‹ Les chasses de Charles X, souvenirs de l'ancienne courChapitre 13 sur 20 · Ù2 LES CHASSES · texte numérisé non relu

Ù2 LES CHASSES

A VOUS, continue le Roi, en avisant le chevalier de Saintp-Projet^^qui se troovait à la suite de ia chasse; chargez-vous de cela, en votre quahté d'habile ch'asseur, voas devçjB a?oir quelque .chose d'ÎDëdit.

— Sire, je n'aî que quelques^souyenits d'enfance, de ceux que j'ai toujours entendus r«viyer dans le

château paternel.

— Contez 9 contée.

Le chevalier de Saint-Projet ne se fit pa^ inviter trois ibis. 11 s'approcha de manière à ce que le Aoi pût distinctement l'entendre, et au bruit berceui du yent et de la pluie qui tom^ai^ :

« Sire, autreibb la province d'Angoumoîs , mats surtout les environs de La.B.ochefoucaulty ma ville natale, était désolée par les loups. C'était au point que personne n'osait traverser de nuit la forêt de Braconne, et que, dans le temps du rut où ces animaux s'a^ièent et crient d'amour, leurs hurlemens

1>E CHARLES X. 2t55

s'entendateot de bien loin» et Tenaient, quand le

vent y était y réveiJler les habitans du vieux logis de Peruzet^ de Faotre côté de la Tardouare, à une grande lieue de distance; c'était effrayant.

» Heureusement, vers 1740, naquit, au manoir de Fleurignac , le sieur de Bois-Couteau , qui devint frénétique chasseur, èt qui tua tant dé loups, qu'en 1780, époque où fe l'ai connu, les environs d'Angoulème n'en contenaient pas plus que les bois de Yersailies ; il en avait même purgé le Limousin et le Poitou, où i( était appelé pour les chasser dans toutes les occasions.

» Il dépensait à ces chasses îe modeste patrimoine

que le sort lui avait dévolu, à tel point qu'à peine pouvait-il entretenir son petit équipage de chiens. couraos> et qu'il ne se vêtissait plus que de bure.

» Vous l'auriez vu dans l'habit d'un simple paysan à la queue de ses chiens , n'ayant conservé de son élégance passée , qu'un fouet à siûlet d'ivoire qu'il portait en sautoir, un couteau de chasse au côté, et son fusil , sur lequel -brillait la plaque d'argent polt avec le vieil écussoii de la famille, dont il ne restait

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plus au pourtour de Téglise de son village que des

traces presqae effacées.

» On ne parlait, aux réunion.s des chasseurs de la proyince , qae des éaormes sangliers qu'il avait tués au ferme au milieu de ses chiens sans jamais en blesser un seul , du nombre de lièvres fofcés dans les brandes de Eussas, en une demi-heure ou trois quarts d*heure » sans change même à vîie , c'est-ii-^dire que . ces chiens reqaètant, ¥oy aient , la tète haute et sans la suivre, partir une bète au milieu d'eux, si ce n'était pas la bète de meute. Et ces faits étaient attestés par MM. de Tuividal, de Mascuraux, le curé de Saint-Constant et autres» qui en avaient été témoins bien des fois.

» Il était surtout passionné, à cause de la difficulté ,

pour la chasse du loup, où le succès est rare. Votre Majesté sait que cette bète est presque imprenable à force de chiens, parce qu'elle marche toujours devant elle, et qu'elle peut faire en un jour quarante lieues, et recommencer le lendemain. M. de Bois- Couteau, le Nemrod de ,sa province, est le seul chasseur que Ton puisse citer pour en avoir forcé

plusieurs, après quatre où cinq jours de chasse)» siicceaiiyes.

t Voici comme il procédait :

» Il attaquait n'importe où; il suivait tout le jour» monté sur un criquet^ avec ses dix. chiens. La nuit venant, il faisait sa brisoe là où il avait été arrêté, et allait demander g$te au curé le plus voisin ou dai^s une métairie : ccmnu qu'il était, à .cinquante lieues à la ronde, pour le protecteur des bergeries, il était bien accueilli partout. Le lendemain au point du jour, la meute -et lui , bien refait», partaient suir la pièce, et remettaient sur f^ed^la mènie bête y qui, lasse elle-même, s'était relaissée. Le lendemain, ou le jour «près, rendue enfin, elle faisait tète aux chiens, et une balle bien dirigée venait mettre ûn à sa vie et à la chasse.

» M. de BoisrCouteau retournait glorieux à Fieu-^ righac, qu'il avait laissé, sans y penser, pour le moins à trente lieues derrière lui.

j» Enfin une lois, le jour de saint Hubert, l'an dix-sept cent..; et je ne sais plus au juste les deux chiâres à ajouter, il attaqua un loup dans la forêt de Quatrc-Yanx , et à. travers les beaux sites qui sépa--

a36 LES CUASSiliS

rent Angoulême de Bordeaux^ ii le mena... oh ! mais c'est que Votre Majesté nsra pas le croire, il le mena jusqu'à... l'embouchure de la Gh^de... ce n'est pas

de la Garonne (le comte de Gfrardin dit tont

bas : c'est la même rivière...) où Téquipage se mit à

la nage en pleine mer sur la voie , si bien que jamais M. de Bois*Goateau n'eutendit parler de la bête ni des chiens. Il ût sa retraite tristement; mais ii fut bien hébergé sur sa ronte, car il avait des camarades de chasse en Saiatonge, dans tous les châteaux. 0» le remonta de cMens, qu'il eut bientôt créancéis à sa manière , et avec fesqaels il fit encore de belles chasses.

1 11 était déjà âgé qoand il monmt au camp d'hon •

ueur» éventré par un \iqiix sanglier qu'il n'avait pas tiré aussi juste que Ta fait Votre Majesté dans sa dernière chasse» el qu'il leùt fait vingt ans auparavant, car alors il passait pour avoir toujours placé ses balles comme avec la main.

» Sire, voilà l'histoire de M. de Bois-Couteau. »

— Votre M. de Bois-Couteau était un magnifique chasseur, monsieur le chevalier. «. et votre histoire

DE ÇHARLËS X. 2.);

est d'autant plus agréable qu'elle fiait avec le manvaifi temps.

