‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 8 sur 91 · LES C II AR.METT K S · texte numérisé non relu

LES C II AR.METT K S

Te n’appris pas pourtant sans peine que quelqu’un pouvait vivre avec elle dans une plus grande intimité que moi. Je n'avais pas songé même à désirer pour moi cette place, mais il m’était dur de la voir remplir par un autre ; cela était fort naturel. Cependant, au lieu de prendre en aversion celui qui me l’avait soufflée, je sentis réellement s’étendre à lui l'attachement que j’avais pour elle. Je désirais sur toutes choses qu’elle fût heureuse; et puisqu’elle avait besoin de lui pour l’être, j’étais content qu’il fût heureux aussi. De son côté, il entrait parfaitement dans les vues de sa maltresse, et prit en sincère amitié l’ami qu’elle s’était choisi. Sans affecter avec moi l’autorité que son poste le mettait en droit de prendre, il prit naturellement celle que son jugement lui donnait sur le mien. Je n’osais rien faire qu'il parût désapprouver, et il ne désapprouvait que ce qui était mal. Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendait tous heureux, et que la mort seule a pu détruire. Une des preuves de l’excellence du caractère de cette aimable femme est que tous ceux qui l’aimaient s’aimaient entre eux. La jalousie, la rivalité même cédait au sentiment dominant qu’elle inspirait, et je n’ai vu jamais aucun de ceux qui l’entouraient se vouloir du mal l’un à l’autre. Que ceux qui me lisent suspendent un moment leur lecture à cet éloge ; et s’ils trouvent en y pensant quelque autre femme dont ils puissent en dire autant, qu’ils s’attachent à elle pour le repos de leur vie, fût-elle au reste la dernière des catins.

Ici commence, depuis mon arrivée à Chambéry jusqu’à mon départ pour Paris, en 1741, un intervalle de huit ou neuf ans durant lequel j’aurai peu d’événements à dire, parce que ma vie a été aussi simple que douce; et cette uniformité était précisément ce dont j’avais le plus grand besoin pour achever de former mon caractère, que des troubles continuels empêchaient de se fixer. C’est durant ce précieux intervalle que mon éducation, mêlée et sans

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suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n’ai plus cessé d’être à travers les orages qui m’attendaient. Ce progrès fut insensible et lent, chargé de peu d'événements mémorables; mais il mérite cependant d’être suivi et développé.

Le lapis des mappes de nos géomètres m’avait aussi rendu le goût du dessin. J’achetai des couleurs et je me mis à faire des fleurs et des paysages. C’est dommage que je me sois trouvé peu de talent pour cet art; l’inclination y était tout entière. J’aurais passé des mois entiers sans sortir, au milieu de mes crayons et de mes pinceaux. Cette occupation devenant pour moi trop attachante, on était obligé de m’en arracher. Il en est ainsi de tous les goûts auxquels je commence à me livrer; ils augmentent, deviennent passion, et bientôt je ne vois plus rien au monde que l’amusement dont je suis occupé. L’àge ne m’a pas guéri de ce défaut; il ne l’a pas diminué même; et maintenant que j’écris ceci, me voilà, comme un vieux radoteur, engoué d’une autre étude inutile oû je n’entends rien, rien, et que ceux mêmes qui y sont livrés dans leur jeunesse sont forcés d’abandonner à l’àge oû je la veux commencer.

C’était alors qu’elle eût été à sa place. L’occasion était belle, et j’eus quelque tentation d’en profiter. Le contentement que je voyais dans les yeux d’Anet revenant chargé de plantes nouvelles me mit deux ou trois fois sur le point d'aller herboriser avec lui. Mais un goût différent et trop contraire à celui-là croissait par degrés, et bientôt absorba tous les autres. Je parle de la musique. Il faut assurément que je sois né pour cet art, puisque j'ai commencé de l’aimer dès mon enfance, et qu’il est le seul que j’ai aimé constamment dans tous les temps. Ce qu’il y a d'étonnant est qu’un art pour lequel j’étais né m'ait néanmoins coûté tant de peine à apprendre, et avec des succès si' lents, qu’après une pratique de toute ma vie jamais je

n’ai pu parvenir à chanter sûrement tout à livre ouvert. Ce qui me rendait surtout alors cette étude agréable était que je la pouvais faire avec maman. Ayant des goûts d’ailleurs forts différents, la musique était pour nous un point de réunion dont j'aimais à faire usage. Elle ne s’y refusait pas. Jetais alors à peu près aussi avancé qu’elle; en deux ou trois fois, nous déchiffrions un air. Quelquefois, la voyant empressée autour d’un fourneau , je lui disais : « Maman, voici un joli duo qui m’a bien l’air de faire sentir l’empyreume à vos drogues. — Ah! par ma foi, me disaitelle, si tu me les fais brûler, je te les ferai manger. » Tout en disputant, je l’entraînais à son clavecin : on s’y oubliait; l’extrait de genièvre ou d’absinthe était calciné; elle m’en barbouillait le visage, et tout cela était délicieux.

On voit qu’avec peu de temps de reste, j'avais beaucoup de choses à quoi l’employer. Il me vint pourtant encore un amusement de plus, qui fit bien valoir tous les autres.

