CONTÉE PAR JEAN-JACQUES ANNOTER ET COMMENTÉE PAR CORRANCEZ
A force de voyager et de parcourir le monde, j’allai à deux lieues de Genève voir M. de Pontverre. Il me reçut bien, me parla de l’hérésie de Genève, de l’autorité de la sainte mère Église, et me donna à dîner. Je trouvai peu de chose à répondre à des arguments qui finissaient ainsi, et je jugeai que des curés chez qui l’on dînait si bien valaient tout au moins nos ministres.
J’étais certainement plus savant que M. de Pontverre, tout gentilhomme qu’il était, mais j’étais trop bon convive pour être si bon théologien; et son vin de Frangy, qui me parut excellent, argumentait si victorieusement pour lui, que j’aurais rougi de fermer la bouche à un si bon hôte *, Je cédais donc, du moins je ne résistais pas en
* Rousseau me disait souvent en regardant son verre, un verre à fleurs que lui avait donné madame d’Houdetot. « Le goût du vin n’est pas un crime, il n’en fait pas commettre; il ouvre le cœur à l’amitié; mes ennemis ne boivent pas ou boivent mal. » CORRANCEZ.
face. A voir les ménagements dont j’usais, on m’aurait cru faux: on se fût trompé, je n’étais qu’honnête, cela est certain. La flatterie, ou plutôt la condescendance, n’est pas toujours un vice : elle est plus souvent une vertu, surtout dans les jeunes gens. La bonté avec laquelle un homme nous traite nous attache à lui : ce n’est pas pour l’abuser qu’on lui cède, c'est pour ne pas l'attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. Quel intérêt avait M. de Pontverrc à m’accueillir, à me bien traiter, à vouloir me convaincre? Nul autre que le mien propre. Mon jeune cœur se disait cela. J'étais touché de reconnaissance et de respect pour le bon prêtre. Je sentais ma supériorité; je ne voulais pas l’en accabler pour prix de son hospitalité. Il n’y avait point à cela de motif hypocrite :je ne songeais point échanger de religion; et bien loin de me familiariser avec cette idée, je ne l’envisageais qu’avec une horreur qui devait l’écarter de moi pour longtemps; je voulais seulement ne point fâcher ceux qui me caressaient dans cette vue : je voulais cultiver leur bienveillance, et leur laisser l’espoir du succès en paraissant moins armé que je ne l’étais en effet. Ma faute en cela ressemblait à la coquetterie des honnêtes femmes, qui, quelquefois, pour parvenir à leurs fins, savent, sans permettre ni rien promettre, faire espérer plus qu’elles ne veulent tenir.
« Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre. Allez à Annecy; vous y trouverez une bonne dame bien charitable que les bienfaits du roi mettent en état de retirer d’autres âmes de l’erreur dont elle est sortie elle-même. 11 s’agissait de madame de Warens, nouvelle convertie, que les prêtres forçaient de partager avec la canaille qui venait vendre sa foi une pension de deux mille francs que lui faisait le roi de Sardaigne. Je me sentais fort humilié d’avoir besoin d’une bonne dame bien charitable.
J'arrive; je vois madame de Warens, Cette époque
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de ma vie a décidé de mon caractère; je ne puis me résoudre à la passer légèrement. J'étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu’on appelle un beau garçon, j’étais bien pris dans ma petite taille, j'avais un joli pied, la jambe fine , l’air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne avec de vilaines dents, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. Malheureusement, je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m’est arrivé de songer à ma figure que lorsqu’il n’était plus temps d’en tirer parti. Ainsi j’avais, avec la timidité de mon âge, celle d’rin naturel trèsaimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D’ailleurs. quoique j’eusse l’esprit assez orné, n’ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières; etmes connaissances, loin d’y suppléer, ne servaient qu'à m’intimider davantage, en me faisant sentir combien j’en manquais.
Craignant donc que mon abord ne prévînt pas en ma faveur, je pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style d’orateur, où, cousant des phrases des livres avec mes locutions d'apprenti, je déployais toute mon éloquence pour capter la bienveillance de madame de Varens. J’enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point madame de Warens; on me ditqu’elle venait de sortir pour aller àl’église. C’était le jour des Rameaux de l'année 1728. Je cours pour la suivre; je la vois, je l'atteins, je lui parle... Je dois me souvenir du lieu : je l’ai souvent mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d’un balustre d’or cette heureuse place! Que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre ! Quiconque aime à honorer les monuments dusalut des hommes n’en devrait approcher qu’à genoux*.
