‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 48 sur 91 · MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL

Si le cœur parlait, je serais éloquente. Je serai simple. Quand on voit Jean-Jacques aux prises avec les hommes, on l’aime moins ; mais dès qu’on le retrouve avec la nature, tous ses mouvements répondent à notre cœur et son éloquence développe tous les sentiments de notre âme. Comme son séjour aux Charmettes est peint délicieusement! Les jeunes gens désirent ordinairement le mouvement ; ils appellent vivacité le besoin qu'üs en ont; mais les âmes vraiment ardentes le redoutent; elles prévoient ce qu’il en coûte pour quitter le repos, elles sentent que le feu qu’on allume peut dévorer. Rousseau, paisible dans sa retraite, n’éprouvait point le désir d’exercer son génie; rêver, aimer, suffisait à ses facultés. Aimer, quel

LES COMMENTATEURS

que fût l’objet de sa tendresse, c’était sur cet objet qu’il plaçait ses chimères ; ce n’était pas à madame de Warens, c’était à l’amour qu’il songeait ; ses sentiments ne le tourmentaient pas ; il n’étudiait pas dans les regards de sa maîtresse le degré de passion qu’il lui inspirait; c’était une personne à aimer qu’il lui fallait. Madame de Warens, sans s’en mêler, faisait son bonheur. Peutêtre est-il vrai qu’un grand homme, dominé par le génie de la pensée, que Rousseau n’a jamais éprouvé une passion qui vînt uniquement du cœur : elle l’aurait distrait, elle n’aurait pas servi son imagination. Il fallait que les facultés de son esprit fussent pour quelque chose dans ses sentiments ; il fallait qu’il eût besoin de douer sa maîtresse. Une femme parfaite aurait été sa meilleure amie, mais non l’objet de son amour. Je suis certaine qu’il n’a jamais fait que des choix bizarres; je suis certaine aussi que Julie est la personne du monde dont il a été le plus épris ; C’était un homme qui ne pouvait se passionner que pour des illusions ; heureux si elles n’eussent pas troublé son cœur avec plus de violence que la réalité même !

Page 1