Nous occupions un cahcotsi étouffé, qu’on avait besoin quelquefois d’aller prendre l’air sur la terre. Anet engagea maman à louer dans un faubourg un jardin pour y mettre des plantes. A ce jardin était jointe une guinguette assez jolie qu’on meubla suivant l’ordonnance. On y mit un lit; nous allions souvent y dîner, et j’y couchais quelquefois. Insensiblement , je m’engouai de cette petite retraite, j’y mis quelques livres, beaucoup d’estampes; je passais une partie do mon temps à l’orner et à y préparer à maman quelque surprise agréable, lorsqu’elle s’y venait promener. Je la quittais pour venir m’occuper d'elle, pour y penser avec plus de plaisir; autre caprice que je n’excuse ni n’explique, mais que j’avoue, parce que la chose était ainsi. Je me souviens qu’un jour madame de Luxembourg me parlait en raillant d’un homme qui quittait sa maîtresse pour lui écrire, je lui dis que j’aurais bien été cet hommelà; et j’aurais pu ajouter que je l’avais été quelquefois. Je

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n’ai pourtant jamais senti près de maman ce besoin de m'éloigner d’elle pour l'aimer davantage; car tète à tète avec elle, j’étais aussi parfaitement à mon aise que si j’eusse été seul, et cela ne m’est jamais arrivé près de personne autre, ni homme, ni femme, quelque attachement que j’aie eu pour eux. Mais elle étaitsi souvent entourée, et de gens qui me convenaient si peu, que le dépit et l’ennui me chassaient dans mon asile, où je l’avais comme je la voulais, sans crainte que les importuns vinssent nous y suivre.

Tandis qu’on se battait en Italie, on chantait en France. Les opéras de Rameau commençaient affaire du bruit, et relevèrent ses ouvrages théoriques que leur obscurité mettait à la portée de peu de gens. Par hasard, j’entendis parler de son Traité de l’Harmonie, et je n’eus point de repos que je n’eusse acquis ce livre. Par un autre hasard, je tombai malade. La maladie était inflammatoire; elle fut vive et courte; mais ma convalescence fut longue, et je ne fus d’un mois en état de sortir. Durant ce temps, j’ébauchai, je dévorai mon Traité de l’Harmonie; mais il était si long, si diffus, si mal arrangé, que je sentis qu’il me fallait un temps considérable pour l’étudier et le débrouiller. Je suspendais mon application, et je récréais mes yeux avec de la musique. Les cantates de Bernier, sur lesquelles je m’exerçais, ne me sortaient pas de l’esprit. J’cn appris par cœur quatre ou cinq, entre autres celle des Amours dormants, que je n’ai pas revue depuis lors et que je sais encore presque tout entière; de même que l'Amour piqué par une abeille, très-jolie cantate de Clérembault, que j'appris à peu près dans le môme temps.

Pour m’achever, il arriva de la Val-d’Aoste un jeune organiste appelé l’abbé Palais, bon musicien, bon homme, et qui accompagnait très-bien du clavecin. Je fais connaissance avec lui; nous voilà inséparables. Il était élève d’un moine italien, grand organiste. Il me parlait de ses

principes; je les comparais avec ceux de mon Rameau; je remplissais ma tète d’accompagnements, d’accords, d’harmonie. Il fallait se former l’oreille à tout cela : je proposai à maman un petit concert tous les mois; elle y consentit. Me voilà si plein de ce concert, que ni jour ni nuit je ne songeais à autre chose; et réellement cela m’occupait, et beaucoup, pour rassembler la musique, les concertants, les instruments, tirer les parties, faire les répétitions, etc. Maman chantait; le P. Caton, dont j'ai déjà parlé et dont j’ai à parler encore, chantait aussi; un maître à danser appelé Iloche et son fils, jouaient du violon; Canavas, parent de M. Vanloo, qui travaillait au cadastre, et qui depuis s’est marié à Paris, jouait du violoncelle; l’abbé Palais accompagnait du clavecin : j’avais l'honneur de conduire la musique avec le bâton du bûcheron. On peut juger combien tout cela était beau : pas tout à fait comme chez M. de Treytorens, mais il ne s’en fallait guère.

Le petit concertde madamede’Warens.nouvelleconvertie, eV vivant, disait-on, des charités du roi, faisait murmurer la séquelle dévote; mais c'était un amusement agréable pour plusieurs honnêtes gens. On ne devinerait pas que je mets à leur tète en cette occasion : un moine, mais un moine homme de mérite et même aimable, dont les infortunes m’ont dans la suite bien vivement affecté, et dont la mémoire, liée à celle de mes beaux jours, m’est encore'chère. Il s’agit du P. Caton, cordelier, qui, conjointement avec le comte d’Ortan, avait fait saisir à Lyon la musique du pauvre petit-chat ; ce qui n’est pas le plus •beau trait de sa vie. Il était bachelier de Sorbonne; il avait vécu longtemps à Paris dans le plus grand monde, et très-faufilé surtout chez le marquis d’Antremont, alors ambassadeur de Sardaigne. C’était un grand homme, bien fait, le visage plein, les yeux à fleur de tête, des cheveux noirs qui faisaient sans affectation le crochet aux cô tés du front; l’air à la fois noble, ouvert, modeste ; se présentant

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simplement et bien; n'ayant ni le maintien cafard ou effronté des moines, ni l’abord cavalier d’un homme à la mode.

