COLONIE DE LA CAROLINE DD NOM
La France, l'Espagne, l'Angleterre, avaient fait des explorations, et rêvé de créer des colonies importantes dans la région que bornent au nord le 3 G'' degré de latitude nord, et au midi le cap Floride. Durant de longues années chacune de ces grandes puissances prétendit en être seule maîtresse. Au moins entre le 3t* et le 36* degrés de latitude nord, ce fut l'Angleterre qui l'emporta. Après les essais infructueux de colonisation auxquels se livrèrent Gilbert et Raleigh^*^ de petites troupes de colons apparurent vers 1609, 1699, i649, 1669 et i656, sur divers points de l'Etat actuel de la Caroline du Nord, principalement dans la partie septentrionale de cet Etat. La plupart venaient sans doute de la Virginie, en crainte de persécutions religieuses. Des établissements permanents ne paraissent avoir été fondés par aucune. L'agglomération durable de colons, venus encore de la Virginie, qui fut le berceau de la colonie, puis de l'Etat de la
Bancroft,Il,6/i. 78, a83-a83, 390-899; VIÏI, 92-9H,
<*> Laboul«ye, I, 178. 289390, 33a-353;Murray,I,â98-3oii,
<') Comp. Marshall, iTis-iSS, 9/16- 3o9-3io, 333; Hougli, II, io3-io6;
3^7» î^TQt 396-396; Slory, I, 89-96; Poore, U, 1379-1/108; Seaman, G,
Bancroa, H, 198-166; III, 18-a/i, 3i ; ao3; Mitchell, 19a ; Laboalaye, 1, 398-
IV,38, 198-139, i33-i36;V,aa3; VI, 389.
34-38, 188-191, 38o-38/i; VII, 54-55, W Voy. d-desaua, p. 6-9.
Caroline du Nord, s'établit, vers i66fi, aux bords du golfe dit d'Âlbemarle.
Dès 1 63 o , le roi Charles I*^ avait donné à Sir Robert Htoth, procureur général de la couronne, la région comprise entre la Si" et la 36* parallèles de latitude. Le pays concédé portait déjà le nom de Caroline que lui avaient laissé les Huguenots français , en rhonneur de Charles IX ^^\ En i663, les ayants cause de Robert Heath virent cette première donation annulée pour inexécution des charges. La même année, cda quinzième du règne de Charies II, le ùli mars (^^ 9 une charte royale octroya la même région à huit personnages considérables» des amis du roi, le grand chancelier comte de Clarendon, le célèbre Monk, duc d'Albemarlc, grand écuyer et capitaine général des forces du royaume, le chancelier de rÉchiquier, lord Ashley, le chevalier et baron , vice-chambellan de la maison du roi, Sir Georges Carteret, les lords Craven et Berkley, le chevalier, Sir Guillaume Berkley, et le chevalier et baron, Sir Colleton^^l Deux ans plus tard, une seconde charte, du 3o juin i665, étendit le domaine de ces personnages au nord jusqu'au 36* degré 3o', et au midi, jusqu'au a 9' degré de latitude nord^*^
Les deux chartes englobaient ainsi dans ce domaine, entre rOcéan Atlantique à l'Est et la mer Pacifique à l'Ouest, le territoire des Etats actuels de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud, de la Géorgie, du Tennessee, de l'Alabama, du Mississipi, de la Louisiane, de TArkansas, d'une grande partie des États de la Floride et du Missouri , de presque tout l'État du Texas et d'une partie notable de la République mexicaine. A cet immense espace elles assignaient de nouveau le nom de Caroline^^^. Les principales dispositions de Tune et de l'autre, définissant les pouvoirs des
^*) GinleMus, IntrodHction,^, xfiii; (') LVtedinsPoore,!!, t389eti383.
Bancroa, I, 69; II, i98-i3i. («) Ibid., II, 1390.
<>) La charte de i663, dtfns Poore, ^^ Ghartedei663, foc. a(., II, 1 38 6,
II, 1390. et charte de i665, ibid,, II, 1396.
