LUS LUX^&ES
votre concours à M. de Villèle vous laissez s établir dans la chambre une majorité qui nous est hostile?
— Sire , le remède est facile à indiquer : une nouvelle dissolutioD
— «Yous oubliez qu'un roi constitutionnel doit être le roi de la majorité et des nombres. Qui vi^iis' assure qu'une dissolution n'amènerait pas uiie chambre plus hostile encore, non seulement contre M. de Yilièle» mais.,...
— Comment le supposer? Quatre années seulement se sont écoulées depuis que les mêmes dépàvtemens envoyaient k la chambre quatre cents députés royalistes, tandis que les libéraux n'en conîptaient que quinze; quels événemens ont donc marqué cet espace de temps? Je fais serment que si le chef actuel de Tadministration se retirait et qu'on fît un nouvel appel au royalisme et au patriotisme des provinces, les libéraux auraient moins de chance encore qu'en 1824*
— Eh bien, il faut que le ministère tombe devant les chambres, mais pas avant, et alors....
— Alors, Sire....
— Je choisirai un ministère en union avec cette
D£ CUABLES X. 125
chambre. Est-ce coustitutioiiael? ajoute le Roi en souriant, comme pour chercher un - moyen gracieux dëchapper à cette conversation.
— Puiaffles-TOUB , Sire f en ce cas , ne point compromettre les prérogatives de votre noble couronne, ce magnifique héritage de Henri lY et de Louis XIY !
^ Je Tespère bien ainsi» reprit vivement le Roi, et c'est pour cela . que je m'eÛbrcerai de marcher sincèrement, avec mon pays tant que le pays» toutefois» ne, se laissera pas dépraver par de perfides et d'ambitieux conseils.
Charles X inurmura ce vers du Roi des rois :
« le veox moioB de vaieor et plus d'obéissance. »
Sa Majesté a dit toute la dernière partie de cet entretien avec une inflexion de voix assez douteuse» pour que son interlocuteur restât un instant pensif et grave.
Nous vîmes au même instant plusieurs cavaliers , parmi lesquels se trouvaient M. de La Fare et de *
Clermoiît-Tonnerre, aborder et entourer cet homme. Il y avait en eux une visible curiosité de connaître
les détails de celte ecmlérence^ où il n avait rempli
que Je rôle de plénipotentiaire.
Les ëvenemens prouvèrent que le Roi avait su résister à cette première tentative» qui ne fat pas la seule dirigée contre ses convictions; car six mois après ce fut le ministère de MM. de Marti go ac et Hyde de Neuville qull ût succéder au cabinet de M. de Tillèle. Plus tard encore, ces mêmes tentatives agirent de nouveau au moment où Tambition et les exigences du parti libéral en France se montrèrent de plus en plus audacieuses. Juillet i83o fut le résultat de ce fatal tiraillement, de cette double impulsioa en sens inverse.
Cependant le Roi, de son côté, afin qu'aucune trace de cet entretien ne se laissât apercevoir, a gaîment interpellé un groupe de gentilshommes , et il 8*èst informé si M. d'Hanneucourt parvenait à relever le défaut.
— Yoyez donc cela, Girardin.
Le premier veneur allait s'avancer, mais il s'arrêta.
Un chien, un seul s'est récrié. ' '
DK CliAHL£.S X. 12']
Ceox qui galopaient sur la lisière et sous le manteau de la forêt, dierchanft des ▼oies, se sont ral->
liés.
Us ont repris la bonne Toîe ; on a sonné.
Us se dirigent le long du chemin de Paris à Lyon.
Le cerf a séjourné à la mare des Pressoirs, où îl a pris de l'eau.
Il a gagné le long chapelet des rochers d'Avon.
Lâchasse est lancée, acharnée, et les cavaliers n 'hé* sitent pas à gravir le versant rapide de ces roches. Une plantation de pins maritimes, qui couvre leur crête , donne à toute cette partie de la forêt un aspect méridional. On dirait ces chênes verts du Languedoc ou les pinèdes de la Provence, et cette fraîcheur de verdure contrastait plus frappante avec la teinte automnale de la forêt rouillée par le souffle de ces vents de galerne si connus des chasseurs.
Le Roi n'est point arrêté. Excitant sa motttore, on le voit gravir sur les hauteurs des roches. Les longs rameans des arbres, s'étendant eoinme des bras.
barraient |iarfois le ebemin ; ses genoux étaient Ahmssés par le tronc incliaé d'un hêtre; son cheyal prenait son élan et franchissait une excavation de terrain béante sou$ ses pas.
— Sire 9 si vous tourniez le chemin?
— Le Roi vent-il que nous appuyions de ce côté?
— Si vous mettiez pied à terre , Sire?
— Allons donc , Messieurs , pourquoi toutes ces
craintes? ce sont là les émotions de la chasse
Ventre-sainl-gris ! continue le Roi en voulant rappeler ce mot de Henri lY» je ne veux pas que vons puissiez croire que je fais le douiiiet dans un pareil moment.
Je connais beaucoup de vailians hommes deg^uerre. qui reculeraient devant les périls dune pareille, course. £n vérité , qui pourrait dire où est le courage? £st-ii chez le chasseur qui franchit un fossé , une haie ou une muraille, qui gaiment à cheval s'é-; lance ventre à terre sur un terrain glissant et montueux ?
£st-il ches le soldat qui. s'avance au pas dç diai'ge
vers les bouches foudroyanles d'une batterie ? , £st-il chez Thomme qui, par préjugé ou par ha-
M CVAIkI£8 X. 1^9
bitude, est toujours prêt à accepter les chftaces d'an combat singdlîer?
£t panni tous ceux4à» ^juel e^t ceitâ auquel U
monde doit une admiration à l'exclusion d'un autre?
Cbarlies X possédait la bravoure du chasseur autant queyceia se peut ; c'est uu veoeuf de ia vieille et ; ceux d'aujourd'hui ne se piquent pa& de courage; ils sautent bien ]es petîU fàsàés; mais ils fout le tour des grands. A la vérité ils sont gâtés par toutes les facilités ^e Ton a multipliées; ils abusent du nombre des routes lisses, peignées et lai^ dwit nos forêts sont percées. Aussi n'est-ce. qu'à Fontainebleau, et quelque pen à Marly, que les cbaaaésà courre offrent de ces accideus de terrain qui en rehaussent l'attrait par le péril.
En traversant de l'est à l'ouest de la gcande. route de Moret, la pyramide^ qui paraît au loin comme un fantôme blanc, éveille involontairement le souvenir de nos vieilles traditions que les chroniques historiques rattachent à la forêt de Fontainebleau.
— Quel est ce clocher? demandai-je en montrant
l5o 1'%^ CHlSftEK
à BOlre e^pagnoa une flèche simple et modeste dont l'aiguille paraissait à travers la daire-voic des kl^an^lles «lépomllées des afbras.
— .C'est l'cglise d'Avon; eUe n'a ni âge ni date. Le village existait avant Fontainebleau, qni pendant pluàletm siècles n*e«t pas d'antre église paroissiale que celle-là. 11 y a une lieue d'ici à la ville. ^
Qui dîraH qac c'est là une église de rois l église de saint Louis , veuve , hélas l de ses bannières conquises en Afrique , de ses reliques, de ses vitraux coloriés, de ses paiftims d'encens, de ces chants harmonieux, de sa pourpre et de son bennine fleurd^ Ijêée d'or! Qui le dirait, à l'aspect de ces murs délabrés, pauvres et moites d humidité et de vieillesse?
" — Laissons la chasse un însUnt , si tous le voalc«, et «fittons^oos ki ; l'église d Avon naérite ce sacrifice.
Les poi tes étaient ouvertes. Au portwl un petit porche de conalruclion moderoe et mesquine ; tout autour du vieux bâtiment, que les pluies et le soleil étameim et wmgemti sont des croix de bois, des
pierres lamulaîtes. C'est le cimettère dn village. L'égiise a fini par rejeter s^u dehors les mofts qui ne pooTaîent plus trouver place «cas l«s daHes im tÊ» baisses arcMickft en o^ve^
Quand aous entrâmes , quelques personnes étaienjt . dans le chœur. La nappe et les ornemens de lautel étaient renouvelés. Qn parait cet autel , on plaçait des cierges aux chandeliers d'argent plaqué. On mettait quelque peu d*encens dans l'encensoir, et les visages étaient rayonnuis comme pour une fête.
Des bouquets à la boutonnière de cp^elques assistans nous dirent que c'était un mariage.
. Ji'ancien banc de madame de Maintenon , placé à droite en montant , était orné de coussins de velours: % Cet appareil inusité , qui contrastait avec la pauvreté de cet intérieur d'église » aurait appelé notre atten^ lion, si notre guide ^ en passant le seuil de la porte, n'eût prononcé les noms de Christine et de Monal^ deschi.
Il^ous conduisit avec empressement auprès du bénitier.
LES CHAfitBS
— Ici, iiouâ dit-il ; à vos pieds , pencdbea-vous y car l'inscriptioa s'hume dhaque jour sous les sabot» rustiques des habitaos d'Avon.
Sur une pierre d'un pied carré au plus se trouvaient tracées, d'une manière informe, ces lettres, et dans 1 ordre qui suit :
CY gIt HONADEL XK
C'est tout (i).
Nous demeurâmes muets et immobiles sur cette
pierre, où se lisait une page sanglante de la vie d'une reine vaniteuse • et passionnée , jalouse de l'autorité qu'elle n'avait plus. Les détails de la
(1) Depuis quelques mois seulemeu( une nouvelle pierre a été posée â côlé de celle-là. Voici ce qu'elle porte eu caractères très lisibles : « Eelise paroissiale d'Avoo : Le lundi 10 novembre 1657, à cioq heures uo quart du jour, ont été déposés près du bénitier les restes du marquis de Monadelclii, grand-écuyer de Reine Christine de Suède, rois à mort dans la galerie des Cerrs dochàlesQ de Fontainebleau , à trois heures trois qoarts du soir. »
DE GHARL£S ^X. l55
la aarraliou du père Lebei vinrent se presser àsm notre mémoire , et noos ne trouvâmes plus d'indévèt en nous pour les autres épitaphes qui couvraient les dalles humides et rugueuses de la nef et des galeries latérales, pas même pour eelle cl'£tienne Bcsont et celle d'Aubenton, dont les tombes sont indiquées eu dehors de Téglise par des pierres scellées an mur à. droite et à gauche de la porte.
— Messieurs, nous dit le sacristain , ôtes-vous de ces messieurs les gentilshommes qui honoreront de leur présence la bénédiction nuptiale qu'on xa, donner en cette paroisse?
