DF, WA R ENS
lui disant les larmes aux yeux : In manus tuas , domine , commendo spiritum mcum. Cet évêque s’arrêta en la relevant, et il parla cinq à six minutes avec cette jeune pénitente, qui, de là, se rendit directement au logis de ce prélat, lequel, la messe finie, alla la joindre, et après une conversation assez longue avec elle , revint à la cour, sans doute pour en rendre compte au roi. Cette fugue, comme vous le pensez bien, monsieur le comte, fit un éclat subit dans cette petite ville ; et, dès ce moment, les uns disaient que c’était une scène d’une Magdeleine véritablement repentante, d’autres, et surtout les Suisses , qui étaient venus à Êvian, partie pour boire les eaux, et partie pour y voir le roi, soutenaient que ce repentir n’était que simulé, et que le vrai motif de la fuite de cette baronne, était le dérangement qu’elle avait mis dans les affaires d’intérêt de son mari par une prodigalité inconsidérée. Exemple qui n’est pas le premier à citer de jeunes et aimables femmes, qui, moyennant leur esprit et figure, savent captiver leurs maris au point de les maîtriser.
« D’autres Suisses arrivèrent en bateau, après dîner. A peine eurent-ils débarqué que le bruit se répandit dans toute la ville que ces nouveaux ve-
mis, parents, disait-on, de madame de Warens, venaient pour l’enlever. Ce bruit, tout mal fondé qu’il était, prit, à ce que je pense , quelque crédit à la cour, puisque le lendemain matin on fit partir avant le jour cette dame dans la litière du roi, escortée de quatre de ses gardes du corps , qui la conduisirent en droiture, accompagnée d’une bourgeoise, à Annecy, dans le couvent du premier monastère de la Visitation, pour l’y faire instruire de notre religion. Cette baronne me parut alors âgée de vingt-quatre à vingt-six années. Depuis cette époque, je la perdis de vue par mon retour en Piémont, où je restai jusqu’en 1733, que je revins à Chambéry pour m’y fixer. Ce fut l’hiver de cette même année que j’eus l’occasion de lier société avec elle ; car, au sortir de la Visitation, elle avait pris une petite maison à Annecy après son abjuration; d’ailleurs elle y était pour ainsi dire forcée, ne jouissant pour lors que de quinze cents livres de pension que notre roi lui faisait donner, comme nouvelle convertie. Mais monseigneur de Mazim, évêque pour lors de Maurienne, l’ayant connue, la gratifia d’une somme annuelle de quinze cents livres, et monseigneur de Bernex lui en donna autant; alors cette baronne trouvant sans doute
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la ville d’Annecy trop petite pour l’étendue de ses projets et de ses vues, vint s’établir à Chambéry, non pour se soustraire à la vigilance des pieuses institutrices , car sa conduite jusque-là avait été exempte de tous soupçons et à l’abri même de la calomnie qui communément poursuit les nouvelles venues, dès qu’elles ont de l’esprit et de la figure.
« A propos de figure , je veux vous donner ici une esquisse de la sienne. Sa taille était moyenne, mais point avantageuse, eu égard qu’elle avait beaucoup et beaucoup d’embonpoint, ce qui lui avait arrondi un peu les épaules et rendu sa gorge d’albâtre aussi trop volumineuse ; mais elle faisait aisément oublier ces défauts par une physionomie de franchise et de gaieté intéressante. Son ris était charmant, son teint de lis et de rose , joint à la vivacité de ses yeux, annonçaient celle de son esprit et donnaient une énergie peu commune à tout ce qu’elle disait. Sans le plus petit air de prétention, tant s’en faut, car tout en elle respirait la sincérité, l’humanité, la bienfaisance, sans donner le plus petit soupçon de vouloir séduire par son esprit non plus que par sa figure, car elle négligeait par trop cette dernière, sans néanmoins l’affecter, comme quelques prétendues savantes de son sexe.
« Je ne veux pas vous laisser ignorer, monsieur le comte, une anecdote de cette baronne , crainte de l’oublier; quoi qu'il en soit, la voici : m’entretenant un jour avec elle tête à tête de son changement de religion et d’état, elle me dit : « Croiriezvous, mon ami, qu’après mon abjuration je ne me suis jamais mise au lit, durant deux ans environ, sans prendre comme on dit la peau de poule sur tout mon corps, parlaperplexité dans laquelle me3 réflexions me plongeaient , sur ce changement de religion qui m’avait fait secouer les préjugés de mon éducation, de ma religion, et abjurer celle de mes pères. Cette longue incertitude était terrible pour moi qui ai toujours cru à uh avenir éternellement heureux ou malheureux. Cette indécision m’a bien longtemps bourreaudée a — ce fut là son expression ; mais rassurée à présent, continua-t-elle, mon âme et mon cœur sont tranquilles et mes espérances ranimées. » Je ne vous rends, monsieur le comte , que fort imparfaitement et en précis les expressions vives et animées dont elle se servit à cette occasion ; elles firent en moi une sensation qui ne s’en est point encore effacée , quoique à la veille de remplir mon seizième lustre.