Le Roi s'est remis eu lij^ne. On touche à la tète du canal, dont les eaux encaissées par un mur de revètement, comme les^ermes de Normandie, rappellent l'aspect des petits lacs si romantiques de l'Ecosse. Le château de Versailles fait face, avec ses quinconces symétriques , ses murs de marbref ses statues et ses groupes de bronze, el son olympe de plomb.

Le Koi et les autres tireurs s'arrêtent et attendent le rabat d'usage qui a lieu pour la clôture.

C'est pour ce moment que les batteurs ont réservé tons leurs efforts : ils crient > ils hurlent, et frappent et furètent les buissons; c'est un tapage assourdissant auquel se mêle le bruit de la mousqueterie qui ne s'interrompt pas.

Le gibier se lève par nuées» l'air en est embarrassé ;

dSB us CËASSES

il en monte, il en pleul, il èn tombe surtont ëeTant le Roi 9 qui excellait à tii'er les cQUps de haut, les plus di£Bciles conlmé chacun sait

— Coq au Roi !

— Coq au Roi! ;

— A Monseigneur!

— Au Duc !

— Au Roi ! au Roi! crie-t-on de toules parts.

•G'étail Uii magnifique faisan panaché du Japon au plumage d'or et d aU4lre. Exotique habitant du parc de Versailles, jeté là par le luxe prévoyaut de la vénerie pour embellir une< chasse , il s'enlevait d*nn buisson où il sommeillait, insoucieux dans son aristocratie.

11 est parti.

Le Roi , malgré sa yieille expérience cynégétique»^

est un moment ému de sa magnificence; il hésite presque : on tremble pour Sa Majesté que son émotion ne nuise à la précision de son mire. Cependant le Roi ne tarde pas à se remettre, il épaule son arme, laisse, laisse liter, puis tire. L'oiseau , mal- *

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DE CIIARI.LS X. 23c;

gré la distance qui le séparait du Rot , est atteint , et tombe suivi des regards surpris de tous les assistaas.

• — Sire, c'est merveilleux!

— Lè coup est vraiment magnifique !

-^Parfaitement mort, Sire.

Pauvre oiseau de l'Orient 1 Qui sait? dans la profondeur de ces bois il s'était foit une patrie adoptire» un carrefour qu'il aimait par-dessus tous les autres , sombre, relire, bordé de hautes futaies, opulent en herbes i en moussé verte et en bruyères. Il avait là ses amours et ses joies, et voilà <|ue le plomb est venu soudain lui ravir tout à la fois sa vie et ses liesses!

Le tiré est fini par ce coup d'éclat. *

La voiture qui porte le gibier vient se ranger dans le carrefour.

Le Roi se fit remettre les cartes piquées qui constatait le nombre des pièces qu'il avait tirées, et releva de mémoire les erreurs qu on avait commises. Le

purte~arquebui>c, placé près de lui , écrivit sur ses gonoQx les ordres de Sa Majesté , pour les présens qaelle adressait aux autorités, aux gardes-da^-corps

ile service et aux habitiins notables des environs.

C est le dernier tableau de ces riaas et éiëgans poèmes de quelques heures, qui «emblent n'être que plaisir, et où cependant la générosité de Charles X, et même la charité du Roi très chrétien^ ûguraient toujours comme principaux épisodes.

La seule résidence où Charles X fut réellement à son aise chez lui, heureux tomme un propriétaire dans sa Tilla» ou un gentilhomme dans son manoir, c'était Saint-Cloud. Il y a heancoup de souvenirs

politiques et royaux à Saint-Cloud. Le Roi se plaisait

a44 CHASSES

même quelquefois à rappeler celui du 18 brumaire» qui fit de Bonaparte l'un de ses prédécesseurs. Il "voyait, dans cet événement, la main de Dieu condui* sant la révolution à mourir par le sabre d'un soldat qu'elle avait elle-même fait puissant et fort.

Lorsque Charles X était à Saint-Cloud, il faisait ordinairement comme un boii propriétaire , le man

tin avant déjeuçer dans sa ferme : il prenait un fusil, il sortait, et souvent, laissez-moi passer cette espression, comme en pantoufles, quelquefois seul , d'autres avec monseigneur le duc d'Ângoulème, et if . -allait tuer des lapins dans cette partie réservée du parc qui s étend du château royal, et qui, ionigeant la route de Yilie-d'Avray, s'en va jusque vers ses murs extérieurs. Le lapin abonde en eflet dans ^ette réseiire. Il n'avait pour ennemis que le . fusil du Roi , et l'art beaucoup plus redoutable des braconniers pour lesquels rien n'est sacré , et qui considèrent un endroit comme d'autant moins réservé qu'il est d'un accès plus prohibé et interdit à tous. •

Le Roi se plaisait grandement dans ces chasses

DE CUARLES X. '

cjuajii-bouigeoises , campagaardes et privées dappiurat Quand U était ayec son fiU M. le Dauphin, il entremêlait les coups de feu, de uombreusos léflexions et d'impressives révélations, toachaot leur vie passée , ou ^ien d appréciatioa& sur les çirconstiinces présentes qui, on le sait, prêtaient -bean^ coup à r^ttention. des princes.