—.Ce serait avec plaisir ; mais nous suifioois ta chasse , et Dieu sait où cela nous mènera.
— La cérémonie , Messieurs, n*aura Reu qu'après.
la prise du premier cer£
— Qu'y a-t-il donc ?
-T- Puisque yous Tignorea , Messieurs, voilà coque c'est. La fille d'un vieux brave soldat que los bontés royales ont amené ici, épouse un garde des
domaines du Koi, et le fi.oi, qui Ta dotée^ a fait ei^
l54 us CHASS£S
fête r qu'il pastieiait au laoïueat de lu béuédictiou Dvptiab.
Noos nous iiegardâihes arec snrpnw , «t, par ime communauté de dirinatiou > dous pensâmes au héros de Gibraltar. • *
•4-* Quel est ce brave? '
— Oh 1 il est bien connu celui-là ; il se nomme Jean Leclerc.
' — C'est cela.
— La cérémonie ?. . .
— A une heure.
• — Nous n'avons pas de temps à perdre, Messieurs^
L'église d'ÂTon se noie derrière nous dans les bois qui Fenveloppent, elle s'abolit. Ce n'est plus qu'uu souvenir.
Nous entendons sonner ia vue dans la direction des roches de Cane-Pot.
Nous voliu reodus au cœur de ces cantons soienuel^
solitaires, auxquels .de naïves traditiouâ rattacbea^ de uécromaoUques fioarenirs. Et le moyen qae de ânpersjtilieiifies idées ae fiissent point ep&ntées .m milieu de cette nature bouleversée et incobérente î àl^iTue dè ce« oiontagnes moutonnées degrèscarrié^^ noirs» informes, de ces bêtres élancés dans les airs, inclinés en tous sens, équarris ou ébranchés par la fou« djne,. poussai^ leurs racines dans les larges intestins des pierres. 0 la merveilleuse arène , en effet , pour cette chasse du grand-Teneur, Tous le saresy la chronique vous Ta dit :
Homme , esprit ou démon , son équipage invisible ne donnait qu'à grand bruit : on entendait retentir des jappemens effroyables, des chooars de cors barbares et infernaux. — Ne souriez pas, car Hemi IV lui-même, chassant un jour dans ces parages de la forêt de Fontainebleau , entendît des sons de cor, des cris de chasseurs et des voix de chiens; ces bruits, d'abord éloignés, grandissaient graduellement et s'approchaient du Koi. 11 chargea le comte de Soissons d'aller à la découverte de ce mystère.
Le comte battit la foret et ne vit rien; mais i bis*
]5(i LES CHAS8£$
torien Pierre Mathieu assure qu'uu visage d'homme , Têtù de noir» se présentant impréTU dans un fourré de broussailles, lui cria : M'entendez-vous ? puis disparut. Pâle de frayeur, à ces mots, le comte s'était enfui. C'était le grahd-veneur, dirent les pâtres des environs.
' Malheureusemeut, cette sombre histoire nousâit racontée sans qu'aucun bruit insolite vînt en 'Augmenter la puissance d'effet; pas un petit hêtre ne se brisa sous les ellorts du veut, pas un oiseau aijuatique ne s'enleva en poussant un cri sauvage et aigu.
' Mais un spectacle inattendu vint suppléer à cette émotion. Le cerf, poursuivi à outrance et cédant
à sou iuslinct conservateur, venait de s'engager dans les inextricables accîdens de ces régions du bois ; H parut devant nous sur la crête dentelée des roches , et les parcourut léger et rapide, en bondissant de saillie en saillie; on eût dit une birondelle glissant uiv la surface d'une mer agitée.
Une partie de la meute se montra bientôt sur ses Uaces. Meule et cerl se diligent muiu tenant verh
•^igitized
DS CHAULES X. l37
la croix de Yitri; de là à la croix d'Augas* el de la croix d'Augas à la croix de Toidoiise.
Ce carreiour est le plus vaste parmi tous les autres de la forêt.
Un jour Napoléon , chassant à Fontamrfilean » s*ég^. Suivi de Roustan, il arriva au carrefoar de Toulouse. Là se trouvait un bloc de marbre rouge gisant par terre. Napoléon descendit de cheyal et alla s y poser. Cette halte, comme vous le pensez» était éminemment pittoresque : aa centre d'un caâre circulaire formé par un épais rideau d'arbres verts » Tempareui a moitié couché sur ce débris de marbre;. SOU Mameluck» coifie de son turban» tenant en main deux chevaux et cherchant à découvrir quelque autre auxiliaire de la chasse au fond àe la perspective des routes convergentes. M. de THerminal , acluellement conservateur , arrive au galop sur les traces de l'Empereur. Napoléon Fin* terroge» et lui demande d'où venait le marbre sur lequel il se trouvait. — Sire, c'est le socle de la croix de Toulouse ; elle existait au milieu du carre-
L£S CUAâS£6
four, ei avait été érigée par le comte de Toulouse « grand-Teneur et fib de madame de Moutespan. C*é*tait ici le rendez-vous de chasse de Saint-UuberL — Cette oitnx, quest^elle deveMe^*— EUe fut détruite par la révolution. — Napoléon resta pensif un iastani» puis avec un soupir : — Ainsi passent, dit-il, toutes les grandeurs de ce monde ; puis il ae mit à siffler : Malêorûugh s en va^t-en guère, soa air favori, monta k cheval , et partit (i).
Deux mois après il y avait une pyramide à la
place de rancieniie croix : l'empire pliiiosopiie substitué à la royauté religieuse.
L'heure s'avançait, et ie| cerf était poursuivi par la meute atec non moins d'ardeur qu'au commence* ment. Cependant au moment où il parut^à la route de Bourgogne, il allait un peu iboins rapide et la tête dans terre.
(1) M. de rHerminal, garde-général sons Teinpire, était devenu, pendant la restauration, conservateur des forêts de Fontainebleau el maire de la ville, à laquelle, en celle double qualité, il a rendu de très grands services. Comme oflicier forestier, magistrat et homme du monde , il y a beaucoup à louer chez M. de rUermiual. 11 est raainlciiaiil à la conscrvalioii de Coinpiègne.
DË CHARLIiS X. l59
Il faqt miûaloiiaAl faire ayancer .la f^sem pour achever la défaire.
Des chiens repris arriveiil de toutes parts.
La meate est ihnoxnbrable.
Les cavaliers inaombrables.
Les trompes mnombrables.
Paç ioterFaUe, oa eutend le bruit de leurs yoif. c[ui s'eiiile et devient plus fort; puis il diminue et cesse pour recommencer plus bruyant*
Le cerf se maintient dans la route de Bottiyoga^ 11 es( en avant; c'est i^n point Derrière les chiens les caTaliers sont d'autres points raqgés en ligne. Les pensées qui» comme des lignes droites, partent de. chaque point de cette base , et vont là-bas aboutir en faisceau, simulent une figure géométrique. Ce sont les cotés et les subdivisions d'un triangle isocèle. La chasse est un triangle isocèle.
Le cerf appuie vers la droite : on le perd de vue un instant ; il u pris enûf^ de l'avance. Le toilà aux Sablons.
Il traverse le village en tenant les abois. Sur le
140 CUASSKS
seuil des maisons basses, de hardis spectateurs regardent passer la chasse. A chaque fenêtre , au fond d'un cadre d herbes grimpantes, paraît un vîsi^ de femme ou d'enfant. Les jeunes fiOes sourient et applaudissent à Taudace de ces cavaliers y parmi les* quels elles cherchent à démêler le Roi. Elles suivent le galop bruyant des chevaux, qui retentit sur le pavé de la route. Le cerf longe et se presse contre une muraille de clôture : au-delà , c'est la plaine ; c'est k campagne avec ses inégalités de teiTain, ses buissons, ses fossés, ses vergers, ses touffes d'arbres; n'importe i il franchit cet obstacle. C'est un débûché. Parti dé-^ sespéré que celui-là.
A la plaine ! à la plaine!
La chasse court à la plaine.
Le cerf mollit. Ses forces baissent visiblement. Ce n'est plus dans sa vigueur seule qu'il remet son salut ^ c'est à la ruse aussi qu'il s'adresse. Mais , dans ces nouvelles voies où il s'est imprudemment engagé , il ne rencontrera point de ses frères pour se mèiei* à eux, coalondre leurs fumets et donner le change.
. DE CHARLES X. l4l
Les exhalaisoDS de soa corps , tout baigaé de sueur, laissent un long siJlage dans l'air libre des champs. Mais il se rappelle que Jà-bas » toujours eo i^puyant vers la gauche, la Seine et la rivière de Loing forment des limites d'eau profondes et larges.
Que de fois, après lesébats d'une nuit de septembre, haletant, il était venu chercher la brise rafraîchissante
de ses rives; alors il ne bramait plus; il restait immobile, les yeux fixés sur cette eau dont la surface, réfléchissant la magnificence du ciel mêlé de nuages blanchâtres , semblait une étoffe bleuâtre brodée de grosses fleurs d argent.
Ces rives, cette eau deviendraient pour lui une inejçugnable fortification.
Si vous avez assisté à des courses au clocher, ces colins-maillards que Ton joue à cheval et les yeux ouverts, vous avez une idée exacte de ce qu'était alors la chasse.
On entendait partout des cris de cavaliers qui excitaient l'ardeur de leurs bètes !
— Allons, allons, mon poney !
l49 LES GHASSBS
— A toi la haie !
— A toi le fossé !
— Heupe i MÎS8 Lee, ma jument I
— Heupe ! heupe !
Nous aurons un hallali dans l'eau , Messieurs , s'écria le vieux gentilhomme tout émerveillé ; il faut assister à ce speetacle dans toote sa splendeur.
En quelques secondes nous avons ^rayi la c6te du village de Yeneux, et sur le versant qui regarde la Seine , nous avons pris une position favorable.
Le ravissant paysage l Que sont les peintres et leur art impuissant! Ce n'est pas la nature inerte, morte; c'est le paysage animé, vivant, le paysage qui galope
et se modiGe avec la course de la chasse.
