‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 65 sur 91 · CH AM FORT · texte numérisé non relu

CH AM FORT

Remercions Rousseau, car il nous a appris à nous connaître en nous montrant son cœur.

Cinq hommes célèbres ont voulu se peindre eux-mêmes , et se montrer tels qu’ils étaient : saint Augustin, Montaigne, Cardan, le cardinal de Retz , Rousseau ; mais le sacrifice complet de l’amour-propre, si difficile à consommer, n’a pu l’être que par les deux derniers, Cardan et Jean-Jacques. Saint Augustin , en dégradant l’homme de la nature pour le montrer agrandi par le christianisme, trouvait, dans les dispositions de ses lecteurs, le remède aux blessures que son amour-propre s’était faites à lui-même, et peut-être ses blessures étaient une jouissance de son amour-

LES COMMENTATEURS

propre \ Montaigne, restant toujours aimable au milieu des vices et des défauts qu’il reconnaît en lui, laisse voir trop de vanité dans ses aveux, pour qu’on ne croie pas qu’il s’est permis des réticences; et Jean-Jacques l’accuse nettement de se caresser plus qu’il ne s’égratigne. Le cardinal de Retz étonna ses lecteurs par sa franchise; un archevêque se déclarant factieux, conspirateur, libertin, scandalisa la France : c’était une confession de ses cririies, de ses péchés ; mais cette confession était faite par l’orgueil, et par plus d’une espèce d’orgueil, celui de la naissance et celui du génie.

Restent Cardan et Rousseau; dans ceux-ci, le sacrifice paraît complet, en ce qu’ils avouent des fautes avilissantes, et des actions qui semblent dégrader entièrement le caractère, sans laisser à l’amour-propre le plus petit dédommagement. A cet égard, ils peuvent passer pour des phénomènes.

Pauvre voyageur sans feu ni lieu ! à partir du jour où il quitta madame de Warens, il suivit son

* Chamfort était un homme d'esprit doublé d’un philosophe : il avait d’abord caché le philosophe, mais plus tard, il retourna son habit et cacha l’homme d’esprit. Alors il fut pris au sérieux et se prit lui-méme au sérieux, jusqu'à se tuer dans son désespoir de voir mal finir la Révolution.

chemin sans le connaître et sans l’aimer; c’est que son cœur était, comme il l’a dit, resté aux Charmettes.

Et ainsi, le philosophe et le poëte, le passionniste et le moraliste, ils parlaient tous de Jean-Jacques et de sa blanche maîtresse, celui-ci avec enthousiasme, celui-là avec esprit; l’un voulant donner sa poésie à madame de Warens, l’autre voulant lui donner sa vertu.

Ne corrigeons pas l’œuvre de Dieu. Que celui d’entre nous qui n’a pas aimé ou consolé une pécheresse jette la première pierre à madame de Warens !

Page 1