Le i5 joillet 1839, le Roi était sorti seul, noii pour se rendre à celte chasse l'avori te , d'autant plus agréable pour lui qu'elle avait moins de pompe , de grandeur et de caractère olUciel,. mais pour aller visiter niadamc la Dauphioe à Villeneuye-rÉtaiig, ainsi qu'il le faisait souvent en suivant la grande allée qui conduit à Yille-d'Avray ; c'était étonnant qu'il ne chassât pas. 11 revenait. Tout à coup un homme passa devant lui comme il entrait dans l'une, des allées transversales et solitaires; il s'en allait tout gai 9 en fredonnant je ne sais quelle vieille chanson de la vieille armée. Ses jaqibes ilageolaient tant soit peu , et tenaient avec grand' peine son corps dans cette position verticale que Dieii a donnée à l'homme eu signe de sa supérioiité sut* le^

autres êtres de la création^ dirait Stéme. ti était plus qa'éyident que le malencoDtreiix individu,

chasseur, braconnier, ou toute autre chose suspecte^ était ariné à ce degré qui égalise tout, qui revêt ce qui est autour, et devant et partout, de cette gaze voluptueuse et molle sous laquelle sont effacées les conditions et les différences .des rangs. £n passant tout à côté du Roi, il le heurta assez fortement du coude, et cependant il s'en allait sans même le saluer; mais se ravisant, comme le Koi le regardait fixement, il se décida à tirer son chapeau. C'est bien heureux, ût Charles X, en vérité ; c'est tout au plus s'il daigne réparer son impolitésse envers le maître on plutôt l'usufruitier de ce château. Cet homme Mi de la politique libérale sans s'en douter, car cette politique qu'est-ce autre chose qu'une ivresse orgueilleuse et brutale, dominant tous les droits. et méprisant fous les. devoirs... Puis, revenant tout 4 coup à ses habitudes naturelles de douceur et de bonté, le Roi dit avec un accent toutefois un peu plus sec et rude qu'à l'ordinaire :

— La journée a été bonne, à ce qu'il paraît, mon brave homme?

1>B CHÂ1KB8 X. «49

— Vous le Toyez bien » grâce à mon fiuiL..

— Vous êtes donc chasseur?

— Et je m'en pique. ÂTec ça qae mon fiasîl £ûl volontiers connaissance avec le gibier! Âh! il en a expédié celni-là avec sa vieille bi^terie, son chien,

«on bassinet et sa pierre antique. A tel point que^ par son talent^ ayant fait aujourd'hui un excellent dîner aux dépens du Roi» j'ai besoin de faire la di* gestion et de me promener. Voilà des raisons., je Tes* père 9 et si vous ne les jugez pas bonnes , ce n'est pas ma faute 9 notre bourgeois, pardon, notre général » car voos detez, au moins, être généraL

Le Roi se mordit les lèvres pour ne pas éclater, il se contint — Et quel a été ce bon , cet exaelieni repas que vous avez fait aux dépens du Koi, ditesvous? Est-ce que le Roi vous a invité par hasard à sa table?

— Pas précisément , je me suis invité moi-même, et j'ai bien fait, car le Roi m'eût probablement oublié , et avec un superbe faisan pris dans le parc ici tout près, notts avons, Robert et moi, fait une chère de général, d'intendant, de fournisseur, un vrai repas de

a4S m puafiBs

Roi 9 que oouâ avons arrosé du meilleur vio de la commune de Garches , à votre sauté, mon général. C'était régalant I tout de mibnet qu'un beau faiâaa du Roi!

-r^Et VOUS ne craignez pas de me le dire» ici, à moi?

— Bah ! ¥Ous avez Tair d'un brave et digue homme» voyez-vous, eipuis il faut que le pauvre monde âisse

quelqu'extra de temps à autre aux dépens de Sa Majesté 9 c'est une habitude prise dans nos vieilles campagnes. Du temps de l'autre ! psurdou, mon bourgeois, j'ai l'habitude de porter la main à la hauteur dé l'onl droit en parlant de oelul-là| —coutume militaire, — ah ! (|uel gaillard que l'autre.

— Vous aves été militaire?

— Je m'^en honore, général , et vous avez sans (loute servi aussi dans la bonne époque?

— Oui, j'ai servi et long-temps.

— En qualité de capitaine?

t — Mieux que cela.

: — Je le disais bien que c'était comme j^néral? ; — Mieux çnçore.

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DB GHARiSS Z.

— Diable \ diable i fit le paysan en se trottant l'oreille, c'est peut-être un maréchal de France. J'ai oublié leur physique depuis le temps où je les yoyais au bivouac. Pjour lors, ça ne peut être qu'un maréchal de France. Ils aiment les faisans , les maréchaux , et puis ils sont bons enfans, ils ont tous été soldats » ' lis connaisseut la maraude , et mon métier n'est qu'un genre de maraude.âux dépens de la couronne » qui peut bien me faire largesse de quelques-unes de ses pièces de gibier sans se miner.

Le Roi ne disait plus rien , il écoutait le parlage de cet homnie» qui ne laissait pas que de l'égayer par la brusque naïveté avec laquelle il avouait sa coupable industrie» et par le sans^ène de ses allures et l'entrain de ses paroles vineuses qui riaient sur ses lèvres.

Ils marchaient ensemble ; de loin on eût dit deux bons- chasseurs 9 excellens camarades; un citadin, avec quelque paysan narquois , s'en allant de compagnie à la recherche do gibier à travers les allées d'un parc.

S50 tBS CHASSES

—Je disais donc que vousétief marechalde France;

j ai connu Moncey caporal, et Bellune sergent, moi qui TOUS parle, moDsîear le maréchal.

, Le Koi sourit en disant sa réponse de tout à l'heure ; mieux que cela. .

Le braconnier commençait à entrer dans une me de noires réflexions , cherchant à connaître celui au*

4uel il avait afiaire, et naturellement il ne pouvait y panrenir, lorsqu'ib arrÎTèrent ensemble à la grille du parc du côté qui fait face à cette grande allée, montant d'une voie si abrupte à là knterne que le vulgaire s'obstine à appeler de Dtogène« et d'où l'on ▼oit Paris comme une grosse miniature de ville blan* châtre. Les deux sentinelles de la garde royale « en voyant venir les deux personnages présentèrent lei^ armes, ce qui commença à étonner le paysan ; mais il alla encore se disant : U paraît tout de même que c'est un général ou un maréchal comme je le pensais. Cependant le. tambour battait aux champs, lie poste avait pris les armes, et les deux cavaliers que l'on plaçait alors à la grille pour annbncer que le Roi ré-^ sidait au château, se tenaient fixes et raides, le sabre

DE CHARUËS X. ^ âSl

à la maiu^ saluant de leur immobilité. Il était évident que ces honneurs étaient rendus à un pmonnage du rang suprême. Le pauvre hère sejitait ui\ Irisson lui venu* au cœur; mais il doutait encore, et ce doate était la conséquence de letat où se trouvait sa raison avinée, devant laquelle, ainsi que je l'ai dit, tout était Tague et incertain. li se tenait à trois pas en arrière de son compagnon de route ; il n'osait presque plus lever la voix ni les yeux vers lui. Il hésitait même pour savoir s'il ne lui convenait pas de se dérober par . une prompte fuite à l'embarras de sa positioîti, qui Tétreignait péniblement.

