DE JEAN - JACQUES
Madame de Warens disait de Jean-Jacques :
« On n’est pas plus bête, et on n’a pas plus d’esprit. » C’est toujours la femme qui juge l’homme souverainement. Jean-Jacques passa presque pour une bête; ses réponses sont à encadrer. Il sait bien qu’il a de l’esprit, mais son esprit n’est pas là. Par exemple, s’il écrit, l’hommed’ esprit esttoujoursprésent ; il se cache sous l’éloquence ou sous la naïveté, mais il se trahit en plus d’une page.
Il ne pardonnait pas à Diderot et à Grimm, pas plus qu’à Voltaire, d’avoir raison gaiement avec un éclair d’esprit. Mais, tout bête qu’il soit, il a beaucoup d’esprit lui-même.
LES CHAKMETTES.
Qu’est-ce que l’esprit? L’âme du monde, la lumière sur le chaos, l’éternité sur le néant, Dieu dans l’homme. Devant cette question, Pascal était pris par le vertige. Combien qui seraient pris par la bêtise ! Aussi n’est-ce pas de cet esprit-là que je veux parler.
Qu’est-ce que l’esprit? C’est la vérité un jour de fête, la raison endimanchée, la nature travestie en Célimène.
On répondrait longtemps sans tomber juste, car il y a de tous les esprits, depuis Molière, qui a le vol de l’aigle, jusqu’à Boileau, qui marche avec un compas.
La Fontaine était une bête*, et l’abbé Trublet a passé — à l’Académie — pour un homme d’esprit. Voltaire, qui le raillait si bien, n’était pas une bête, ce qui ne l’a pas empêché de travailler beaucoup pour le roi de Prusse. Tout homme a ses heures d’esprit et ses heures de bêtise, parce que l’âme ne peut pas toujours dominer la bête : la bête a ses revanches, — et ses rudes revanches.
L’abbé de Voisenon disait : « Il y a des bêtises
* Foiitenelle disait : * Il est bien aisé d’être un homme d’esprit ou une bêle, mais être les deux, et dans le plus haut degré, voilà qui est admirable. »
qu’un homme d’esprit achèterait. » Yoisenon a manqué de cette bonne marchandise. Il n’a jamais su être bête, et il n’a jamais rien fait. Il avait raison, c’est la bêtise qui donne un corps à l’esprit; la bêtise est la terre ferme où l’esprit revient prendre des forces après tous les naufrages de la traversée ; c’est le sol où l’architecte bâtit son monument ; c’est la manière brute dont l’artiste fait sa statue. L’esprit est si subtil, qu’il marque à peine son passage; on veut le saisir, que déjà il s’est évanoui. Il faut à l’esprit un fonds de bêtise. Si ce fonds vous manque pour élever une œuvre , vous ne serez jamais qu’un autre Rivarol, ô mon ami Roqueplan, vous qui êtes né dans la maison de Rivarol !
L’esprit, celui-là qui dédaigne presque toujours l’éclair du mot, les cliquetis de la phrase, les jeux de la langue, est l’âme du génie, quand il s’appelle Pascal, Molière, Saint-Simon, La Bruyère, Montesquieu, Diderot, Lesage, Voltaire, Jean-Jacques, Balzac. Cet esprit-là est un grand trait de lumière qui se répand sur l’humanité. Quand un homme de cet ordre apparaît, c’est un soleil qui se lève sur le monde moral. Mais combien de nuages toujours autour d’eux et sur eux ! Car les soleils du monde moral ne luisent qu’à travers les orages.
Les philosophes savent découvrir la lumière dans l’orage ; mais les autres hommes, mais les femmes et les enfants n’y voient que la poésie de l’arc-enciel.
S’il y a l’esprit fécond et humain des hommes de génie, il y a l’esprit éphémère et paradoxal des hommes d’esprit : Beaumarchais a beau vouloir prendre les airs d'un penseur, Champfort d’un philosophe, Rivarol d’un politique, j’arrache leur masque et je leur dis : Vous n’êtes que des Français nés malins, des dilettanti de génie, des désœuvrés de la pensée, vous n’êtes que des hommes d’esprit.