* Ce fut surtout par la douceur, une douceur d’ange, que ma-
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If»
C’était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite, qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, et conduisant par une fausse porto à l’église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue! Je m’étais figuré une vieille dévote bien rechignée; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâce, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse. Rien n’échappa au rapide coup d'œil du jeune prdsélyte : car je devins à l’instant le sien , sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d’une main tremblante, l’ouvre, jette un coup d’œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne qu’elle lit tout entière, et quelle eût relue encore si son laquais ne l’eût avertie qu’il était temps d’entrer. — Eh! mon enfant, me dit-elle d’un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune; c’est dommage, en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta: Allez chez moi m'attendre, dites qu’on vous donne à déjeuner; après lamesse j’irai causer avec vous.
Louise Eléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pii, noble et ancienne famille de Vevay, ville du pays deVaud. Elle avait épousé fort jeune M. de Warens, de la maison de Loys. fils aîné de M. deVillardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d’enfants, n’ayant pas trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique, prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Evian, pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi sa famille
dame de Warens prit Rousseau. C’est lui qui a dit que la première vertu d’une femme est la douceur. C.
et son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne, et quelle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et, voyant que sur cet accueil on l’en croyait amoureux, il l’envoya à Annecy, escortée par un détache- , , , . , ’ ment de ses gardes, où, sous la direction de Michel Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abju- ,, , y ration au couvent de la Visitation.
11 y avait six ans qu’elle y était, quand j’y vins; elle en avait alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés qui se conservent, parce qu’elles sont plus dans la physionomie que dans les traits : aussi la sienne était-elle encore dans tout son premier éclat. Elle avait un air caressant et tendre, un regard très-doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d’une beauté peu commune, et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très-piquante.
Elle était petite de stature, courte même, un peu ramassée de taille, quoique sans difformité; mais il était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains, et de plus beaux bras.
Son éducation avait été fort mêlée. Elle avait ainsi que moi perdu sa mère dès sa naissance; et recevant indifféremment des leçons comme elles s’étaient présentées, elle avait appris un peu de sa gouvernante, un peu de son père, un peu de ses maîtres et beaucoup de ses amants; surtout d’un M. de Tavel, qui, ayant du goût et des connaissances, en orna la personne qu’il aimait. Mais tant de genres différents se nuisirent les uns aux autres, et le peu d’ordre qu’elle y mit empêcha que ses diverses études n’étendissent la justesse naturelle de son esprit. Ainsi, quoiqu’elle eût quelques principes de philosophie et de physique, elle ne laissa pas de prendre le goût que son père
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avait pour la médecine empirique et pour l'alchimie. Elle faisait des élixirs, des teintures, des baumes, des magistères ; elle prétendait avoir des secrets. Les charlatans, profitant de sa faiblesse, s'emparèrent d’elle, l'obsédèrent, la ruinèrent, et consommèrent au milieu des fourneaux et des drogues son esprit, ses talents et ses charmes, dont ‘elle eût pu faire les délices des meilleures sociétés.
* Mais, si de vils fripons abusèrent ainsi de son éducation Ljnal dirigée pour obscurcir sa raison, son excellent cœur fut à l’épreuve et demeura toujours le même. Son caractère aimant et doux, sa sensibilité pour les malheureux, son inépuisable bonté, son humeur gaie, ouverte et franche, ne s’altérèrent jamais; et, même, aux approches de la vieillesse, dans le sein de l’indigence, des maux, des calamités diverses, la sérénité de sa belle âme lui conserva jusqu’à la fin de sa vie toute la gaieté de ses plus beaux jours.
Ses erreurs lui vinrent d'un fonds d’activité inépuisable qui voulait sans cesse de l’occupation. Ce n’était pas des intrigues de femmes qu'il lui fallait; c’était des entreprises à faire et à diriger. Elle était née pour les grandes affaires. A sa place, madame de Longueville n’eût été qu’une tracassière; à la place de madame de Longueville, elle eût gouverné l’Etat. Ses talents ont été déplacés, et ce qui eût fait sa gloire dans une s.tuation plus élevée a fait sa perte dans celle où elle a véf i. Dans les choses qui étaient à sa portée elle étendait toujours son plan dans sa tête, et voyait toujours son r bjet en grand : cela faisait qu’employant des moyens proportionnés à ses vues plus qu’à ses forces, elle échouait par la faute des autres; et son projet venant à manquer, elle était ruinée où d’autres n’auraient presque lien perdu. Ce goût des affaires, qui lui fit tant de maux, lui fit du moins un grand bien dans son asile monastique, en l’empêchant de s’y fixer pour le reste de ses jours, comme elle en était tentée. La vie uni-
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forme et simple des religieuses, leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvait flatter un esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de nouveaux systèmes, avait besoin de liberté pour s’y livrer. Le bon évêque de Bernex, avec moins d'esprit que F rançois de Sales, lui ressemblait sur bien des points : et madame de Warens, qu’il appelait sa fille, et qui ressemblait à madame de Chantal sur beaucoup d’autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goût ne l’eût détournée de l'oisiveté d'un couvent. Ce ne fut point manque de zèle si cette aimable femme ne se livra pas aux menues pratiques de dévotion qui semblaient convenir à une nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat. Quel qu’eût été le motif de son changement de religion, elle fut sincère dans celle qu’elle avait embrassée. Elle a pu se repentir d'avoir commis la faute, mais non pas désirer d’en revenir. Elle n’est pas seulement morte bonne catholique, elle a vécu telle de bonne foi; et j’ose affirmer, moi qui pense avoir lu dans le fond de son âme, que c’était uniquement par aversion pour les simagrées qu’elle ne faisait point en public la dévote : elle avait une piété trop solide pour affecter de la dévotion. Mais ce n’est pas ici le lieu de m’étendre sur ses principes, j’aurai d’autres occasions d’en parler.
