PORTRAITS DE J.- J
N’est-ce pas un vrai portrait avec tous les accessoires, y compris la femme et l’oiseau.
C’est là le miracle de la plume, quand c’est un homme de génie qui la tient. Le portrait de Greuze n’est pas plus ressemblant. Les moineaux qui viennent manger sur la fenêtre rappellent poétiquement les pigeons de Venise et les pigeons des Charmettes.
Et maintenant rouvrons par le souvenir le salon de 1753 et écoutons Grimm et Diderot. Il y a encore là du Jean-Jacques des Charmettes. « M. de La Tour, dit Grimm, a poussé l’art des pastels si loin qu’il ne lui suffit pas de peindre parfaitement les ressemblances, il sait encore animer ses portraits et leur donner une vie qu’on n’a jamais connue avant lui. Il y a un grand nombre de portraits de gens illustres, entre autres celui de M. Rousseau, citoyen de Genève, pour qui M. Marmontel a fait ce vers :
Sapes, arrêtez-vous, gens du monde, passez! *
Mais les sages ne s’arrêtaient pas, et les gens du monde retrouvaient leur Rousseau romanesque.
Et Diderot disait : « M. de la Tour n'a fait du portrait de M. Rousseau qu’une belle chose,
au lieu d’un chef-d’œuvre qu’il en pouvait faire. J’y cherche le censeur des lettres, le Caton et le Brutus de notre âge. Je m’attendais à voir Epictète en habit négligé, en perruque ébouriffée, effrayant par son air sévère les littérateurs, les grands et les gens du monde; et je n’y vois que l’auteur du Devin du village , bien habillé, bien peigné, bien poudré et ridiculement assis sur une chaise de paille ; et il faut convenir que le vers de M. Marmontel dit très-bien ce qu’est M. Rousseau , et ce qu’on devrait trouver et ce qu’on cherche en vain dans le tableau deM. de La Tour. »
Le tort de Diderot est de vouloir que le style soit l’homme. La figure de Jean-Jacques douce et souriante, si on n’interroge pas le front , peint l’homme parti des Charmettes, le poëte qui a composé le Devin du village et non le philosophe hardi qui a fait son sermon sur la montagne.
Tous les portraits dissemblables du meme homme — grand homme — lui ressemblent. C’est qu’il y a en lui plusieurs hommes.