Le Roi appela un oCEcier, qui lui répondit : — Sire 9 que désire Votre Majesté ?

— Je suis perdu, mnrmnni le braconnier. Le Roi» après avoir joui un moment de Tanziété de son partner de voyage sans le regarder, se tourna vers lui. '

— Je dois TOUS le dire, mon ami, voua faites un vilain métier en braconnant. Vous volez

le Roi vous lui voles son gibier. Croyex-

Vous que ce soit moins mal que de dérober toute autre partie du bien d'autrui? Ne eompre-

a5d LE8 GHASSBS

nez*you8 pas que ce gibier est à lut Gomme la bassecour d'un fermier lui appartient? 11 faut en Hair avec ce métier là , qui pourrait vous conduire k pire. Le braconnuge donne des habitudes de n|se> d'audace, et bien d'autres, qui font de ceux qui l'exercent les plus mauvaises gens de leurs endroits ; il faut résister aux gardes, ou les tue....

— Sire, j'en suis incapable , je suis un honnête homme » un vieux soldat.

— Je le crois, mon brave, c'est une lai.son de .plus pour TOUS d'abandonner un état aussi répréhensible. Le besoin, la misère sans doute y vous lont conseillé. Tenez, voilà de l'argent, né braconnez plus, ne volez plus le gibier du Koi.

— Sire.... Sire, je vous le jure! Quel brave homme que ce Sire ! oh oui , c'est fini. £t il se prit à crier de toute la force de ses poumons un Five le Roi! que le plus ardent enthousiasmé politique aurait jalousé.

Le Roi rentra au château tout joyeux , comme il lëtait chaque fois qu'il avàit fait une bonne action de plus; cela lui arrivait sçuveut ; aussi chacun est d'accord pour convenir que son humeur et sa vie or*

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DE CHARLES X. â55

diaaire étaient d'une douceur constante et d'une rare sérénité.

A dix jours de là , le Roi en costume négligé , av ec la casquette grise qu'il portait dans ses courses matinales et campagnardes 9 marchait par la route qui conduit à TilleneuTe-l'Étang, et àllàît encore cfaes Madame la Dauphine. Ce$ visites étaient une, hàbi^ tude paternelle che^lni, et il y manquait bien rarement. Il y avait entre ces deux nobles et belles âme» tant de rapports et de points similaires de contact, que des relations fréquentes et une pieuse intimité leur étaient nécessaires. Que de choses avaient à se dire toujoilrs la fille de Louis XVl et le Roi Charles X. Puis le Roi trouvait tant d'aperçus justes et fins, d'idées droites et vraies , de sentimens généreux dans reéprit de Madame la Dauphine , qu'il éprou^ vait un charme attrayant dans sa conversation.

Le Roi marchait donc seul, l'esprit légèrement enveloppé d une pensée que lui avait laissée la veille un conseil de cabinet , dans lequel le premier ministre avait exposé la situation politique . de la France. Porté par l 'aspect des bois, les émanations vivifiantes

de la campagne , la solitude de l'air el du ciel, à ces réflexions graves et hautes ^e le brait du monde

et de la vie étourdit et empêche.

Comme^ il avait dépassé la maison du garde à cheval Yailerant, à la Porte Jaune, une femme de vingtcinq ans , endimanchée , parée de ses plus beaux habillemens de village , passait affairée au>devant de lui: on voyait à sa démarche, à sa physionomie bouleversée, qu'elle avait une grande peine ou un grand embarras.

Le B.oi la prit en pitié sur sa seule apparence.

Il lui demanda en passant où elle allait ainsi parée toute 'seule dès le matin, et un jour qui n'était ni fête ni dimanche?

— Où je vais , répondit-elle , où je vais? mon bon monsieur, est-ce que je le sais, moi; vous voyez une femme au désespoir.

— Que vous est-il donc arrivé? dit le Roi vivement intéressé.

— Oh mon Dieu 1 Monsieur, ce qu'il m'est arrivé ,

c'est à me iaire perdre la raison ; puisque vous avez l'air si bon, et que vous paraissez vous intéresser

1» CHARLES X. a 55

à moi, je vas vous le dire. Imaginez-vous que mon

cousin François Lebouteux m avait promis d'être le parrain de mon enfent» qui à cette heure attend en-' core le baptême , depuis an mois et demi qu'il est au monde. Mais voilà que le cousm me manque de parole; il devait enfin venir aujourd'hui même de Paris, et il nous marque , dans une lettre qui nous parvient à rinstant, que ses affaires l'empêchent de s'y rendre. !N est-ce pas une horreur, mou bon Monsieur? comment vèulez-vous que fasse mon enfant? est-ce qu'il peut se passer de baptême et de parrain? J'allais doqc de ce pas lu! en chercher un, le premier qui sera de bonne volonté ';'VOus si vous voulez , mon bon Monsieur; vous m'avez l'air d'un si brave homme» que je ne serais pas fâchée de vous avoir pour compère.

Le Roi se prit à sourire à cette proposition.

* — Excusez-moi , mon bon Monsieur, dit la teniuie un peu confuse de la hardiesse de sa demande , je ne voudrais pas vous donner de l'embarras, mais c'est que vous me rendriez un bien grand service, à moi et à mon mari , qui est un honnête homme connu dans>

256 LBS CBASflEi»

tout le village. Et pois teaek 9 Monsieur^ çè porte tou^

jours bonheur de faire un chrétien» c'est une ame de plus qui ^'intéresse à vous , qui prie pour tous.