A nos pieds une prairie coupée de saules et de
filets d'eau qui se crispent comme des vers. La chasse la parcourt , la chasse à cheval , la chasse en uniforme» en livrée , avec son cerf et sa meule qui vont presque se toucher, la chasse qui ruse et contourne, qui suit les anfractuosités des bords confluens des
DE CHAftLKS X. l^Ù
deux rivières. Sur la rive oppuace de la Seiae , des paysans se sont assemblés pour prenire leur part ëe$ émotions de la crise finale qui aq[»proche. Les bateaux qui descendent de Montereau à Paris raleuLis* sent leur marcbe ; les mariniers snapeadeat le mon* vement de leurs rames. Tout le village de Saûnt-lb* mert , dont les quais longent la rivière de LoiBg , assiste aussi à ce spectacle et à ce tableau. Figurezvous nn horison immense , des arrière-plans à perte de vue y des châteaux, des boîs, des villages» lloret, par exemple , avec le ton lu un de ses maisons et son antique clocher en forme de minaret Qaelle magnificence 1
Tandis que dans la plaine les cavaliers couraient éperdus sur la trace du cerf, d'aulres cavaliers, en retard ou égarés» surgissaient des bois et débûchaient du haut des côtes qui suivent et dominent la Seine. Leur descente est effirayante à ywê ; le lalus presque à pic est hérissé de souches et de roches : ïh se précipitent. •
Le cerf s'est mis à Teau : il traverse un bras de la
l44 l'BS CHASSES
Seine et gagne la pointe dWe petite île dont la mt* i'ace lisse ressemble au dos d'une tortue flottante et endormie , il n'est qu'à moitié chemin de l*ile , et une partie de la meute est sur ses traces. Mais à peine a-t-il posé ses pieds à terre qu'il s'arrête pour receveur ses ennemis à l'abordage» Son attitude est re^ doutable.
Le premier chien en tète des plus hardis de la
troupe, Marteau, tombe éventré sous le heurt de sa tète. Les autres assaillans étendent leur ligne d^att»«> que aûa d'envelopper le ceri. 11 a deviné cette ma-« nœuvre et part au galop jusqu'à l'autre extrémité de l'île ; mais là une autre traction de la meute » qui a traversé la rivière, prend terre de ce côté.
Malédiction pour le cerf 1
Ses ennemis sorteçt de dessous terre. Le voilà entre deux bandes qui s'avancent et hurli^nt. Il prend aus» sitôt parti» il se précipite de nouveau ddns l'eau pour
revenir sur les mêmes bords qu'il vient de quitter. Les meutes dont on n'aperçoit que les tètes, navi-
DE GHAnLBS X. l45
guentà sa suite, et le harcèlent comme des pirates à la [>oursuite d'ua navire qui fuit vent arrière.
Tandis qaç ces évolutions s'exécutent » la chasse
s'est avancée, 1 eau du fleuve vient iiaigner Ja corne des chevaux. Le cerf a de nouveau touché terre et il se relance ; mais ses membres sont froids et engourdis. Epuisé par sa course» épuisé par sa résistance, épuisé pour avoir nagé deux fois, il fait encore bonne contenançe, il frappe tout ce qui l'approche. Une dernière mêlée va s'engager.
La meute dès chiens est si conluse déjà, que c'est
à peine si l'on distingue autre chose que le bois du cerf au milieu des tètes pressées des assaillans.
Dans la crainte que la victoire ne coûte trop . cher aux vainqueurs, le Roî a fait un signe à M. de Vinfrais; il se saisit de l'arme qui lui est présentée, et sa balle adroite qui part avec sa pensée, va démêler le cerf au milieu de tous les chiens enchevêtrés qui laccableni. •
Le cerf tombe.
l/|6 LES GHA88BS
Aussitôt les piquenrs accourent On entend claquer les fouets et commander arrière aux chiens) autrement, dans la rage aveugle qui tient la meute, ils
ise tueraient eux-mêmes en se disputant leur proie. <*
Pendant ce temps, M. d'Hanneucourt s'avance . vers le Eoi.
— Le Roi veut-il de la curée ou ne la veut-il pas?
Selon que Sa Hajestë avait disposé de son temps, elle décidait.
— Point de curée chaude aujourd'hui, Messieurs; il ne fiiut pas oublier que le mariage d'Avon nous attend.
Mais au moment où Ton s'occupait de lever le pied de la bête; une vieille paysanne demandait à parler
à S. M. ; elle pleurait. L'ordre fut donné de la laisser passer librement.
— Que voulez-vous du Roi?, lui dit Charles X avec bonté et de manière à rassurer le plus timide. On sait que rien n'était doux et bon comme son abord.
Digitizeci
DE CHAKLES iC.
— Sire 9 pMdonnes-iDoi : dans notre YïUage, qui
est Tomery, le pay^des chasselas > à votre service , notre fille , notre seule enfant» est biiài malade. On dit comme ça à Tomery, que la croix du cerf fait des miracles dans la Aialadie qa*a notre paurre enfant. Je me sois dit, puisqu'il ne (aut qu'une croix de cerf pour sauver ma fille, et que je ne sais comment me la procurer, j'attendrai le premier jour où le Roi chassera dans la forêt et j'irai lui compter ma peine. Je faisais donc des voeux tous les jourspour voir tenir le Roi à Fontainehleau ; quand ce matin j'ai entendu le brait du cor, je me sois dit t c*eat loi ! mon cceur aussi me disait que oui, je suis parti tout de suite de Tomery, et me voilà, Sire.
LE Boi. Quelle est la maladie de votre fille ?
LA FEMME. Des palpitations de cœur, mon bon Roi.
Ut loi. Avez-vous fait appeler un médecin ?
LA FEMME. Nous n'en avons pas à Tomery.
*£E ROI. Qui VOUS a dit que la croix du corf était
bonne en pareil cas ?
LA FEMME. C'est un ancien du pay^.
Oigitized
. hU CHASSES
£B ROI {avec bonté). Les anciens ont toujours rai-
• LÂ fmii iLimi» mon bon Roi, j'aurai la crotx du
cerf à l'instant même.
Le Roi fait un signe au commandant de la vénerie.
hk VBMMS. Ob ! merci» merci, mon bon Koi.
i£ %oi. Mais vous a-t-ii dit, votre ancien, comment il fallait s'en servir ?
L4 VBiDix. Il suffit de la mettre dans un petil sac et
de la porter sur l'estomac à côté d'un crucifix?
LE BOi. A côté d'un crucifix?
LA FBmis. Oui, Sire.
LB BOL II a toujours raison; eb bien! ce crucifix l'avei-vous?
LA FEMME. Oui, Sire.
LE ROI. Un crucifix en or?
LA FEMUB. Jésus Marie, en or, il ne m'a pas parlé decela«
£B ROI. Mais c'est de toute nécessité ; sans le cru-, ciûx d'or la croix de eerf n'aurait pas aussi Uèn*
Dis CÎtARUSS X. l49
LA fsiou. Ah 1 moa Dieu, mon Dieu, Sire» que m
dites-vous là? Qu'est-ce que je vais devenir, et ma
là ROI. Procurez-^vouft cette' croix... et Toici tout ce qu'il faut pour cela. *., prenez ; demain Monsieur le docteur Voisin ira vous tw à ïomêiy.
Là FBiOB. Le médecin de la Yénerie?
is ROI. IiQt*mème» il Terra votre fille et tous dira
tout ce qu'il y aura à faire pour lui rendre la santé... indépendamment de la croix du cerf. Promettei-mot seiidement de ne rien commencer avant qv^ïi ait vu votre fille.
I.A HiHME (à moitié suffoquée par ton énui^iony Sire^ je ferai tout ce que vous me dites.
LE ROI. Vous pouvez retourner maintenant k, Tomery, auprès de votre fille.
UtiSMisM^Xwkf Sire» je m'en vais de oepasà l'église.
LE ROI. Pourquoi?
LA FEMME. Prier Dieu pour le Roi.
A moitié chemin d'Avon, le cortège de chasse
rencontra sur la route de Bourgogne, une troupe de
l5o ' LS& CHASSSS
paysans qui venaient dans ia direction opposée. . Par ua mopiTameiit unanime ils s'iirrètenty s'empressent autour de Sa Majesté , et saluent son passage eu criant yive Je Roi ! Ces acclamations étaient si mar-
quées de sincérité que le Roi en parat fort touché. A son tour il s'arrête et s'informe de l'un deux quel était leur Tillage.
— Sire, c'est Champagny.
— CW bien, mon ami, dit le Roi. Dans ce cas, vivent les habitans de Champagny l
Ces bonnes gens, étonnés d'abord , Unissent par croire que c'était nn ordre que leur donnait le Roi, et dans leur désir de. lui obéir, eux aussi se mirent à crier plus fort, yiyent lès habitans de Champagny !
Le Roi repsit sa marche après avoir de nouveau salué, mais en riant de bon cœur.
Henri IV^ de spirituelle et bonne mémoire, n'aurait pas mieux fait.
Madame la Dauphine avait précédé son père à Avon.. £ile occupait le banc de madame de Maintenon. Quand le Roi arriva suivi des gentilshommes
Oigitized
D£ CBÀRJUKS X. l5l
tu costume de chasse , et qu'on vil tout ce monde éclatant se pressercontre les vieuxfracs des paysans et les habits plus simples et plus modestes des spectaleurs sans caraotère officiel» on aurait eu peine à re- connaître cette pauvre petite église d'Avon^ si délabrée et d'ordinaire si djéserte, BUe semblait être revenue aux beaux jouis de. sa splendeur. Son enceinte ne suffisait pas à Taffluence. des personnes qui voulaient voir. Les douze cents âmes que renferme la commune y avaient su laisser cette fois leurs travaux pour prendre le chemin de la paroisse ; leur ferveur s'était ranimée par le royal appareil de la cérémonie, tant il est vrai qu'à notre époque il n*y a plus que les âmes froides an sentiment qui soient athées 1 et à celles-là, quelque peu de poésie suffira toujours pomr les ramener.
Aux monumens comme aux personnes» il faut un certain concours de circonstances qui en rehaussent réclat et la majesté : ce sont comme des cadres ou des fonds de tableaux calculés pour faire
ressortir toute la beauté et la précision du sujet principal.
l53 LES CHÂSSES
Qu'elle était jolie ainsi cette petite église à^kvoa, avec sa noble assemblée , la foule qui se pressait sous
ces basses arcades î
Mais qu'elle était mieux euoore cette femme age^ nouiliée qui priait ! Qu'elle était bien ainsi à sa vraie place i Dites-moi quel autre lieu pourrait âldentiûer et s'harmonier plus étroitement avec ce visage pâle et résigné) avec cette' eaustence de larmes , avecla vertu élevée si haut que toutes les gloires humaines durent se courber devant elle? Aux femmes nées dans la pourpre et dont un trône fut le berceau , la splendeur des fêtes , la pompe des cours , les palais et les joiés de ce' monde ; mais à lange de charité et de pardon qui, les ailes déployées, est prêt à s*éleverauciel, il faut l'encenâ de Téglise, le silence et le re-^ cueiilement de la prière.