Le jour de nos concerts, il soupait chez maman. Ces soupers étaient très-gais, très agréables ; on y disait le mot etla chose, on y chantait des duos ; j'étais à mon aise; j’avais de l’esprit, des saillies; le P. Caton éait charmant; maman était adorable; l’abbé Palais, avec sa voix de bœuf, était le plastron. Moments si doux de la folâtre jeunesse, qu’il y a de temps que vous êtes partis!

Avec ce petit train de vie, je fis si bien en très-peu de temps, qu’absorbé tout entier par la musique, je me trouvai hors d’état de penser à autre chose. Je n'allais plus à mon bureau qu’à contre-cœur, la gène et l’assiduité du travail m’en firent un supplice insupportable, et j’en vins enfin à vouloir quitter mon emploi pour à la musique’'. On peut croire que cette folie ne passa pas sans opposition. Même en supposant mes progrès futurs aussi grands que je me les figurais, c’était borner bien modestement mon ambition que de me réduire pour toute mavie à l’état de musicien. Elle, qui ne formait que des projets magnifiques et qui ne prenait plus tout à fait au mot M. d’Aubonne, me voyait avec peine occupé sérieusement d'un talent qu’elle trouvait si frivole, et me répétait souvent ce proverbe de province, un peu moins juste à Paiis, que qui chante bien et bien danse fait un métier qui peu avance. Elle me voyait, d’un autre coté, entraîné par un goût irrésistible, ma passion de musique devenait une fureur; et il était à craindre quernon travail, se sentant de mes distractions, ne m’attirât un congé qu’il valait beaucoup mieux prendre de moi-même. Je lui représentais encore que cet emploi n’avait pas longtemps à durer, qu'il me fallait un talent

” Rousseau disait déjà : * Un perd tout le temps qu’on peut mieux employer. » — C.

pour vivre, et qu'il était plus sûr d’achever d’acquérir par la pratique celui auquel mon goût me portait et qu’elle m’avait choisi, que de me mettre à la merci des protections ou de faire de nouveaux essais qui pouvaient mal réussir, et me laisser, après avoir passé l’àge de l’apprendre, sans ressource pour gagner mon pain. Enfin j’extorquai son consentement plus à force d’importunités et de caresses que de raisons dont elle se contentât. Aussitôt, je courus remercier fièrement M. Coccelli, directeurgénéral du cadastre, comme si j'avais fait l’acte le plus héroïque; et je quittai volontairement mon emploi sans sujt, sans raison, sans prétexte, avec autant et plus de joie que je n’eu avais eu à le prendre il n’y avait pas deux ans.

Cette démarche, toute folle qu’elle était, m’attira dans le paj r s une sorte de considération qui me fut utile. Les uns me supposèrent des ressources que je n’avais pas; d’autres, me voyant livré tout à fait à la musique, j ugcrent de mon talent par mon sacrifice, et crurent qu’avec tant de passion pour cet art je devais le posséder sérieusement. Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois ; je passai là pour un bon maître, parce qu’il n’y en avait que de mauvais. Ne manquant pas, au reste, d’un certain goût de chant, favorisé d'ailleurs par mon âge et par ma figure, j’eus bientôt plus d’écolières qu’il ne m’en fallait pour remplacer ma paye de secrétaire.

Il est certain que pour l’agrément de la vio on ne pouvait passer plus rapidement d’une extrémité à l'autre. Au cadastre, employé huit heures par jour du plus maussade travail avec des gens encore plus maussades, enfermé dans un triste bureau empuanti de l’haleine de tous ces manants, la plupart fort mal peignés et fort malpropres, je me sentais quelquefois accablé jusqu’au vertige par l’attention, la gène et l’ennui. Au lieu de cela, me voilà tout d'un coup jeté parmi le beau monde, admis, recher-

clié dans les meilleures maisons ; partout un accueil gracieux, caressant, un air de fête ; d'aimables demoiselles bien parées m’attendent, me reçoivent avec empressement; je ne vois que des objets charmants, je ne sens que la rose et la fleur d’oranger ; on chante, on cause, ou rit, on s’amuse; je ne sors de là que pour aller ailleurs en faire autant : on conviendra qu’à égalité dans les avantages, il n’y avait pas à balancer dans le choix. Aussi me trouvaije si bien du mien, qu’il ne m’est arrivé jamais de m'en repentir; et je ne m’eu repens pas même en ce moment, où je pèse au poids de la raison les actions de ma vie, délivré des motifs peu sensés qui m’ont entraîné.

Voilà presque l’unique fois, qu’en n’écoutant que mes penchants, je n’ai pas vu tromper mon attente. L'accueil aisé, l’esprit liant, l’humeur facile des habitants du pays me rendit le commerce du monde aimable ; et le goût que j’y pris alors m’a bien prouvé que si je n’aime pas à vivre parmi les hommes, c’est moins ma faute que la leur.