Que ceux qui nient la sympathie des âmes expliquent, s’ils peuvent, comment, de la première entrevue, du premier mot, madame de Warens m’inspira non-seulement le plus vif attachement, mais une confiance parfaite, et qui ne s’est jamais démentie. Supposons que ce que j’ai senti pour elle fût véritablement de l’amour, ce qui paraîtra tout au moins douteux à qui suivra l’histoire de nos liaisons, comment cette passion fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des sentiments qu’elle inspire le moins, la paix du cœur, le calme, la sérénité, la sécurité, l’assurance? Comment en approchant pour la première fois d’une femme
polie, aimable, éblouissante, d’une dame d'un état supérieur au mien, dont je n’avais jamais abordé la pareille, de celle dont dépendait mon sort en quelque sorte, par l’intérôt plus ou moins grand qu’elle y prendrait; comment, dis-je, avec tout cela, me trouvai-je à l’instant aussi libre, aussi à mon aise que si j’eusse été parfaitement sûr de lui plaire? Comment n’eus-je pas un moment d'embarras, de timidité, de gène? Naturellement honteux, décontenancé, n'ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle, du premier jour, du premier instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier que j’avais dix ans après, lorsque la plus grande intimité l’eut rendu naturel? A-t-on de l’amour, je ne dis pas sans désirs, j’en avais, mais sans inquiétude, sans jalousie? Ne veut-on pas au moins apprendre de l’objet qu’on aime si l’on est aimé? C’est une question qu’il ne m’est pas plus venu dans l’esprit de lui faire une fois dans ma vie, que de me demander à moi-mème si je l'aimais; et jamais elle n’a été plus curieuse avec moi. Il y eut certainement quelque chose de singulier dans mes sentiments pour cette charmante femme, et l’on y trouvera dans la suite des bizarreries auxquelles on ne s'attend pas.
On supprime ici tout le voyage à Turin, pour ne donner que l’amoureux d’Annecy et des Charmettes.
« Pauvre petit, lui dit au départ madame de Warens, tu dois aller où Dieu t’appelle; mais quand tu seras grand, tu te souviendras de moi. »
Madame de Warens pressentait déjà que Rousseau jouerait quelque grand jeu dans sa destinée.
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Que le cœur me batlit en revenant à la maison de madame de Warens ! Mes jambes tremblaient sous moi ; mes yeux se couvraient d’un voile, je ne voyais rien, je n’entendais rien ; je n’aurais reconnu personne ; je fus contraint de m’arrêter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens. Etait-ce la crainte de ne pas obtenir les secours dont j’avais besoin qui me troublait à ce point? A l’âge où j’étais, la peur de mourir de faim donne-t-elle de pareilles alarmes? Non, non, je le dis avec autant de vérité que de fierté, jamais, en aucun temps de ma vie, il n’appartint à l'intérêt ni à l’indigence de m’épanouir ou de me serrer le cœur. Dans le cours d’une vie inégale et mémorable par ses vicissitudes, souvent sans asile et sans pain, j’ai toujours vu du même oeil l’opulence et la misère. Au besoin j’aurais pu mendier ou voler comme un autre, mais non pas me troubler pour en être réduit là. Peu d’hommes ont autant gémi que moi ; peu ont autant versé de pleurs dans leur vie; mais jamais la pauvreté ni la crainte d’y tomber ne m’ont fait pousser un soupir ni répandre une larme. Mon âme, à l’épreuve de la fortune, n’a connu de vrais biens ni de vrais maux que ,, ceux qui ne dépendent pas d'elle; et c’est quand rien ne m’a manqué pour le nécessaire que je me suis senti le plus malheureux des mortels.
