LA MORT DE* MADAME DE WA R EN S
J’ai voulu voir la maison où est morte madame deWarens, faubourg Nézin, n° 08. C’est le tombeau avant la lettre, c’est la préface de la mort *. La pauvre femme ! C’est donc là qu’elle est tombée du haut des Charmettes, tombée du haut de ses rêves, tombée du haut de son esprit et de sa beauté. Là, dans une sombre chambre, sur un grabat qui sent le suaire, loin de Jean- Jacques, loin de tout le monde, loin d’elle-même, dans la misère la plus désolée, se cachant, — mais oubliée,
* Et pourtant on y vit avec gaieté, mais de la vie active : le travail chante presque toujours. Une gracieuse jeune femme habite cette chambre des ténèbres et l’éclaire doucement de son sourire en parlant de madame de Vr'arens.
LES CHAIIMETTES.
même si elle n’eût pas voulu l’être, — c’est là qu’elle mourut mille fois avant sa dernière heure. Quelle lente et sombre agonie, dans cette maison emprisonnée par les toits voisins, sans air, sans soleil, sans un bouquet d’arbre, sans une fleur, pas même une fleur des prés pour réjouir les yeux et rappeler l’âme à la vie ! Elle ne voyait plus le toit bleu des Charmettes, ni les vignes qui montent plus haut, ni ces bêtes qui pâturaient plus haut encore, à qui, tant de fois, avec Jean- Jacques, elle donnait une poignée d’herbe toute fraîche dans sa blanche main. Héroïque et résignée, elle a souffert les mille morts de la misère. Et àla fin, on l’a couchée dans le cercueil et on l’a portée dans le petit cimetière de Lemenc *, où les Saint-Preux et les Werther de l’avenir chercheront vainement son épitaphe.
* On lit au registre mortuaire de la paroisse de Saint-Pierre de Lémcnc :
« Le trente juillet mil sept cent et soixante-deux a été ensevelie au cimetière de Lemenc dame Louise-Françoise- Eléonore de laTour, veuve du seigneur baron de Warens, native de Vevay, dans le canton de Berne, en Suisse, morte hier sur les dix heures du soir, en bonne chrétienne, et munie des sacrements de l’Eglise, âgée d'environ soixante-trois ans. Il y avait environ trente-six ans qu'elle fit abjuration de la religion protestante, et a vécu depuis dans la nôtre, et dès lors a fini ses jours dans le faubourg de Nézin, où elle habitait depuis environ huit ans, dans la maison du sieur Crépine ; elle a habité ci-