propriétaires, traitaient de la propriété du sol^^\ de la puissance législative ^^\ de la puissance executive ^^\ de la puissance judiciaire ^*\ de larmée et de la loi martiale ^^^ des titres de noblesse ^^\ de l'organisation féodale des terres ^^\ des ports de chargement et de déchargement (*\ de la conservation aux colons des droits et privilèges des sujets anglais ^^\ en termes presque littéralement copiés sur ceux de la charte que Cœcilius Calvert avait reçue, pour le Maryland, trente ans auparavant, du roi Charles V'^^^K
Le groupe de colons des bords du golfe d'Albemarle s'était établi au nord du 36* degré de latitude nord, et ne se trouvait pas compris dans les limites du domaine formé par la charte de i663. Cependant Tun des huit propriétaires, que les autres chargèrent du soin de recruter des immigrants à tout prix. Sir Berkley, alors gouverneur de la Virginie , voulut tenir le lieu de cette agglomération pour une partie de la Caroline. Lui-même paraît y avoir conduit, de la province royale à l'administration de laquelle il présidait, une nouvelle troupe de colons, et y établit un gouvernement distinct de celui de cette province. En l'établissant, il n'eut garde de faire autre chose que suivre le vœu des immigrés : s'il leur nomma un gouverneur, il choisit celui-ci parmi eux, et le prit singulièrement populaire; il organisa une assemblée législative;
<») Charte de i663, ibid., Il, i383, C) Charte de i663, ihid,, II, i388;
1 387 ; charte de 1 665 , ibid, , II , 1 390- charte de 1 665 , ibid. ,11,1 396. 1391. W Charte de i663, ibid,, II, i386-
1387; charte de i665, Und., Il, 1396.
W Charte de i663, ibid,,U, i385; charte de i665, ibid,, II, 1393.
^'•) Voy. ci-desaus , p. 1 1 8- 1 s 0. Sur les chartes de i663 et de 166 5, voyez aussi Marshall, i59-i53; Story, I, 89-91 Bancroft, II, iâ6-i5o;Murray, I, 999 Hough,II, io3-ioà;Laboulaye, 1,333' 335. Joignei B«ncroft,ll, i38-i3o,i37 i38; Seaman, 9o3.
(» Charte de t663, ibid., II, i38/ii385; charte de i665,t6irf., II, 1391-
(') Charte de i663, t^., II, i38/î; charte de i665, ibid., II, 1399.
t*) Voy. la note précédente.
(') Charte de 1 663 , loc. cit., II , 1 388- 1 389 ; charte de 1 665 , t^. , II, 1 395-
<•) Charte de i663,»6û2., IUi387; charte de t665, ibid., II, 1395.
puis il abandonna h eux-mêmes, jouissant de la liberté de conscience et d une tenure facile du sol , libres réellement de se régir à leur fantaisie, gouverneur, assemblée et colons. La charte de i665, englobant l'agglomération dans les limites du domaine des huit seigneurs précités, la laissa de fait sous le même régime politique. Le gouverneur administrait, assisté d'un conseil de douze membres, dont six étaient nommés par les lords propriétaires, et six par l'assemblée législative. Celle-ci se composait du gouverneur, du conseil, et de douxe représentants élus par le peuple. Jusqu'alors les maîtres de la colonie n'abusaient donc point de leurs vastes pouvoirs. Déjà, sans doute en l'honneur de Monk, le golfe auprès duquel la colonie s'était formée d'abord, et la colonie, ou, comme on disait, le comté, portaient le nom d'Albemarle; mais aussi des rangs des habitants de l'agglomération primitive déjà peutêtre se détachaient de petits groupes, qui étendaient sur divers points de l'État actuel de la Caroline du Nord, avec les bornes du comté, les principes de gouvernement auxquels il obéissait.
Cependant les seigneurs ou lords propriétaires, de crainte qu'ila n'eussent trop sacrifié leurs propres intérêts, et établi une véritable (c confusion,)» en tolérant c^une nombreuse démocratie,» se proposèrent bientôt de soumettre désormais leurs sujets aux règles d'un système essentiellement aristocratique ^^^. Peu d'années après i665, ils chargeaient Ashley Cooper, comte de Shaftesbury, le célèbre homme d'État, et Jean Locke, le philosophe non moins célèbre, d'élaborer le projet de constitution. Celui-ci, composé par Locke, revu et un peu corrigé par Shaftesbury ''^^ approuvé en 1669, le 1" mars, par les lords propriétaires, semble avoir été promulgué sous le titre de constitutions fondamentales ^^\ Le système nouveau pouvait être en pleine harmonie avec toute la
<*) Constitutions fondamentales de ^*) Poore, II, 1397, à la note.
t669,pi^anibole,dansPoore,ll, 1396- ^^^ L'actedansPoore, II, 1897, 1608.