Le Roi , étant placé dans le chœur, la messe, qui depuis long-témps ne s'était dite si tard danis le village^ commença immédiatement.
Les regards de l'assistance entière se portent, tantôt
DE CHARLES X. l55
avec le pin» vif intérêt sur le Roi , tantôt sur un vieux soldat debout à quelques pas de lui et dont/lemage ae manquait pas d un certain caractère de force et de dignité. C'était le héros du camp de SaintrRoch : Jean Leclerc. Tantôt encore les regards allaient chercher la jeune mariée courbée devant l'autel ; mais ce centre du tableau n'en était toutefois qu'un détail. Seulement^ les jeunes filles d'Aveu et celles venues de Fontainebleau qui n'avaient jamais vu robe de mariée plus simple et plus élégante » jamais bouquet virginal plus flexible et plus étincelant, de» mandaient tout J>as à la Providence de leur accorder, à leur- tour, une princesse pour patronne. 11 fallait. que tout fut au niveau de cette noble assemblée. Aussi le curé ne faillit point à prononcer l'allocution d'usage. Il tâcha même d'y mêler quelques mots qui voulaient rappeler Saint-Germain-i'Auxerrois ou la chapelle royale. 11 complimenta souvent le Roi , parla surtout de ses pauvres, et fit si bien que Charles X resta à i eghse et vit compléter les détails de cette bénédiction.
Jamais fleur modeste d éloquence n'avait produit de plus opulentes récoltes ; et le comte de Girardin,
l54 us CHA88B8 DE CHARLES X.
au moment où il sortait ^ fit très spiritueliement re«
marquer qu'une toile d'araiguee qui> eu entrant, couvrait Touverture d'an petit tronc scellé. au premier pilier de 1 église 9 n'existait plus!
A trois heHres le Roi était rentré au châteaii de
Fontainebleau ; il avait renoncé à l'attaque du second cerf 9 ce dont les veneurs à la vivacité tonjours zélée furent fort marris.
SIMON LE BAACONNIER.
Peu de gens comudMenl. , je crois , le village de Naisy. La route qui y coadnit est si ditouraée, si dt- ▼efgente avec les priiioi{Mdes voies des euvirous de Paris , que cela ne me surprend pas. Cependant il y a peu de villages plus dëlieieosenieut ëgafés que ee^
l58 L£S CUASSKS
lui-ci; avec ses maisons blanches et ses rouges faîtières^ tranchant sur le yert foncé des chênes d<mt se coiffe la montagne ^ui le protège contre les vents du nord, n est bâti sur la lisière et en dehors de la forêt de Marly. Quand on arrive du côté de la plaine , Noisy, dont toutes lês#hd>itatiaiis se détachent comme les pièces d'un échiquier^ ne ressemble pas mal de loin à certains ouvrages de fortifications ; mais cet effet « d'optique se modifie à mesure qu'on approche ^ au ' point de disparaître bientôt entièrement. Alors, pour peu qu'on yeuille chercher une compensation à cette sorte de mécompte que Ton éprouve » il faut se retourner et jeter un regard sur le chemin que Ton a parcoura. Dans ce mouvement rétrospectif y vous résumez toutes les sensations que laspect de la campagne peut produire.
Au-dessus de Noisy est une grande porte en pierres de taiUe » dont la vue contribue beaucoup à augmenter de loin cette fantasmagorie de fortifications dont je vous ai parlé ; c'est un produit anchitectural dans le goût épais du règne de Louis XV , et qui , tel qu'il est, me semble .préférable à toutes les imitations du
JD£ CHARLES Z. 169
Style grec, sous lesquelles notre époque; cherche orgaeilleusemenl à cacher êa nuUité ardelle.
C'est par cette porte que le roi Gharle^ X surgissait d'habitude quand il chassait dans la forêt de Harly. Les nombreuses inflexions du terrain , ses étemelles montées, puis ses creux , dont la déclivité est si entraînante , s'opposaient à ce qu'on pût y courre le cerf, quoique la forêt contînt une abondante réserve de ces animaux. On n'y faisait guère que des houraillers (i), c'est-à-dire la chasse royale aux tracs, ainsi désignée , en langue de vénerie , à cause des chiens de chasse honrets , dont on se servait pour battre les bois, et qu on excitait, par le hou, hou s à harceler les bêtes pour les faire débusquer.
C'étaient, je vous le certifie, de grands jours de fête que ceux-rlà pour toutes les campagnes avoisinant la loiôt ; mais c'était Noisy surtout qu'il fallait voir quand on recevait la nouvelle qu!un hourailler devait avoir lieu. Comme toute cette population de paysans était endimanchée, peignée 9 rasée et pim-
(1) Oû (lil aussi hooraillemciil.
l6d LES CHASSBS
pan le dès l'aube 1 les nécessiteux savaient que ce serait une journée où le pain ne leur manquerait pais. ' L'oifieier 4es chasses chargé d'exécuter les ordres relatifs aux houraillers , les trouvait tout prêts, assemblés en troupes nombreuses, et il n'avait qu'à les diriger sur divers cantons. Alors leurs bandes joyeuses se répandaient sons les futaies et dans les carrefours du bois. La plupart d'entre eux profitaient de l'occasion pour étudier les localités giboyeuses , afm d'en tirer parti plus tard dans leurs propres intérêts ; car ils exploitaient impitoyablement les domaines du Roi par un système de braconage réglé , auquel tou^e la surveillance des gardes-chasse ne pouvait remédier. Le plus' célèbre de ces batteurs était Simon Larcher.
Quel est donc celui qui y parmi les gens de la suite du Roi , n'a pas connu Simon Larcher? Simon Larcher 9 avec ses cheveux rouges et plats, ses yeux gris et pénétraus , et dont la réputation de vaurien et d'adroit tireur était connue à six lieues à la ronde ? On ne pouvait lui opposer d'autre rival que Barbier y dit Lapalette , la célébrité braconnière du village de
DE CHARLES X. ' l6l
l'Etang. On devait même à celui-ci une asses plaisante parodie de l'aristocratie des chasses. Ce Barbier s'«tait formé une petite troupe , qui , dans leurs expéditions illicites , ne le déûgnatt jamais que sous le nom de comte de Girardiu; taadis que Favro, un de ses lîeutenans , se £nsait appeler du nom du conservateur, le comte de Saint-Projet. Mais cette re*. nommée ne Tenait pas à celle de Simon Larcher.
Presque toujours le canton où il se trouvait était celui où la battue ctail la plus complète. Lorsque le gibier n'avançait pas, ou qu'Use détournait de la voie, on en concluait sur-le-champ que Simon n'était pas là , et rarement cette explication se trouviut en défaut ; enfin son nom avait acquis une telle célébrtté , qu'il avait fini par arriver jusqu'aux oreilles du Roi.
Le souvenir de cet homûie extraordinaire qui , en Hongrie comme en Ecosse» n'eût pas manqué de passer pour un véritable Robin des Bois, se rattache si tragiquement aux souvenirs qui m'occupeni 9 que je ne résiste pas> chemin iaisaul, au désir de vous fiiire faire connaissance avec lui.
l6ii ' LES CHASSES
J'avais tant eatenda parler de Simoo 9 sur le compte duquel se débitaieat des versions absurdes et contradictoires , comme c'est l'usage , qu'au four la faotaisie me prit d entrer chez lui. J'avoue que Tapparenoe extérieure de son habitation n était pas iaite pour détruire l'impression ^qu'avaient laissée en moi les propos défavorables dont il était l'objet
Après avoir franchi une espèce de seuil en bois
de chêne , haut de trois ou quatre pouces, je me trouvai dans une petite pièce dont le <ol était salpêtre et inégal ; presque tous les carreauji de vitre étaied t brisés et remplacés par des tampons de vieux linge. Il y avait .dans le mur des fissures et des cre- . vasses à travers lesquelles perçaieut péniLlemeiit quelques rayons de soleil. A droite , eu entrant , se trouvait la vaste chemiuée où lumaient quelques morceaux de bois vert ; Simon était assis tout près, et s'occupait à tordre un hi de fer. A ses pieds reposaient un épagneul et deux bassets noirs. Sa femme, jadis jolie , m'avait*on dit , mais alors desséchée el flétrie, était accroupie près de latre ; deux enfans. l'un de cinq ans , l'autre de sept environ , roulaient
DE CHAHL£S X. lb5
sur le sol , daos un étal peu différent de la nuditié. Pour tout ameublement , je remarquai une table
sur laquelle gisaient plusieurs numéros du Constitutionnel; quati^ chaises , jadis foncées de paille y mais dont il ne restait que le bois ; deux ou trois tabou-
rets et un petit banc ; des bottes crottées, des guêtres de cuir» de gros souliers cloutés étaient éparpillés çà et là dans la chambre; mais, par suite d'uue précaution rafi&née , on ne voyait dans cet iutérieur aucun attirail de chasse ou de pêche. Sur la poutre qui traversait le plafond par le milieu, il n'y avait point de fusil suspendu horizontalement ; point de carnassière, teinte de différentes nuances de sang, accrochée à la muraille ; des poires à poudre et des sacs à plomb ne pendillaient point en festons au dessus de la cheminée ; on ne voyait rien de tout cela, et il n'aurait rien moins fallu sans doute qu une visite minutieuse sous ce toit misérable pour découvrir dans quelque coin obscur les témoignages délateurs du métier auquel se livrait Simon.
Les chiens, dont la voix s'était fait entendre même avant que j'eusse frappé à la porte, ne m'eurent pas
l64 I*ES CHASSES
plutôt aperçu , que , d'ua accord qpontané , ils se
dressèrent sur leurs prîtes et se mirent à grogner en me montrant la double rangée de leurs dents blanche» et aiguës. Simon leur fit un geste , et les chiens se taisant à l'instant, allèrent se coucher dans un coin de la chambre.
11 me fut aisé de m'apercevoir, par la contenance
embarrassée de tous ceux qui étaient alors présens, que Simon n'était pas accoutumé à recevoir des visites. Lorsqu'il m'eut reconnu, il se trouva si étran-> gement troublé que le fil de fer sur lequel il travaillait s'échappa de ses mains ; il se leva, découvrit sa tête et resta immobile et droit devant moi. Sa femme parut être clouée à sa place, le tapage et le vagisse-r ment des enfans avaient cessé, comme par magie, à l'instant mème^où j'avais levé la cadole de la porte d'entrée.
— Monsieur le comte 1 » dit~il, et il se tut.