A peine parus-je aux yeux de madame de Warens que son air me rassura : jo tressaillis au premier sou de sa voix. Je me précipite à ses pieds, et, dans les transports de la plus vive joie, je colle ma bouche sur sa main. Pour » elle, j’ignore si elle avait su de mes nouvelles, mais je vis plu de surprise sur son visage, et je n’y vis aucun chagrin.— Pauvre petit, me dit-elle d’un ton caressant, te re* voilà donc? Je savais bien que tu étais iiup jeune pour ce voyage. Je suis bien aise au moins qu'il n’ait pas aussi mal tourné que je l’avais craint. Ensuite elle me fit conter mou histoire, qui ne fut pas longue, et que je lui fis
très-Iidèlement, eu supprimant cependant quelques articles, mais au reste sans m’épargner ni m'excuser.
Il fut question de mon gîte. Elle consulta sa femme de chambre. Je n’osais respirer durant cette délibération; mais quand j’entendis que je coucherais dans la maison, j’eus peine à me contenir, et je vis porter mon petit paquet dans la chambre qui m’était destinée, à peu près comme Saint-Preux vit remiser sa chaise chez madame de Wolmar. J’eus pour surcroît le plaisir d’apprendre que celte faveur ne serait point passagère ; et, dans un moment où l’on me croyait attentif à toute autre chose, j’entendis qu’elle disait : « On dira ce qu’on voudra; mais, puisque la Providence me le renvoie, je suis déterminée à ne pas l’abandonner. »
Mc voilà donc enfin établi chez elle. Cet' établissement ne fut pourtant pas encore celui dont je date les jours heureux de ma vie, mais servit à le préparer. Quoique cette sensibilité de cœur qui nous fait jouir de nous soit l’ouvrage de la nature, et peut-être un produit de l’orga» nisation, elle a besoin de situations qui la développent. Saus ces causes occasionnelles, un homme né très-sensible ne sentirait rien, et mourrait sans avoir connu son être.
Tel j’avais été jusqu’alors, et tel j'aurais toujours été peut-être si je n’avais jamais connu madame de Warens, ou si même, l’ayant connue, je n’avais pas vécu assez longtemps auprès d’elle pour contracter la douce habitude de sentiments affectueux qu’elle m’inspira. J’oserai le dire : qui ne sent que l’amour ne sent pas ce qu’il y a de plus doux dans la vie Je connais un autre sentiment, moins impétueux peut-être, mais plus délicieux mille fois, qui quelquefois est joint à l’amour, et qui souvent en est séparé. Ce sentiment n’est pas non plus l’amitié seule : il est plus voluptueux, plus tendre; je n’imagine pas qu’il puisse agir pour quelqu’un du même sexe, du moins je fus ami si jamais homme le fut, et je ne l’éprouvai jamais
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près d’aucun de mes amis. Ceci n’est pas clair, mais le deviendra dans la suite : les sentiments ne se décrivent bien que par leurs effets.
Elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle pièce de réserve, dont elle fit sa chambre de parade, et qui fut celle où l’on me logea. Cette chambre était sur le passage dont j’ai parlé, où se fit notre première entrevue ; et au delà du ruisseau et des jardins on découvrait la campagne. Cet aspect n’était pas pour le jeune habitant une chose indifférente ; c’était, depuis Bossey.la première fois que j’avais du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n’avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce ! elle augmenta beaucoup mes dispositions à l’attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage encore un des bienfaits de ma chère patronne : il me semblait qu’elle l’avait mis là tout exprès pour moi ; je m’y plaçais paisiblement auprès d’elle; je la voyais partout entre les fleurs et la verdure : ses charmes et ceux du printemps se confondaient à mes yeux. Mon cœur, jusqu’alors comprimé, SC trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs s’exhalaient plus librement parmi ces vergers.
On ne trouvait pas chez madame de Warens la magnificence que j’avais vue à Turin, mais on y trouvait la propreté, la décence, et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s’allie jamais. Elle avait peu de vaisselle d’argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers; mais l’une et l’autre étaient bien garnies au service de tout le monde; et dans des tasses de faïence elle donnait d’excellent café. Quiconque la venait voir était invité à dîner avec elle ou chez elle; et jamais ouvrier, messager ou passant ne sortait sans manger ou boire, selon l’ancien usage helvétique. Sou domestique était composé d’une femme de chambre
fribourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d’un valet de son pays, appelé Claude Anet, dont il sera question dans la suite, d’une cuisinière et de deux porteurs de louage quand elle allait en visite, ce qu’elle faisait bien rarement. Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente ; cependant son petit revenu bien ménagé eût pu suffire à tout cela, dans un pays où la terre est très-bonne et l’argent très-rare. Malheureusement l’économie ne fut jamais sa vertu favorite; elle s’endettait, elle payait; l’argent faisait la navette, et tout allait.