— Allons, dit le Roi à moitié ému et à moitié riant de rétrangeté de cette offre et de la singulière éxcentricité de la scène , j'accepte ; je serai parrain , entre honnêtes gens il faut se rendre service. Seulement y vous me donnerez une heure pour aller m'habiller comme on doit l'être poUr une sémblable dérëmonie, là chex moi, à deux pas d'ici.

— Oh Monsieur 1 que vous êtes bon» que nous

vous aurons de la reconnaissance ; mais c'est inutile d'aller Mre de la toilette » vous êtes assez beau ainsi pour de pauvres paysans comme nous. Tiens » on n'a jamais eu de parrains seaiblabléb dans le village de Garches : toutes les voisines vont être jalouse» Ohl que je suis heureuse ! le cousin François peut bien rester à son Paris tant qu'il voudra maintenant , nous avons ce qu'il nous faut*

Et si Je Roi eût laissé faire celte femme» elle l'aurait embrassé, laul elle avail de joie expausive au cœur.

C'est que les parens et la commère «Itendent , coDtinua-t-elle. Ah I pour la commère , vous aurez quelque chose de gentiJ , je vous l'assure , une jeunesse de dix-huit ans» une jolie fille, qui vous fera honneur quand vous l'aurez sous le bras.

£t ainsi parlant du bambin , du village , des parens , du compère , ils s'en allèrent jusqu'à une petite maisonnette de Garches. Toute la parenté y était réunie, la femme coûta son aventure, sa bonne rencontre ; on fit compliment au parrain improvisé. Quelques* uns de la compagaie trouvèrent que son visage ne leur était pas inconnu. Enfin on s'achemine vers l'église , le Roi donnant le bras à sa gentille commère* et chacun disant : Faut -il que la femme à Jean Paul soit heureuse , d'avoir un parrain comme ça pour son enfant.

Lorsque le curé vint aux fonts baptismaux, il fut

d'abord étonné de la tenue négligée, quoique distinguée, du parrain qui se présentait. — Ce n'est guère l'usage, dit- il à son bedeau, de voir un bourgeois se

présenter en casquette pour faire un baptême ; après

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tout 9 cela nous importe peu. Et il commença la

sainte cérémonie.

Le Roi n'était pas, comme la plupart des personnes qui se trouvent en semblable position, embarrassé pour répondre aux prières et aux formules de Téglise. Sa piété lui rendait cette tâche facile et rendait inutile le zèle du bedeau. Le curé était édiGé de cette science liturgique que Sa Majesté devait à Tobserration constante des pratiques religieuses , même au milieu de la plus vive légèreté de sa jeunesse. -Un moment le bon prêtre 9 en levant les yeux sur lui , crut recoDuaitre Toriginal d'un buste en plâtre qui était ' dans la maison commune du village; mais il pensa que c'était une hallucination ou une étrange et fantastique ressemblance.

. Le baptême terminé et les évangiles selon saint Jean étant dits sur la tète de 1 enfant , on passa dans l'antique sacristie tout étroite et humide de 1 eghse; on allait dresser l'acte qui constate l'admission de cet enfant dans la société chrétienne» car depuis que les habitudes nouvelles de notre pays ont dépouillé la religîon de la garde de lëtat-civil des citoyens, TÉglise

DB CHARLES Z. aSg

n'en a pas moins observé» avec une rigide et scrupuleuse sévérité > les règles protectrices de leur situation sociale. Les registres sont tenus avec soin jet

exactitude , en duplicata comme à la mairie*

— Quel est le nom du parraii^? dit le curé en posant la plume sur la table de npyer brâni» pour at-

^ tendre la réponse.

Le Roi n'y avait pas sougé. Il se sentit un léger trouble. Comment faire pour garder Tincognito 9 sa- . tisfaire il la demande du curé et ne pas mentir, car Charles X avait le mensonge en horreur, même dans les circonstances où il est le plus inoffensîf. Que dire?

Si C'est Bourbon Charles 9 on va me reconnaitife

et cependant le curé attendait

Votre nom , s'il vous plai^?

— Le Roy c'est cela » Monsieur, Le Roy.

— Votre prénom?...

— Charles...

L'acte dressé, la plume alla d'une main à l'autre

bGo les chasses

sans qu'aucune pût s'en servir autrement que pour apposer sur le registre ane croix illétrée. Elle arriva

En ce moment , uu homme , qui jusque 'là avait

paru absorbé dans un doute et une recherche, savaiiça Tidfs 'le père de Tenfant qnon baptisait et lui glissa une parole à loreille

—C'est le Roi 1 vive le Roi! «écrièrent tous les as- . sistantL

Le Roi 1 fit leneux curé laissant tomber sesmaios

. sur la table et sa tête en arrière.... Sire , pardonnez , éacùsez-moi. Quel honneur pour mon église , pour moi»' pour tous ces braves gens. Ah ! si nous i avions su , nous vous aurions au moins reçu à la porte avec le dais el la croix , comme cela se fait à Notre-Dame quand Votre Majesté va assister à quelque cérémonie religieuse.

— Le Roi ! disaient à l'unisson les assistans ; et c'était un concert d*étonnement, de questions, d'interrogations mutuelles. Comment le Roi est-il venu servir

de p»rtain a la femme de Jean Paul? Où donc est-

D£ GUAKLËS X, 2^1

tîlle allée le clicichei? Quel courage! c^ucl bouheur pour elle el pour soa enfant! celui-là ne sera pas malheureux! Quand on a pour parrain le Roi de France on doit devenir quelque chose , an moins sergent ou employé Mais qui eut dit que ce mousieur a la vieille casquelte grise c'était le Roi! C'est singulier comoie un Roi ça ressemble à un autre monsieur...;. Tout de même je m en doutais un peu , disait un i;ieux paysan , je l'ai vu quelquefois ainsi costumé &ur la route de YiUeueuve-rElang, où il s'en va voir Madame la Dauphine*

La mère du nouveau^né était presque folle de joie. Le père s était mia à deux genoux devant Charles X ; il ne tenait pas au bonheur de cette idée : le Roi sera mon compère ; je vais dire mon compère le Roi , et on ne pourra pas me dire non.

