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grand plaisir. M. Le Maître avait de la considération dans son art, et le méritait. Le maître de musique de Bellay se fit honneur de ses meilleurs ouvrages, et tâcha d'obtenir l’approbation d’un si bon juge; car, outre que Le Maître était connaisseur, il était équitable, point jaloux et point flagorneur. Il était si supérieur à tous ces maîtres de musique de province, et ils le sentaient si bien eux-mêmes, qu’ils le regardaient moins comme leur confrère que comme leur chef.
Je repartis pour Annecy. Rien ne me flattait, rien ne me tentait; je n’avais de désir pour rien que pour retourner auprès de maman. La tendresse et la vérité de mon attachement pour elle avaient déraciné de mon cœur tous les projets imaginaires, toutes les folies de l’ambition. Je ne voyais plus d’autre bonheur que celui de vivre auprès d’elle, etje ne faisais pas un pas sans sentir que je m’éloignais de ce bonheur. J’y revins donc aussitôt que cela me fut possible. Mon retour fut si prompt et mon esprit si distrait, que, quoique je me rappelle avec tant de plaisir tous mes autres voyages, je n’ai pas le moindre souvenir de celui-là. Je ne m’en rappelle rien du tout, sinon mon départ de Lyon et mon arrivée à Annecy. Qu'on juge surtout si cette dernière époque a dù sortir de ma mémoire : en arrivant, je ne trouvai plus madame de Warens;elle était partie pour Paris.
Je n’ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l'aurait dit, j’en suis très-sùr, si je l’en avais pressée; mais jamais homme ne fut moins curieux que moi des secrets de ses amis. Mon cœur, uniquement occupé du présent et de l’avenir, en remplit toute sa capacité, tout son espace, et, hors mes plaisirs passés, qui font désormais mes uniques jouissances, il n’y reste pas un coin vide pour ce qui n’est plus. Tout ce que j’ai cru entrevoir dans le 2 >cu qu’elle m’en a dit est que, dans la révolution causée à Turin par l’abdication du roi de Sardaigne, elle
craignit d’être oubliée, et voulut, à la faveur des intrigues de M. d’Aubonno, chercher le même avantage à la cour de France, où elle m’a souvent dit qu’elle l’eùt préférée, parce que la multitude des grandes affaires fait qu’on n’y est pas si désagréablement surveillé. Si cela est, il est bien étonnant qu’à son retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage, et qu elle ait toujours joui de sa pension sans aucune interruption. Bien des gens ont cru qu’elle avait été chargée de quelque commission secrète, soit de la part de l’évêque, qui avait alors des affaires à la cour de France, où il fut lui-même obligé d’aller, soit de la part de quelqu’un plus puissant encore qui sut lui ménager un heureux retour. Ce qu’il y a de sùr, si cela est, c’est que l’ambassadrice n’était pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle avait tous les talents nécessaires pour se bien tirer d'une négociation.
J’arrive, et je ne la trouve plus. Qu’on juge de ma surprise et de ma douleur !
Mais j’étais dans un âge où les grands chagrins ont peu de prise, et je me forgeai bientôt des consolations. Je comptais avoir dans peu de temps des nouvelles de madame de Warcns, quoique je ne susse pas son adresse, et qu’elle ignorât que j’étais de retour.
Le seul parti que j'avais à prendre pour avoir des nouvelles de maman était d’en attendre : car où l’aller chercher à Paris? et avec quoi faire le voyage ? Il n’y avait point de lieu plus sùr qu’Annecy pour savoir tôt ou tard où elle était. J’y restai donc. Mais je me conduisis a^ssez mal. Je n’allai point voir l’évêque, qui m’avait protégé, et qui me pouvait protéger encore. Je n’avais plus ma pa-*tronne auprès de lui, et je craignais les réprimandes.
