OOP
dame de Warens, il croyait parler à lui-même. Par malheur, il parlait à tout le monde*.
Avant de tailler sa plume, que n’a-t-il été embrasser à son lit de mort celle qui lui ouvrit sa maison et son cœur?
Un avocat d’Annecy s’est chargé d’office de la défense de madame de Warens devant les accusations de Rousseau. Selon lui, « Jean -Jacques avait aimé, beaucoup aimé madame de Warens. Avec son caractère passionné, avec son âme de feu, il ne pouvait aimer sans jalousie. Les personnes qui visitaient la belle maman durent causer de l’ombrage, inspirer des soupçons au jeune homme fantasque et défiant ; or, l’esprit devenu vieux et malade, lorsqu’il a rebroussé vers ses jeunes amours, aura pris pour des réalités toutes ses anciennes lubies d’amant jaloux, et il aura livré madame de Warens à tous les fantômes de ses rêves. » Faut-il se rallier à cette généreuse interprétation et donner gain de
‘Les défenseurs de Rousseau le défendent mal, quand ils disent que de . tous les personnages des Confessions, c’est lui— même qu’il ménage le moins. Ils disent encore que les Confessions ne devaient paraître qu’en- 1800. Qui donc forçait Rousseau à communiquer çà et là son manuscrit? Et d’ailleurs, faut-il mal parler des gens, parce qu'ils sont morts? Et puis, combien des amis de Jean-Jacques vivaient encore en 1800: Saint-Lambert, madame d'Houdetot, Urimm, madame d'Holbach.
cause à l’avocat? Non. Le meilleur avocat de madame de Warens, c’est encore Rousseau; car, dans son amour de la vérité, il pouvait la représenter en Àrmide revenue des combats, cherchant à perpétuer sa jeunesse dans la jeunesse de ses amoureux.
L’historien de Jean- Jacques , M. Musset- Pathay, le père de celui qui, au xix° siècle, devait écrire la Confession d'un enfant du siècle, se demande si Rousseau pouvait, sans ingratitude, « publier les faiblesses de sa bienfaitrice? A-t-il pu croire sincèrement que ses faiblesses seraient rachetées, et au delà, par les vertus dont il pare cette bienfaitrice? Madame de Warens, soit par ellemême, soit par son mari, appartenait à deux anciennes familles de Savoie. Toutes deux s’éteignirent bien avant madame de Warens. Si Jean- Jacques avait substitué un nom de fantaisie à celui de madame de Warens, toute l’accusation tomberait. Mais du moment où, depuis plus d’un demi-siècle, il n’y a plus, ni de Loys, ni de la Tour de PU , le résultat 11’est-il pas le même? >*
ÇA ET LA
Le propriétaire des Channettes * a joliment raillé la pompe d’Ermenonville, où est mort Jean-Jacques. « Il n’y a aucune comparaison à faire de la simplicité des Charmettes avec la richesse et la magnificence du parc célèbre visité par les princes et les rois : Ici point de temple de la philosophie, point de prairie arcadienne , point d’autel à la rêverie, point de tour de Gabrielle, point de ces rochers artificiels formés de pièces numérotées. On y trouve bien moins encore de ces beautés de luxe dont se moque si plaisamment Rousseau, de ces belles pattes d’oie, de ces beaux boulingrins de fin gazon d’Angleterre, de ces beaux sables de toutes couleurs, de ces beaux ifs taillés en dragons, en magots, en pagodes, en marmousets, en toutes sortes de monstres ; de ces beaux fruits, de ces belles fleurs de porcelaine, de ces beaux vases pleins de rien. Aux Charmettes, la nature est dans
* M. Raymond, connu des lettrés par des éloges de Pascal et de Joseph de Maistre, par deux volumes sur la Peinture et son influence sur les mœurs, parla Métaphysique des études, et un mémoire sur les Systèmes de notation musicale. Il a dû écrire ce dernier livre aux Charmettes, en consultant l’épinette de Rousseau. Mais, s’il aimait la maison de Jean-Jacques, il tonnait contre les livres du citoyen de Genève avec son compatriote Joseph de Maistre.
Son fils, aujourd’hui propriétaire des Charmettes, est encor# un savant, mais un savant qui n’écrit pas.
LES CH A EMETTES.
toute sa rusticité primitive, dans cet état d’abandon et d’aimable négligé qui plaît. Enfin on 11’y trouve vien autre que ce qui se voit dans la campagne. » Et, en effet, si l’amour a passé par là, l’art n’y a jamais passé.
Jean-Jacques et madame de Warens, en pleine nature, ne songeaient pas à s’endimancher. La fraîche, grasse et nonchalante madame de Warens était toujours dans le déshabillé des belles paresseuses. Il faut l’en féliciter, les femmes bien habillées sont comme les phrases bien faites qui, à force d’art, cachent la nature. Que j’aime bien mieux le style et l’habit négligés!