GEORGE SAND
Des générations se sont prosternées durant des siècles devant l’effigie de saints qui turent, pour la plupart, les plus grands pécheurs, les plus douloureux pénitents de l’humanité. La postérité n’a pas contesté l’apothéose des Pères de l’Eglise, en dépit des égarements et des turpitudes au sein desquels l’éclair de la grâce divine vint les trouver et les transformer. Le temps n’est pas loin où l'opinion ne fera pas plus le procès à saint Rousseau qu’elle ne le fait à saint Augustin.
Elle le verra d’autant plus grand qu’il est parti de plus bas et revenu de plus loin; car Rousseau est un chrétien tout aussi orthodoxe pour l’Eglise de l’avenir, que le centenier Mathieu et le persécuteur Paul le sont pour l’Eglise du passé. Dans un temps où tout dogme se voile et s’obscurcit sous l’examen de la raison épouvantée, l’âme de Rousseau reste foncièrement chrétienne. Elle rêvel’égalité, la tolérance, la fraternité, l’indépendance des hommes, la soumission devant Dieu, la vie future et la justice divine sous d’autres formes, mais non en vertu d’autres principes que les premiers chrétiens ne l’ont fait. Elle pratique l’humi-
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lité, la pauvreté, le renoncement, la retraite, la méditation, comme ils l’ont fait; et elle couronne cette vie fortement empreinte de sentiments, sinon de formules chrétiennes, par un acte éclatant de christianisme primitif, par une confession publique. Cherchez un autre philosophe du dix-huitième siècle qui, en secouant les lois religieuses, conserve une conduite et des aspirations aussi pieusement conformes à l’esprit de la religion éternelle dont le christianisme est une phase et où le scepticisme n’est qu’un accident.
SAINT -MARC- G IRÀRDIN.
C’est ainsi que madame de Warens avait retranché la pudeur du système de morale qu’elle s’était fait, sans comprendre que cette vertu est dans la femme la garantie de toutes les autres, comme l’honneur dans l’homme. Voilà quelle fut la directrice de Jean-Jacques Rousseau, et en même temps sa maîtresse, deux titres qui se repoussent l’un l’autre, car l’un suppose une force, et l’autre révèle une faiblesse. Rousseau a beau faire, dans ses Confessions , pour parer et embellir ses amours des Charmettes, l’amour aux Charmettes est embarrassé et confus ;
il n’y a ni la grâce d’un sentiment pur ni l’aisance d’un sentiment fier. Moitié amant et moitié élève, j’allais presque dire moitié domestique, Rousseau n’a pas la dignité qui sied à l’homme qui s’est fait aimer, et il n’a pas non plus la grâce de l’homme qui n’obéit que parce qu’il aime, et à qui la tendresse ôte seule la liberté. Il obéit à madame de Warens comme à la maîtresse de la maison, et non pas seulement comme à la maîtresse de son cœur. Il sied aux amants d'être des esclaves, il ne leur sied pas d’être des valets. Rousseau aux Charmottes n’a pas même le droit d’être jaloux, tant c’est peu le véritable amour qui règne chez madame de Warens; et, chose étrange, ce triste noviciat a si mal instruit et préparé Rousseau à comprendre la fierté de l’amour et ses scrupules d’honneur et de jalousie, que, dans son récit même , écrit quarante ans plus tard , et après d’autres amours, il ne réclame pas contre le joug qu’il a subi. Le vieillard ne proteste pas contre l’abaissement du jeune homme, il l’accepte; bien plus, il le loue, il vante le honteux partage qui était la loi des Charmettes. La voilà donc, cette maison des Charmettes, qui est devenue un des pèlerinages des admirateurs de Rousseau. Oui ,
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le vallon où elle se cache est gracieux et beau, la solitude y est charmante, la verdure fraîche et vive, grâce à l’air des montagnes, l'ombrage doux aux regards, parce qu'il est épais sans être sombre, ce qui est le charme de l’ombrage des châtaigniers, et la pelouse aussi y est douce au marcher; niais le souvenir gâte le lieu.
Quoique Rousseau ait fait de sa honte des Charmettes une vertu et un bonheur, cependant il a été moins dupe ou moins patient qu’il ne le veut dire. Cet odieux partage, qu’il trouvait beau quand il y gagnait, lui répugne quand il y perd. Tant il est dans le cœur de l’homme de posséder exclusivement. Du partage il n’aime que les commencements, parce que c’est l’usurpation; il en déteste la durée, parce que c’est l’égalité. A partir de ce jour, les Charmettes lui deviennent insupportables, et il quitte madame de Warens « sans laisser ni « presque sentir le moindre regret d’une séparation « dont auparavant la seule idée nous eût donné les « angoisses de la mort. » Voilà les héros et les héroïnes de la sensibilité ! ils croient qu’ils sont nés pour vivre et pour mourir ensemble. Viennent le moindre accident, une contrariété, une absence : aussitôt l’oubli et l’indifférence arrivent , inévitable
dénoûment des affections que l’âme prend mal à propos à son compte et qui ne viennent que de l’ardeur de la jeunesse et de l’occasion. Ce moment de la répugnance et de la séparation est un moment que les romans cachent avec soin ; ils font mourir leurs héros plutôt que de les séparer, et ils ont raison : la séparation que fait la mort est moins triste que celle que fait l’indifférence.