L’esprit gâte le génie, comme la coquetterie gâte la beauté. C’est la grâce étudiée dans la nature, c’est le bon sens qui a peur de parlertout bêtement et qui souvent parle comme Àrthéniceou Voiture, plus souvent encore comme M. Prudhomme, ce sot emphatique et majestueux.
L’esprit gâte te génie? c’est peut-être un blasphème. Que dirait Shakspeare, qui a étoilé ses chefs-d’œuvre de concetti ?
L’esprit fort est le masque de l’homme qui veut cacher sa faiblesse. Il croit avoir la force de s’élever au-dessus des systèmes des philosophes, mais il n’a
pas la force de s’élever au-dessus de lui-même. Il ne comprend ni Dieu ni son cœur. Il ne croit à rien, parce qu’il n’y a rien en lui.
On a dit que l’esprit et le bel esprit étaient deux frères du même lit qui se détestaient. Je crois plutôt que ce sont des enfants de deux lits. Le frère aîné a abusé singulièrement de son héritage ou de son droit d’aînesse : il n’a laissé à son cadet que le droit de faire des folies avec la menue monnaie qu’il daigne lui donner tous les matins. Pour lui, l’esprit, il garde le lingot d’or et ne le fond que pour frapper un écu sans alliage qui, de siècle en siècle, gardera le beau relief de son effigie. L’esprit voyage beaucoup dans les mondes, le bel esprit voyage dans le monde. Le premier porte d’un air hautain sa guenille humaine ; le second porte avec respect la mode du jour, sans prévoir jamais que son habillement ne sera qu’un chiffon demain.
« Que de bonnes choses vont tous les jours mourir dans l’oreille d’un sot, » disait Fontenelle. Il aurait pu dire dans l’oreille d’un bel esprit. L’oreille d’un bel esprit n’entend plus ni le simple, ni le vrai, ni le beau. A force de vouloir tout traduire dans son idiome, il a perdu le sentiment de sa langue et son oreille est pervertie.
Le bel esprit est né d’Alcibiade et d’Aspasie, de la fatuité de l'homme et de la coquetterie de la femme. Aussi il joue de l’éventail et du parasol; il se barbouille de blanc et de rouge ; il met des mouches, — ces concetti de la beauté. — Le bel esprit n’a jamais qu’une saison : la mode qui l’a consacré le tue en passant sur lui. 11 renaît au jour le jour d’un accident, d’une aventure, d’une bêtise, à l’Académie ou au sermon, chez une duchesse ou chez une courtisane. Il a pris les couleurs des robes nouvelles. Comme il va être bien porté pendant six semaines, pendant un jour peutêtre! Et la robe nouvelle, déjà vieille de vingtquatre heures, ira de la grande dame à la marchande à la toilette, de la marchande à la toilette à la petite bourgeoise, de la petite bourgeoise à la cuisinière, de la cuisinière à la hotte du chiffonnier. Ci-gît le bel esprit. Mais le chiffon redeviendra peut-être papier, vélin et enluminure.
Je ne veux pas faire la chronologie de l’esprit ni de la bêtise. Comme disait Ninon : « Une rose fait plaisir, un bouquet de roses entête. » Passons vite sans nous endormir et sans souci des transitions.
Les romantiques sont venus qui ont dédaigné le
bel esprit; pendant qu'ils signaient quelques.beaux livres, le bel esprit tout essoufflé courait les almanachs. L’esprit lui-même n’avait pas toujours droit de cité dans les œuvres modernes; la poésie l’étouffait dans les plis ondoyants de sa robe; ce n’était plus la Gaule gauloise, c’était la Gaule poétique. Hugo lui-même, un jour d’hérésie, a dit que l’homme tout esprit, Voltaire, était un singe de génie. Lamartine poursuivait la vaporeuse Elvire sur les lacs mélancoliques. Béranger sacrifiait sa malice à la sainte-alliance des peuples. Alexandre Dumas croyait à Antony. Musset avait beau faire la Ballade à la Lune et les Contes d'Espagne , il confessait les douleurs de l’Enfant du siècle. Alfred de Vigny s’envolait au ciel avec Eloa. Sainte-Beuve cherchait des Consolations au Miserere de Joseph Delorme. George Sand remontait avec Lélia toutes les spirales de l’enfer du mariage. Nul ne riait.
