‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 46 sur 91 · TESTAMENT DE JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE JEAN-JACQUES

années, laquelle somme ledit sieur Rousseau promet lui pa} - er, si Dieu lui conserve la vie, dans six mois prochains. Confesse de plus avoir passé une promesse de sept cents livres, en faveur du sieur Jean-Antoine Charbonnel, pour argent prêté et marchandises livrées.

Ce testament fut écrit par Claude Morel, procureur au sénat, assisté d’Antoine Bonne, de Jacques Gros, d 'honorables Antoine Bonnau, Pierre Catagnolc, Pierre George et Antoine Forraz, tous habitants de Chambéry.

Selon je ne sais plus quel philosophe, « c’est un spectacle digne d’attention, de voir Rousseau faire le signe de la croix, recommander son âme à Dieu, donner de quoi faire dire des messes pour le repos de son âme, protester de vivre et mourir dans la religion qu’il avait adoptée en passant, faire des legs à des religieuses, à des capucins, à d’autres moines. Souvent on rencontre chez des hommes de génie des contradictions inexplicables : leurs cerveaux ressemblent à ces machines qui se dérangent d’autant plus facilement qu’elles ont un plus grand degré de perfectibilité. Donc le génie touche à la folie. » Jean-Jacques l’a bien prouvé.

Ce qui me frappe surtout dans ce testament

d’un homme qui n’avait rien *, c’est le profond et religieux amour de Jean-Jacques pour madame de Warens. Croyant mourir, il ne voit plus qu’elle et lui donne son obole comme un dernier battement de cœur.

* Un peu plus tard, il pouvait léguer l’immortalité. « O privilège du génie! s’écrie M. Frédéric Thomas. Les Charmettes ont appartenu au président Antoine Favre; mais ici le jurisconsulte s’efface devant le philosophe. O privilège du génie! Un vagabond passe dans la rue; il entre sous votre toit, y dresse sa tente ou y fait son nid pour quelques jours à peine. C’est assez. Votre maison n’est plus à vous et ne sera plus désormais à personne. Il vous la confisque en la consacrant; il en fait une relique et un temple. A l'instant, tous les propriétaires antérieurs et tous les propriétaires futurs sont expropriés pour cause d’immortalité publique, si l’on peut ainsi dire; et par qui sont-ils dépossédés? par un pauvre diable qui n’a ni feu ni lieu, et qui pourtant devient le propriétaire éternel et incommutable de leur domicile. Qui ose prétendre encore que les hommes de génie sont pauvres! Dites qu’ils veulent bien le paraître pour ne pas trop nous humilier ; mais, au fond, ils sont plus riches que le marquis de Carabas. Tout ce qu’ils voient, ils le comprennent; tout ce qu'ils touchent devient leur propriété ; tout ce qu’ils décrivent, ils le créent après Dieu, ils le mettent en lumière, ils le tirent du néant ou de l'oubli. »

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