La surprise lui paralysait la langue.
— Qu'y avait-il, en effet, de commun entre lui et
D£ CHARLES X. l65
moi (i)?par queliq combinaison de choses pouvionsnous avoir quelques différends à démêler ensemble, lui) Simon, le pauvre braconnier qu'on regardait à peine, et moi, qu'il avait vu si souvent à la suite
du Roi, parlant à Sa Majesté, riant avec Sa Majesté?
Etait-ce un funeste ou un heureux présage pour lui que ma venue? Evidemment sa tête s'y perdait; ses yeux interrogeaient tour à tour mes yeux, mes mains, mes habits , avec une anxiété intraduisible. Je m'empressai de mettre un terme au trouble qui se manifestait dans tout son être , en lui adressant la parole avec une bienveillance marquée.
— Simon, lui dis-je, je suis chargé par le Roi de m'enquérir de tous les pauvres de ce canton, et de donner quelques soulagemens à ceux qui. sont les plus dignes d'intérêt. Plusieurs fois j'ai pris des informations sur votre compte, et, pardonnez à ma franchise , comme elles n'ont pas toujours été en votre laveur, j'ai voulu vous voir moi-même avant que de vous frustrer de la part qui revient à tout pauvre
(1) Ces souveuirs sont ceux d'un geolilhomiue de la cour de Charles X.
l66 LSS CHASSES
honBète homme dans les libéralités do Roi. Comment se fait-il, Simon , que vous ayez une aussi mauvaise réputation dans le pays ? Voyons, dites-moi cela.
— En vt rilc-. Monsieur Je comte, je ne puis guère vous répoûdre : je sais très bien que je ne suis pas aimé, et il me vient en tête quelquefois que c'est peut-être à cause de mon caractère un peu sauvage. Hors cela, foi de Simon, je ne peux pas m'expliquer le mauvais renom qu'on me fait si gratuitement.
— • Cependant, s'il en faut croire la voix publique, Simon, vous êtes un braconnier, et le braconnage est contraire aux lois : c'est un délit maintenant ; autrefois c'était bien plus.
— C'est vrai, Monsieur le comte, et qui sait? peutêtre bien que le temps viendra où ce ne sera £)lus rien du tout. Je n'ignore pas que les lois du codé sont contre moi, mais ce que les hommes font, c'est périssable, ça n'a qu'un temps, voyez-vous, et comme la nature n'a pas défendu à un malheureux, quand il a (les enfans qui ont faim, de leur donner quelque
chose pour les empêcher de mourir, je me ser» de uiou adresse et je laisse dire le monde.
— Vous ne laites donc pas métier de vendre* le gibier que vous prenez?
— Jamais , Monsieur le comte, cela ne m'est arrivé ; je TOUS en donne ma parole d'honneur.
Notre entretien se prolongea pendant quelque
temps sur ce sujet, bien que j eusse essayé plus d 'une fois d'en changer pour présenter au caractère de Simon Toccasion de se montrer tel qu'il était. Le résultat de toutes mes teulatives lut de me convaiacre queSimoit avait en lui tout ce qu'il fallait pour faire un honnête homme, et je lus si pénétré de cette idée que, au moment où je me levai pour quitter sa chaumière, le sen* timent qui me domina était celui de la compassion. A mes yeux, Simou était non seulement une victime de la misère, mais encore la dupe des rêveries de noa émancipeurs; le libéralisme de celte époque avait faussé son bon sens. En sorte que je demeurai con» vaincu, après tout, que Simou devait être d'un mau-
l68 lES CUAfiSKS
vais exemple pour le village, el ce fat pour cela qu'il me vint à la pensée àfi le détourner de la route où je
le voyais si déplorablement engagé, en lui fournissant \ês moyens de soutenir sa famille pendant quelque temps, sans recourir au braconnage.
^Yoici» lui dis-je, une marque de la bonté du Roi. Sa Majesté m'a chargé de vous apporter celaj^ et en parlant ainsi je tirai de ma poche un rouleau
contenant, je crois, i5o francs.
Au bruit que fit Fargent en tombant sur la table,
tous les hôtes de ia chaumière, femme, enfans, et Simon Jui-même, lancèrent les yeux de mon côté avec une curiosité avide.
— Oh 1 Monsieur le comte ! que Sa Majesté soit bénie ! Mais comment a-t-elle pu savoir qu'il y avait Jci'des malheureux à sôuhiger?
— Que cela ne vous surprenne pas, Simon, les pauvres, en l'Vance, composent le patrimoine de prédilection du Roi et de sa famille. Il est rare qu'il ne ^lépiste le malheur partout où i} se cache , pour aç^.
courir à son aide. Prenez, et ne man<|uez pas de vous trouver à la prochaine chasse ; dicî là , j'aurai parlé de TOUS à Sa Majesté, qui ne connaît encore de Simon que sa réputation d'adroit arquebusier, Je puis vous donner l'assurance que Sa Majesté daignesa songer à améliorer votre situation. ^
Ces dernières paroles parurent produire une vive
et forte impression sur le braconnier. A travers sa grossière et rude enveloppe , je vis que son ame avait été touchée , et il se serait peut-être volontiers jeté sur la main qui le secourait, pour la presser sur ses lèvres» si un orgueil mal comprimé n'avait arrêté visiblement l'elTusion de sa reconnaissance.
Dès le même soir, Foccasion se présenta pour moi
de dire quelques mots de Simon. Ce fut dans les appartemens de madame la Dauphine , où le Roi descendait ordinairement le soir à neuf heures environ,
par un escalier intérieur. Sa Majesté jouait au whist ; file avait admis à faire sa j>artie M. le comte de Pra-*
170 LUS CllASâ£S
ck'l, les ducs de Grammonl, de Filz-James el de Maillé.
Et ici je vous dirai uoe impression dont je n ai jamais pu me défeodre toutes les fois que mon service me donnait accès au milieu de ces intérieurs royaux, où tant de simplicité s alliait à tant de grandeur. Je me sentais saisi de je ne sais quel sentiment de respect et de vénération ^ à peu près semblable à celui qui s*empare de nous dans quelque vieille et grande église.
Pour bien comprendre cette ëmolion, ligui ez-vuus un salon où l'art s*est efforcé de. déguiser ou de cacher i» splendeur et l'opulence du trône. Une table est là dans un coin ; des bougies chaperonnées d'un abat-jour vert > répandent leur pâle clarté sur de nobles et graves visages. Ces visages sont ceux de quatre vieillards ; l'un d*eux est le Roi de France.
Madame était auprès d'une autre petite table, et
travaillait à iaire delà tapisserie. Il m'a été rarement accordé de jeter les > eiix sur cette femme » sans trouver imprimé à sou iront la plus pénétrante mé-
lancolie. Le passé avec ses douloureux ressentimeos,
l'avenir avec ses lourdes et ténébreuses menaces, la plongeaient dans une inquiète et constante préoccupation.
Tous ces personnages, dont les noms sont comme des chaînes liant le passé au présent ^ parlaient peu. A de rares intervalles , une réflexion fine et pleine de sens était faite par M. le duc de Fitz- James ; le duc de Maillé répondait , puis le Roi laissait aller une plaisanterie , à laquelle la Dauphine souriait légèrement ; sourire triste comme un rayon de soleil glissant sur une feuille d'automne. Après, le silence régnail de nouveau , et l'on n'entendait dans ces intervalles que le son métallique des jetons après chaque rob , et le froissement des cartes , qui semblaient cbucboter entre elles. Au-dessus de ces tètes animées^ mais toujours graves > des têtes de statues placées aux quatre angles du salon assistaient à cette scène» avec leur immobilité» leur mutisme de marbre. Seules elles se penchaient curieusement par dessus les joueurs.
—Je TOUS remercie , Monsieur le comte , me dit
173 LES CiUSSS$
le Roi 9 à qui j'avais raconté, dans la soirée, ma visite ches Simon ; vous avez parfaitement interprété mes intentions, j'approuve vos libéralités. Il ne faut rien épargner pour ramener cet homme à une existence régulière : ce sera d'un bon exemple pour mon village de Noisy. Vous me le présenterez demain à .la chasse » Monsieur le comte ; je veux le voir.
Je compris par ces mots que les ordres pour un
hourailler avalent été donnés l'avant-veille ; l'usage de la cour était ainsi : les ordres devançaient la chasse de quarante-huit heures au moins.
Au jour indiqué , le valet-de-chambre de service entrait dans les appartemens du Roi en disant : • Sire, il est six heures, voici la tasse de camomille de Votre Majesté. — ^Quel temps fait-il? » demandait le Roi; et , suivant la réponse qui lui était faite, il se mettait sur pied ou restait couché , mais jamais au-delà de sept heures et demie.
On apportait tous les journaux et un bulletin de la
police, que le Roi lisait attentivement. Ordinaire-
DE CHABUIS te. 175
meai il déjeunait toat seul , mais il dérogeait à cette éti€[uette les jours de chasse seulement. Alors, le capitaine des gardes' et ceux qui devaient lé suivre déjeunaient avec Sa Majesté. Le repas avait lieu dans un cabinet qui était entre la chambre à coucher et le cabinet de travail. Itt^onseigneur le duc de Bordeaux et Madame venaient à ce dcjeuner et se mettaient à côté du Roi ; madame la Dauphine y assistait , mais elle ne mangeait rien«
Un jour le jeune Duc^ qui figurait le surlendemain
dans Tune des cérémt)nies de l'ordre du Saint-Esprit» était yenu se montrer à son grand-père, vêtu du brillant costume de. colonel dont il devait être paré pour cette solennité.
Le prince trouvant que le Jdoi tardait trop à paraître, au gré de sa juvénile impatience , allait et venait à grands pas, s'agitait beaucoup et jouait avec le sabre qui pendait à ses côtés. Dans un de ses mouvemens le sabré sortit de son fourreau et tomba. Je m'avançai avec précipitation pour le lui ramasser, mais il me prévint et courut à son arme sur laquelle il posa le pied, et se mit à me regarder dans une atti*
1^4 ^^-'^ CUASSE9
tudc vraiment martiale : son œil flamboyait. Oii aurait ea peine à crmre que ce n'était qa'un enfint. — BieDy Monseigaeur» lui dis-je, vous avez raison» personne ne doit être appelé à loucher les armes d'nn Bourbon.
C'était aux mois de mai et de juin que les houraillevs avaient lieu dans la forêt de Marly. Le temps les favorisait presque toujours. Le Roi , accompagné de monseigneur le Dauphin et du capitaine des
gardes, montait dans son carrosse ordinaire, attelé de huit chevaux , et conduit par un lourd cocher et par un postillon à grosses, bottes.