Jamais cœur et poitrine de marraine ne se soiit soulevés et a'bnt iMittu avec un mouvement plus précipité» agités par le plaisir d'avoir un noble et galant partner dans eette première fête, d'un enfant que ton tient sur les fonts! âme de jeune fiUe on de £emmu s'émeut de satisfaction quand elle a pour com-

26u LES CUAfiSES

père un brillant et riche gentilhomme , qu'est-ce donc pour une fillette de village d'être la commère du Roi de France ! Il y a autour de cette idée tout un monde de rêves et d'avenir heureux. C'était done une ivresse générale.

Le bruit de la [urésence du Roi s'étant communiqué au dehors 9 car ces sortes de noiiveiles ont des ailes rafHdea, courent avec IW, glissent avec la lu* mière du jour» arrivent partout sana qu'on voie leur passage électrique , la foule était accourue dans l'église « et les visages des villageois , des femmes et des enians, apparaissaient par la porte entrebaillée de là sacristie. Le Roi commençait à être gêné et embarrassé de ce mouvement.

— Sire 9 dit respeetneusement le curé,* en reprenant sa plume et l'approchant d'une main tremblante de l'écritoîre de plomb , car elle s'était desséchée pendant cet intermède d'étonnement et d'enthousiasme , il faut donc que j'écrive sur Facle de baptême» monsieur Le RoL ... .

— De France reprit vivement Charles X. Vous

voyex qoe je vous disais la vérité » et pour le nom de

l'eufaiit, vous le savez.... Charles.

. En ce moment ce fut un nouveau chœur de ▼ÎTal, la voûte de Féglise retentit d'un long vive le Roi! Pas n'est besoin de dire que le curé, le clerc f l'église, la mère de l'eafaut et la couiiiière, se ressentirent de la présence et dn service que le Roi venait de leur rendre en remplaçant le cousin François Leboatenz. Charles X avait des habitudes de générosité qui devenaient impérieuses chez lui lorsqu'il avait en sa présence de pauvres et bonnes gens.

Un homme se fil distinguer par son enthousiasme lorsque le Roi sortit de l'église entouré de toute cette foule, c'était celui qui l'avait fait reconnaître. C'était fe braconnier que sa bonté et sa générosité avaient converti à une meilleure vie. Il racontait à tous l'histoire de sa promenade avec le Roi et redisait les paroles amies qu'il lui avait adressées. Ce sont là de ces souvenirs qui restent dans l'âme , et passent dans les familles comme des titres et des portraits paternels.

â64 LBS CUASSES l>E CUAKLES X.

Eu airivaiU à VilleiiCuve-rEUag, le lloi raconta avec Teffusion du bonheur cette petite scène à Madame ia Dauphin e qui en fut vivement émue , et qui le même jour envoya de ses nouvelles au filleul de Sa Majesté. Depuis « le Roi fit souvent demander comment se portait le petit Charles; il s^était promis de veiller à son avenir. Hélas ! pauvre enfant , aux jours où il est né , peut-il être au pouvoir d'un Roi de promettre et garantir l'avenir 1

2a JUILLET 1830 !

La Tille de Rambouillet allait s'éveiller. La cloche de rëglise n'avait pas encore sonné V Ange lus de sa Toix grêle et cassée, mais on entendait le mouvement matinal des vaches qui agitaient leurs clairons 9 et que chassaient devant elles de petites filles allant aux champs. Le soleil avait dépassé la ligne de Tho^

'j66 les CUA.SSES

rizoa , ses premières lueurs liseraieiit les hautes cheminées de Ramboalllet et se joaaieat aux vitres étiocelantes du château. Des émaaations de prairies, de blés jaunis et de feuilles vertes échauffées par la fécondante influence du soleil levant» embaumaient l'air. Plus de rosée , plus de gouttes d'eau qui fout plier les brins dlierbes et les marguerites sous le poids de leurs gouttes diamantées. Dans la forêt les fauvettes sifQaient sur les pommiers sauvages, quelques pies agaçaient sur les frênes, et des tiercelets, étendant leurs ailes aiguës comme les voiles latines, d'un chebec ou d'un pinque génois , planaient au-^ dessus des plus hautes futaies.

Une magnifique et chaude matinée d été s'annonçait dans la transparence de l'atmosphère, dans son* ciel bleu et profond^ dans la solennité des bois, dans le bourdonnement des insectes ; en un mot , dans, toutes les pompes rurales et les harmonies des paysages champêtres.

A oeU;e heure matinale plusieurs valets de limier, 5orti$ du chenil de Rambouillet , entraient déjà au bois pai* des points opposés ; ils allaient se distribuer en divers cantons pour commencer les dedans de-

DE CHARLES X. a 69

leur quête; depuis deux heures les grands devans olaient achevés. Les bêles fauves les plus atardées aux gagoages setaleut mises au ressui et avaient eu le temps de se rembùcher tranquillement.

L'un de'ces valets de limier pénètre dans la quête de St.-Lëger, aux environs du Poteau du Chêne du lloi.

Il avait rompu une branche et l'avait placée par

terre , de manière à ce que le bout cassé iuditiuat le côté par lequel il se dirigeait, et il excitait son limier de sa voix et de ses caresses.

Tout à coup le limier se rabat.

' — Après, lami, après» dit le veneur.

Le chien montrant encore plus d'ardeur, le valet de limier se décide à examiner la voie. Il revit alors d un pied 9 mais faiblement marqué. Le sol était si ferme , qu'il n'avait conservé que d'imperceptibles égratvgnures. Il se mit les genoux en terre et se pencha en avant aûn de mieux distinguer (i).

(1) On juge les difil^rens âges da cerf par le pied principalemenl. La coaiiaiss.ince da pied et des allures varie selon la con-

2^0 USA CHÀâ$ES

C*est Qela , dit-il en boadiilaDt de joie , c est

cela !

Le talou lui a semblé gros et nourri , les côtés et les pinces arrondis » fermés et usés. Quant aux allures» impossible d'en juger ; mais le limier tient ferme

dans la voie, et Tambeau est un des plus siirs de la ▼énerîe» son flair est infaillible , on peut s'en rapporr ter à sa' finesse.