Madame de W^.rens n’avait emmené qu’Anet avec elle ; elle avait laissé Merceret, sa femme de chambre dont j’ai parlé. Je la trouvai occupant encore l’appartement de sa maîtresse. Mademoiselle Merceret était un peü plus âgée
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que moi, non pas jolie, mais assez agréable, une bonne Fribourgeoise sans malice, et à qui je n’ai connu d’autre défaut que d'être quelquefois un peu mutine avec sa maîtresse. Je l’allais voir assez souvent ; c’était une ancienne connaissance, et sa vue m’en rappelait une plus chère qui me la faisait aimer *. Elle avait plusieurs amies, entre autres une mademoiselle Giraud, Genevoise, qui, pour mes péchés, s’avisa de prendre du goût pour moi. Elle pressait toujours Merceret de m’amener chez elle ; je m’y laissais mener, parce que j’aimais assez Merceret, et qu’il y avait là d’autres jeunes personnes que je voyais volontiers. Pour mademoiselle Giraud, qui me faisait toutes sortes d'agaceries, on ne peut rien ajouter à l’aversion que j’avais pour elle. Quand elle approchait de mon visage son museau sec et noir, barbouillé de tabac d'Espagne, j'avais peine à m’abstenir d’y cracher. Mais je prenais patience ; à cela près, je me plaisais fort au milieu de toutes ces jolies ; et, soit pour faire leur cour à mademoiselle Giraud, soit pour moi-même, toutes me fêtaient à l’envi. Je ne voyais à tout cela que de l’amitié. J’ai jugé depuis qu’il n’eût tenu qu’à moi d’y voir davantage: mais je ne m’en avisais pas, je n’y pensais pas.
D’ailleurs, des couturières, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentaient guère : il me fallait des demoiselles. Chacun a sa fantaisie : ç’a toujours été la mienne. Ce n’est pourtant pas du tout la vanité, c’est la volupté qui m'attire ; c’est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de s’exprimer, une robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus mi-
* Chaque mot est une pointure et éveille un sentiment. Comme on sent bien un effet que Rousseau voit madame de Warens par mademoiselle Merceret. C.
gnonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préférerais toujours la moins jolie ayant plus de tout cela. Je trouve moi-môme cotte préférence trèsridicule, mais mon cœur la donne malgré moi.
Eh bien! cet avantage se présentait encore, et il ne tint encore qu’à moi d’en profiter. Que j’aime à tomber de temps en temps sur les moments agréables de ma jeunesse ! Ils étaient si doux ! ils ont été si courts, si rares, et je les ai goûtés à si bon marché ! Ah I leur seul souvenir rend encore à mon cœur une volupté pure dont j’ai besoin pour ranimer mon courage, etsoutenir les ennuis du reste de mes vieux jours.
L’aurore un matin me parut si belle, que, m’étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme; c’était la semaine après la Saint-Jean. Laterre.dans sa plus grandeparure, était couverte d’herbe et de fleurs; les rossignols, presqueà la fin dgleur ramage, semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d’un beau jour d’été, d'un de ces beaux jours qu’on ne voit plus à mon âge, et qu’on n’a jamais vus dans le triste sol où j’habite aujourd’hui.
Je m'étais insensiblement éloigné de laville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d’un ruisseau. J’entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées, mais qui n’en riaient pas moins de bon cœur. Je me retourne. On m'appelle par mon nom; j’approche; je trouve deux jeunes personnes de ma connais sance, mademoiselle de G raffenried et mademoiselle Gai ley, qui, n’étant pas d’excellentes cavalières, ne savaient comment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Mademoiselle de Graffenried était une jeune Bernoise fort aimable, qui, par quelque folie de sou âge, ayant été jetée
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hors de son pays, avait imité madame de Warcns, chez qui je l’avais vue quelquefois; mais, n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été trop heureuse de s'attacher à mademoiselle Galley, qui, l’ayant prise en amitié, avait engagé sa mère à la lui donner pour compagne jusqu’à ce qu’on la pùt placer de quelque façon. Mademoiselle Galley, d’un an plus jeune qu’elle, était encore plus jolie ; elle avait je ne sais quoi de pins délicat, de plus fin ; elle était en même temps très-mignonne et trèsformée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s’aimaient tendrement, et leur bon caractère à l’une et à l’autre ne pouvait qu’entretenir' longtemps cette union, si quelque amant ne venait la déranger. Elles me dirent quelles allaient à Toune, vieux château appartenant à madame Galley; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n’en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux, mais elles craignaient pour moi les ruades, et pour elles les haut-le-corps. J'eus recours à un autre expédient : je pris par la bride le cheval de mademoiselle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseau ayant de l’eau jusqu’à mi-jambes, et l’autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles et m'en aller comme un benêt : elles se dirent quelques mots tout bas; et mademoiselle de Graffenried s'adressant à moi : « Non pas, non pas, me dit-elle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service ; et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher : il faut, s'il vous plaît, venir avec nous; nous vous arrêtons prisonnier. » Le cœur me battait, je regardais mademoiselle Galley. « Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre ; montez en croupe derrière elle, nous voulons rendre compte de vous. — Mais, mademoiselle, je n’ai pas l’honneur d’être connu de madame votre mère; que dira-t-elle en me voyant arriver? — Sa mère,
reprit mademoiselle de GralTenried, n’est pas à Toune, nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous. »
L’effet de l'électricité n’est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m’élançant sur le cheval de mademoiselle de Graffenried je tremblais de joie: et quand il fallut l’embrasser pour me tenir, le cœur me battait si fort qu’elle s’en aperçut; elle me dit que le sien lui battaitaussi par la frayeur de tomber. C’étaitpresque.dans maposture, une invitation de vérifier la chose; je n’osai jamais, et, durant tout le trajet, mes deux bras lui servirent de ceinture, très-serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffletterait volontiers, et n’aurait pas tort.