C’est dommage que les Savoyards ne soient pas riches; ou peut-être serait-ce dommage qu’ils le fussent; car, tels qu’ils sont, c’est le meilleur et le plus aimable peuple que je connaisse. S’il est une petite ville au monde où l’on goûte les douceurs de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. La noblesse de la province qui s’y rassemble n’a que ce qu’il faut de bien pour vivre, elle n’en a pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer à l’ambition, elle suit par nécessité le conseil de Cinéas. Elle dévoue sa jeunesse à l’état militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L’honneur et la raison président à ce partage. Les femmes y sont belles, et pourraient se passer de l’être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et même y suppléer. Il est singulier que, appelé par mon état à voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu à Chambéry une seule qui ne fût pas charmante. On dira que j'étais disposé à les

trouver telles, et l’on peut avoir raison; mais je n’avais pas besoin d’y mettre du mien pour cela. Je ne puis en vérité me rappeler sans plaisir le souvenir de mes jeunes écolières. Que ne puis-je, en nommant ici les plus aimables, les rappeler de môme, et moi avec elles, à l’âge heureux où nous étions lors des moments aussi doux que innocents que j’ai passés auprès d’elles! La première fut mademoiselle de Mellarède, ma voisine, sœur de l’élève de M. Gaime. C’était une brune très-vive, mais d’une vivacité caressante, pleine de grâce et sans étourderie. Elle était un peu maigre, comme sont la plupart des filles à son âge; mais ses yeux brillants, sa taille fine et son air attirant n’avaient pas besoin d’embonpoint pour plaire. J’y allais le matin, et elle était encore ordinairement en déshabillé, sans autre coiffure que ses cheveux négligemment relevés, ornés de quelque fleur que l’on mettait à mon arrivée et qu'on ôtait à mon départ pour se coiffer. Je ne crains rien tant au monde qu'une jolie personne en déshabillé ; je la redouterais cent fois moins parée. Mademoiselle de Menthon, chez qui j’allais l’après-midi, l’était toujours, et me faisait une impression tout aussi douce, mais bien différente. Ses cheveux étaient d’un blond cendré : elle était très-mignonne, très-timide et très-blanche, une voix nette, juste et flùtée, mais qui n’osait se développer. Elle avait au sein la cicatrice d’une brûlure d’eau bouillante qu’un fichu de chenille bleue ne cachait pas extrêmement. Cette marque attirait quelquefois mon attention, qui bientôt n’était plus pour la cicatrice. Mademoiselle de Challes, une autre de mes voisines, était une fille faite, grande, belle carrure, de l’embonpoint; elle avait été très-bien. Ce n’était plus une beauté, mais c’était une personne à citer pour la bonne grâce, pour l'humeur égale, pour le bon naturel. Sa sœur, madame de Charly, la plus belle femme de Chambéry, n’apprenait plus la musique; mais elle la faisait apprendre à sa fille, toute

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jeune encore, mais dont la beauté naissante eût promis d'égaler celle de sa mère, si malheureusement elle n’eût eu ses cheveux un peu trop blonds. J’avais à la Visitation une petite demoiselle française, dont j’ai oublié le nom, mais qui mérite une place dans la liste de mes préférences. Elle avait pris le ton lent et traînant des religieuses, et sur ce ton traînant, elle disait des choses très-saillantes qui ne semblaient pas aller avec son maintien. Au reste, elle était paresseuse, n’aimait pas à prendre la peine de montrer son esprit, et c’était une faveur qu’elle n’accordait pas à tout le monde* Ce ne fut qu'après un mois ou deux de leçons et de négligence, qu’elle s’avisa de cet expédient pour me rendre plus exact ; car je n’ai jamais pu prendre sur moi de l’être. Je me plaisais à mes leçons quand j’y étais; mais je n’aimais pas être obligé de m’y rendre, ni que l'heure me commandât : en toute chose, la gêne et l’assujettissement me sont insupportables ; ils me feraient prendre en haine le plaisir même. On dit que chez les mahométans, *m homme passe au point du jour dans les rues pour ordonner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes : je serais un mauvais Turc à ces heures-là.

J'avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une entre autres qui fut la cause indirecte d’un change r ment de relation dont j’ai à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle était fille d’un éjneier et se nommait mademoiselle Lard, vrai modèle d’une statue grecque, et que je citerais pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s’il y avait quelque véritable beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa froideur, son insensibilité, allaient à un point incroyable. Il était également impossible de lui plaire et de la fâcher; et je suis persuadé que si l’on oùt fait sur elle quelque entreprise, elle eût laissé faire, non par goût, mais par stupidité. Sa mère, qui n’en voulait pas courir le risque, ne la quittait pas d’un pas. En

lui faisant apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle faisait tout de son mieux pour l’émoustiller ; mais cela ne réussit point. Taudis que le maître agaçait la fille, la mère agaçait le maltro, et cela no réussissait pas beaucoup mieux. Madame Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle que sa fille aurait dù avoir. C’était un petit minois éveillé, chifionné, marqué de petite vérole. Elle avait de petits yeux très-ardents et un peu rouges, parce quelle y avait presque toujours mal. Tous les matins quand j’arrivais, je trouvais presque toujours prêt mon café à la crème ; et la mère ne manquait jamais de m'accueillir par un baiser bien appliqué sur la bouche, et que, par curiosité, j’aurais voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l’aurait pris. Au reste, tout cela se faisait si simplement et si fort sans conséquence, que, quand M. Lard était là, les baisers n’en allaient pas moins leur train. C’était une bonne pâte d’homme, le vrai père de sa fille, et que sa femme ne trompait pas parce qu’il n’en était pas besoin. •

Je me prêtais à toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les prenant bonnement pour des marques de pure amitié. J’en étais importuné quelquefois, car la vive madame Lard ne laissait pas d’être exigeante; et si, dans la journée, j’avais passé devant la boutique sans m’arrêter, il y aurait eu du bruit. Il fallait, quand j’étais pressé, que je prisse un détour pour passer dans une autre rue, sachant bien qu’il n’était pas si aisé de sortir de chez elle que d’y entrer.

