‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 82 sur 91 · DE X-A MORT · texte numérisé non relu

DE X-A MORT

PENSÉES DE M« DE WA RENS. ct)5

longent quelquefois la vie. mais n’assurent jamais la tranquillité.

La mort effraye, quelque misérable qu’on soit. Si l’on trouve des suicides, c'est que le furieux qui commet ce crime ne voit alors, dans le coup qu’il se porte, que la fin de sa peine. Le suicide se tue pour ne plus souffrir : trop lâche pour supporter la misère, il cherche le néant; mais croit-il le trouver? Comment se justifiera t-il devant Dieu qui lui demandera compte de sa vie? Comment s’acquittera-t-il envers la société qu’il aura quittée?

En songeant à lamort, ressouvenons-nous qu’une autre vie nous attend.

Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle :

C'est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit en elle.

Eli! d'où viendrait sans lui ce grand pressentiment,

Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant?

Vers des siècles sans fin, je sens que tu m’entraînes ;

Du monde et de mes sens je vois briser les chaînes.

Et m'ouvrir, loin d’un corps dans la fange arrêté,

Les portes de la vie et de l’éternité.

L'homme qui ne voit rien au delà de lui doit être bien à plaindre et bien à craindre.

J’aime à promener d'avance mon âme dans l'espace de l’éternité : cette idée consolante flatte mon cœur; et quelles que soient mes adversités, mon âme vole au loin vers le bonheur qui l’attend.

Celui qui ne voit dans notre âme qu’un résultat d’organisation, qui n’est plus rien dès que le corps a perdu le mouvement, déshonore l’humanité. Ce système impie ne laisse à l’infortuné que le désespoir pour ressource : il autoriserait le vicieux à murmurer contre les lois; etl’idée du néant ferait le malheur de la société.

Tout ce qui existe dans la nature nous annonce Dieu : jugeons, par les biens qu’il nous fait, de ceux que nous prépare sa bonté.

DK L’ÉTERNITÉ

Eternité! quel mot consolant et terrible !

O lumière! d nuage! ô profondeur horrible!

Qui suis-je ? où suis-je ? où vais-je ? et d’où suis-je tirée?

Eternité : ce mot s’entend, mais ne se comprend pas. L’idée d’une chose qui ne peut avoir de fin est au-dessus de la conception des mortels.

Le flambeau de la religion nous éclaire : c’est par elle que nous pouvons d'ici-bas jeter nos regards sur l’espace immense de l’éternité. Elle nous y montre une main céleste qui récompense l'homme vertueux, par un bonheur qui ne finira jamais. Peut-il y avoir sur la terre de situation plus délicieuse que celle d’un homme qui, trouvant dans l’exercice de la vertu un bonheur parfait, voit encore au delà de la mort la perspective d’une félicité parfaite? Mais si l’espérance est pour le sage le sentiment le plus agréable, elle empoisonne les jours de l’homme injuste : le méchant voudrait que la mort pùt le plonger dans l’ablme du néant, parce qu’il craint de tomber sous les coups d’un bras vengeur.

Le méchant a créé le néant avant l’athée.

ÇA ET LA

La fermière m’avait affirmé qu’on avait, pièce à pièce, crin à crin, lambeau à lambeau, emporté la chaise longue. Elle est encore dans la chambre de madame de Warens, mais toute dépouillée et tout en ruine, sous une étoffe rougeâtre qui montre les dents. Le propriétaire l’a enfermée dans sa chambre pour la mettre à l’abri du culte des pèlerins.

Mais une chose qui est restée dans toute sa simple et grande majesté, ce sont les Évangiles dans la petite chapelle qui servait d’oratoire à madame de Warens, où elle s’enfermait les jours de repentir, où Rousseau ne pénétrait jamais, lui qui

l.ES CHARMETTES.

déjà s’agenouillait à côté du vicaire savoyard.

Sur l’autel de la chapelle, on retrouve aussi un tableau, fort mal peint, représentant Notre-Dame des Ermites.

Et puisque j’ai parlé du livre des livres, qu’est devenue la bibliothèque? On sait que Kousseau avait écrit sur chaque volume : Madame de Warens. On m’a montré deux de ces volumes avec les illustres autographes : ce sont les Voyages dans le Levant, de Tournefort.