Le rire est revenu. C’est en imitant les étrangers que nous avions perdu l’esprit de Voltaire. Par la Providence du rire, c’est de l’étranger que l’esprit, nous est revenu. Ce jour-là, il s’appelait Henri Heine : j’ai failli dire Voltaire. On a ri, même de Ceux qui ne voulaient pas rire. Dumas, Balzac*
Janin, Gozlan, Gautier, Karr, Méry, prouvèrent, comme Henri Heine, que l’esprit du xix* siècle avait aussi son caractère et sa fantaisie; c’était mieux que le bel esprit, c’est un esprit de terroir, transplanté des jardins d’Aristophane; il puise sa sève dans les vignes de Rabelais, et il empourpre le beau verre de Bohême légué par Ninon à Voltaire.
Mais il semble, hélas! que depuis quelque temps le verre se soit brisé dans nos mains.
On a écrit ün livre sur l’esprit des sots et un livre sur l’esprit des bêtes. On en écrira un quelque jour sur l’esprit des beaux esprits, où il y aura beaucoup de bêtises et de sottises, de sottises subtiles et de bêtises raffinées. Depuis la métamorphose des yeux de Philis en astres , d’un des Quarante du vieux temps, jusqu’aux merveilles de ceux qui font aujourd’hui la roue dans les gazettes, par quelles métamorphoses, à travers les pointes, le paradoxe, la calomnie, le feu d’artifice,
a passé le bel esprit. Il ne peut se sauver que par
ün air de nouveauté, ü se rattrappe tous les matins à l’histoire du jour; c’est son balancier pour danser sur la corde.
Les Anglais ne nous envient jamais nos hommes
DE L'ESPRIT ET DE I.A BÊTISE DE J.-J. 3til
d’esprit. Est-ce parce qu’ils parlent mal l’esprit français? Non. Ils disent que d’un cercle étincelant d’esprit, ainsi que d’un feu d'artifice, on revient toujours avec le spleen.
Les Anglais, quand ils n’ont rien à dire, pensent et fument; les Suisses boivent et fument; les Allemands boivent, songent et fument; les Espagnols se couchent à l’ombre; les Italiens se couchent au soleil. Les Français, quand ils n’ont rien à dire, disent des riens. « Taisez-vous, si vous ne dites rien qui vaille le silence, » s’écrierait Pythagore. Belles paroles traduites par un beau vers :
La parole est d’argent, mais le silence est d’or.
C’est toujours une sottise de faire la géographie de l’esprit. Et pourtant, il a ses provinces et ses rues de prédilection.
Balzac a dit un jour cette impertinence tourangeaise : « Au nord de Paris, il n’y a plus personne. » Et Saint-Simon, et Camille Desmoulins, et Watteau, et l’abbé Prévost, et Lesage, et Corneille, et Poussin, et Racine, et La Fontaine, et Chateaubriand? sans compter, — si je me fais géographe à la manière de Ba’zac, — que Molière est
LES Cil AK MET T ES.
de la rive septentrionale de la Seine, et que Voltaire est né entre les deux rives.
Genève, c’est le nord : Jean-Jacques n’était pas un méridional.
Les méridionaux ont toujours le premier mot, mais les hommes du nord ont souvent le dernier. L'esprit du midi est, comme le Provençal, toujours à la fenêtre ou sur le pas de la porte; mais quelquefois, si on entre dans la maison, on ne trouve personne. Dans le nord, si la porte est fermée, s’il faut frapper jusqu’à trois fois pour se faire ouvrir, le seuil franchi, on est ravi de l’ordre, de l’ameublement, de la richesse de l’intérieur. L’homme est là.
