‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 86 sur 91 · I. E C II E MIN D E J K A N - J A C Q U E S · texte numérisé non relu

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Jacques s'est nourri des miettes de la table où Jésus a donné à ses disciples le pain céleste. Écoutez-le : « Fuyez ceux qui, sous prétexte d’expliplitpter la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est une fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner, pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce quelcshommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu, et se vantent encore d'être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes; je le crois comme eux, et c’est, à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité. »

Je ne sais rien de plus beau, parce que je ne sais rien de plus simple, que ces pages de Jean-

Jacq :es cherchant le dernier mot, Jean-Jacques inquiet du lendemain et interrogeant Dieu, la nature et son cœur. Il dit quà travers ses misères, il a demandé dans tous les temps à connaître la nature et la destination de son âme , avec plus de vraie religion qu’il n’en a trouvé dans aucun autre homme. « J’en ai beaucoup vu qui philosophaient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère. Voulant être plus savants que d’autres, ils étudiaient l’univers pour savoir comment il était arrangé, comme ils auraient étudié quelque machine qu’ils auraient aperçue, par pure curiosité. Ils étudiaient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connaître; ils travaillaient pour instruire les autres, mais non pas pour s’éclairer en dedans. Plusieurs d’entre eux ne voulaient que faire un livre, n’importait quel, pourvu qu’il fût accueilli. Quand le leur était fait et publié, son contenu ne les intéressait plus en aucune sorte, si ce n’est pour le faire adopter aux autres et pour le défendre au cas qu’il fût attaqué, mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage, sans s’embarrasser même' que ce contenu fût faux ou vrai, pourvu

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qu’il ne fût pas réfuté. Pour moi, quand j’ai désiré d’apprendre, c’était pour savoir moi-même et non pas pour enseigner; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il fallait commencer par savoir assez pour soi; et de toutes les études que j’ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes, il n’y en a guère que je n’eusse faites également seul dans une île déserte où j’aurais été confiné pour le reste de mes jours. Ce qu’on doit faire dépend beaucoup de ce qu’on doit croire. »

Or, qu’a trouvé Jean-Jacques? Et que trouverais-je sur son chemin desCharmettes? Shakspeare a dit : « La vie est un conte de fée qu’on écoute pour la seconde fois; » souvent on écoute jusqu’à trois fois ce conte étrange. Quand on peut retrouver dans le sable des tombeaux des souvenirs perdus, on voyage à travers les siècles, et, çà et là, on respire des bouffées du pays natal. Pourquoi cet air de gaieté ou cet air de tristesse répandu sur ces pages d’histoire? C’est qu’ici nous avons aimé, c’est que là nous avons souffert. A toute heure, l’écho du passé traverse les siècles et les mondes pour retentir en notre cœur. Qu’est-ce que l’amour? une parcelle de l’infini qui s’appelle le souvenir etl’espérance, — hier et demain ; — l’amour ne

veut pas d'aujourd'hui, qui est l'heure mortelle, il veut d’hier, qui est le passe; il veut de demain, qui est l’avenir. 11 s’élance dans l’océan des jours, il ressaisit toutes les richesses de ses existences antérieures, pour aborder vers ce divin rivage qui l’appelle toujours et qui fuit toujours.

Vient la mort, la sœur de l'amour, a dit le poëte ; mais la mort, qui couchera le corps dans le tombeau, n’arrêtera pas les aspirations de l’ûme, ni les joies, ni les douleurs. Ces belles moissons d’amour, épis et bluets, on les fauchera dans un autre monde.

Oui, nous avons vécu et nous revivrons. La mort n’est pas une porte qui se ferme, c’est une porte qui s’ouvre. Mais en voyant passer par cette porte, à la fois sombre et radieuse, tant de bonnes gens qui n’ont jamais montré sur la terre ni cœur ni âme , qui n’ont jamais eu dans l’esprit la marque divine, qui n’ont touché à rien, qui ne laisseront pas un souvenir, vous vous demandez ce qu’ils iront faire dans un monde meilleur? Ils iront se réveiller de la torpeur d’où ils sortent. Beau mot d’un ancien à un sot qui voulait parler :

« Va mourir trois ou quatre fois , et tu viendras causer avec mes pareils. # Tout homme porte un

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