La manière dont son ménage était monté était précisément celle que j’aurais choisie; on peut croire que j’en profitais avec plaisir. Ce qui m’en plaisait moins était qu’il fallait rester longtemps à table. Elle supportait avec peine la première odeur du potage et des mets; cette odeur la faisait presque tomber en défaillance, et ce dégoût durait longtemps; elle se remettait peu à peu, causait, et ne mangeait point. Ce n’était qu’au bout d’une demiheure qu’elle essayait le premier morceau. J’aurais dîné trois fois dans cet intervalle: mon repas était fait longtemps avant qu’elle eût commencé le sien. Je recommençais de compagnie; ainsi je mangeais pour deux, et ne m’en trouvais pas plus mal. Enfin, je me livrais d’autant plus au doux sentiment du bien-ôtre que j’éprouvais auprès d'elle, que ce bien-être dont je jouissais n’était mêlé d’aucune inquiétude sur les moyens de le soutenir. N’étant point encore dans l’étroite confidence de ses affaires, je les supposais en état d’aller toujours sur le même pied. J’ai retrouvé les mêmes agréments dans sa maison par la suite; mais plus instruit dans sa situation réelle, et voyant qu’ils anticipaient sur ses rentes, je ne les ai plus goûtés si tranquillement. La prévoyance a toujours gâté chez moi la jouissance. J’ai vu l’avenir à pure perte, je n’ai jamais pu l’éviter.
Dès le premier jour, la plus douce familiarité s’établit
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entre nous au même degré où elle a continué tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom; maman fut le sien : et toujours nous demeurâmes Petit et Maman, même quand le nombre des années en eut presque effacé la différence entre nous. Je trouve que ces deux mots rendent à merveille l’idée de notre ton, la simplicité de nos manières, et surtout la relation de nos mœurs. Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien; et si les sens entrèrent dans mon attachement pour elle, ce n’était certes pas pour en changer la nature, mais pour le rendre seulement plus exquis ; pour m’enivrer du charme d'avoir une maman jeune et jolie qu’il m’était délicieux de caresser; je dis caresser au pied de la lettre, car jamais elle n’imagina de m’épargner les baisers ni les plus tendres caresses maternelles, et jamais il n’entra dans mon cœur d’en abuser. On dira que nous avons pourtant eu à la fin des relations d’une autre espèce : j’en conviens ; mais il faut attendre, je ne puis tout dire à la fois.
Le coup d’œil de notre première entrevue fut le seul moment vraiment passionné quelle m’ait jamais fait sentir; encore ce moment fut-il l’ouvrage de la surprise. Mes regards indiscrets n’allaient jamais furetant sous son mouchoir, quoiqu’un embonpoint mal caché dans cette place eût bien pu les y attirer Je n’avais ni transports ni désirs auprès d’elle ; j’étais dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J’aurais ainsi passé ma vie et l’éternité même sans m’ennuyer un instant. Elle est la seule personne avec qui je n’ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tête-à-tête étaient moins des entretiens qu’un babil intarissable qui, pour finir, avait besoin d’être interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il fallait plutôt m’en faire une de me taire. A force de méditer ses projets, elle tombait souvent dans la rêverie. Eh bien! je
la laissais rêver, je me taisais, je la contemplais, et j'étais le plus heureux des hommes. J’avais encore un tic fort singulier. Sans prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le recherchais sans cesse, et j’en jouissais avec une passion qui dégénérait en fureur quand des importuns venaient le troubler. Sitôt que quelqu’un arrivait, homme ou femme, il n’importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant soulTrir de rester eu tiers auprès d’elle. J'allais compter les minutes dans son antichambre, maudissant ces éternels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu’ils avaient taut à dire, parce que j’avais à dire encore plus.
