‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 43 sur 91 · LES PIGEONS ET LES A II E I L L K S · texte numérisé non relu

LES PIGEONS ET LES A II E I L L K S

vous jugez combien de gâteaux émiettés sur leur chemin ! — Mie t cari piccoiini!

On faillit les étouffer sous des caresses et avec des gâteaux. Les pigeons de Saint-Marc ne s’étaient jamais trouvés à pareille fête.

Mais il n’y a pas que des Italiens à Venise; les mauvaises langues disent qu’il y a des Autrichiens. Voilà que tout à coup l’alarme est au camp, comme si Catilina était aux portes de Rome. Quelques officiers autrichiens, qui déjeunaient au café Florian et aux Quadri, viennent sur la place et assistent au spectacle en hommes d’esprit, sans accuser Victor-Emmanuel ou Garibaldi , se disant que, puisquel’empereur d’Autriche permettait auxjour* naux de l’opposition de pénétrer à Venise, il ne pouvait s’offenser de cette manifestation emplumée.

Malheureusement, ce qui perd les nations, ce sont les royalistes plus royalistes que le roi. Des sous-officiers survinrent qui s’indignèrent et qui crièrent à l’insurrection. On mit à prix, parmi les gondoliers et les oisifs, la tête de tous les pigeons qui avaient conspiré ; mais les gondoliers retournèrent à leur gondole, et les oisifs trouvèrent que ce n’était pas la peine de faire quelque chose. On

LES CHABMETTES.

consigna les troupes Les canons de la place Saint- Marc furent chargés à petit plomb, et les canonniers, mèche allumée, attendirent.

Un peloton de soldats parcourut la place, et après trois sommations, ils firent une décharge qui, comme dans toutes les émeutes, abattit nonseulement les pigeons insurgés, mais les pigeons curieux.

• Ce fut un cri de douleur dans Venise tout entière. Assassiner les pigeons de Saint-Marc, c’était •frapper saint Marc lui-même. Aussi les Vénitiens qui étaient alors sur la place, hommes, femmes, enfants, coururent aux soldats et les prièrent les larmes aux yeux de cesser le massacre, leur jurant qu’ils allaient dénouer eux-mêmes les cocardes révolutionnaires. Et en effet, durant toute la journée, on rappela les pigeons effarouchés, et on arracha les rubans.

Mais on eut beau faire, quelques pigeons plus patriotes que les autres se retirèrent sous leur tente et gardèrent fièrement les trois couleurs. On les revit quelque temps encore, quand les soldats autrichiens ne passaient pas sur la place, planant majestueusement, mais toujours un peu farouches. On finit par n'en plus voir du tout*

J’arrive enfin à l’histoire que je vous ai promise.

J’ai eu l’honneur d’être présenté à la marquise***, dont le palais se mire au beau milieu du Grand-Canal. J’avais admiré la petite galerie de tableaux, douze chefs-d’œuvre, pas un de plus, ce qui prouve un haut goût, car à Venise plus qu’ailleurs il est si facile d’avoir de mauvais tableaux, il est si difficile d’en avoir de bons !

Tout en admirant ses tableaux, je l’avais beaucoup regardée elle- même, comme j’eusse fait d’un beau portrait de Giorgione ou de Paris Bordone. Cependant, sa beauté, disent les Vénitiens, a perdu beaucoup de son éclat et de son rayonnement depuis qu’elle pleure Venise. Elle a perdu son mari, mais c’est de Venise qu’elle est en deuil.

Nous passâmes sur le balcon, elle pour le soleil, moi pour l’architecture. Quelques pigeons, qui la connaissaient, vinrent de son côté. Elle les caressa avec un amour si expansif que j’en fus touché.

— C’est une passion, lui dis-je.

— Oui, me dit-elle, ces pigeons sont l’âme visible de Venise. Vous voyez bien celui-là, ajoutat-elle en saisissant un beau pigeon, c’est un de ceux qui ont arbore les couleurs italiennes.

— Ah! oui, lui dis-je, j’ai appris que vous étiez

îillée place Saint-Marc le jour du massacre des innocents, et que vous aviez rougi vos blanches mains pour soigner les blessés.

— Puisqu’on vous a dit cela, répondit-elle, je vais vous faire line confidence, si vous me promettez le secret.

— Je vous promets le secret, comme au conseil des Dix, du temps que les murs parlaient.

Elle rentra dans la galerie et me pria de la suivre.

— J’avais refusé, me dit-elle, de vous montrer mon portrait, parce que je ne laisse entrer personne dans cette petite galerie où mon mari avait sa bibliothèque.

Elle entr’ouvrit la porte et me fit passer en avant.

Dès que j’eus franchi le seuil, je fus quelque peu surpris aux battements d’ailes d’un pigeon.

— N’ayez pas peur, me dit-elle. Il vous prend pour un Autrichien. Mais je vais le rassurer.

C’était un des fameux révolutionnaires de la place Saint-Marc. Il avait encore au cou la cocarde séditieuse. La marquise l’appela, le prit dans sa main, le baisa doucement et se fit becqueter par lui.

— Mais c’est le moineau de Lesbie, lui dis-je.

— Oui, et s’il n'est pas mort, celui-là, c’est que

je l’ai sauvé. Povero piccolino! Il était blessé ; il battait de l’aile. Je l’ai caché sous mon châle et je l’ai apporté ici avec un vrai chagrin. Voyez si je soigne bien les malades, le voilà plus vivant que jamais. Mais je n’ose lui rendre la liberté, car ou me le tuerait.

— Ne pourriez-vous donc garder le ruban et lâcher le pigeon? car, à tout prendre, il aimerait mieux encore la liberté sur les lagunes que sa prison dorée.

— C’est vrai, mais je ne puis me décider à dénouer ce ruban. Mon pigeon retournant place Saint-Marc sans son ruban, ne serait-ce pas un peu Manin sans son drapeau rentrant dans Venise esclave ?

Ainsi parla la marquise.

Quelques jours après, le bruit se répandit sourdement — on voudra bien croire que je n’y étais pour rien — que la marquise cachait un révolutionnaire dans son palais. On alla jusqu’à dire que c’était Mazzini. La police subalterne, en l’absence du gouverneur, fit cerner le palais— sur la terre et sur l’onde — afin que le conspirateur ne pût s’échapper. On avait oublié les fenêtres !

Quand la marquise vit que la chose devenait

sérieuse, elle s’efforça de jouer l’inquiétude et la peur. Elle alla au-devant des inquisiteurs et les supplia de lui épargner cette odieuse visite domiciliaire qui est la honte des révolutions. Mais plus elle paraissait tremblante, et plus ces messieurs de la police comptaient sur une belle capture.

On franchit le seuil, on fouille toute la maison. La marquise s’était réfugiée dans sa petite galerie devant la fenêtre ouverte. Elle tenait dans ses deux mains le cher prisonnier, — que dis-je? l’hôte adoré, — qu’elle couvrait de larmes et de baisers.

Quand les inquisiteurs entrèrent, elle se tourna fièrement vers eux , leur montra le pigeon et leur dit :

— Voilà le révolutionnaire, voilà le conspirateur, voilà le Vénitien.

Les inquisiteurs coururent à elle, furieux de ne trouver qu’un pigeon, mais décidés à assouvir sur lui leur vengeance.

Ils avaient compté sans Vhôte.

En effet, quand ils voulurent le saisir, la marquise leva la main et lui donna la liberté.

— Addio! caro mio!

Le pigeon, qui ne serait peut-être pas parti si le

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