Mais Jean-Jacques a lui-même fort dépareillé les livres des Charmettes. <■ Il faut que j’aie appris et rappris bien vingt fois les églogues de Virgile, dont je ne sais pas un mot. J’ai perdu et dépareillé des multitudes de livres, par l’habitude que j’avais d’en porter partout avec moi, au colombier, au jardin, au verger, à la vigne. Occupé d’autre chose, je posais mon livre au pied d’un arbre ou sur la haie; partout j’oubliais de le reprendre, et souvent, au bout de quinze jours, je le retrouvais pourri ou rongé des fourmis et des limaçons. »

J’avais remarqué en passant l’ancienne chapelle des Charmettes, un vrai colombier.

Si je loge Dieu quelque part, je veux que Dieu soit bien logé. Je le vois mieux à Ja basilique de

ÇA ET LA

Saint-Marc, à Saint-Pierre de Rome, à la cathédrale de Cologne ou à Notre-Dame de Paris, dans quelque merveille architecturale, que dans une chapelle construite avec un peu de boue par quelque maçon sans art et sans foi.

Jean-Jacques qui , comme Voltaire , aimait mieux le bien que le beau, Jean-Jacques qui eût volontiers banni de sa république Palladio, Michel- Ange et Raphaël, ne voyait Dieu que sur l’autel de la nature. Les sauvages avaient trouvé cela avant lui. L’Église, quel que soit le Dieu, est le véritable autel : comme un premier sacrifice, l’homme y a montré son travail et l’artiste son art.

Le buste de Jean-Jacques et celui de Voltaire sont là au-dessus des portes de la salle à manger, sur des consoles grossières. Ils se font face et se regardent comme deux chiens de faïence. On trouve aussi Voltaire et Jean- Jacques, à Ferney, où ils ne se font pas meilleure figure. Au Panthéon, leurs tombeaux se touchent. On aura beau faire pour les réconcilier. Pourquoi les condamner à ce tête-à-tête éternel ?

Voltaire et Jean-Jacques sont-ils réconciliés depuis qu’ils vivent ensemble dans la mort? Se sont-ils donné la main avec leur main de justice* ?

Voltaire, qui poursuivait le même but sous mille métamorphoses, ne pardonnait pas à Jean- Jacques ses contradictions. Voltaire était l’homme de l’idée, Jean-Jacques était l’homme du sentiment. Le premier prenait la tête, le second prenait le cœur : c’étaient saint Paul et saint Jean. Mais il y a plus d’un beau chemin] où ils se rencontraient; Voltaire disait :

J'ai fait un peu de bien, c’est mon meilleur ouvrage;

et Jean-Jacques inscrivait cette belle maxime : a On n’a rien fait, quand il reste quelque chose à faire. »

Voltaire se vit disputer pied à pied par Jean- Jacques le royaume de l’opinion publique. Ces deux grands hommes occupèrent longtemps la sccne dn monde; mais ce fut Voltaire qui eut le dernier

+ Oui, si j’en crois les beaux vers de ce voltairien, qui a vécu et qui est mort en Voltaire, Marie-Joseph Chénier :

O Voltaire ! son nom n’a plus rien qui te blesse :

Un moment divisés par l’humaine faiblesse.

Vous recevez tous deux l’encens qui vous est dû :

Réunis désormais, vous avez entendu,

Sur la rire du fleuve où la haine s’oublie,

La voix du genre humain qui vous réconcilie.

ÇA ET LA

mot. Frédéric II voulut aussi reconnaître Rousseau pour son frère, il l’appela près de lui ; mais Jean-Jacques avait trop humé l’air des Charmettes pour pouvoir respirer dans le palais des rois, même des grands rois. Il répondit à Frédéric : « Vous voulez me donner du pain ; n’y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? Puissé-je voir Frédéric le Juste et le- J’edouté couvrir ses Etats d’un peuple nombreux dont il soit le père; et Jean-Jacques Rousseau, l’ennemi des rois, ira mourir au pied de son trône. »

Voltaire voulut régner en roi absolu, parce qu’il disait que sa raison était la raison souveraine. Il croyait parler par la voix de Socrate, Platon, Marc- Aurèle. Jean-Jacques croyait parler au nom de Dieu lui-même ; il disait que c’était une tyrannie d’imposer une morale et une religion, même quand cette morale et cette religion étaient consacrées par Socrate et par Jésus-Christ. Il ne s’agenouillait pas devant . les ruines du passé ; il voulait qu’entre la nature et Dieu il n’y eût que l’homme libre. Voltaire apportait pieusement devant cet homme libre tous les trésors de la sagesse humaine. 11 éclairait la route au flambeau de la raison, tandis que Jean-Jacques disait à l’homme libre : « Marche !