La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le mien, que jusqu'au soir, et tant que nous fûmes ensemble, nous ne dépariâmes pas un moment. Elles m’avaient mis si bien à mon aise, que ma langue parlait autant que mes yeux, quoiqu’elle ne dît pas les mêmes choses. Quelques instants seulement, quand je me trouvais tête à tête avec l’une ou avec l’autre, l’entretien s’embarrassait un peu; mais l’absente revenait bien vite, et ne nous laissait pas le temps d’éclaicir cet embarras.
Arrivés à Toune, et moi bien séché, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l’importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles, tout en cuisant, baisaient de temps en temps les enfauts de la grangère, et le pauvre marmiton mangeait son pain, sans mot dire, à la fumée du rôti. On avait envoyé des provisions de la ville, et il y avait de quoi faire un très-bon dîner, surtout en friandises; mais malheureusement on avait oublié du vin. Cet oubli n’était pas étonnant pour des filles qui n’en buvaient guère ; mais j’en fus fâché, car j’avais un peu compté sur ce secours pour m’enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être; mais je n’en
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crois rien. Leur gaieté vive et charmante était l’innocence même; et d’ailleurs qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent chercher du vin partout aux environs; on n’en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres ! Comme elles m’en marquaient leur chagrin, je leur dis de n’en pas être fort en peine, et qu’elles n’avaient pas besoin de vin pour m’enivrer. Ce fut la seule galanterie que j’osai leur dire de la journée, mais je crois que les friponnes voyaient du reste que cette galanterie était une vérité.
Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles deux, sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner! quel souvenir plein de charmes 1 Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres ? Jamais soupers des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la douce jois, mais pour la sensualité.
Après le dîner, nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu’elles avaient apportés; et, pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l’arbre et je leur en jetais des bouquets dont elles me renvoyaient les noyaux à travers les branches. Une fois mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein; et de rire. Je me disais en moi-même : Que mes lèvres ne sont-elles des cerises! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur!
Eli! oui, tes lèvres étaient (les cerises, et il fallait les leur jeter.
Ces belles coureuses de champs, qui cherchaient, comme Jean-Jacques, le fruit défendu, lui ont apparu comme les visions de sa jeunesse. Il ne les a jamais revues*. O philosophe! ces deux belles matineuses ont été deux muses qui ont répandu pour jamais les magies amoureuses dans son imagination. Il allait ce jour-là de l’une à l’autre , s’enivrant au sourire de celle-ci comme au regard de celle-là , trouvant la première plus belle et la seconde plus jolie, voulant vivre avec l’une et voulant mourir avec l’autre. O Jean- Jacques! Jean- Jacques! le plus fragile entre les plus fragiles! que n’es-tu toujours resté sur ce cerisier de la science ! C’était là le contrat social qu’il fallait signer.
Je crois aux Confessions de Jean-Jacques, mais je crois aussi qu’il a plus d’une fois écrit ce qu’il avait vu en rêve. Ses songes le trompaient , tout éveillé qu’il fût. Par exemple, je vais désillusionner les belles romanesques et les poètes enthousiastes en leur disant que cette belle histoire du cerisier est au moins douteuse.
En 1760, deux ans avant que Jean-Jacques ne
* Orlando et Rosalinde se sont assis sous ces branches chargées de pourpre odorante dans la forêt de Comme il vous plaira.
