‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 41 sur 91 · A MADEMOISELLE DE F · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE F

« Reconnais le caractère de celle que tu appelais ton amie : de quelque extravagance qu’on l’accuse dans le monde, de quelque étourderie qu’elle paraisse coupable à tes yeux, elle espère toujours être digne de ton attachement.

« Tu te rappelles le contenu de la lettre que je t’envoyai par l’exprès choisi au hameau où je fus boire du lait avec ma gouvernante ; tu te rappelles mes plaintes; tu sais que c’est l’amour qui en était l’objet; que c’est à un mariage que mon père cherchait à me faire faire avec M. de Warens que je devais le dessein de m’enfuir de la maison; que c’était pour aller chercher celui qui m’avait ravi le repos, et à qui on voulait m’enlever, en me forçant d’être parjure solennellement à la face de tout mon pays. Eh bien ! tu me fis des représentations, tu m’annonças que j’allais me déshonorer, porterie trouble dans ma famille, me perdre même aux yeux de mon amant : tu me disais d’un ton

absolu que je devais me soumettre aveuglément aux volontés de mon père : j’ai suivi tes conseils, et voici quel en est le résultat affreux.

« Je suis loin de t’en vouloir le moindre mal; je ne prétends pas même t’en faire des reproches : on n’en fait qu’aux coupables; tu ne l’es pas, et je la suis seule. Tu ne pouvais pas pénétrer dans l’avenir, ni deviner les désordres que cette union fatale allait entraîner : je sais que je ne devais écouter que mon cœur, parce qu’alors l’égarement où je me serais livrée m’aurait rendue moins criminelle, au lieu que, par ma fuite tardive et mes irrésolutions, je me suis rendue coupable de plusieurs crimes Esclave de mon amour, je n’aurais eu

qu’un seul tort à me reprocher en fuyant la maison de mon père; mais aujourd’hui qu'ai-je fait? Je ne me suis pas seulement rendue criminelle à ses yeux, mais je lui ai encore attiré les graves reproches qu’il va essuyer de la famille de Warens. Je vois M. de Warens, qui m’aimait, et dont j’ai abandonné les foyers (quand je n’étais plus ma maîtresse et quand je lui appartenais selon les lois); je le vois, dis-je, verser des larmes, devenir furieux, donner des ordres pour me faire arrêter... je le vois confus aux yeux de ses amis, déshonoré,

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flétri dans l’opinion publique. . . O funeste ascendant des préjugés! pourquoi faut-il qu’un époux soit la victime des égarements d’une femme qui fuit pour éviter ses embrassements ? n’est-il pas assez puni d’être détesté?

* J’aurais suivi tes conseils, chère amie, même après mon mariage, si la calomnie n’eût réveillé la mauvaise humeur de M. de Warens, et allumé sa jalousie au point que je ne pouvais plus regarder personne sans que ce ne fût un amant. Hélas ! qu’il jugeait mal de mon cœur ! je n’aimais que celui qui m’avait fui ; et, tout ingrat qu’il me paraissait, rien ne pouvait l’arracher de mon cœur

Oui je l’avoue, dans les bras de M. de Warens,

qui me chérissait, je brûlais d’une flamme criminelle, je n’y voyais que mon amant; l’ Eternel en est témoin; mais cette flamme lui garantissait que je n’aurais pas profané le lit nuptial en recevant les baisers d’un autre. Le mariage m’avait livrée à M. de Warens; il possédait tout malgré

moi : mon cœur seul me restait Hélas ! qu’on

me pardonne si je me livrai aux égarements de mon imagination. Ah ! mon amie, ne me crois pas si coupable... Ce qui me détermina absolument à m’enfuir, j’en fais la confession, c’est que je n’ai

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jamais pu être fausse impunément , et que j’ai voulu éviter les fureurs de M. de Warens.

