‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 67 sur 91 · PORTRAITS DE J.- J · texte numérisé non relu

PORTRAITS DE J.- J

Si!)

mon mari. Nous traversâmes une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là nous entrâmes dans une chambre où Jean-Jacques Rousseau était assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique. 11 se leva d’un air riant, nous présenta des chaises, et se remit à son travail, en se livrant toutefois à la conversation. Il était maigre et d’une taille moyenne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée que l’autre, soit que ce fût l’effet de l’attitude qu’il prenait dans son travail ou de l’âge qui l’avait voûté, car il avait alors soixante ans. D’ailleurs il était fort bien proportionné. 11 avait le teint brun, quelques couleurs aux pommettes des joues, la bouche belle, le nez très-bien fait, le front rond et élevé, les yeux pleins de feu. Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche, et qui caractérisent la physionomie, exprimaient dans la sienne une grande sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie, par l’enfoncement des yeux et par l’affaissement des sourcils ; de la tristesse profonde, par les rides du front;

une gaieté très-vive et même un peu caustique,

pur mille petits plis uux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes les passions se peignaient successivement sur son visage, suivant que les sujets de la conversation affectaient son âme ; mais, dans une situation calme, sa figure conservait une empreinte de toutes ces affections, et offrait à la fois je ne sais quoi d’aimable, de fin, de touchant, de digne de pitié et de respect. Près de lui était une épmette sur laquelle il essayait de temps en temps des airs. Deux petits lits de cotonnade ravée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre ; une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attachés un plan de la forêt et du parc de Montmorency, où il avait demeuré, et une estampe du roi d’Angleterre, son ancien bienfaiteur. Sa femme était assise, occupée à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la rue, et sur celle de l'antichambre ou vovait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu’il plaît à la nature de les semer. Il y avait dans l’ensemble de. son petit ménage un air de paix et de simplicité qui faisait plaisir. »

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