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commençât à écrire les Confessions , Baudouin , gendre de Bouclier, peignait à la gouache et exposait un de ses plus jolis tableaux : les Cerises el les Amoureuses, un petit chef-d’œuvre d’esprit et de volupté. Or, c’est mot à mot celui de Rousseau. Voyez plutôt la gravure qui est partout : ces deux belles filles qui attendent les cerises, gorge entr’ouverte et bras demi-nus, ne sont-ce pas les visions de Jean-Jacques? Et ce galant qui cueille les cerises et qui les jette avec intention , n’est-ce pas Jean-Jacques lui-même?
C’est-à-dire que Jean-Jacques , au lieu de se souvenir d’une page de sa vie, s’est souvenu d’un tableau de Baudouin. — A moins qu’il n’ait conté son histoire au peintre; mais alors n’eût-il pas dit cela, en écrivant les Confessions.
Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes aventures galantes, en remarquant qu'après beaucoup de préliminaires, les plus avancées finissent par baiser la main. O mes lecteurs! ne vous y trompez pas : j’ai peutêtre eu plus de plaisir dans mes amours en finissant par cette main baisée, que vous n'en aurez jamais dans les vôtres en commençant toutau moins par là.
Occupé de l’attente de revoir bientôt ma bonne maman, je fis un peu de trêve à mes chimères ; et le bonheur réel qui m’attendait me dispensa d'en chercher dans mes visions.
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C'est une chose bien singulière que mon imagination ne se monte jamais plus agréablement que quand mon état est le moins agréable, et qu’au contraire elle est moins riante lorsque tout rit autour de moi. Ma mauvaise tête ne peut s'assujettir aux choses; elle ne saurait embellir, elle veut créer. Des objets réels s’y peignent tout au plus tels qu’ils sont, elle ne sait parer que les objets imaginaires. Si je veux peindre le printemps, il faut que je sois en hiver; si je veux décrire un beau paysage, il faut que je sois dans des murs; et j’ai dit cent fois que, si j’étais mis à la Bastille, j’y ferais le tableau de la liberté. Je no voyais en partant de Lyon qu’un avenir agréable; j’étais aussi content, et j’avais tout lieu de l’être, que je l’étais peu quand je partis de Paris. Cependant je n’eus point, durant ce voj’age, ces rêveries délicieuses qui m’avaient suivi dans l’autre. J avais le cœur serein, mais c’était tout. Je me rapprochais avec attendrissement de l’excellente amie que j’allais revoir; je goûtais d'avance, mais sans ivresse, le plaisir de vivre auprès d’elle r je m’y étais toujours attendu, c’était comme s’il ne m’était rien arrivé de nouveau. Je m'inquiétais de ce que j’allais faire, comme si cela eût été fort inquiétant. Mes idées étaient paisibles et douces, non célestes et ravissantes. Tous les objets que je passais frappaient ma vue;je donnais de l’attention aux paysages, je remarquais les arbres, les maisons, les ruisseaux ; je délibérais aux croisées des chemins : j’avais peur de me perdre, et je ne me perdais point. En un mot, je n’étais plus dans l’empyrée, j’étais tantôt où j’étais, tantôt où j'allais, jamais plus loin.
Je suis encore en racontant mes voyages comme j’étais en les faisant, je ne saurais arriver. Le cœur me battait de joie en approchant de ma chère maman, et je n’en allais pas plus vite. J’aime à marcher mon aise, et m’arrêter quand il me plaît : la vie ambulante est celle qu’il me faut. Faire route à pied par un beau temps dans un beau
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pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma courso un objet agréable : voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste on sait déjà ce que j’entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu’il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fussent bien'peur. J’eus ce plaisir, je le goiitai dans tout son charme en approchant de Chambéry. Non loin d'une montagne coupée, qu’on appelle le Pas-del’Echelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l’endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui parait avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d’un parapet pour prévenir les malheurs ; cela faisait que je pouvais contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise; car ce qu’il y a de plaisant dans mon goût pour Jes lieux escarpés est qu’ils me font tourner la tête, et j’aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j’avançais le nez, et je restais là des heures entières entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j’entendais le mugissement à fraverslescrisdcs corbeaux et des éperviers qui volaient de roche en roche et de broussaille en broussaille à cent toises au-dessous de moi. Dans les endroits où la pente était assez unie, et la broussaille assez claire pour laisser courir des cailloux, j’en allais chercher d’aussi gros que je les pouvais porter, je les rassemblais sur le parapet en pile, puis, les lançant l’un après l’autre, je me délectais à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats avant que d’atteindre le fond du précipice.