Madame Lard s’occupait trop demoipour queje ne m’occupasse point d’elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J’en parlais à maman comme d’une chose sans mystère; et quand il y en aurait eu, je ne lui en aurais pas moins parlé; car lui faire un secret de quoi que ce fût ne m’eût pas été possible; mon cœur était ouvert devant elle comme devant Dieu. Elle ne prit pas tout à fait

la chose avec la même simplicité que moi. Elle vit des avances où je n’avais vu que des amitiés; elle jugea que madame Lard, se faisant un point d'honneur de me laisser moins sot qu’elle ne m’avait trouvé, parviendrait de manière ou d’autre à se faire entendre; et, outre qu'il n'était pas juste qu’une autre femme se chargeât de l’instruction de son élève, elle avait des motifs plus dignes d’elle pour me garantir des pièges auxquels mon âge et mon état m’exposaient. Dans le même temps, on m’en tendit un. d’une espèce plus dangereuse, auquel j’échappai, mais qui lui fit sentir que les dangers qui me menaçaient sans cesse rendaient nécessaires tous les préservatifs qu’elle y pouvait apporter.

Madame la comtesse de Menthon, mère d une de mes écolières, était une femme de beaucoup d’esprit et passait pour n’avoir point de méchanceté. Elle avait été cause, à ce qu’on disait, de bien des brouilleries, et d’une entre autres qui avait eu des suites fatales à la maison d’Antremont. Maman avait été assez liée avec elle pour connaître son caractère; ayant très-innocemment inspiré du goût à quelqu’un sur qui madame de Menthon avait des prétentions, elle resta chargée auprès d’elle du crime de cette préférence, quoiqu’elle n’eût été ni recherchée ni acceptée; et madame de Menthon chercha depuis lors à jouer à sa rivale plusieurs tours, dont aucun ne réussit. J’en rapporterai un des plus comiques, par manière d’échantillon. Elles étaient ensemble à la campagne avec plusieurs gentilshommes du voisinage, et entre autres l’aspirant en question. Madame de Menthon dit un jour à un de ces messieurs que madame de Warens n’était qu’une précieuse, qu’elle n’avait point de goût, quelle se mettait mal, qu’elle couvrait sa gorge, comme une bourgeoise.

« Quant à ce dernier article, lui dit l’homme, qui était un plaisant, elle a ses raisons, et je sais qu’elle a un gros vilain rat empreint sur le sein, mais si ressemblant qu’on

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dirait qu’il court. » La haine ainsi que l’amour rend crédule; madame de Mentlion résolut de tirer parti de cette découverte; et un jour que maman était au jeu avec l’ingrat favori de la dame, celle-ci prit son temps pour passer derrière sa rivale, puis renversant à demi sa chaise, elle découvrit adroitement son mouchoir. Mais au lieu du gros rat, le monsieur ne vit qu’un objet fort différent, qu’il n’était pas plus aisé d'oublier que de voir, et cela ne fit pas le compte de la dame.

Je n’étais pas un personnage à occuper madame de Mehthon, qui ne voulait que des gens brillants autour d’elle. Cependant elle fit quelque attention à moi, non pour ma figure, dont assurément elle ne se souciait point du tout, mais pour l'esprit qu’on me supposait et qui m’eùt pu rendre utile à ses goûts. Elle en avait un assez vif pour la satire. Elle aimait à faire des chansons et des vers sur les gens qui lui déplaisaient. Si elle m’eùt trouvé assez de talent pour lui aider à tourner ses vers, et assez de complaisance pour les écrire, elle et moi nous aurions bientôt mis Chambéry sens dessus-dessous. On serait remonté à la source de ces libelles; madame de Menthon se serait tirée d’affaire en me sacrifiant, et j'aurais été enfermé le reste de mes jours peut-être, pour m’apprendre à faire le Phébus avec les dames.

Heureusement rien de tout cela n’arriva. Madame de Menthon me retint deux ou trois fois à dîner pour me faire causer, et trouva que je n’étais qu’un sot. Je le sentais moi-même et j’en gémissais, enviant les talents de mon ami Venture, tandis que j'aurais dû remercier ma bêtise des périls dont elle me sauvait. Je demeurai pour madame de Menthon le maître à chanter de sa fille et rien déplus; mais je vécus tranquille et toujours bien-voulu dans Chambéry. Cela valait mieux que d’être un bel esprit pour elle, et un serpent pour le reste du pays.