— Maudite sécheresse , maugréait cependant le ▼alet de limier ; elle est si ardente que sous bois il n y a pas moyen de se rattraper avec les foulées ; pas un petit brin d'herbe de ployc' ; ils sont tous hérissés comme des dards. £t malgré lui il se préoccupait de cette réflexion ; il ne pouvait dissiper un léger

formafion de raoîmal. Par exemple, les gros cerfs, en allant d'assaraoce, ont les pinces fennées , à moins qa'il n'y ail quelque raison particntière qui les empêche. Les jeunes cerfs vont souvent les pinces <Iu pied de devant ouvertes, mais toiyours celles

du pied de derrière fermées. Les biches, pour l'ordinaire, vont

toalcs le» piuces ouvertes. Les vieilles qui nc porlcut pas de fnons, et que l'on nomme brehaignes^ vont quelquefois seules, et comme elles sont grosses de corsage, elles pèsent plus que les autres et se donnent plus de pied; elles ont aussi les alluics plus grandes. Ces biches ordinairement se jugent comme un cerf à sa quatrième tMe , ou même dix-cors jeoneraent : bien des veneurs y ml été trompés, n'YAoviu.s.

D£ CHARLES X. 2']l

voile de mauvais pressentiment qui passait sur son esprit.

£nQn le tour de l'enceinte est achevé , et il a été ramené aux premières brisées» Le limier s'agite de nouveau ; il s'arrête , il semble lui-même reconnaître ces brisées , et il regarde son maître comme s'il lui disait : < F'oilà notre besogne achevée. »

Plus de doute , l'animal est là sur le ventre. C'est un cerf à sa quatrième tète , on bien un cerf dix-cors jeunemenU

l)ans les autres cantons de la forêt, dans les taillis de Villarceau, dans les bois de la Pommeraye 9 dans ceux d'£pernon et de la Charmoise 9 pareille manœuvre s'exécutait Gbarlemagne, Léchallier, Berguissier^ Latrace et Deiaunay^ ces Nestors de la vénerie , détournent à coup sûr et vont bientôt préparer leur rapport.

La belle chasse qui s'apprête ! comme ces allées sont lisses ! que la trompe retentira au loin claire et distincte I comme le coup d'œil de ces meutes et de tout ce cortège de gentilshommes montés sur leur» chevaux anglais, sera gai , animé et brillant à voir l

2']'2 LES CtlASSEÂ

vrai , c'est une belle chasse que va faire le roi de France !

Il n'est que neuf hcui es , et déjà sur la roule lie Charires un équipage ébranle le pavé. A la beauté des chevaux 9 à l'élégance des harnais y à la coupe de la caisse et à l'ensemble da ménage , on dit qu'il ap* partient à Monseigneur le Dauphin*. Les griUes sont ouvertes, elle château, qui dort toute Tannée, s'éveille et s'anime pour recevoir ses hôtes de quelques heures.

Dans la ville , ceux qui ne savaient pas encore que la chasse aurait lieu» ont aperçu la voiture de Monseigneur , et c'est un mouvement général parmi cette population semi-villàgeoise et moitié citadine. Quelques bourgeois s'habillent à la hâte , des rentiers et de vieux militaires en retraite font aussi leurs pn'paratifs. Des dispositions plus élégantes et plus fashiouables se prennent dans les châteaux voisins de Rambouillet , et jusqu a Maintenon même, cette demeure des héritiers du noble nom de Noailles , des ordres

ont été donnés .pour que les chevaux soient prêts;

ils viendront se joindre à la suite de Sa Majesté.

Le Roi cependant n a pas encore quitté Saint- Cloud ; rheure de son départ a été ûxée pour midi. Sa Majesté » contre la coutume» n'a yu aucun membre de sa famille présent à son lever. Le Dauphin qui , les jours de chasse » ne [»ouyaît assister à la' messe » avait pris les devans vers Kambouiliet , et Madame la Dauphine se trouvait alors à Yichy.

Jamais le Hoi n avait eu un visage plus heureux et plus reposé que ce jour là. * Sa toilette achevée » il avait fait ouvrir les croisées de sa chambre , afin de juger par lui-même de la beauté du jour qui commençait « Aubry, avait-il dit à son premier valet de chambre 9 mettez de l'or dans ma bourse 9 je chasse aujourd'hui, t et il avait été s'accouder quelques instans sur l'appui de la croisée , où il avait laissé tomber ses regards sur la plaine qui va vers Paris.

Ën se retournant» le Roi trouva ses journaux sur sa

table. Il fit déployer ie Moniteur par M. de Saiut-

Albin , el k parcowru4 avec uii pçu.p)aa d^mprçsfiemenl que d'onlinaire.

— Ghantelauze a raison :

f C'est par Taction TÎolenle et non interrooipûe de ]a presse que s'expliquent les variations trop subites, trop fréquentes de notre politique intérieure. Elle n'a pas permis qu'il s'établît en France un système régulier et stable de gouvernement....

» Une démocratie turbulente qui a pénétré jusque dans nos lois, tend à. se substituer au pouvoir légi-

tiroe (i) »

Comme il achevait sa lecture , le Roi se recueillit et parut inéditer , puis il murmura ces paroles qui s'échappaient des profondeurs de son ame :

IN on, la France ne m'en voudra pas, car j'ai

fait mon devoir ! el son visage , déjà si noble et si calme, s'anima d'une indescriptible expressiou de contentement où se reflétait toute k pureté de sa consciencé. Quelques instans après , Sa Majesté sortit de sa chambre pour se rendre à la chapelle.

(i) Rapport au. mû

DK CHARLES X.

Au bout de la graade galerie du chàleau esl le. salon de Mars. De là on arrive de plain-pied à uoe tri-* bune» et alors à vos pieds c'est la chapelle. Ordinairemeot c était Mgr. le Dauphin c|ui entrait le premier dans cette tribune » venait ensuite le Roi » suivi des princesses. Le B.oi se plaçait au milieu de sa famille , ayant Monseigneur à droite. A Paris, cette règle d'étiquette était ponctuellement observée* Sa Majesté s'inclinait devant l'autel ; le grand-aumônier s'approchait d'elle 9 recevait son chapeau et lui remettait ses Heures en échange. Hais aujourdlini le Roi est venu seul prendre sa place.