« Les grâces de son parler, son esprit déjà en-
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richi de différentes lectures, la rendaient extrêmement séduisante et agréable dans la conversation, et m’attachaient intimement à sa maison, où j’allais journellement, et y mangeais fréquemment avec Jean-Jacques, dont elle avait déjà commencé l'éducation, usant toujours d’un ton de maman tendre et bienfaisante, y mêlant de temps à autre celui de bienfaitrice , auquel Jean-Jacques répondait toujours 'avec docilité et même soumission.
« Après quelques années de séjour à Chambéry, elle prit une campagne à portée de la mienne , ce qui continuait à me mettre à même de lui faire plus fréquemment ma cour et Jean-Jacques de me voir > journellement. Son goût décidé pour la lecture faisait que madame de Warens le sollicitait vivement pour qu’il se livrât tout entier à l’étude de la médecine, ce à quoi il ne voulut jamais consentir. Comme je le voyais tous les jours et qu’il me parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé pour la solitude et je puis dire un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles ; il nourrissait en lui une défiance constante en leur probité.
Ce fut dans cette maison de campagne qu’il commença à barbouiller du papier, soit en vers, soit en
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prose, sur différents sujets dont il me faisait lecture plutôt, je crois, comme à son voisin que pour se décider par mes lumières, en quoi il pensait très-juste. Etant arrivé à Paris, il fit imprimer, pour son coup d’essai, une méthode qu’il avait forgée aux Charmettes pour apprendre parfaitement la musique en moins de trois mois ; heureusement pour Jean-Jacques , cette brochure tomba entre les mains du savant Aristarque de ée tempslà, je veux dire du fameux abbé Desfontaines. Quand je vous dis heureusement, monsieur le comte, je ne parle que d’après Jean-Jacques , qui me dit qu’ayant été pulvérisé en tout sens et en tout genre et avec toutes raisons par ledit docte abbé, il lui avait prouvé qu’il ne savait encore rien, pas même écrire français , et qu’il fallait lire et apprendre à lire avant que de vouloir écrire , et , dès lors , je m’appliquai à profiter de cette juste leçon , et je quittai la plume.
« Eevenons à cette aimable femme. Malheureusement pour elle, n’ayant nul goût pour les ouvrages auxquels l’éducation accoutume son sexe, la ressource de la lecture dont son esprit est déjà orné ne suffisait pas à la vivacité de son imagination, et , pour s’occuper , elle entreprit de former
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une compagnie pour faire exploiter une minière dans la province de Maurienne , dont ses associés* et elle furent les dupes. Son esprit toujours entreprenant la fit encore succomber dans d’autres entreprises, dont le succès ne fut pas plus heureux. Ce fut dans cette maison attenante à la mienne qu’elle forma ses ruineux projets ; heureuse si le goût de l’agriculture avait remplacé ces premiers, il aurait décidé la tranquillité et la douceur de sa vie, et aurait suffi, joint aux pensions qui lui restaient, au bien-être modeste de ce qu'il lui fallait, car je lui dois la justice de vous dire que ses entreprises de richesse ne lui étaient point inspirées par la cupidité d’en jouir, mais bien plus sûrement pour en procurera ses associés, caria générosité et la libéralité étaient au nombre des autres qualités de son cœur.
« Après le départ de Jean- Jacques, je continuai delà voir, et souvent j’allais lui porter de ses nouvelles quand je soupçonnais qu’elle en manquait.
« Enfin, cette charmante et digne femme, sans argent, et, j’ose quasi le dire, sans crédit et accablée de dettes, eut l’heureuse ressource de plaire à un vieux seigneur de la première distinction, qui
fournit, durant qu’il vécut, aux journaliers nécessaires de la subsistance de cette malheureuse baronne ; mais le noble désintéressement dont son âme avait toujours été pénétrée ne lui suggéra jamais de confier à ce vieux seigneur le triste et inévitable avenir qui la menaçait. Aussi, après cette perte, se vit-elle forcée de mendier un recoin de chaumière dans un des faubourgs, où elle n’a végété que par les secours et soins charitables de ses voisins, qui n’étaient, tant s’en faut, dans l’aisance.
« Finalement, accablée de différents maux qui la retenaient au lit depuis plus de deux années, elle succomba avec tous les sentiments d’une femme forte et bonne chrétienne.