Dieu te voit et te donne ses lumières. » Jean- Jacques était plus grand, Voltaire était plus vrai. C’est là un des caractères du génie de Voltaire d’avoir sacrifié tout, même la grandeur, pour la recherche de la vérité.

Jean-Jacques, qui avait été laquais et qui avait dérobé un ruban, croyait trop que l’homme est un demi-dieu qui se souvient du ciel. Voltaire, qui était né grand seigneur et qui donnait beaucoup aux pauvres, croyait que l’homme libre de tout faire dérobe le fruit défendu et tue Abel.

De Maistre et ses disciples ont imprimé qu’ils n’avaient jamais injurié Voltaire et Rousseau comme s’étaient injuriés ces deux hommes illustres. Mais quand l’heure de la colère était passée, Jean-Jacques souscrivait, à la statue de Voltaire, et Voltaire n’attendait qu’une rencontre pour se jeter dans les bras de Jean-Jacques.

Si Jean- Jacques n’avait pas répandu sur l’histoire de sa jeunesse toutes les féeries de l’imagina-

ÇA ET LA

tion, toutes les grâces charmeresses et toutes les éloquences passionnées d’un style imprégné de senteurs alpestres, cette histoire serait bonne pour les antichambres. Telle qu’elle est, elle séduit tous les grands esprits. Le style n’est, pas l’homme, mais le style fait le livre.

La vraie école de Jean-Jacques fut madame de Warens; et on peut dire qu’il s'est toujours souvenu de son maître. La femme tient toute la place dans sa vie et dans ses livres, même quand elle n’y est pas. Depuis le poëte du Cantique des cantiques , qui donc, à part le Tasse, un autre fou de génie, qui donc a imprégné son style d’un plus vif sentiment de volupté? C’est le panthéisme de l’amour, qui étreint du même bras l’Idéal et la Vérité.

Madame de Warens fut tout le roman de Jean- Jacques. Les romans qu’il n’a pas vécus ne sont pas si dangereux que le croyait ce beau déclamateur. C’est du roman de sa vie qu’il aurait dû dire : « Tonte fille qui ouvrira ce livre sera perdue. »

La Nouvelle Héloïse ne perdra que les filles des professeurs de rhétorique. Il n’v a pas de nouvelle Héloïse, il y a l’ancienne Héloïse, dont un seul cri trahit plus les déchirements de la passion que tous

les bavardages de cette précieuse ridicule qui s’appelle Julie d’Étanges.

N’est-il pas étrange de penser que Jean-Jacques, cette éloquence passionnée du xvnr siècle, dont la grande voix retentit encore dans la voix du xix‘ siècle, est venu débuter à l’Opéra, — lui qui allait écrire contre les spectacles, — par le Devin du village , un cri d’oiseau perdu, une bouffée de

vent dans les ramures, le glouglou de la fontaine

sur les myosotis. C’était la nature même, mais la nature à sa première chanson d’amour; la nature moins les battements du cœur, les mélancolies nocturnes, les larmes désespérées. C’était les Charmettes. Toute la France chanta Jean- Jacques, poëte et musicien, avant de trembler à la voix de Jean-Jacques, philosophe et révolutionnaire. Madame de Pompadour ne se contenta pas de jouer Colette à son théâtre de Bellevue, elle joua Colin. Louis XY chantait tout le jour : Quand on sait aimer et plaire...

ÇA ET LA

Mais je doute que Louis XV et madame de Pompadour aient compris le secret du Devin du village.

Qui sait ce que cette musique si simple renfermait de profonds souvenirs pour Jean- Jacques ? Toute sa jeunesse y palpitait. « Quand des sentiments douloureux affligent mon cœur, je cherche sur mon clavier les consolations que les hommes me refusent. Ma douleur perd ainsi sa sécheresse, et me fournit à la fois des chants et des larmes. Dans les rues, je me distrais des regards insultants des passants en cherchant des airs dans ma tête; plusieurs romances de ma façon, d’un chant triste et languissant, mais tendre et doux, n’ont point eu d’autre origine. Tout ce qui porte le même caractère me plaît et me charme. Je suis passionné pour le rossignol ; j’aime les gémissements de la tourterelle, et je les ai imités dans l’accompagnement d’un de mes airs. «

Je ne sais lien de plus touchant que cette pieuse pensée de Jean-Jacques, voulant célébrer sa cin*

390 LES CilARMETTES.

quantaine avec madame de Warens. Elle est morte depuis longtemps, mais son âme est là toujours, et pour lui qui n’est plus qu’une âme, il peut aspirer à cet hyménée de l’infini.