C'était en dépit de la mode, qui, pour ces sortes de courses, voulait l'attelage à la Daumont, bien plus roulant et plus léger. Mais le Roi n'aimait la mode en rien. Jamais il n'avait voulu , non plus , se servir du fusil à piston : il est vrai qu'il eût été impossible de mieux tirer qu'il le faisait avec l'ancien système à pierre , dont il ses ervait depuis soixante ans.
Le Roi, très ponctuel vn toutes choses, n'arrivait
bigitized
D£ CUAALBS X. 176
ni araot ni après l'heure du reudez-vous. La moindre faute de ses gens, sur ce point, excitait son mécontentement; il le témo|ignait même avec une assez grande vivacité , et néanmoins son expression était ^ aussitôt adoucie par un mot obligeant adressé à celui ■ qui avait mérité le reproche.
Le Koi descendait de voiture au milieu de la fouie empressée, qui se heurtait pour s'approcher de sa personne. Comme le chêne de Saint-Louis se métamorphosait en palais de justice , de même cette place en plein air se métamorphosait souvent en salle d'audience : les personnes de distinction , habitant les environs, étaient sûres, quand elles se présentaient , de recevoir le meilleur accueil* Le comte et la comtesse Étienne de Durfort étaient de ce nombre.
Avant de se rendre à la première battue , le Roi
s'entretenait uu moment avec le premier veneur, s'informait des sangliers à la bauge, qu'il aimait beaucoup à aborder seul , et que l'on était soigneux de faire délourj^er le matin. S'il s'en trouvait auprès du rendez-vous, il y allait accompagné seulement des
1^6 l'bS CHASSES
gardes c£ui avaient la bête ; et c'était une chose très ciirieiise que de le voir au travers da bois» et aouvent dans les fourrés les plus épais, se glisser doucemeol et s'approcher, puis décharger son arme, dont le coup manquait rarement le but.
Quand Tanimal était mort, on l'apportailà la route, où le Roi lexaminait, jugeait son âge, et expliquait en connaisseur consommé les particularités qu'il pou-^ vait présenter; s'il n'était que blessé, des chiens hourets, tenus en laisse, étaient découplés, des hommes à pied les excitaient de la voix et couraient avec eux pour les déterminer à l'attaque ; le Roi montait à cheval et suiyaît ; il arrivait au sanglier ^ faisant tête aux chiens , et il Tacheyait alors.
Le Roi est revenu sur la place où la foule est assemblée, car la scène qui vient de se passer n*est qu'un préliminaire, qu'un hors-d'œuvre dans l'hourailler ; c'est un prélude où Sa Majesté seule a figuré , et qui se répète toutes les fois que la marche de la chasse conduit le Roi près de l'eiiceinlo où des sangliers sont à la bauge.
DE CHABLE8 Z. 177
Et mainteDant qae tons les acteurs et les ^cta-
teurs sont là réunis en groupe, le Roi va se mettre en marche poar se rendre à la battue..
Son chertl lui est amené.
— Le Roi dit gaîment, Messieurs, vous allez voir deux vieillards Tun sur Tautre.
Le mot a fait fortune » car tout le monde sait que Stranger, la monture favorite du Roi, était depuis loog-4emps à son service.
Le Dauphin s'est placé à c6té de son père. Les ■ officiers de service et les gens vont suivre. Tout ce monde égrainé s'agite ensemble. Le Roi est parti y son cheval est au pas » il cause avec les personnes qui l'entourent ; sa gaîté se communique ; sur chaque visage règne un -air de satisfaction et de joie. Le soleil est là-bas , derrière les futaies , et darde ses rayons obliques à travers le réseau des branches entre-croisées; leur lumière ainsi brisée tombe en mouches d'or sur le sol , sur les troncs noirs et lisses des hauts chênes » et fait chatoyer le
1^8 IBS CHASSES
retrouàâis des feuilles. La tête des. trembles frémit, le piui^che des peuplievs se combe et se relève; on dirait que toute cette aature festoie et salue la biea- ▼enae du monarqlie. Assistez avec moi à ce défilé ; Toyez ce cortège de roî ^ de princes » de célébrité» étrangères et nationales, qui marchent sous ces ombrages si calmes et si perduf^ ,
•Celui que yoqs voyez passer maînlenant est H. le
comte de Girardia» le premier veneur; vous le connaissez déjà. Son habit bleu et droit n a rien qui le distingae des autres cavaliers; mais» sous cet uniforme, il y a vraiment un esprit intelligent pour lequel l'administration de la vénerie n'est qu'un jeu* U cause» comme à son o)rdinaire» iivec le général Daumont, l'un des écuyers cavalçadours du Roi, ^jpmommé r le Gai'HuMêaM r, k paiûe de l'extrême originalité de ses façons et de ses saillies. Je parierais bien qu'ils s'exoriment sur une question politique^ à .moins qu'ils ne discutent quelque point de théorie ou de manœuvre militaire. fait , je me souviens que; , dans une précédente chasse» je les ai vus controoverser si chaudement sur la manière la plus sûre de.
DE CHABU8 X. 179
prendre Tétrier âaii$ une charge de cavderi^^qae» dér gaîa^at leur Qouteau, ils furent sur le point de joindre la pratique à la théorie » eû se chargant mi|tii^ytement. •
A cùlé du colonel Freemantle et de (^uelçjues seigneurs anglais» le prince de Saxe-Çoboui^, ce peu* sionnaire si o&ëreux alors de la Grande-Bretagne » déploie son dandysme anglais enté sur une bonne et simple tournure- germanique.
Cet homme de belle et haute stature qui monte cette jument bai-clair , c'est le général Yincfsnt. 11 a .servi arec beaucoup d'éclat pendant les guerres de TEmpire. .Sou corps est comme un guidon de. Fontenay, troué par la mitraille.
Le comte l'Espérance de l'Aigle! Je vais vous dire le bon mot héraldique qui compose le-blasbn et la devise de sa famille. C'est un aigle regardant * le soleil. Un gentilhomme de ses ancêtres se trouvant sur le passage de Louis XI Y» dans,.|Ln de^s. voyages, le regardait fixement et sans avoir Tair de. partager impression générale qu'excitait toujours
l8o tt& CUASSES '
la personne du grand Roi. Louis XIV en iut étonné. « Monaiear» lui dit-il ea souriant, vous me regardez bien fixement Comment vous nommez-vous? — Sire 9 je me nomme TÂigle ; Yotre Majesté sait que l'aigle seul peut /ifer le soleil. » La saillie parut d'autant plus heureuse que Louis X1Y avait adopté pour emblème un soleil avec cette devise : Née piuribm impar^ t Vous avez de l'esprit, lui répondit le Roi. £h bien, je veux que le mot reste dans votre famille; il sera dorénavant le sujet de vos armoiries. »
M. le duc de Mouchy ne s'occupe pas moins de sa toilette que de celle des autres. 11 est rare qu'en 'causant» avec vous son coup d'œil scrutateur lie semble vous dire qu'il approuve ou qu'il blâme quelque partie de votre ajustement. C'est, dans toute la recherche de Télégance moderne , une vivante tradition des bonnes façons d autrefois.
M. Numauce de Girardiu , commandant des ■ diasses à tir depuis 1828, époque à laquelle il avait succédé à M. Cazia. 11 doit à la faveur de son oncle les bontés particulières du Roi et du Dauphin, qui le
D£ CHARLES X. j8l
traitent en enfant gâté. C'eat à pea près le seul homme qui prenne son firàno-parier avec Sa Majesté. Je lui ai entendu dire au Roi, pendant le calamiteux hirer de 1829, et à propos de ce bal de l'Opéra au ^ profit des indigens, qui n'était encore qu'en projet : < Je croîs que le Roi ferait bien d'y venir. » Pour qui connaît la cour, cet avis était assurément d-une grande familiarité (i)*
Voici l'antique madame de Miran. Parbleu I sans elle la chasse ne pourrait pas se fiaiire. Elle n'en échappe pas une. £lle ylent ici faire sa cour au Roi. - De temps immémorial , madame de Miran est connue pour aimer beaucoup le gibier du Roi.
Monsieur le comte Hocquart, Tun des officiers
supérieurs des anciens gardes de Monsieur. Si vous
(1) Dàns €« même en(re(iea, la Boi demaoda avec iiitérèt : « QaclleB étaient les dames patronesses do hal?*— Sire, jo vous indiquerai, «SQlre autres , madame Joseph Périer.— Alil reprit le Hol, madame Joseph Pétierl tant mieux, c'est une des bruoes les plus piquaotes que j'aie vues. Depuis quelques années je ne l'ai pas aperçue; mais en 1815 eile me frappa. 1» Madame Périer ne fut pas insensible h celle galanterie du Roi, que quelques at« lealife s'éfaleni empressés de lui rapporter.
lêjl LES CHASSES
aTÎez à personnifier la franchise du gentilhomme » le dévoûniafit^ses princes, la sûrelé-dans tes'rektioiris , de la yie,.vous.auriez là sous vos yeozi le . modèle W plus complet. M. le comte est le descendant de madanie . Poomt^ non moins célèbre par rSdU: esprit et son mérite individuel <]ue par le mot de^. Voltaire. Un jour il avait défendu sa porte pour tout le mondes la mesure n'admettait aucune exception» uo domestique se présente à lui, et annonce en hésitant que c'est madame Pourrat qui est là et .qui demande à entrer. — C'est différent, s'écria monsieur de Voltaire, madame Pourrat... tofit ce qu'elle voudra. Le moi est resté dans la famille spirituellement aristocratique de H. le comte Hocquar|, où ou le.cite parfois . avec autant de plaisir que d'autres met- . traient à rappeler un mot du roi Louis flV ou de François 1^.
Madame la vicomtesse de Noailles est l'élégante amazone que M. Bozonde Périgord vient de saluer. Rien
de plus spirituel, de plus délicieux que sa conversation. C'est une des preuves les plus remarquables
qu'une certaine ailectation ne nuit pas toujours aux
Diqitized bv Goosle
DE CHAHLES X. 1Ô5
succès daas le inonde, et qu'on peut exercer un grand ascendant dans ies salons » tout en laissant percer le sentiment intime que Ton a dje sa supériorité. ' . .
Ce dernier cavalier est le duc d'Esclignae^ parent du Roi Louis XYIII» par sa mère. Il a çoimmencé sa
carrière militaire sous l'empire comme simple soldat. La naissance et la vie de *cet homme- sont un ana« chronisme : il appartient aux temps héroïques^
Nous touchons aux ahri» ; les tireurs descendent
de cheval, et les chevaux ^ conduits par des palefreniers, ainsi que les voitures, sont renvoyés à une place éloignée et hors de la direcUon des coups de fusil.