« Enfin, obsédée par le remords d’être parjure à mon amant, persécutée par mon mari, il n’en fallut pas davantage pour me décider à partir : à la nuit tombante, je me rendis au port; des bateliers me conduisirent à Évian. C’est ainsi que je me suis soustraite à la jalousie tyrannique de mon époux, m’affranchissant de l'esclavage du mariage. J’arrivai effectivement dans le Chablais : je fus présentée au roi ; je lui demandai sa protection ; je l’obtins ; je vins à Annecy par ses ordres; j’entrai ensuite à la Visitation, où je suis

« Hélas! mon amie, que j’y ai besoin de tes conseils! que je voudrais t’avoir auprès de moi! mais, hélas! j’ai pris mon parti, je ne reverrai jamais le pays de Vaud; c’est pour toujours que

je l’ai fui Ecris-moi, je t’en conjure; écris-

moi dans mon ermitage ; écris-moi que tu seras mon amie jusqu’à la mort. Adieu. J’embrasse M. Perret ; tâche de m’excuser à ses yeux.

Adieu... »

Voici nue curieuse page sur Paris, où madame

LETTRES DE M" DE WA RENS

de Warens ne voyait que par les yeux de Jean- Jacques :

« Ne pouvant me fixer à Paris, je pris la résolution de tout préparer pour mon dépqrt. Quoique je le quittasse avec regret, j’étais heureuse d’un autre côté, en m’imaginant que je pourrais tirer parti en Savoie des études que j’avais faites dans la capitale.

« J’employai les derniers jours à observer cette grande ville dans un genre de détails que je ne connaissais pas encore. A la vue des théâtres, je substituai celle des marchés. Mon imagination ne pouvait concevoir comment une ville si peuplée, qui consomme tant de denrées, en est toujours aussi bien fournie. A Paris, on trouve tout ce qu’on veut, et à toute heure; tandis qu’en province, les légumes manquent plus d’une fois, et dans la plus belle saison. Je passai une nuit à observer la halle. Ce magasin qui, tous les matins, porte l’abondance dans les quartiers les plus reculés, m’amusa singulièrement. Le bruit des charretiers, le ton des poissardes, beaucoup de disputes et presque jamais de batailles, tout concourait h former le plus plaisant tableau.

«J’ai connu beaucoup de personnes qui se plaignent des aliments de toute espèce qui se débitent à Paris : d’après le temps que j'y ai passé, je pense qu’ils ont un peu de tort. D’abord, les boucheries y sont très-bien dirigées : une bienfaisante police veille toujours sur la qualité de la viande qui s’y distribue; et il y a peu de pays où l’on en mange d’aussi bonne. La volaille ne manque pas à Paris ; elle s’y trouve quelquefois à très-bon compte : de ce côté, on n’a pas de fraude à craindre, car on ne peut pas en changer la qualité. Le pain y est meilleur et plus beau qu’en province. On y mange du poisson excellent, et qui est très-commun en certain temps de l’année. La boisson, soit en vin, soit en liqueur, y est, dit-on, toujours falsifiée. Je ne sais pas si les marchands de ce genre peuvent échapper aux nombreux surveillants qui les puniraient rigoureusement en cas de délit : cela me paraît difficile. Le vin que j’y ai bu ne m’a jamais fait de mal. Ceux qui se délectent à tout ridiculiser s’appuient surtout sur ce qu’on vend l’eau à Paris; j’ai observé, au contraire, qu’on la paye moins qu’en province. Quel est, en effet, le commissionnaire qui voudrait, pour deux sous, porter sa charge d’eau à un huitième étage? Ce n’est pas

LETTRES DE M"' DE WA RENS

l’eau qui se paye; ou ne donne qu’un petit salaire au malheureux qui a la peine de l’aller chercher fort loin, et de la porter à celui qui, n’étant pas assez riche pour payer un domestique, se trouverait très- embarrassé s’il était obligé de l’aller

chercher lui-mème. »

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