Ecoutez cet amoureux célébrer sa cinquantaine avec des larmes :

Aujourd’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première counoissance avec madame de Warens. Elle avoit vingt-huit ans alors, étant née avec le siècle. Je u’en a vois pas encore dix-sept, et mon tempérament naissant, mais que j’ignorois encore, donnoit une nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de vie. S’il n’étoit pas étonnant qu’elle conçût de la bienveillance pour un jeune homme vif, mais doux et modeste, d’une figure assez agréable, il l’étoit encore moins qu’une femme charmante, pleine d’esprit et de grâces, m’inspirât, avcclareconnoissance, des sentiments plus tendres que je n’en distinguois pas. Mais ce qui est moins ordinaire est que ce premier moment décida de moi pour toute ma vie, et produisit, par un enchaînement inévitable, le destin du reste de mes jours. Mon âme, dont mes organes n'avoient point développé les plus précieuses facultés, n’avoit encore aucune forme déterminée. Elle attendoit, dans une sorte d'impatience, le moment qui devoit la lui donner, et ce moment, accéléré par cette rencontre, ne vint pourtant pas si tôt; et, dans la simplicité de mœurs que l'éducation m'avoit donnée, je vis longtemps prolonger pour moi cet état délicieux, mais rapide, où l’amour et l’innocence habitent le même cœur. Elle m'avoit éloigné. Tout me rappeloit à elle : il y fallut revenir. Ce jour ti.xa ma destinée, et long-

ÇA ET LA

temps encore avant de la posséder je ne vivois plus qu'en elle et pour elle. Ahi si j'avois suffi «à son cœur comme elle sufiîsoit au mien! quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! Nous en avons passé de tels; mais qu’ils ont été courts et rapides, et quel destin les a suivis ! Il n’y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. Je puis dire à peu près comme ce préfet du prétoire qui, disgracié sous Vespasien, s'en alla finir paisiblement ses jours à la campagne : « J’ai passé soixante et dix ans sur la terre, et j’en ai vécu sept. «Sans ce court, mais précieux espace, je serois resté peut-être incertain sur moi ; car,, tout le reste de ma vie, facile et sans résistance, j’ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d’autrui, que, presque passif dans une vie aussi orageuse, j’aurois peine à démêler ce qu’il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n’a cessé de s’appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d'années, aimé d’une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulois faire, je fus ce que je voulois être, et, par l’emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donneràmon âme, encore simple et neuve, la forme qui lui convenoit davantage et qu elle a gardée toujours. Le goût de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent et les étouffent; le calme et la paix les raniment et les exaltent. J’ai besoin de me recueillir pour aimer. J’engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au penchant d’un vallon, fut notre asile, et c’est là que, dans l’espace de quatre ou cinq ans, j’aijoul d’un siècle de vie et d’un bonheur pur et plein, qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d’affreux.

J’avois besoin d'une amie selon mon cœur, je la possédas. J’avois désiré la campagne, je l’avois obtenue. Je ne pouvois souffrir l'assujettissement, j’étois parfaitement libre, et mieux que libre; car, assujetti par mes seuls attachements, je ne faisois que ce que je voulois faire. Tout mon temps étoit rempli par des soins affectueux, ou par des occupations champêtres. Je ne désirois rien que la continuation d’un état si doux; ma seule peine étoit la crainte qu’il ne durât pas longtemps.

J’aime à me représenter le vieux Jean-Jacques assis à table, devant quelques Heurs recueillies au souvenir de madame de Warens. Il songe au passé et tourne le dos à Thérèse qui le gronde. Il ressaisit le fantôme des jours adorés, et, dans le linceul même qui se déchire sous ses mains, il retrouve le charme des vingt ans.

Moi, sans remords, j'ai quitté mes Charmettes,

L’air en est pur, ma pervenche est un lis.

C’est Hégésippe Moreau qui accuse ainsi son cher Jean-Jacques; mais n'eût-il pas aussi cueilli la pervenche, le poëtc du Myosotis ?

Quand Jean-Jacques Rousseau parlait de ma-

ÇA ET LA

Page 1