Quand tout le monde est à soa poste, il se' fait
un mX)ment de profond silence : les causeries cessent^ les narrations sont interrompues ; on est dans Fattente. . Tout à coup le signai est donné parle conservateur;
îl est transmis avec une rapidité télégraphique sur
ld4 I*£S CUAS6ES
toute la ligne où les batteurs sont échelonnés à . Tavance. Des bouras retentissent ; mille cris , mille clameurs glapissantes s'élèvent, mordent, sillonnent et déchirent Tair ; elles grossissent de moment en moment ; il est facile de distinguer que l'enceinte circulaire formée par les batteurs se rétrécit , et que ces bruits et ces voix éparpillés d abord sur une vaste corde, convergent maintenant vers un centre et semblent se condenser comme un bloc. C'est que les batteurs approchent : ils refoulent le gibier, qui, les sentant si près de lui , fuit de toute sa force ; il * fuit long-temps , il fuit très loin , il fuit toujours > selon régression de Buffon , en allant dans la seule direction où rien ne lui barre le passage ; car, dans sa mémoire instinctive , à l'occasion d'un bruit pareil , il se rappelle avoir été bJessé ou poursuivi autre*^ fois.
Mais souvent le sanglier, à qui un instinct révéla- ' teui ou un soti venir plus intuitif fait pressentir le péril qui Tattend au bout de cette voie, où nul obstacle ne se présente d'abord à lui, s'arrête tout à coup, s'agite, s'inquiète, tourne sarlui^mème,puisse déter-
0£ GUAALliS X. l65
mine à chercher son salut dans une autre direction en fm^ant la ligne qui l'enserre aux trois quarts. Âlors, malheur aux batteurs qui se trouveot sur son che^ rain ! malheur à cette barrière de chair et d'os» il l'abattra sans miséricorde. Ët ce sont là des incidens qui n'arrêtent pas la battue ; elle continue plus yiye , les rangâ se resserrent comme après une trouée faite au front d'un bataillon par le choc d'un boulet.
De nouveaux cris se tbnt entendre, le tumulte est général ; les hommes qui sont occupés à charger et à recharger les armes 9 ceux qui les portent, se cachent dans les abris ainsi c[ue les chasseurs.
— Attention , mes tireurs 1 Attention l Sire l
lis sont bientpr à portée ; mais le Hoi, qui ne peut se ' résoudre à se tenir en place, se promène, va et vient devant sa^ fascine. 11 manque peut-être l'occasion de tirer; c'est son liabitude. Ils approchent, ils approchent peu à peu , car les sangliers règlent leur fuite sur 1 ai'deur de ceux qui les poursuivent Encore vin^t pas et ils toucheront aux afitkts.
lâ6 • LES GUASS£S
Une détoDàtion s^est fait entendre I Quelque chose de minée et de compacte a brui presque en- mèiÉie temps à travers la ramée. C'est le^Roi qui a fiait feu.
Au RoU ' * "
A Monseigneur!
A vous 1 à vous ! *
Les coups de feu éclatent ensemble ; ils se répè^ tent, ils se succèdent : c'est un ricochet, c'est une fugue , ils partent et pétillent à droite, à gauche, devant, derrière » partout. Les sangliers, conwie une baûde de loups, vienneut déborder dajis l'arène où les attendent les chasseurs embusqués. Étourdis, effrayés du bruit roulant des coups de fusil , ils veulent redoubler de vitesse pour s'échapper ; ils quittent la direction où la balle vient d ef&eurer leur rude soie , ib en prennent une autre, ils se jettent dans une voie nouvelle ; mais le plomb, qui se mullipHe et . se croise dans l'air et au ras de terre , les cherchcj les poursuit , et les retrouve de tous côtés»
Le Roi , emporté par. son intrépidité , a quitté son abri* et s'avance vers une énorme et gigantesque bête à son quarl-au; il l'a mise enjoué, le coup est
parti, mais cette lois le coup n'est pas arrivé juste à son adresse. L'animal n'a été que légèrement tonchéy il ne semble^ pas disposé à fuir} son geii ■m feu s^est levé sur son* ennemi , son poil s'est hë- ^ nssé ; il y a de la fierté et de la rage dans son at** titude. Le sanglier s'est enfoncé dans un épais fourré, où il choisit le lieu le pins favorable èr la résistance , et ià , dénudant ses défenses, aiguës , à son tour il provoque son agresseur. On se^précij^ite au-devant ' du Roi :
■—Sire ^ arrêtez ; Sire , lui criait-on de toute part , n'-ayancez pasi
— - Arrière , Messieurs l arrière donc 1 répond le Roi ^qu'on me laisse seul. » Et1i marcha vers la bête, qui, la gueule blanche de mousse -et de bave, pousse des grognements sourds et gutturaux ^ et déploie toute la farouche énergie du désespoir.
Le Roi a suivi le sanglier sous l'impénétrable cou- *vert où il s'est réfugié ;nl l'aborde sans s'émouvoir de l'aspect menaçant de i'animal. 11 attend qu'il lui présente une chance favorable pour le tirer. Cette chance , la voilà I elle s'est offerte. Le Roi a fait feu ;
mais la balle a brisé la branche de cet orme, dont
l88 . LES CHASSES
Jes feuilles, détachées par la coaimolion, pleuvent sur la terre 9 comme si quelque brise de novembre avait souillé tout à coup dessus.^ Le Roi tire de nouveau ; le sanglier est frappé à 1 épaule. Deux fois blessé « maintenant il va l'attaquer, à son tour. Le.Rpi juge du péril , et il est prêt à recevoir le choc de pied ferme : c'est la 4tttte définitive.. '*
J'étais à quelque distance de là, au moment où ce combat prenait un caractère inquiétant. Je «'écouta que le «nliHuml d'efiroi el de ceinte que m'inspirait son issue ; et» malgré la défense
expresse du Roi, qui, je le savais, alTrontait ces sortes de dangers avec un indicible plaisir, je donnai Tordre aux valets de chiens de lâcher les hourets.
Gomme cet ordre allait être exécuté , le sanglier
vint s abattre aux pieds du Roi, frappé à mort d'un dernier coup de fusil. Presque au même instant , et un peu plus loin, jVlarcois, le porte-arquebuse de monseigneur le Dauphin , moins heureux que le Roi, était tombé, blessé grièvement par unsatigiier ragot» avec lequel il 8 é lait trouvé lace à face.
DB CHARLBS'X. 189
La terre était jonchée des débris de la chasse,
pre$(][ue tous les sangliers ramassés dans cette battue, avaient été tùés; ils étaient là gisant^ étendus sur l'herbe. Des paysans sortent des rangs pour Les en"
lever et les transporter dans un endroit à portée de
la battue, où le Roi, avant la fin de la chasse, ira compter le nombre des pièces et en ordonner la distribution aux principaux habitans, aux pauvres et aux employés; mais avant que chacun ait reçu la part que lui réserve les bontés de S.' M. , les chiens qui ont figuré dans l'hoarailier réclament aussi leur part du butin ; il leur faut à eux la dime du gibier.
En avant, donc, les couteaux afiUés l à la besogne, messieurs les dépeceursl c'est à vous de fonctionner. ' Les chiens , rangés en cercle , assistent avec Hm^ patience delà gloutonnerie au dépècement ^t àlablation des entrailles qu'on va leur livrer ; c'est l'heure de la curée. Allons, à Toeuvre, mes bons chiens; faites ripaille, et soûlez-vous de sang et de chair noire.
Ordinairement la chasse ne se bornait pas à une seule battue : le Roi .remontait à cheval et se ren->
igo m GBA85B9
dait à une autre partie de la lorêt» où d'autres battues étaient préparées. Ces secondes .marches» plus, lentes que les premières » et dont beaucoup de geps
à pied faisaient partie, étaient coasacrëes aux conrersations les pliis animées ; on s'entretenait des incîdens les plus remarquables de la chasse ; chacun disait ses coups, contait àes périls; bref» c'était la, battue des causeries»
Le Roi ne manquait jamais d'exprimer sa satisfaction 9 quand le succès île la chasse avait répondu aux efforts des plHciers forestiers. Le mot du Roi était: •Ç'aété fort joli, ■ Or, jamais battue n'ayait été plus brillante que celle qui venait d'avoir lieu ; aussi le Roi, content de l'habileté avec laquelle elle * avait été conduite , ajouta très haut qu'elle avait surpassé son attente.
Sire» lui dis^je, Simon Laroher, je vous le certifie, . n'est pas étranger à ce succès; ilauraredoublé de zèle.
—A propos, comte ; m^is il ct^it convenu que vous' me présenteriez cet homme : qu'il vienne donct. , r:
Nous étions arrivés à la Châtaigneraie-Bignon. La
Cbâtaigaçraie-B igaon est, ainsi son nom l'indique, 'aîné plantation de cUtaigniers; ib sont symétrique* ment alignée comme les arbres d'un riche verger de Noripaadie. Des interraUes considérables séparent Gbaqiie arbre ^ en sorte que la lumière et Tair inondent toute cette place. L'herbe y pousse savoureuse, et parmi elle de hautes bruyères » qui invitent partout à s'asseoir. Si Vous aviez vu. le Limousin, la Châtaigneraîe-Bignon vous le rappellerait on ne peut mieux ; c'est cet aspect uniforme , c'est cette campagne coupée, boisée, herbeuse, où 1*011 court toujours le risque de s'égarer, parce q^e tous les chemins se ressemblent.
Ce lut là que Simon aborda le B.oi , non sans éprouver une intimidation visible ; mais l'accueil bi'enveiilant qu'il reçut ne tarda pas à le mettre à
l'aise 9 et il arriva même promptement à intéresser le Roi. ...
^ Questionné sur son adresse à la chasse , Simon
répondit avec aplomb que y pour ce qui .^tait de
cela, jl pouvait assurer qu'il ne craignait personne.
igu £E8 GHiSSES
Le Roi lui demaada s'il consentirait ajouter à l'arqaebuse contre l'on de ses gardes, à quoi il répondît qu'il ue désirerait pas mieux, si cela pouvait amuser Sa Majesté, et qu'il prendrait pour ftdvysaire n'im^ • porte qui lui serait donné. « £h bien ! reprit le Roi, j'accorde ving-cinq louis au vainqueur. »
On entendit alors cette parole circuler de bouche en bouche : c Qui yeut entrer en lice avec Simon Larcher? Qui veut jouter avec Simon? »
Le groupe des gardes-forestiers s'entrouvrit pour laisser passer l'un d'eux, B***, le favori de Monsei < * gneur, le beau-ûis, le Lovelace des garde-chasses, le plus turbulent du corps, le plus merveilleux à la .danse , le plus fier sous les armes : il s'avànce la tête haute, il annonce qu'il accepte le défi.