Celui qui écrit ces lignes a l’honneur d’être Champenois, ce qui ferait dire à quelque méridional que cela se voit tout de suite. Chez nous, on esthète comme La Fontaine, moins le génie; mais la vigne fleurit dans toutes les imaginations. Si l’on n’y fait pas de bonnes vendanges, c’est parce que l’on est plus paresseux que vain. On laisse les grives becqueter les raisins mûrs.
L’esprit champenois, tantdécrié par les sots, est le plus fin, parce qu’il est le plus simple. C’est la nature qui parle, c’est la malice qui garde le mas-
dp: l’Espkit et de la bêtise de j.-j. æss
que de la naïveté, c’est l’ingénue qui triomphe de la grande coquette ; aussi combien de sots frottés d’esprit qui disent : C’est une bête, parce qu’ils n’entendent pas cette langue-là.
Jean Racine, l’homme le plus spirituel de son temps, était Champenois.
La Normandie , qui a enfanté Corneille et Poussin, est plus savante. Son pommier est l’arbre de la science ; mais Eve, l’esprit de l’esprit, n'est pas toujours sous le pommier. Et d’ailleurs, il y manque la feuille de vigne.
Fontenelle était Normand : il appréciait ainsi le Champenois La Fontaine : « Il se croit inférieur aux anciens, c’est par bêtise. » Ce mot peint l’esprit du Normand et du Champenois.
Buffon a dit de l’âne : * C’est le plus sérieux des hommes d’esprit. » (Un esprit plus sérieux encore dira que Buffon a dit « le plus sérieux des uni— maux » .) J’aime mieux les esprits riants. Ils font bon visage à la vie, comme le soleil à la nature. Les nuées attristent le ciel et ne fécondent la terre qu’ après les rayons.
Le baronnet d’Héle, qui avait beaucoup d’esprit, disait, après madame de Warens, qu’il fallait cacher la moitié de son esprit , comme les
femmes doivent cacher la moitié de leur beauté. On sait son impatience, quand on parlait devant lui au café ou à l’Opéra; il piétinait, croisait les jambes, humectait du tabac et disait d’un ton solennel : C’est imprimé. Jean-Jacques disait de d’Héle : « C’est le seul critique. »
Il ne faut pas confondre l’esprit fin avec l’esprit mince. Les femmes les plus fines n’ont le plus souvent que de l’esprit mince. Elles aiment la miniature, la gravure anglaise, la musique de romance, la comédie de salon et les mots qui ne mordent pas. Fontenelle, dans son temps, était leur homme, mais surtout parce qu’il savait écouter leurs subtilités. — « O Fontenelle! où donc es tu? » s’écria une femme qui avait dit un mot si fin que nul n’avait compris.
Combien de beaux esprits minces dont l’horizon manque de profondeur ! Ils sont comme la chèvre qui broute toujours dans le même cercle. On les sait d’avance par cœur ; on connaît leur manière de jouer aux échecs. L’esprit est aussi un jeu de cartes : les sots apprennent le jeu, mais ne voient jamais le dessous des cartes.
Combien faut-il de sots pour faire un homme d’esprit? C’est le parterre de Beaumarchais. Il y a
bien à dire. Le sot « fait la sieste dans l’air subtil des hommes d’esprit, » et les hommes d’esprit ont beau tourner dans le vide des sots et ne rien moudre, ils veulent tourner pour quelqu’un.
La plupart des gens d’esprit ne réussissent pas. C’est que le plus souvent ils ne font qu’ouvrir la porte aux sots. Ils marquent le chemin et le dédaignent. Et puis la question est de savoir si, pour arriver, il faut plus de jambes que de tête.
Il faut plus d’esprit pour voir le bien que pour voir le mal. Pour le sot, il n’y a pas de bons livres; pour l’homme d’esprit, il n’y a pas de mauvais livres. Le sot ne voit que des sottises quand il lit; il les signale pour se donner les airs d’un homme d’esprit; l’homme d’esprit ne cherche que l’esprit, et il est heureux quand il découvre un mot de nature ou de caractère.
Je ne sais pas si l’esprit court les rues, je ne l’ai guère rencontré. Combien qui s’essoufflent pour l’atteindre et qui ne saisissent que la bêtise, faute de partir à temps!