Quoi qu’il en soit, fnaman vit que, pour m’arracher aux

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périls de ma jeunesse, il était temps do me traiter en homme : et c’est ce qu’elle fit, mais de la façon la plus singulière dont jamais femme se soit avisée en pareille occasion. Je lui trouvai l’air plus grave et le propos plus moral qu’à son ordinaire. A la gaieté folâtre dont elle entremêlait ordinairement ses instructions, succéda tout à coup un ton toujours soutenu qui n’était ni familier ni sévère, mais qui semblait préparer une explication. Après avoir cherché vainement en moi-même la raison de ce changement, je la lui demandai : c’était ce qu’elle attendait. Elle me proposa une promenade au petit jardin pour le lendemain : nous y fèmes dès le matin. Elle avait pris ses mesures pour qu’on nous laissât seuls toute la journée ; elle l’employa à me préparer aux bontés qu’elle voulait avoir pour moi, non comme une autre femme, par du manège et des agaceries, mais par des entretiens pleins de sens et do raison, plus faits pour m'instruire que pour me séduire, et qui parlaient plus à mon cœur qu’à mes sens. Cependant, quelque excellents et utiles que fussent les discours qu’elle me tint, et quoiqu’ils ne fussent rien moins jque froids et tristes, je n’y fis pas toute l’attention qu’ils méritaient, etje ne les gravai pas dans ma mémoire, comme j’aurais fait dans tout autre temps. Son début, cet air de préparatif, m'avaient donné de l’inquiétude. Tandis qu’elle parlait, rêveur et distrait malgré moi, j’étais moins occupé de ce qu’elle disait que de chercher à quoi elle voulait en venir, et sitôt que je l’eus compris, ce qui ne fut pas facile, la nouveauté de cette idée, qui, depuis que je vivais auprès d’elle, ne m’était pas venue une seule fois dans l’esprit, m’occupant alors tout entier, ne me laissait plus le maître de penser à ce qu’elle me disait. Je ne pensais qu’à elle, et je ne l'écoutais pas.

Vouloir rendre les jeunes gens attentifs à ce qu’on leur veut dire en leur montrant au bout un o.bjet très-intéressant pour eux est un contre-sons très-ordinaire aux iusti-

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tuteurs, et que je n'ai pas évité moi môme dans mon Émile. Le jeune homme, frappé de l’objet qu’on lui présente, s’en occupe uniquement, et saute à pieds joints pardessus vos discours préliminaires pour aller d’abord où vous le menez trop lentement à son gré. Quand on veut le rendre attentif, il ne faut pas se laisser pénétrer d’avance : et c’est en quoi maman fut maladroite. Par une singularité qui tenait à son esprit systématique, elle prit la précaution très-vaine de faire ses conditions; mais sitôt que j’en-vis le prix, je ne les écoutai pas môme, ou je me dépêchai do consentir à toiit. Je doute môme qu’en pareil cas, il y ait sur la terre un homme assez franc ou assez courageux pour oser marchander, et une seule femme qui pùt pardonner de l’avoir fait. Par une suite de la môme bizarrerie, elle mit à cet accord les formalités les plus graves, et me donna pour y penser huit jours, dont je l’assurai faussement que je n’avais pas besoin : car, pour comble de singularité, je fus très-aise de les avoir, tant la nouveauté de ces idées m’avait frappé, et tant je sentais un bouleversement dans les miennes qui me demandait du temps pour les arranger.

On croira que ces huit jours me durèrent huit siècles. Tout au contraire, j’aurais voulu qu’ils les eussent duré en effet. Je ne sais comment décrire l’état où je me trouvais, plein d’un certain effroi môle d’impatience, redoutant ce que je désirais, jusqu’à chercher quelquefois tout de bon dans ma tète quelque honnête moyen d’éviter d’être heureux. Qu’on se représente mon tempérament ardent et lascif, mon sang enflammé, mon cœur enivré d’amour, ma vigueur, ma santé, mon âge : qu’on pense que, dans cet état, altéré de femme, je n’avais encore approché d’aucune; que l’imagination, le besoin, la vanité, la curiosité, se réunissaient pour me dévorer de l’ardent désir d’être homme et de le paraître; qu’on ajoute surtout, car c’est ce qu’il ne faut pas qu’on oublie, que mon vif et

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tendre attachement pour elle, loin de s’attiédir, n’avait fait qu’augmenter de jour en jour; que je n’étais bien qu’auprcs d’elle; que je ne m’en éloignais que pour y penser; que j'avais le cœur plein, non-seulement de ses bontés, de son caractère aimable, mais de son sexe, de sa figure, de sa personne, d’elle, en un mot, par tous les rapports sous lesquels elle pouvait m’être chère : et qu'on n’imagine pas que, pour dix ou douze ans que j’avais de moinsqu'elle, elle fût vieille ou me parût l’être. Dçpuis cinq ou six ans que j’avais éprouvé des transports si doux à sa première vue, elle était réellement très-peu changée, et ne me le paraissait point du tout. Elle a toujours été charmante pour moi, et l’était encore alors pour tout le monde. Sa taille seule avait pris un peu plus de rondeur; c’était le même œil, le même teint, le même sein, les mêmes traits, les mêmes beaux cheveux blonds, la môme gaieté, tout, jusqu’à la même voix, cette voix argentée de la jeunesse, qui fit toujours sur moi tant d’impression, qu’encore aujourd’hui je ne puis entendre sans émotion le son d’unejolie voix de fille.