1897. Comp. Houghfll, io4.
iriO NOTICES HISTORIQUES.
philosophie politique de Locke, et plaire de tout point à Shaftes- Bury ; il devait paraître odieux aux colons qui avaient apporté dans la Caroline une égalité complète et une liberté presque absolue^'). Non seulement toute la puissance executive et, en dernier ressort, la puissance judiciaire, appartenaient aux huit lords proprié* taires^^^ avec le droit de nommer les juges inférieurs où la justice n'émanait pas de seigneurs féodaux subordonnés ^^\ mais encore un cinquième de tout le sol demeurait la propriété perpétuelle de ces hauts personnages, et un cinquième, celle d'une noblesse héréditaire soigneusement constituées^). Une partie de la population se trouvait réduite au servage de la glèbe ^^l L'initiative législative était attribuée à un grand conseil composé des lords propriétaires et de conseillers ordinaires, dont la plupart tenaient leur mandat des lords propriétaires eux-mêmes et de la noblesse héréditaire S^l Les mêmes lords et cette noblesse siégeaient de droit dans le «Parlement,» rassemblée législative proprement dite ^'^\ Nul ne pouvait représenter le peuple dans cette assemblée, ni concourir à l'élection des représentants, sans posséder une certaine étendue de terres de franche-tenure ^^K Les lords propriétaires se réservaient la faculté d'opposer leur veto à toutes les décisions du Parlement, qui devenaient même de nul effet, si elles ne recevaient d'eux une approbation expresse <^l
Tant s'en fallait que ces dispositions fussent tout le corps des constitutions fondamentales ^^^l Elles suflisaient à caractériser
<>> Voy. d-dessas, p. 99-33, 38-5o, ^^ L'aclc, dans Poore, 11, ihoh.
1 36- 137. W /W., II, lAoi.
(^) L'acte, dans Poore, II, 1^101, ^*^ ïbid.. Il, tâoi, i&o5. Sur ces
160», iâo3,paMtm. constilulions voy. Marshall, i5&-i55;
'^> /Wrf.,ll,i399,i/ioo,i^io3,i^4o4. Slory,I, 91-93; Bancroll,lI, i66-i5i;
W Ibid., II, 1398, 1399, l'ioo, Murray, I, 3oo; Hougfo, II, ioh; U-
1601, i/io3. boulaye, I, 336-366.
<») 75m/.,II,i4oo. (") L'acte, dans Pooro, IK 1397.
<*) Ibid., II, i4oo-i4ot, ft^of, 1&08,
ToBUvre et à la rendre inacceptable. «Peut-êlre ne trouverait-on pas, dans les annales du monde, un exemple plus salutaire de Textréme folie de tous les efforts qui tendent à établir des formes de gouvernement sur la pure théorie, et du danger de légiférer, sans avoir égard aux habitudes, aux mœurs, aux sentiments et aux idées des gens que les lois doivent régir^'l» Entre ces idées, ces sentiments, ces mœurs, ces habitudes, et le système nouveau, le contraste était, en vérité, ridicule ^'^^. Il l'était encore entre ce système et les règles de gouvernement, qui prévalaient dans les colonies voisines, ou, d'une manière plus générale, dans toutes les colonies anglaises d'Amérique ^^\ Le système lui-même devait d'au-* tant moins être respecté, que les lords propriétaires n'avaient pas la force d'exiger une obéissance absolue ^^\ Aussitôt commença une longue dispute, qui dura, presque ininterrompue, jusqu'à 1729. Elle faillit se terminer, au début du règne de Jacques H, par une poursuite judiciaire que le roi ordonna pour faire annuler la charte de i665. Les lords propriétaires, offrant de rendre cet acte en échange du remboursement de leurs dépenses, surent traîner le différend en longueur, tant que leur adversaire fut sur le trône. Eux-mêmes, de guerre lasse, abrogèrent les constitutions fondamentales, au mois d'avril 1698. Quelques années plus tard, au mois d'avril 1698, ils prétendirent les remettre en vigueur, avec divers amendements qui n'avaient pas effacé les dispositions les plus sujettes à critique. La lutte recommença de plus belle. Enfin, au cours de l'année 1729, suivant un arrangement auquel le parlement anglais adhéra, la couronne recouvra des lords propriétaires découragés, au prix de 99,000 livres sterling, tous les pouvoirs que les chartes de 1 G 63 et de 16 65 avaient cédés pour
<•> Slory, 1,93. 86,88-93,96-97, 10/1-106,108-109,
^^ Voy. ci-dessus, p. 39-33, 38-5o. 11 a.