Il y a l’esprit fort en gueule et l’esprit fort en plume. Rivarol disait, pour peindre Jean-Jacques : « Rien n’est si absent que la présence d’esprit, » ce qui rappelle ce mot d’un philosophe : « Quand
je suis devant mes antagonistes, ils me battent; mais dès que je suis rentré chez moi, je prends ma revanche. » L’esprit n’a pas le droit de rentrer chez soi ; comme le soldat, il doit vaincre ou mourir dans l’action. Le fort on gueule est mieux doué que le fort en plume.
A Paris, il y a cent ans, les hommes d’esprit allaient dans le monde, à la cour, à la Bastille. Aux heures perdues, ils fondaient l’ Encyclopédie. Aujourd’hui, les hommes d’esprit ne fondent rien et ne vont nulle part. Pourquoi a-t-on supprimé la Bastille? Mais s’ils ne fondent rien, c’est sans doute qu’ils ont découvert que le monde a fait son temps! Et pourtant, si on en croit les journaux, combien de chefs-d’œuvre en prose et en vers, depuis le familier jusqu’au sublime! combien de grands hommes, depuis celui qui, comme Voltaire, écrit pour tout le monde, jusqu’à celui qui, comme Pompignan, abandonne à la canaille la simplicité du style !
Si Voltaire a légué l’esprit français à tout le monde, je sais beaucoup de gens qui ne sont pas encore en possession de l’héritage. Je vois partout des hommes d’esprit, mais je me demande souvent : « Où est, l’esprit? » Et d’ailleurs, cette
fortune de Voltaire est tant éparpillée, que les plus riches n’ont pas de quoi vivre. De temps en temps, on veut bien me faire dîner avec des hommes d’esprit très-renommés au théâtre, où ils font toujours la même pièce. J’écoute et je dîne, mais je n’entends rien. Sous madame de Maintenon, le rôti manquait: aujourd’hui, le rôti ne manque jamais.
L’homme d’esprit ne sert le plus souvent qu’un mot de la veille, retravaillé le matin. — Vous savez, dit-il au premier silence, ce que j’ai dit hier à**\ Et il conte une repartie qui a des cheveux blancs. — Commec’est joli, dit la dame delà maison.— Et tout est dit. On m’a parlé d’une femme charmante, quoique l’esprit lui ait mis une tache d’encre au cœur. Elle vous émerveille tout un jour des mots dont elle émaillé le tapis vert du jeu de l’amour et du hasard ; mais c’est souvent le même répertoire avec des variantes ; quelquefois, c’est de l’esprit, et du meilleur; mais quelquefois, c’est l’esprit de la servante de Molière qui joue les Précieuses.
L’esprit est sans pitié. Un homme du métier me disait : « Moi, je n’ai ] as de préjugés, je sacrifierais mon meilleur ami à un mot. » L’ami n’est pas encore sacrifié. Et pourtant l'esprit du mo-
ment, c’est le mot; mais le mot est souvent comme ce parasite mal-appris dont on disait : « On le bourre comme un canon et il ne part pas ! »
Je connais des gens d’esprit qui mettent sous leur oreiller Chamfort, Rivarol et autres bréviaires des bavards. Ils se figurent que l’esprit vient en dormant. On disait au foyer du Théâtre-Français ; « Mademoiselle *** avait bien de l’esprit aujourd’hui. — C’est qu’elle a couché avec Chamfort, » dit mademoiselle ***, qui couche quelquefois avec Rivarol.
