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vivement retracé, m’a cent fois charmé dans ma mémoire autant et plus que dans la réalité. J’ai gardé toujours une affection tendre pour un certain air du Conditor aime siderum, qui marche par ïambes, parce que, un dimanche de l’Avent, j’entendis de mon lit chanter cet hymne avant le jour sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette église-là. Mademoiselle Merceret, femme de chambre de maman, savait un peu de musique; je n’oublierai jamais un petit motet, Afferte, que M. Le Maître me fit chanter avec elle, et que sa maîtresse écoutait avec tant de plaisir. Enfin tout, jusqu’à la bonne servante Perrine, qui était si bonne fille et que les enfants de chœur faisaient tant endèver; tout, dans les souvenirs de ces temps de bonheur et d’innocence, revient souvent me ravir et m’attrister.
Je vivais à Annecy depuis un an sans le moindre reproche ; tout le monde était content de moi. Depuis mou départ de Turin je n’avais point fait de sottise *; et je n’en fis point tant que je fus sous les yeux de maman. Elle me conduisait, et me conduisait toujours bien : mon attachement pour elle était devenu ma seule passion ; et ce qui prouve que ce n’était pas une passion folle, c’est que mon cœur formait ma raison. Il est vrai qu’un seul sentiment, absorbant pour ainsi dire toutes mes facultés, me mettait hors d’état de rien apprendre, pas même la musique, bien que j’y fisse tous mes efforts. Mais il n’y avait point de ma faute : la bonne volonté y était tout entière; l’assiduité y était. J’étais distrait, rêveur, je soupirais : qu’y pouvais-je faire? Il ne manquait à mes progrès rien qui dépendît de
* C’est Rousseau qui a dit : * Un sot peut réfléchir quelque fois, mais ce n’est jamais qu’aprfes sa sottise. » Pour lui, qui ne fut jamais un sot et qui fit beaucoup de sottises, il réfléchissait quelquefois avant de les faire. C. — Je crois bien plutôt à l'opinion de Rivarol, qui disait en parlant des distractions de Rousseau : « Rien n'est si absent que la présence d’c3prit. »
moi ; mais, pour que je fisse de nouvelles folies, il no fallait qu’un sujet qui vint me les inspirer. Ce sujet se présenta; le hasard arrangea les choses, et, comme on verra dans la suite, ma mauvaise tête en tira parti.
Un soir du mois de février qu’il faisait bien froid, comme nous étions tout autour du feu , nous entendîmes frapper à la porte de la rue. Perrine prend sa lanterne, descend, ouvre : un jeune homme entre, monte avec elle , se présente d’un air aisé, et fait à M. Le Maître un compliment court et bien tourné, se donnant pour un musicien français que le mauvais état de ses finances forçait de vicarier pour passer son chemin. A ce mot de musicien français, le cœur tressaillit au bon Le Maître; il aimait passionnément son pays et son art. Il accueillit le jeune passager, lui offrit le gîte dont il paraissait avoir grand besoin , et qu’il accepta sans beaucoup de façon. Je l’examinai tandis qu’il se chauffait et qu'il jasait en attendant le souper. Il était court de stature, large de carrure; il avait je ne sais quoi de contrefait dans sa taille, sans aucune difformité particulière; c’était, pour ainsi dire, un bossu à épaules plates, mais je crois qu’il boitait un peu. Il avait un habit noir, plutôt usé que vieux, et qui tombait par pièces, une chemise très-fine et très sale, de belles manchettes d’effilé, des guêtres dans chacuue desquelles il aurait mis ses deux jambes, et, pour se garantir de la neige, un petit chapeau à porter sous le bras. Dans ce comique équipage, il y avait pourtant quelque chose de noble que son maintien ne démentait pas ; sa physionomie avait de la finesse et de l’agrément; il parlait facilement et bien, mais très-peu modestement ; tout marquait en lui un jeune débauché qui avait eu de l’éducation, et qui n’allait pas gueusant comme un gueux, mais comme un fou*
Nous allâmes à Bellay passer les fêtes de Pâques; et, quoique nous n’y fussions pas attendus, nous fûmes reçus du maître de musique et acccueillis de tout le monde avec