^^^ Voy. ci-dessus, p. 39-33, 38-5o, *^ Comp. ci-dessus, p. ôB-Gq.
radministration de la Caroline, et à l'exception de la part de lord Carteret, les droits quelles avaient octroyés pour la propriété du sol. Sans avoir la faculté de la gouverner, Carteret demeurait simple propriétaire d'une partie considérable de la Caroline, et la couronne substituait à l'autorité des anciens mattres de la colonie le régime politique d'une province royale ^*\ C'est à ce moment que la colonie parait avoir perdu le nom de comté d'AIbemarle, pour prendre celui de Caroline du Nord.
Dans la longue lutte que les colons soutenaient contre les lords propriétaires, de 1669 à 1799^ on avait vu se succéder les péripéties les plus diverses. Les lords propriétaires, n'abandonnant presque jamais la volonté d'imposer les constitutions fondamentales, procédaient tantôt avec vigueur, tantôt avec modération. Parfois ils nommaient des gouverneurs qui savaient acquérir la faveur du peuple. Parfois, au contraire, ils employaient des fonctionnaires honnis, ils toléraient trop aisément la concussion ou paraissaient la tolérer, ils prétendaient obtenir le payement de taxes excessives, et ils joignaient à la querelle politique une querelle religieuse, en essayant de faire observer les rites de l'Eglise anglicane. De leur côté, les colons, pour la plupart, ne cessaient de revendiquer la liberté de conscience et le droit d'avoir une assemblée législative, qui se composât principalement de représentants du peuple; ils repoussaient les impôts arbitraires ou excessifs; tantôt ils saisissaient et emprisonnaient les fonctionnaires que les lords propriétaires avaient nommés, tantôt ils élevaient, en face du gouverneur, du conseil, de l'assemblée, que les amis de ces lords défendaient, un autre gouverneur, un antre conseil, une autre assemblée, sortis du seul scrutin populaire; en vérité, ils ne demeuraient guère paisibles que s'ils jouissaient, sous des gouverneurs trop rarement modérés et aimés,
') (lomp. ci-de5sii8 , p. 39-&0.
de la liberté de se régir eux-mêmes, suivant leur bon plaisir. Lorsque la colonie devint une province royale, et que les dispositions détestées des constitutions fondamentales furent lettre morte, on ne vit pas pourtant régner une tranquillité permanente. Rien, sinon une dépendance purement nominale, n'aurait pu satisfaire les colons de la Caroline du Nord, c^les plus indépendants parmi les indépendants ^^l » Faute de les trouver souples, l'administration royale les disait volontiers sauvages et barbares. Aucun empiétement sur les droits qu'ils prétendaient avoir, même aucune menace, ne les trouvaient lents à résister. Leur assemblée législative, à laquelle seule ils reconnaissaient le pouvoir de les grever d'impôts, protégeait ou développait sans crainte les libertés publiques. Aux prétentions de gouverneurs parfois concussionnaires, arbitraires, tyranniques, le peuple lui-même opposait des réclamations absolument contraires et inconciliables, la résolution de ne pas laisser dresser le rôle de certaines redevances, le refus de tout subside, voire parfois, au moins en certains lieux, des révoltes armées, longues et sanglantes. Est-il besoin de dire qu'animée de pareilles dispositions, la province lutta résolument contre ces exactions, spécialement fiscales., de la maison de Hanovre, qui poussèrent à la guerre et à l'émancipation toutes les colonies du territoire actuel des États-Unis ^^^ ?
Malgré tant d'épreuves douloureuses et fréquentes, la colonie de la Caroline du Nord grandit et prospéra. La fertilité du sol, l'abondance des terres offertes à des redevances le plus souvent modérées, le régime de la liberté religieuse, y attirèrent, avec les immigrants nombreux que la quantité déjà considérable des habitants ou la persécution écartait d'autres colonies plus peuplées ou moins tolérantes, nombre de gens que, même au milieu du xvnf siècle, après la tentative de Charles-Edouard, les discordes
(» Bancroa II, 16/1-166. 383; VIII, 93-98, 389-390, 353-
<«) Bancroft, VII, 54-55, 73, 383- 353.
144 NOTICES HISTOftiQUES.
politiques chassaient encore d'Angleterre. .La population blanche, qui comptait^ peine /i,ooo âmes vers 1680, et moins de 6,000 en 1701, devait dépasser AS, 000 en 17&9. Après avoir atteint 70,000 en 1754, elle s'éleva sans doute au delà de 80,000, vers 1763. Les limites delà province s'étendirent d'ailleurs à l'ouest jusqu'au fleuve MisMftipi, englobant, avec l'Etat actuel de la Ca* roline du Nord, l'Etat ou presque tout l'Etat actuel du Tennessee.