L’esprit qui raille, amer ou gai, est une arme qui tue toujours celui qui la porte. Je veux dire que celui-là n’a plus ni foi en lui, ni volonté, ni force. Vauvenargues a dit : « L’esprit est l’œil de l’âme, non sa force. » L’esprit ne raille pas si bien tout, les hommes et les choses, sans se railler lui-même. Le plus souvent, s’il frappe à tort ou à travers autour de lui, c'est qu’il reconnaît qu’il est blessé mortellement. Il a entendu dire par quelques hommes de génie qui n’arrivent à rien et par quelques hommes de bêtise qui arrivent à tout, c’est un homme d’esprit. Ce qui flatterait un sot le désespère. Il sait bien qu’il n’est qu’un homme d’esprit. Les gens sérieux le couronneront de fleurs et le chasse-
ront de leur république. Il a eu la beauté du diable; il a mangé son blé en herbe. C’est la Dame aux camellias. Mais il n’a pas eu le don de mourir à son dernier jour de jeunesse. Qu’est-ce qu’un été sans moisson, un automne sans fruits et un hiver sans feu? La beauté du diable, c’est beau à vingt ans. Si la beauté du diable devient mère de famille, si elle met au monde une nichée d’enfants robustes, on la saluera avec respect sans regarder sa figure ; mais si elle s’étiole dans la stérilité, on passera devant elle sans s’incliner. « Cache ta gorge fanée et profanée où jamais ne se sont suspendus les enfants! »
Ninon s’écriait, au couchant de sa jeunesse : « Mon Dieu ! donnez-moi la passion et reprenezmoi l’esprit. » Je sais bien des hommes frappés du coup de soleil de l’esprit qui font la même prière. La passion, c’est le vent qui pousse le navire vers l’imprévu ; l’esprit, c’est le vaisseau à l’ancre qui partira — toujours demain.
L’homme d’esprit est philosophe, mais n’est jamais un philosophe, parce que l’esprit est un dissolvant qui ne créerait même pas un système. Son svstème est de n’en avoir aucun. Il rit des Descartes qu’il coudoie; mais demandez à un
L fi S CHARMETTES.
philosophe et a un homme d’esprit l’heure qu’il est à l’horloge du siècle, le philosophe répondra par quelque grand mot, qui sera demain la vérité; l’homme d’esprit répondra par quelque sonnerie à musique, qui vous charmera peut-être l’oreille, mais qui ne vous dira rien.
Et la moralité? La moralité, c’est que si, à force d’art, l’art est banni; à force d’esprit, l’esprit meurt étouffé. Voyez plutôt : au théâtre, où l’esprit de mots a remplacé l’esprit de situation, on galvanise la Vie de Bohème sous d’autres titres, et tout le monde se fait le petit-cousin de Murger, qui déjà n’était que le petit-cousin d’Alfred de Musset, cet enfant prodigue de Voltaire. Dans les journaux, Voltaire a ses petits-cousins, mais à la mode de Bretagne. Je vois beaucoup de volumes chez les libraires; mais où sont les livres? Et pourtant le papier est hors de prix.
Je vous le dis, c’est l’esprit, qui a tué l’avenir, parce que l’esprit a tué la nature.
Quand fut publié le livre d’Helvétius qui a pour titre : De l’Esprit, on a dit ou on a dû dire : ci Voilà un livre sur l’esprit où il ne manque guère que celui de l’auteur. » Vous direz la même chose de mon chapitre, — monsieur, — C’est que je suis
de bonne compagnie, et que je serais désolé d’avoir autant d’esprit que vous.
Et qu’importe, puisque la bêtise enfante l’esprit comme de la nuée jaillit l’éclair. Par exemple, quand M.*** dit à sa femme, le jouroù il la trouve tout éplorée d’avoir été trahie par son amant : « Je t’avais toujours dit que cet homme-là ne nous aimait pas, » M. *** est une bête qui donne de l'esprit à tous ceux qui l'écoutent. Quand l’Académie française nomme M. de Carné, le jour où elle ferme la porte à l’esprit de Jules Janin, l’Académie donne beaucoup d’esprit aux railleurs. Or, c’est souvent l’histoire des hommes de plume, depuis que tout le monde a plus d’esprit que Voltaire.
Quand Jean Jacques fut dans le tourbillon de l’esprit français, il dit qu’il manquait d’air et se réfugia à Montmorency. A tous ceux qui criaient sur les toits : Je suis l'esprit ! il répondait du haut de sa montagne et du fond de sa forêt : Je suis la nature !
C’est que la vieille mère Cybèle l’avait allaité aux Charmettes.