A MADEMOISELLE DE F.. , A VILLENEUVE
« Tu m’as souvent répété, chère amie, que l’amour ferait tous mes malheurs, que les nuits entières que je donnais aux lectures romanesques préparaient mon cœur à la tendresse, que la musique et les concerts seraient funestes à mon repos ; je riais, je folâtrais quand tu cherchais à m’instruire; maintenant qu’il n’est plus temps, je voudrais t’avoir écoutée. Tu me disais encore, s’il t’en souvient, que les hommes n’étaient que faux et cruels; tu me disais vrai, et si je t’avais crue, je vivrais
une fois de plus la folie de madame de Warcns pour les simples :
a Cy Monsieur le Baron vouloit ce donner la peine de livrer une copie de ce manuscrit pendant un jour que M. Danel aura l’honneur de rester au près de luv; et de sinformer a Annecy combien il en couterois pour en faire imprimer deux cent exemplaire en bon caractère de saint-ogustin et bon papie, je lui scrois fort oblige de mendoner réponse; je trouve que cela conviendrois bien mieu d’élre donez aux public que les orviétan et il y aurois plus d’honneur et de profit à ce remède, que je recommande à la protection de mon sieur le baron Daneville et il obligeras sa très humble servante,
« La baronne de Warens de la Tour. »
LETTRES DE M- DÉ WA RE N S. 265
en paix, au lieu que je ne vois plus, dans les murs que j’habite, que des vautours acharnés pour me ravir à la félicité.
« Mon père meme est de ce nombre : le cruel vient de m’annoncer qu’il faut que j’aille aux marches de l’autel consacrer ma perfidie, m’avouer parjure aux ) r eux de l’ Eternel, démentir du cœur ce que ma bouche pourrait proférer, llélas ! ma chère amie, tu m’entends, tu connais mon cœur, tu sais mes inclinations, eh bien ! l’on veut m’enchaîner par les liens sacrés du mariage à un homme que je déteste autant que j’adore l’amant qui m’a fui. L’époux qu’on veut me donner est M. de Warens, fils de M. Villardin de Lausanne. On m’assure chaque jour qu’il a de la fortune ; c’est à mon âge ce qui m’inquiète le moins ; ce n’est pas là où gît le bonheur; il gît dans la satisfaction du cœur : je ne vois donc d’autres moyens pour me soustraire aux entraves que l’intérêt et l’ambition de mon père veulent me forger, que celui de fuir la maison paternelle; je suis décidée à le faire, j’irai seule chercher celui qui m’a perdue...
« Pour exécuter mon dessein, il ne faut que du courage de mon côté, et de la complaisance de ta part. Promets-moi de me recevoir chez toi, je sui-
vrai de près le messager qui te porte cette lettre, je n’en dirai pas un mot à ma gouvernante ; elle est à mes côtés dans le moment que je t’écris, elle me demande à chaque ligne ce que je trace ; je lui assure que c’est pour te faire part de mon mariage auquel la cruelle m’engage, malgré l’amour dont elle sait que je suis éprise. Tout le monde semble d’accord pour me tromper et me trahir. . .
« Tout ce qui me fâchera en fuyant, c’est le chagrin que je vais répandre dans le cœur d’un père qui me tourmente innocemment, et s’est imaginé assurer mon bonheur en me choisissant un époux. Je m’abuse... Que les pères sont cruels! s’ils aimaient leurs enfants, ne consulteraient-ils pas leur cœur? Ils n’écoutent au contraire que l’ambition.. . ; ils les sacrifient. . .
* O mon père ! que de larmes vous allez verser sur ma fuite ! Mais mon parti est pris. J’attends ta réponse.
« Ton amie,
« Louise. »
LETTRES DE M"» DE WA RE N S