«J’ai toujours condamné Jean- Jacques, qu’elle avait décoré du nom de son fils adoptif, en premier lieu d’avoir préféré les intérêts de Levasseur à eeux d’une maman aussi respectable pour lui, en tous sens, que l’était peu sa blanchisseuse Levasseur; il aurait bien dû suspendre son orgueil de temps à autre et ne travailler que pour gagner son indispensable nécessaire, pour restituer, tout au moins en partie, ce qu'il avait coûté à sa généreuse bienfaitrice.
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« Voici, monsieur le comte, un brouillard, ou pour mieux dire un bavardage que je n’ai pu vous communiquer plus tôt par la répugnance que j’avais d’ hasarder ce petit détail que je vous avais offert imprudemment en ne songeant qu’à l’envie que vous aviez d’en avoir un ; je ne vous l’envoie que dans l’intime persuasion que vous le rectifierez. J’aurais pu lui donner plus d’étendue, bien que vous l’auriez rendu plus précis et orné de ce charmant style que je vous connais; mais je vous le répète, monsieur le comte, ma répugnance à rapporter des faits flétrissants, et d’ailleurs me sentant si peu propre à narrer, je 11e suis pas allé plus loin. ,
« Conzié, des Cliarmettes. o
Je finirai ce chapitre par le récit d’un contemporain, — quelque voisin de madame de Warens. — On ne sait pourquoi ce récit a été mis au compte de Claude Anet, mort depuis longtemps.
« Pendant les derniers temps de sa vie, elle a vécu oubliée dans la maison de M. Flandin, qui, touché de sa triste situation, n’exigeait aucun loyer. Comme dans sa jeunesse elle avait reçu une très-
bonne éducation, et qu’elle savait la musique, l’arithmétique, qu’elle possédait le dessin, la broderie, elle s’occupait à élever de jeunes filles; elle brodait des mousselines, faisait la tapisserie, et ne s’est jamais plaint de sa malheureuse destinée. Tout est décidé dans la nature , disait-elle, et pour comble d’héroïsme, quoique durant sa vie elle eût été fort peu occupée de sa parure, elle avait des nippes superbes : elle voulut s’en dépouiller avant que de mourir, et en orner les autels du Dieu dont elle avait embrassé la religion. Elle les avait brodées pour en faire des ornements ; c’est ainsi qu’avant de fermer l’œil à la lumière elle a tout quitté, j)Our ne s’occuper que de l’éternité.
« Sans donner dans le bigotisme, elle avait une ferme croyance ; dès sa conversion elle n’a jamais témoigné le moindre remords; elle a toujours été fidèle observatrice de la religion qu’elle avait embrassée à Annecy. Elle aimait les pauvres, elle les consolait dans leur affliction, elle les servait lorsqu’ils étaient malades.
« Dans la chambre qu’elle habitait, on n’y voyait qu’un lit, une table et quelques chaises ; on y lisait beaucoup d’inscriptions, on voyait sur le devant de sa cheminée : Garde-loi, qui que tu sois, défaire
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à autrui le mal que tu ne voudrais pas souffrir qu’on te fît. Elle s’occupait chaque jour à faire des lectures. Elle avait Montaigne, la Bruyère, les Maximes de la Rochefoucauld, Massillon, les Lettres de madame de Sévigné, les Œuvres de madame Deshoulières, et un Nouveau Testament en français, dont il fallait toutes les nuits, avant qu’elle se couchât, qu’on lui lût un chapitre. Voici la sublime prière qu’elle faisait une fois par jour : cette prière avait été composée par J. -J. Eousseau, et écrite de sa main sur un parchemin :
« Souveraine puissance de l’univers, Etre des « êtres, sois-moi propice, jette sur moi un œil de « commisération; vois mon cœur : il est sans crio me. Je mets toute ma confiance en ta bonté inet finie, tous mes soins à m’occuper de ton immen- « sité, de ta grandeur et de ton éternité. J’attends « sans crainte l’arrêt qui me séparera des humains: « prononce, termine ma vie, et je suis prête à a paraître aux marches de ton trône, pour rece- « voir la destinée que tu m’as promise en me don- « nant la vie, et que je veux mériter en faisant le « bien. »
« Madame de Warens mourut presque subite-
ment. Les cloches annoncèrent par leur son funèbre qu’il fallait qu’elle quittât la maison : je l’accompagnai en mouillant de mes larmes le lieu qu’on lui faisait traverser pour arriver au cimetière de Saint-Pierre de Lemenc, où sa tombe fut creusée au pied d’un immense tilleul, qui était proche d’une grande porte ouverte sur le chemin public. »
J’irai tout à l’heure chercher la tombe de madame de Warens dans le cimetière de Lemenc.