Les paris sont ouverts.
Le Roi tient pour Simon. Sa Majesté est seule de son bord , tous les autres parieurs sont pour B*"**.
La joute consiste à tirer à balle alternativement sur douze pigeons, à mesure qu'ils -s'envoleront iin à un d'une .cage.
On a marqué les limites en deçà desquelles chaque
D£ CIIAALES X.
pigeoQ doit tomber ; des commissatreâ sont désigoés pour juger des coups.
Le Roi va se mettre sur une petite émiuence; les gentilshommes se rangent en plusieurs groupes autour de lui; les autres iusistans se placent circalairemenL
On connaît les deux champions, et leur adresse réciproque excite au plus haut degré l'intérêt des témoins : cet intérêt redouble d'intensité au moment où les concurrens vont prendre leur position.
Vous voyez d'ici , j'imagine » le coup d*œil que pré- . sente la Châtaigneraie-Bignou ; vous écoutez le silence qui règne am milieu de ces nombreux spectateurs, vous partagez leur anxiété.
Le premier feu échut à Simon ; il tira et tua l'oiseau; le garde - chasse tira à son tour avec un égal succès. Ils continuèrent de la sorte en faisant pieuve, de part et d'autre , d'une précision de mire extraordinaire. Au cinquième coup» Simon mit en joue sans que son adresse lui faillît, mais le garde manqua le but. Alors un murmure se ût entendre parmi les parieurs. Néanmoins les choses furent bientôt rétablies sur un pied égal, car Simon, ému de l'enthousiasme qu'il venait d'exciter, manqua son septième
LES GHAS6KS
pigeon, et son concurrent abattit le sien avec une menreilleuse habileté.
Le pari toachait à sa solation : les deux maux se
reposèrent un instant.
Tous auriez entendu tomber une épingle sur les hautes herbes qui couvraient la terre au moment où ils reprirent leurs armes, et où Ton ouvrit la cage du dernier oiseau. Simon, une fambe en avant, épaula son fusil avec son sang-froid accoutumé ; il suivit le vol incertain du pigeon, qui d'abord, avait pris une direction oblique, mais qui, tout d'un coup, par une savante évolution, s'était guindé et s'ascensionnait verticalement. Simon fit feu... Il y eut un court moment d'incertitude ; mais le pigeon avait été frappé, et il vint tomber en tournoyant presqu'aux pieds du tireuri
Dans ce moment je jetai un regard sur le gardechasse, et je vis que les genoux de ce pauvre diable tremblaient , sa ûgure était pâle ; tout son. être décélait une extrême agitation. Lui aussi , il suivit des yeux le vol de l'oiseau, il le suivit long-temps, prit ses mesures en homme expérimenté , et à la fin fit feu , mais il manqua.
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Des cris 9 des transports dt joie écktèreat de tontes parts y mais notaouaeat parmi les paysans du village de Noisy» tout fiers du succès que venait d'obtenir m foyt sur un étran^r, oar le garde n*«taît pas
même des environs de ia commune.
Le B.oi ût approcher le yaiaqueur ; il 4e complimenta sur son adresse , et lui remit » de ses propres mains, le prix qu'il venait de gagner ^ après quoi il se dirigea vers Icndroit où le gibier mort avait été réuni» et dont il ne restait plus que le partage à l'aire : le départ eut lieu aussitôt après.
Comme nous allions quitter la Châtaigneraie-Bignon 9 des jeunes gens plaçaient Simon sur un bran* card 9 et se disposaient à commencer une mirebe triomphale dans leur commune. £t moi^ en voyant tant de bonheur et de joie se poser sur la tète de Simon, il me prit un serrement de cœur inexprimable; au milieu de cette )oiè générale» et alors que je ne devais être inoi-mème accessible qu'à des idées riantes, un sentiment intrus de mélancolie, une peine infinie que rien ne motivait, s'«mpara de moi,
\g6 LES CHASSES
èt le dernier regard qiie je jetai sur Simon contenait
plus de compassion que de satisfaction à la vue de ce bonhenr.
le ressentais quelque chose de semblable à ce que
l'un éprouve devant un poitrinaire à qui l'on souhaite un heureux et prompt retour, à son départ pour Nice ou .Montpellier, à l'approche des brouillards d'automne».
Cette journée venait de clore la saison des chasses
à Marly ; nous touchions aux premiers jours du mois
de juillet , époque ou commençaient les tirés de lapins à Saiiit-Gloud. Ainsi je ne devais revoir Simon que deux mois après, et il avait été écrit que ^ dans cet intervalle de temps, de tristes et malheureux événemenis frapperaient cet homme.
Il paraît que , pas plus tard que le jour même de la jôûte» il y avait eu plusieurs repas au village» où ni les convives ni les libations n'avaient manqué. Irrité et chagrin de sa défaite, le garde - cha»se.
D£ CUAKLi^S X. I97
évidemment dans le bal dé faire jane qnereile à son heureux rival, élait venu s'asseoir à la povte d'un
petit cabaret tenu par Germiau , où se trouvait Simon. Là , il se mit tout haut à contester la légitimité du succtis, en lattribuaut k descaMses acckieu- . telles. Après il changea de mode de provocation, en prennant le braconnage .et Torgueil de Simon
pour texte de ses aigres attaques. Simon endura patiemment ses impertinences , non sans se faire vioience d'abord,. mais enfin il eut le mérite de les endurer long-temps.
Encouragé par le calme apparent de son adversaire, le garde vanta la supériorité de son chien sur celui de' Simon, l'un de ses bassets noirs dont j'ai déjà parlé » et qui, dans ce moment, se trouvait couché. aux pieds de son maître, et comme lui se tenait tranquille et inolTensii'.
— C'est une honte de permettre à des vauriens de Ion espèce d'avoir des chiens, dit le garde brutal en donnant un violent coup de pied au compagnon
de Simon : si j'étais le Roi, je les ferais tous fusil-r
igô tES CHASSES
ler$ et par Bien la première fois que je reneofitrerai celui-là dans la forêt , son afiaire sera bonne ^
c'est moi qui te le jure.
Simon demeura toujours impassible ; mais son sang bouillait dans ses veines , et il ne fallait [rfus quW . mot deicitation, un mot cpiel qu'il fût, pour qu'il
cessât de se posséder.Le mol fut dit.
— Écoute donc, toi, beau vainqueur : gageons que tu n'as pas le cœur de te frotter k moi , lui cria le garde en se levant et jetant bas son babit.
— Tu vas le voir, répondit fîx>idement Simox^; et
je te conseille de ne pas m eparguer, car je ne t épargnerai pas , moi*.
Ils se précipitèrent lun sur l'autre et se saisirent avec une violence extraordinaire;, on eût dit qu'ils, allaient s étouffer..
Après quelques vigoureux efforts, le garde fut terrassé par Simon : il tomba pesamment. Simon » estas*
péré par la colère ^ allait peut-être en Hoir avec lui d'un coup de pied sii^ la poitrine on m h tète, quand les assistans s'empressèrent d'intervenir.
- On reconduisit Simon chez lui, et le garde-chasse, entfiBÎnë par ses ç^amarâdes, eut grand'peine à regagner sa demeure*
Il esl aisé à comprendre que les garde-chasses de la forêt ne purent pas se décider à pardonner à Simon les avantages qu'il avait obtenus sur l'un d'eux , l'esprit de corps s'en mêla, et ils firent une étroite alliance dont le prétexte fut la protection des do* maines royaux , mais dont le but réel était de renger leur camarade. Us répandirent les bruits les plus défavorables sur le compte de Simon , prétendirent que plu» que jamais il se livraiif^au braconnage , et firent si bien que Simon était devenu une sorte de paria dont tout le monde s'éloignait. Cela vint au point que la plupart des fermiers et des propriétaires de la commune résolurent enfin de ne plus lui donner de travail»
Simon et sa famille ne furent pas long*-temps à
UOO CHASSES
8'apereevoir de cette ligue ; ils eu ressentirent crueK lemeni les effets , lorsque la somme d'argent qui provenait du prix de la joûte fut dépensée. Le malheureux homme fit quelques tentatives pour qu'on prît de lui une meilleure opinion; mab comme elles furent à peu près infructueiises , on comprend aisément qu'une pareUle disposition de la part des habitans du pays, loin de ladoucir , ne contribua qu'à Taigrir davantage. Ainsi, lorsqu'au bout de quelque temps toutes ses res^urces furent épuir sées , il ne fut que trop avéré que Simon et l'aîné de ses fils se livraient plus que jamais au braconnage, et s'en faisaient un métier lucratif en dépit de la surveillance active qu'on exerçait sur eux, et des périb. fucessans qui les menaçaient.
Ces nouvelles ^ient venues me chercher à Corn»
piègne ; on n'avait pas manqué de m'écrire pour m'informer de la conduite de mon protégé, et lui enlever ce dernier appui ; mais j'avais voulu le revoir
encore une fois avant de prendre une décision définitive à son égard.
(Quelques jours après mon retour à Paris , un beau
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matia où je m'amusais à récapituler ma vie actuelle»
et jusqu'aux moindres incideos qui la remplissaient , il me tomba tout à coup en l'esprit le souTentr de Simon que j'avais presque oublié ; je montai à cheval 9 et deux heures après j'étais devant sé chaumière.
Après avoir irappé plusieurs fois à la porte sans recevoir de réponse , je levai le loquet et j'entrai. Au lieu du bruyant aboiement des fidèles compagnons de Simon , je n'enleudis que des sons plaintifs accompagnés de longs gémissemens et de sanglots. Les chiens étaient étendus sur le sol, tristes et abattus.
Cependant des pleurs et des cris continuaient à se faire entendre : j'appelai « j'appelai plusieurs fois de suite. Enûn la femme de Simon se montra : elle sortait delà chambre du fond; elle était pâle , livide, ses cheveux étaient dénoués et tombans : une grande calamité était peinte sur sa physionomie. Quand elle m'aperçut» elle se mit à pousser des cris déchirans. « 0 monsieur le comte ! me dit-elle ; mon mari ! mon mari! mon pauvre Simon! tenez! tenez! regardes ici, ajouta-t-elle en me conduisant dans la chambre^