Plus près de Chambéry j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l’eau se détache net, et tombe en
arcade assez loin pour qu’on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé. Mais si l’on ne prend bien ses mesures, on y est aisément trempé, comme je le fus : car à cause de l'extrême hauteur, l’eau se divise et tombe en poussière ; et lorsqu'on approche un peu trop de ce nuage, sans s’apercevoir d’abord qu’on se mouille, bientôt on est tout trempé.
J'arrive enfin , je la revois. Elle n’était pas seule. M. l'intendant général était chez elle au moment que j’entrai. Sans me parler, elle me prend par la main, et me présente à lui avec cette grâce qui lui ouvrait tous les cœurs. « Le voilà, monsieur, ce pauvre jeune homme ; daignez le protéger aussi longtemps qu’il le méritera : je ne suis plus en peine de lui pour le reste de la vie. » Puis m’adressant la parole : « Mon enfant, me dit-elle, vous appartenez au roi ; remerciez M. l’intendant, qui vous donne du pain. » J’ouvrais do grands yeux sans rien dire, sans trop savoir qu’imaginer; il s’en fallut peu que l’ambition naissante ne me tournât la tôte, et que je ne fisse déjà le petit intendant. Ma fortune se trouva moins brillante que sur ce début je ne l’avais imaginé; mais quant à présent, c’est assez pour vivre, et pour moi c’était beaucoup. Voici de quoi il s'agissait.
Le roi Victor -Amédée, jugeant par le sort des guerres précédentes et par la position de l’ancien patrimoine de ses pères, qu’il lui échapperait quelque jour, ne cherchait qu’à l'épuiser. Il y avait peu d'années qu’ayant résolu d’en mettre la noblesse à la taille, il avait ordonné un cadastre général de tout le pays, afin que, rendant l’imposition réelle, on put la répartir avec plus d’équité. Ce travail, commencé sous le père, fut achevé sous le fils. Deux ou trois cents hommes , tant arpenteurs qu’on appelait géomètres, qu’écrivains qu’on appelait secrétaires, furent employés à cet ouvrage, et c’est parmi ces derniers que maman m’avait fait inscrire. Le poste , sans être fort
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lucratif, donnait de quoi vivre au large dans ce pays-là. Le mal étaitque cet emploi n’était qu’à temps, mais il mettait en état de chercher et d'attendre; et c’était par prévoyance qu’elle tâchait de m’obtenir de l’intendant une protection particulière pour pouvoir passer à quelque emploi plus solide, quand le temps de celui-là serait fini.
J’entrai en fonction peu de jours après mon arrivée. Il n’y avait à ce travail rien de difficile, et je fus bientôt au fait. C’est ainsi qu’après quatre ou cinq ans de courses, de folies et de souffrances, je commençai pour la première fois de gagner mon pain avec honneur.
Ces longs détails de ma première jeunesse auront paru bien puérils, et j’en suis fâché : quoique né homme, j’ai été.longtemps enfant, et je le suis encore *. Je n’ai pas promis au lecteur un grand personnage, j’ai promis de me peindre tel que je suis.
Ce fut, ce me semble, en 1732, que j’arrivai à Chambéry, comme je viens de le dire, et que je commençai de travailler au cadastre pour le service du roi. J’avais vingt ans passés, près de vingt et un. J’étais, du côté de l’esprit, assez formé pour mon âge; mais le jugement ne l’était guère; et j’avais grand besoin des mains dans lesquelles je tombai pour apprendre à me conduire; car quelques années d’expérience n’avaient pu me guérir encore radicalement de mes visions romanesquesjet, malgré tous les maux que j’avais soufferts, je connaissais aussi pou le monde et les hommes que si je n’avais pas payé ces instructions.