Les gardefr^-corps composant la garniture de la chapelle ont porté et présenté les armes à l'approche du Roi. Les servans et le prêtre sont sortis processionnellement de la sacristie. Celui-ci, devant 1 auteU s'incline» puis il se retourne vers le Roi et il salue profondément

L'office a commencé.

Au milieu du recueillement général on entend

commander Vanne au pied, et ce mouvement retentit

avec une adiuirable precisioii sur les Ualles de la chapel^.

Dans la tribune du Roi, et autour de S. M., sur le second pian , s'est placé tout le service , quelques grantb officiers tle la couronne» le capitaine , le , nàujor des gardes , et quelques rares gentilshommes. Le personnel était peu nombreux. C'est nn fait re-^ marquable que jamais Saiut-Cloud n'avait été plus désert que le 25 el le p. G juillet. PeTidanl les jours malheureux qui suivirent» le château fut encore plus délaissé; mais du moins pour tous ceux qui cou^ n'aîsserit les dévoûmens officiels, cette solitnde se Comprend et s'explique.

Parmi le peu de personnes que leur devoir avait réunies à Saint-Cloud , il régnait une très vive préoccupation d'esprit. On se contenait en présence du Roi , dont l'air satisfait et calme contrastait avec la

i^onteuance de tous ceux qui étaient présens. C'est que tous avaient été frappés d'épouvante le matin parla nouvelle imprévue de la publication des ordonnances.

Personne ne ci'oyait à la possibilité d'une pareille

mesure. On avait bien vu la veille M. .^ie i\iligaac- et ses collègues sortir du conseil le visage tout rayounaul de joie , eux qui , depuis quelque temps , n'entraient et ne sortaient jamais que soucieux et mécouteus ; mais ce changement avait été couimenté autrement que par le triomphe de leur politique sur l'honorable indécision de Charles X.

Rieo ne fait plus rie^lendir- la majesté du ciel que

de voir les majestés de la terre se prosterner devaiit ses autels. Charles X était sincèrement religieux. Son culte, était celui du vrai chrétien. 11 ne sacrifiait pas aux impérieuses exigences de sa condition d(* roi 9 lorsqu'il se livrait aux pratiques de la piété; dcï tous temps il s'était montré ainsi, même pendant les jours de l'exil. Après le bonheur de toucher et de revoir la terre natale, le second qu'il éprouva en arrivant en France fut celui d'entendre la messe daii»s une petite église de village , située à l'extrême fron^- « tière; tous ceux qui Uapprochaieut lui ont so.uveui . entendu rappeler ce souvenir. La ferveur du Roi li'était jamais plus grande que Iprsque la chapelle était déserte. Knlrc Dieu et lui il n'aimail pus à trouver

LES GIIAIISES

leâ pompes d& leatourage royal; l'orgue avec ses mélodies vibrantes, lui paraissait uq iiiulile auxiliaire dont lies voix parlaient plutôt aux sens qu'à Tame. Un peu d'encens s'échappant de Tencensoir en spirales diaphanes veinées de nacre et d'argent, un autel aveo une simple croix, un tabernacle doré 9 quelques fleurs naturelles exhalant leur parfum aux jours solennels de l'église , et le mêlant aux arômes de Taloës et du benjoin , c'était tout ce qu'il voulait pour que ison ame s'animât peu à peu eH stélevàt jusqu'au ciel» passant successivement pac tous les degrés de la prière et de l'exaltation religieuse,

L'ëléy.atton sonne.

Le front royal s'infléchit humblement.

-—Oh 1 mon Dieu! pensa Charles X» toi qui connais le fond de mon cœur, inspire-moi dans l'accomplissement de la tâche que je me suis imposée. Fais qtte mon royaume soit florissant ,«mon peuple heureux ; dessèche dans sa source l'esprit révolutionnaire qui le déprave, et qu'il apprenne enfin à rendre justice aux bonnes intentions de son Roi,

VS OttàRLBS X. «79

Il était encore placé sous I impression àe ce$ der«-

uières paroles, quand le Domine salvum fac regem vînt le saluer. Un éclair glissa sur son front et l'illumina d'un sillon de booiiear. GietiQ ooiocndenGe de la prière personnelle et du vœu cpte lui disait 1 église» kû parut, dans la 'sinoérké dé se» droyanoes » • llietr reux présage de l'accomplissement de son souhait.

Le silence était si grand à la c&apeUe, qu'on pdit-«> vait entendre distinctement résonner sur les dalles

et les parquets les coups de talon que frappaient les

gardes du corps de Êictîon^ quand quelques hauts * personnages passaient dans la galerie. Au bruit répété

de ce reudement d'honneur, dislinctiou Véservée aux éminences de la cour, il était facile de com<» prendre que le salon de Mars s était enHn peuplé d'une fraction de ses hôtes habituels.

— Eiilîu, enûn , ça va marcher, dit M. JJuchesne en s'adivs^t aux personnes qui oomposaieint • le groupe auquel il se trouvait mêlé, i^t en même temps

Digiiizeo

aôo LES CBASSBS

ii se frottait les mains d'un air de satisfaction que les

autres assistais étaient fort loin de partager.

— Comment Tenteodei-Toos? demanda M. le génital Bongard , qui jusque-là n avait bougé ui pied Diiétéy et dont les traits exprimaient la plos grande affliction,

— J'ent^ds, — «c'est tout simple , — que le pays

sera mis à l'ordre. Il faut eu finir avec tous ces criards de la Chambre,

. — Ce qui se passe. Monsieur, est beaucoup trop grave, cerne semble» pour en parler sur le ton de la plaisanterie^

— Mais je parle très sérieusement , je vous -jure,

général.

— J'arrive de Paris, dit M. de Pradelle, eC je puis eertiâev Jque déjà une agitation visible se manifeste partout. Le ciel politique est uoU^ d orage.

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