Je ne sentais toute la force de mon attachement pour elle que quand je ne la voyais pas. Quand je la voyais, je n’étais que content: mais mon inquiétude en son absence allait au point d’être douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnait des élans d'attendrissement qui souvent allaient jusqu’aux larmes. Je me souviendrai toujours qu’un jour de grande fête, tandis qu’elle était à vêpres, j’allai me promener hors de la ville, le cœur plein de son image, et du désir ardent de passer mes jours auprès d’elle. J’avais assez de sens pour voir que, quant à présent, cela n'était pas possible, et qu’un bonheur que je goûtais si bien serait court. Cela donnait à ma rêverie une tristesse qui n'avait pourtant rien de sombre et qu’un espoir flatteur tempérait. Le son des cloches qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais, en idée, notre commune demeure, tout cela me frappait tellement d’une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureux séjour où mon cœur, possédant toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des ravissements* inex-
* On se rappelle l’enthousiasme de Houssoau ii l’aspect du
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primables, sans songer même à la volupté des sens. Je ne me souviens pas de m’être élancé dans l’avenir avec plus de force et d’illusion que je fis alors; et ce qui m’a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, quand elle s’est réalisée, c’est d’avoir trouvé des objets tels exactement que je les avais imaginés. Si jamais rêve d’un homme éveillé eut l’air d’une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je n’ai été déçu que dans sa durée imaginaire ; car les jours et les ans et la vie entière s’y passaient dans une inaltérable tranquillité, au lieu qu’en effet tout cela n’a duré qu’un moment. Hélas ! mon plus constant bonheur fut un songe : son accomplissement fut presque à l’instant suivi du réveil.
Je ne finirais pas si j'entrais dans le détail de toutes les folies que le souvenir de cette chère maman me faisait faire quand je n’étais plus sous ses yeux. Combien de fois j’ai baisé mon lit en songeant qu’elle y avait couché, mes rideaux, tous les meubles de ma chambre, en songeant qu’ils étaient à elle, que sa belle main les avait touchés, le plancher même sur lequel je me prosternais en songeant qu’elle y avait marché ! * Quelquefois, même en sa présence, il m’échappait des extravagances que le plus violent amour seul semblait pouvoir inspirer. Un jour à table, au moment qu'elle avait mis un morceau dans sa bouche, je m’écrie que j’y vois un cheveu ; elle rejette le morceau sur son assiette, je m’eu saisis avidement et l’avale. En un mot, de moi à l’amant le plus passionné il n’y avait qu’une différence unique, mais essentielle, et qui rend mon état presque inconcevable à la raison.
labourage : « Qu’on regarde les prés couverts de gens qui fanent et chantent : on s’attendrit jusqu’au larmes sans savoir pourquoi . » C.
* « Les premières voluptés sont toujours mystérieuses. » Rousseau me contait qu'il n’osait se parler à soi-même de ce singulier amour. C. »
J’étais revenu d’Italie, non tout à fait comme j’y étais allé, mais comme peut-être jamais à mon âge on en est revenu. J’avais senti le progrès des ans; mon tempérament inquiet s’était enfin déclaré, et sa première irruption, très-volontaire, m’avait donné sur ma santé des alarmes qui peignent mieux que toute autre chose l’innocence dans laquelle j'avais vécu jusqu'alors : logé chez une jolie femme, caressant son image au fond de mon coeur, la voyant sans cesse dans la journée, le soir entouré d'objets qui me la rappellent, couché dans mon lit où je sais qu’elle a couché, que de stimulants! Tel lecteur qui se bes représente me voit déj à. à demi mort. Tout au contraire, ce qui devait me perdre fut précisément ce qui me sauva, du moins pour un temps. Enivré du charme de vivre auprès d'elle et du désir ardent d’y passer mes jours, absente ou présente, je voyais toujours en elle une tendre mère, une sœur chérie, une délicieuse amie, et rien de plus. Je la voyais toujours ainsi, toujours la même, et ne voyais jamais qu’elle. Son image, toujours présente à mon cœur, n’y laissait place à nulle autre ; elle était pour moi la seule femme qui fût au monde; et l’extrême douceur des sentiments qu’elle m’inspirait, ne laissant pas à mes sens le temps de s’éveiller pour d’autres, me garantissait et d’elle et de tout son sexe. En un mot, j’étais sage parce que je l’aimais. Sur ces effets que je rends mal, dise qui pourra de quelle espèce était mon attachement pour elle. Pour moi, tout ce que j’en puis dire est que s’il paraît déjà fort extraordinaire, dans la suite il le paraîtra beaucoup plus.
Je passais mon temps le plus agréablement du monde, occupé des choses qui me plaisaient le moins. C’étaient des projets à rédiger, des mémoire^ à mettre au net, des recettes à transcrire; c’étaient des herbes à trier, des drogues à piler, des alambics à gouverner. Tout à travers tout cela venaient des foules de passants, de mendiants,
de visites de toute espèce. Il fallait entretenir tout à la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine, une belle dame, un frère lai. Je pestais, je grommelais, je jurais, je donnais au diable cette mauvaise cohue. Pour elle, qui prenait tout en gaieté, mes fureurs la faisaient rire aux larmes, et ce qui la faisait rire encore plus était de me voir d’autant plus furieux que je ne pouvais moimême m’empêcher de rire. Ces petits intervalles où j’avais le plaisir de grogner étaient charmants, et s’il survenait un nouvel importun durant la querelle, elle en savait encore tirer parti pour l’amusement en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des coups d’œil pour lesquels je l'aurais volontiers battue. Elle avait peine à s’empêcher d’éclater en me voyant, contraint et retenu par la bienséance, lui faire des yeux de possédé, tandis qu’au fond de mon cœur et même en dépit de moi je trouvais tout cela très-comique.