Je logeai chez moi, c’est-à-dire chez maman; mais je ne retrouvai pas ma chambre d’Annecy; plus de jardin, plus de ruisseau, plus de paysage. La maison qu’elle occupait était sombre et triste, et ma chambre était la plus sombre
* L’homme naît dans l’enfant. Rousseau retrouva toujours l’enfant dans l’homme. -Te l’ai connu moitié homme moitié enfant. — C.
et la plus triste de la maison. Un mur pour vue, un culde-sac pour rue, peu de jour, peu d’espace; des grillons, des rats, des planches pourries : tout cela ne faisait pas une plaisante habitation. Mais j’étais chez elle, auprès d'elle; sans cesse à mon bureau ou dans sa chambre, je m’apercevais peu de la laideur de la mienfie,je n’avais pas le temps d’y réver. Il paraîtra bizarre qu’elle s’était fixée à Chambéry tout exprès pour habiter cette vilaine maison; ce fut même un trait d’habileté de sa part que je ne dois pas taire. Elle allaita Turin avec répugnance, sentant bien qu’après des révolutions encore toutes récentes, et dans l'agitation où Ton était encore à la cour, ce n’était pas le moment de s’y présenter. Cependant ses affaires demandaient qu’elle s’y montrât; elle craignait d’être oubliée ou desservie. Elle savait surtout que le comte de Saint-Laurent, intendant général des finances, ne la favorisait pas. Il avait à Chambéry une maison vieille, mal bâtie, et dans une si vilaine position qu’elle restait toujours vide, elle la loua, et s’y établit. Cela lui réussit mieux qu’un voyage ; sa pension ne fut point supprimée, et depuis lors le comte de Saint-Laurent fut toujours de ses amis.
J’v trouvai son ménage à peu près monté comme auparavant, et le fidèle Claude Anet toujours avec elle. C’était, comme je crois l’avoir dit, un paysan do Montru, qui, dans son enfance, herborisait dans le Jura pour faire du thé de Suisse, et quelle avait pris à son service à cause de ses drogues, trouvant commode d’avoir un herboriste dans son laquais. Il se passionna si fort pour l’étude des plantes, et elle favorisa si bien son goût, qu’il devint un vrai botaniste, et que, s’il ne fût mort jeune, il se fût fait un nom dans cette science, comme il en méritait un parmi les honnêtes gens. Comme il était sérieux, même grave, et que j’étais plus jeune que lui, il devint pour moi une espèce de gouverneur qui me sauva beaucoup de folies, car il m’en imposait, et je n’osais m’oublier devant lui. Il en
imposait même à sa maîtresse, qui connaissait son grand sens, sa droiture, son inviolable attachement pour elle, et qui le lui rendait bien. Claude Anet était sans contredit un homme rare, et le seul même de son espèce que j’aie jamais vu. Lent, posé, réfléchi, circonspect dans sa conduite, froid dans ses manières, laconique et sentencieux dans ses propos, il était dans ses passions d’une impétuosité qu’il ne laissait jamais paraître, mais qui le dévorait en dedans, et qui ne lui a fait faire en sa vie qu’une sottise, mais terrible; c’est de s’être empoisonné. Cette scène tragique se passa peu après mon arrivée, et il la fallait pour m’apprendre l'intimité de ce garçon avec sa maltresse; car si elle ne me l’eût dite elle-même, jamais je ne m’en serais douté. Assurément si l’attachement, le zèle et la fidélité, peuvent mériter une pareille récompense, elle lui était bien due; et, ce qui prouve qu’il en était digne, il n’en abusa jamais. Us avaient rarement des querelles, et elles finissaient toujours bien. Il en vint pourtant une qui finit mal. Sa maîtresse lui dit dans la colère un mot outrageant qu’il ne put digérer. Il ne consulta que son désespoir, et trouvant sous sa main une fiole de laudanum, 1 l’avala, puis fut se coucher tranquillement comptant ne se réveiller jamais. Heureusement madame de Warens, inquiète, agitée elle-même, errant dans sa maison, trouva la fiole vide, et devina le reste. En volant à son secours, elle poussa des cris qui m’attirèrent; elle m’avoua tout, implora mon assistance, et parvint avec beaucoup de peine à lui faire vomir l’opium. Témoin de cette scène, j’admirai ma bêtise de n’avoir jamais eu le moindre soupçon des liaisons quelle m’apprenait. Mais Claude Anet était si discret que de plus clairvoyants auraient pu s’y méprendre. Le raccommodement fut tel que j’en fus vivement touché moi-même; et depuis ce temps, ajoutant pour lui le respect à l’estime, je devins en quelque façon son élève, et ne m’en trouvai pas plus mal.