LA RÉVOLUTION AUX CHARMETTES
Contraste des contrastes ! Ce fut un chanoine qui vint habiter les Charmettes, quand le marquis d’Alinges, le dernier amant de madame de Warens, l’arracha à son champ, où les créanciers ne semaient plus que l’ivraie.
Quand parurent les Confessions t on commençait déjà le pèlerinage aux Charmettes. Le chanoine laissa faire d’abord, mais il ne professait pas tout à fait les opinions de Rousseau en matière de religion. Bientôt, fatigué des hymnes à la philosophie qu’on chantait dans sa maison, il ferma sa porte ; bien plus, il exorcisa le démon du philosophe qui revenait toutes les nuits.
Un crêpe de deuil, un linceul de mort s’étaient étendus sur les Charmettes. Adieu panier, lesvendanges sont faites! Il y a encore des paniers, il y a encore des vendanges; mais où sont les mains amoureuses et les lèvres brûlantes? Jean-Jacques n’est plus là pour se barbouiller à la grappe mordue avec madame de Warens !
Un jour enfin, — il ne fallut rien moins que la Révolution, — les habitants de Chambéry, qui com mençaient à aimer le Jean-Jacques des Charmettes par le philosophe de Genève, mirent le chanoine à la porte pour rendre un culte à la religion du Contrai social , mais surtout à la religion de l’amour.
Le poétique Hérault de Séchelles vint rêver là où Jean-Jacques avait aimé. Commissaire de la Convention à Chambéry, il fit inscrire sur une plaque de marbre, scellée sur la façade de la maison, ces vers de madame d’Épinay, — ou de Hérault de Séchelles :
Réduit par Jean-Jacques habité.
Tu me rappelles son génie,
Sa solitude, sa fierté,
Et ses malheurs et sa folie.
A la gloire, à la vérité Il osa consacrer sa vie,
Et fut toujours persécuté Ou par lui-même ou par l'<nvi«.
LES COMMENTATEURS
DIAL O G r B DES MORTS ET DES VIVANTS
Au lieu de tenir registre aux Charmettes pour donner l’hospitalité à l’esprit de tous les imbéciles qui s’imaginent qu’ils savent écrire parce qu’ils ont pris, dans leur enfance, des leçons d’écriture, que n’inscrit-on avec respect tous les jugements de ceux qui, de Mirabeau à George Sand, ont commenté avec leur plume d’or la poésie des Charmetttes.
Je me suis un instant imaginé que j’étais dans le cortège de tous les pèlerins littéraires qui vont cueillir une fleur de rhétorique dans le jardin de madame de Warens. Je reconnut Diderot, Mirabeau, Lamartine, madame de Staël, George
Sand, Byron, Moore, Michelet, Sainte-Beuve, Saint-Marc-Girardin, Chamfort.
Madame de Staël, se penchant à la fenêtre, respira l’air vif de la montagne.