Tout cela, sans me plaire en soi, m’amusait pourtant, parce qu’il faisait partie d’une manière d’être qui m'était charmante. Rien de ce qui se faisait autour de moi, rien de tout ce qu’on me faisait faire n’était selon mon goût, mais tout était selon mon cœur. Je crois que je serais parvenu à aimer la médecine, si mon dégoût pour elle n’eût fourni des scènes folâtres qui nous égayaient sans cesse; c’est peut-être la première fois que cet art a produit un pareil effet. Je prétendais connaître à l’odeur un livre de médecine, et ce qu’il y a de plaisant est que je m’y trompais rarement. Elle me faisait goûter des plus détestables drogues. J’avais beau fuir ou vouloir me défendre; malgré ma résistance et mes horribles grimaces, malgré moi et mes dents, quand je voyais ces jolis doigts barbouillés s’approcher de ma bouche, il fallait finir par l’ouvrir et sucer. Quand tout son petit ménage était rassemblé dans la même chambre, à nous entendre courir et crier au milieu des éclats de rire, on eût cru qu’on y
jouait quelque farce, et non pas qu’on y faisait de l’opiat ou de l’élixir.
Mon temps ne se passait pourtant pas tout entier à ces polissonneries. J’avais trouvé quelques livres dans la chambre que j’occupais; Puffcndorf, le Speclatetir, la Henriade. Quoique je n’eusse plus mon ancienne fureur de lecture, par désœuvrement je lisais uu peu de tout cela. Le Spectateur surtout me plut beaucoup et me fit du bien.
Quelquefois je causais avec maman de mes lectures; quelquefois je lisais auprès d'elle; j’y prenais grand plaisir; je m'exerçais à bien lire, et cela me fut utile aussi. J’ai dit qu’elle avait l’esprit orné. Il était alors dans toute sa fleur. Plusieurs gens de lettres s'étaient empressés à lui plaire, et lui avaient appris à juger des ouvrages d’esprit. Elle avait, si je puis parler ainsi, le goût un peu protestant; elle ne parlait que de Bayle, et faisait grand cas de Saint-Evremond, qui depuis longtemps était mort en France. Mais cela n’empêchait pas qu elle ne connût la bonne littérature et qu’elle n’en parlât fort bien *. Elle avait été élevée dans des sociétés choisies ; et venue en Savoie encore jeune, elle avait perdu dans le commerce charmant de la noblesse du pays, ce ton maniéré du pays de Yaud, où les femmes prennent le bel esprit pour l’esprit du monde, et ne savent parler que par épigrammes.
Quoiqu’elle n’ait vu la cour qu’en passant, elle y avait jeté un coup d’œil rapide qui lui avait suffi pour la connaître. Elle s’y conserva toujours des amis; et malgré de secrètes jalousies, malgré les murmures qu’excitaient sa conduite et ses dettes, elle n’a jamais perdu sa pension. Elle avait l’expérieuce du monde, et l’esprit de réflexion qui fait tirer parti de cette expérience. C’était le sujet
* C’est madame de Warens et non Rousseau qui disait « les livres n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. » C.
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favori de ces conversations, et c’était précisément, vu mes idées chimériques, la sorte d’instruction dont j’avais le plus grand besoin. Nous lisions ensemble la Bruyère; il lui plaisait plusque laRochefoucauld, livre triste etdésolant, principalement dans la jeunesse, où l’on n’aime pas à voir l’homme comme il est. Quand elle moralisait, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces; mais, en lui baisant de temps en temps la bouche ou les mains, je prenais patience, et ses longueurs ne m’ennuyaient pas.
Cette vie était trop douce pour pouvoir durer. Je le sentais, et l’inquiétude de la voir finir était la seule chose qui en troublait la jouissance. Tout en folâtrant, maman m’étudiait, m’observait, m’interrogeait, et bâtissait pour ma fortune force projets dont je me serais bien passé. Heureusement ce n’était pas le tout de connaître mes penchants, mes goûts, mes petits talents; il fallait trouver ou faire naître les occasions d’en tirer parti, et tout cela n’était pas l’affaire d’unjour
Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j’en puisse concevoir la manière : un tempérament très-ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cœur et ma tète n’appartiennent pas au môme individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme; mais, au lieu de m’éclairer, il me brûle, il m’éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu’il y a d’étonnant est que j’ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse môme, pourvu qu’on m’attende : je fais d’excellents impromptus à loisir; mais, sur le temps, je n’ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d’un
duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier : A votre gorge, marchand de Paris, je dis : me voilà.
Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir, je ne l’ai pas seulement dans la conversation, je l’ai môme seul et quand je travaille. Mes idées s’arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté. Elles y circulent sourdement; elles y fermentent jusqu’à m’émouvoir, m’échauffer, me donner des palpitations, et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement ; je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j’attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille : chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement et après une longue et confuse agitation. N’avez-vous point vu quelquefois l’opéra en Italie? Dans les changements de scène il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps : toutes les décorations sont entremêlées; on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine ; on croit que tout va renverser. Cependant peu à peu tout s’arrange, rien ne manque, et l’on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire”. Si j’avais su premièrement attendre, etpuis rendre dans leur beauté les choses qui s’y sont ainsi peintes, peu d’auteurs m’auraient surpassé.
De là vient l’extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la }’eine qu’ils m’ont coûté. Il n'y en a pas un qu’il ne m’ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Je n’ai jamais rien pu faire la plume à la main vis-à-vis d’une table et de mon papier :
* Quelle image pfus juste ! Rousseau aimait les images : « Il n’y a, disait-il, qu’un géomètre et un sot qui puissent parler sans figures. » C.
L’ÉPOPÉE
c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c’est la nuit, dans mon lit et durant mes insomnies que j ecris dans mon cerveau; l’on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dépourvu de toute mémoire verbale, et qui de la vie n’a pu retenir six vers par cœur. 11 y atelle de mes périodes que j’ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu’elle fût. en état d’être mise sur le papier. De là vient encore que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu’à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté
J’étais destiné à être le rebut de tous les états. Quoiqu’on eût rendu de mes progrès le compte le moins défavorable qu’il fût possible, on voyait qu’ils n’étaient pas proportionnés à mon travail, et cela n’était pas encourageant pour me faire pousser mes études : aussi l’évêque et le supérieur se rebutèrent-ils, et l’on me rendit à madame de Warens comme un sujet qui n’était pas même bon pour être prêtre; au reste, assez bon garçon, disaiton, et point vicieux; ce qui fit que, malgré tant de préjugés rebutants sur mon compte, elle ne m’abandonna pas.
Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique, dont j’avais tiré si bon parti : mon air d’Alphée et Aréthuse était, à peu près, tout ce que j’avais appris au séminaire. Mon goût marqué pour cet art lui fit naître la pensée de me faire musicien. L’occasion était commode : on faisait chez elle, au moins une fois la semaine, de la musique; et le maître de musique de la cathédrale, qui dirigeait ce petit concert, venait la voir très-souvent. C’était un Parisien, nommé aussi M. Le Maître, bon compositeur, fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait, peu d’esprit, mais au demeurant très-bon homme. Maman me fit faire sa connaissance : je m’attachais à lui, je ne lui déplaisais pas. On parla de pension : l’on en convint.
Bref , j’entrai chez lui , et j’y passai l’hiver d’autant plus agréablement que, la maîtrise n’élant qu’à vingt pas de la maison de madame de Warens, nous étions chez elle en un moment, et nous y soupions très-souvent ensemble.
On jugera bien que la vie de la maîtrise, toujours chantante et gaie avec les musiciens et les enfants de chœur, me plaisait plus que celle du séminaire avec les pères de Saint-Lazare. Cependant cette vie, pour être plus libre, n’cn était pas moins égale et réglée : j’étais fait pour aimer l’indépendance et pour n’en abuser jamais. Durant six mois entiers je ne sortis pas une seule fois que pour aller chez maman ou à l’église, et je n’en fus pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j’ai vécu dans le plus grand calme, et que je me suis rappelés avec le plus de plaisir ; dans les situations diverses où je me suis trouvé, quelques-uns ont été marqués par un tel sentiment de bien-être, qu’en les remémorant j’en suis affecté comme si j’y étais encore ; non-seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s’est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m’y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu’on répétait à la maîtrise, tout ce qu'on chantait au chœur, tout ce qu’on y faisait, le bel et le noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contre-basse, un petit abbé blondin qui jouait du violon, le lambeau de soutane qu’après avoir posé son épée Le Maître endossait par-dessus son habit laïque, et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au chœur; l’orgueil avec lequel j’allais, tenant ma petite flûte à bec, m’établir dans l’orchestre à la tribune pour un petit bout de récit que M. Le Maître avait fait exprès pour moi ; le bon dîner qui nous attendait ensuite, le bon appétit qu’on y portait; ce concours d’objets,