Naturellement, ce que j’avais à craindre dans l’attente de la possession d’une personne si chérie était de l’anticiper, et do ne pouvoir assez gouverner mes désirs et mon imagination pour rester maître de moi-même. On verra que, dans un âge avancé, la seule idée de quelques légères faveurs qui m’attendaient près delà personne aimée allumait mon sang à tel point, qu’il m’était impossible de faire inpuuément le court trajet qui me séparait d’elle. Comment, par quel prodige, dans la fleur de ma jeunesse, eus-je si peu d’empressement pour la première jouissance? Comment en pus-je voir approcher l’heure avec plus de peine que de plaisir? Comment, au lieu des délices qui devait m’enivrer, sentais-je presque de la répugnance et des craintes? Il n’y a pointa douter que si j’avais pu me dérobera mon bonheur avec bienséance, je

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ne l'eusse fait de tout mon cœur. J’ai promis des bizarreries dans l’histoire de mon attachement pour elle : en voilà sûrement une à laquelle on ne s’attendait pas.

Le lecteur, déjà révolté, juge qu’étant possédée par un autre homme, elle se dégradait à mes yeux en se partageant, et qu’un sentiment de mésestime attiédissait ceux qu’elle m’avait inspirés; il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisait une cruelle peine, tant par une délicatesse fort naturelle, que parce qu’en effet je le trouvais peu digne d’elle et de moi; mais quant à mes sentiments pour elle, il ne les altérait point, et je peux jurer que jamais je ne l’aimai plus tendrement que quand je désirais si peu de la posséder. Je connaissais trop son cœur chaste et son tempérament de glace pour croire un moment que le plaisir des sens eût aucune part à cet abandon d’ellemôme ; j’étais parfaitement sûr que le seul soin de m’arracher à des dangers autrement presque inévitables, et de me conserver tout entier à moi età mes devoirs, lui en faisait enfreindre un qu’elle ne regardait pas du même œil que les autres femmes, comme il sera dit ci-après. Je la plaignais, et je me plaignais. J’aurais voulu dire ; Non, maman, il n’est pas nécessaire ; je vous réponds de moi sans cela : mais je n’osais, premièrement parce que ce n’était pas une chose à dire, et puis parce qu’au fond je sentais que cela n'était pas vrai, et qu’en effet il n’y avait qu’une femme qui pût me garantir des autres femmes, et me mettre à l’épreuve des tentations. Sans désirer de la posséder, j'étais bien aise qu’elle m’ôlât le désir d'en posséder d'autres, tant je regardais tout ce qui pouvait me distraire d’elle comme un malheur.

La longue habitude de vivre ensemble, et d’y vivre innocemment, loin d’affaiblir mes sentiments pour elle, les avait renforcés, mais leur avait en même temps donné une autre tournure qui les rendait plus affectueux, plus tendres peut-être, mais moins sensuels. A force de l'ap-

peler maman, à force d'user avec elle de la familiarité d'un fils, je m’étais accoutumé à me regarder comme tel. Je crois que voilà la véritable cause du peu d’empressement que j’eus de la posséder, quoiqu'elle me fût si chère. Je me souviens très-bien que mes premiers sentiments, sans être plus vifs, étaient plus voluptueux. A Annecy, j’étais dans l’ivresse; à Chambéry , je n’y étais plus. Je l'aimais toujours aussi passionnément qu’il fut possible ; mais je l’aimais plus pour elle et moins pour moi, ou du moins je cherchais plus mon bonheur que mon plaisir auprès d’elle : elle était pour moi plus qu’une sœur, plus qu’une mère, plus qu’une amie, plus même qu’une maîtresse . Enfinje l’aimais trop pour la convoiter : voilà ce qu’il y a de plus clair dans mes idées.

Ce jour, plutôt redouté qu’attendu, vint enfin. Je promis tout, et je ne mentis pas. Mon cœur confirmait mes engagements sans en désirer le prix. Je l’obtins pourtant. Je me vis pour la première fois dans les bras d’une femme, et d’une femme que j’adorais. Fus-je heureux? non, je goûtai le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme. Deux ou trois fois, en la pressant avec transport dans mes bras, j’inondai son sein de mes larmes. Pour elle, elle n’était ni triste, ni vive ; elle était caressante et tranquille. Comme elle était peu sensuelle, et n’avait point recherché la volupté, elle n’en eut pas les délices et n’en a jamais eu les remords.

Je le répète : toutes ses fautes lui vinrent de ses erreurs, jamais de ses passions. Elle était née, son cœur était pur, elle aimait les choses honnêtes, ses penchants étaient droits et vertueux, son goût était délicat; elle était faite pour une élégance de mœurs qu’elle a toujours aimée, et qu’elle n’a jamais suivie, parce que, au lieu d'écouter son cœur qui la menait bien , elle écouta sa raison qui la menait mal. Quand des principes faux l’ont égarée, ses vrais sentiments les ont tou-

jours démentis : mais malheureusement elle se piquait de philosophie; et la morale qu’elle s’était faite gâta celle que son cœur lui dictait.

M. de Tavel.son premieramant, fut sonmaîtrede philosophie; et les principes qu’il lui donna furent ceux dont il avait besoin pour la séduire. La trouvant attachée à ses devoirs, à son mari, toujours froide, raisonnante, et inattaquable par les sens, il l’attaqua par des sophismes, et parvint à lui montrer ses devoirs, auxquels elle était si attachée, comme un bavardage de catéchisme fait uniquement pour amuser les enfants , l’union des sexes comme l’acte le plus indifférent en soi, la fidélité conjugale comme une apparence obligatoire dont toute la moralité regardait l’opinion, le repos des maris comme la seule règle du devoir des femmes; en sorte que des infidélités ignorées, nulles pour celui qu’elles offensaient, l’étaient aussi pour la conscience: enfin il lui persuada que la chose en elle-même n’était rien, qu’elle ne prenait d’existence que par le scandale, et que foute femme qui paraissait sage, par cela seul l’était en effet. C’est ainsi que le malheureux parvint à son but, en corrompant la raison d’une enfant dont il n'avait pu corrompre le cœur. Il en fut puni par la plus dévorante jalousie, persuadé qu’elle le traitait lui-même comme il lui avait appris à traiter son mari. Je ne sais s’il se trompait sur ce point. Le ministre Perret passa pour son successeur. Ce que je sais, c’est que le tempérament froid de cette jeune femme, qui l’aurait dû garantir de ce système, fut ce qui l’empêcha d’y renoncer. Elle ne pouvait concevoir qu’on donnât tant d’importance à ce qui n’en avait point pour elle. Elle n’honora jamais du nom de vertu une abstinence qui lui coûtait si peu.

Elle n’eùt donc guère abusé de ce faux principe pour elle-même ; mais elle en abusa pour autrui ; et cela par une autre maxime presque aussi fausse, mais plus d’ac-

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cord avec la bonté de son cœur. Elle a toujours cru que rien n’attacbait tant un homme à une femme que la possession; et, quoiqu’ellen’aimât ses amisque d'amitié, c’était d’une amitié si tendre, qu’elle employait tous les moyens qui dépendaient d’elle pour se les attacher plus fortement. Ce qu’il y a d’extraordinaire est qu’elle a presque toujours réussi. Elle était si réellement aimable, que, plus l’intimité dans laquelle on vivait avec elle était grande, plus on y trouvait de nouveaux sujets de l’aimer. Une autre chose digne de remarque est qu’après sa première faiblesse elle n’a guère favorisé que des malheureux ; les gens brillants ont tous perdu leur peine auprès d’elle : mais il fallait qu’un homme qu’elle commençait par plaindre fût bien peu aimable, si elle ne finissait par l’aimer. Quand elle se fit des choix peu dignes d’elle, bien loin que ce ne fût par des inclinations basses, qui n’approchèrent jamais de son noble cœur, ce fut uniquement par son caractère trop généreux, trop humain, trop compatissant, trop sensible, qu’elle ne gouverna pas toujours avec assez de discernement.

Si quelques principes faux l’ont égarée, combien n’en avait-elle pas d’admirables dont elle ne se départait jamais! Par combien de vertus ne rachetait-elle pas ses faiblesses, si l’on peut appeler de ce nom des erreurs où les sens avaient si peu de part! Ce morne homme qui la trompa sur un point l’instruisit excellemment sur mille autres ; et ses passions, qui n’étaient pas fougueuses, lui permettant de suivre toujours ses lumières, elle allait bien quand ses sophismes ne l’égaraient pas. Ses motifs étaient louables j usque dans ses fautes; en s’abusant, elle pouvait mal faire, mais elle ne pouvait vouloir rien qui fût mal. Elle abhorrait la duplicité, le mensonge : elle était juste, équitable, humaine, désintéressée, fidèle à sa parole, à ses amis, à ses devoirs qu’elle reconnaissait pour tels, incapable de vengeance et de haine, et ne con-

LES CH ARM Et TE S.

cevant pas même qu’il y eût le moindre mérite à pardonner. Enfita, pour revenir à ce qu’elle avait de moins excusable, sans estimer ses faveurs ce quelles valaient, elle n’en fit jamais un vil commerce : elle les prodiguait, mais elle ne les vendait pas, quoiqu’elle fût souvent aux expédients pour vivre; et j'ose dire que si Socrate put estimer Aspasie, il eût respecté madame de Warens.

Je sais d’avance qu’en donnant un caractère sensible et un tempérament froid, je serai accusé de contradiction comme à l’ordinaire, et avec autant de raison. Il se peut que la nature ait eu tort, et que cette combinaison n’ait pas dû être; je sais seulement qu’elle a été. Tous ceux qui ont connu madame de Warens, et dont un si grand nombre existe encore, ont pu savoir qu'elle était ainsi. J’ose même ajouter qu’elle n’a connu qu’un seul vrai plaisir au monde, c’était d’en faire à ceux qu’elle aimait. Toutefois permis à chacun d'argumenter là-dessus tout à son aise, et de prouver doctement que cela n’est pas vrai. Ma fonction est de dire la vérité, mais non pas de la faire croire.

J’appris peu à peu tout ce que je viens de dire dans les entretiens qui suivirent notre union, et qui seuls la rendirent délicieuse. Elle avait eu raison d’espérer que sa complaisance me serait utile ; j’en tirai pour mon instruction de grands avantages. Elle m’avait jusqu’alors parlé de moi seul comme à un enfant : elle commença de me traiter en homme et me parla d’elle. Tout ce qu’elle me disait m'était si intéressant, je m’en sentais si touché, que, me repliant sur moi-même, j’appliquais à mon profit ses confidences plus que je n’avais fait scs leçons. Quand on sent vraiment que le cœur parle, le nôtre s’ouvre pour recevoir ses épanchements, et jamais toute la morale d'un pédagogue ne vaudra le bavardage affectueux et tendre d’une femme sensée pour qui l’on a de l’attachement.

L’intimité dans laquelle je vivais avec elle l’ayant mise

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