Ronsard
Dieu sait en quelle Joye mon cœur Sera de les ouyr chasser.
Je ne croy pas qu'il soit chaleur Ne travail qui me sceust matter; L'on y perd toute melencolie.
A mal fere ne peuvent hanter Gens qui usent de tel mestier '.
Passons rapidement en revue les veneurs illustres du XVI* siècle, et nommons en premier Claude de Lorraine, le père de tous les Guise. Jamais il ne perdait une occasion de chasse. Allant au-devant d'Anne d'Esté, sa belle-fille, il écrivait de la côte Saint-André à son fils, François de Guise, que sa fiancée n'arriverait à Grenoble que la veille de la Toussaint, et qu'en attendant il allait demain à Moyrans faire quelques chasses de sanglier^.
Ce pays en abondait. Louis XII, en revenant d'Italie, en i5o2, s'arrêta huit jours à Grenoble, passant son temps à la chasse aux grosses bêtes et à la volerie ^.
François de Guise, devenu grand veneur^ à la
1. Baron J. Pichon. Le Livre de la chasse du grand sénéchal de Normandie, p. 9.
2. Bibliothèque impériale. — Fonds Clerambault. Vol. 54, p. 119.
3. V. Sainte-Palaye, i^» partie, et de Noirmont, Histoire de la chasse, t. I^r^ p . 1 54.
4. La charge de grand veneur ne sortit de la maison de Lorraine qu'en 1597. De Noirmont, Histoire de la chasse y t. I"2«", p. 169 (dans les notes).
sous LES VALOIS.
mort de son père, hérita de toute sa passion pour ce noble exercice. Au plus fort des guerres, il tournait ses regards du côté de Joinville et se prenait à en regretter les chasses ; il correspondait avec ses fauconniers, avec ses maîtres d'équipage.
« Monseigneur, lui écrivait La Chaussée, j'ay receu la lettre qu'il vous a pieu m'escriprede Saint- Germain-en-Laye, par Bertrand , notre chevaucheur d'écurie. Quant à ce qu'il vous plaist me mander que je vous envoyé, par Patacque, tous les jeunes chiens gris^, je vous en envoyray huict dedans quinze jours, et en retiens encore sept, pour ce qu'ilz n'ont pas encore l'aage d'ung an ; et avant que partir, je leur feray bailler une curée pour ce qu'ilz n'en avoient encore eu qu'une. Cependant je retireray toutes les plus belles mues de par deçà pour vous, Sire, telles et ainsi que les demandez. Et quant aux faisanz, je m'en suis enquis à beaucoup de gens qui m'ont dict en avoir veu depuis quinze jours au désert du Jar. Le Gruyer de ceste ville m'a dict n'avoir eu nouvelles de ceulx du pré Jacques depuis qu'ilz y ont esté mis. Le pays est grand et pouvoit estre en un autre lieu.
I. Voir, pour les chiens gris, ce qu'en dit Charles IX. Le Livre de la chasse du roi Charles IX, publié par H. Chevreul, p. 33.
J'ay un faisan et une faisande que je muteray aujourd'hui derrière le chasteau. Quant aux perdrix et lyèvres, le pays en est assez bien peuplé. Les hérons ont esté bien tardifs ceste année. Madame ne veut pas faillir d'y donner bon ordre que l'on n'y touchera; et semblablement à vos aires d'oiseaux, dont advertiray les sieurs de Grammont et Bonnebault pour y tenir la main chacun de leur part*.
a De Joinville, ce 7 avril i552. »
Voici encore une lettre de M. d'Entragues au duc de Guise 2.
« Monseigneur,
« Je vous envoyé un tiercelet de faulcon sor et ung d'une mue, lesquelz ont esté pris aux tentes du bois Malesherbes, où il s'en prent fort peu de mauvais, quant l'on veut prendre peine de les faire bien dresser. Vous commanderez, s'il vous plaist, qu'ilz soyent mis entre bonnes mains, ou bien les envoyer à M. de Querqui, qui en avoit si grande envie. J'ay retenu ung faulcon sor qui a esté pris quant et eulx pour mettre pour le hayron avec mes sacres, que je espère
1. Mémoires du duc de Guise, collection Michaud, t. VI, p. 171.
2. Mémoires du duc de Guise, collection Michaud, t. VI, p. 166.
sous LES VALOIS. I I
qui vous pourront donner quelque plaisir, qui sera Tendroict où je priray Dieu qu'il vous donne en santé très-bonne et longue vie.
« De Marcoussis, ce 19 février i553.
« D'Antragues. »
François de Guise ne s'occupait pas avec moins de soin de l'entretien de ses écuries ; de préférence, il faisait venir ses chevaux d'Espagne et d'Italie. Une seule fois nous voyons qu'il tira trente-sept juments et sept chevaux de Naples. Gonzalo Pères lui envoya d'Espagne (6 mars i56o) vingt chevaux, et cela ne lui suffit pas encore, car il écrivit de sa main à l'évêque de Limoges : « J'ay déjà une jument et quinze chevaulx oultre les vingt qu'il m'a donnés, et il fault que le congé porte de faire sortir tout le dict nombre, autrement ce qu'il me veult donner ne pourroit venir*. »
Son frère, le marquis d'Elbeuf, avait un vautrait. Les chasses de la Grande-Chartreuse lui étaient réservées pour la belle saison.
Pour en finir avec les Guise, le cardinal Granvelle raconte que le duc d'Aumale fut longtemps
I. V. L. Paris, Négociations sous François II, p. 255' et p. 3oo (même volume).
malade d'un coup qu'il se donna à la jambe, avec son épée, en courant après un sanglier.
Le connétable Anne de Montmorency, comme veneur, ne le cède en rien aux Guise. Il écrivait de Chantilly :
« Le roy fait bonne chère et a prins ce soir ung grant sanglier qui m'a tué deux ou trois chiens, mais ce n'a esté sans donner beaucoup de passetemps au dict seigneur.
« De Chantilly, ce xx octobre i55i *. n
Nous pourrions citer encore d'autres veneurs non moins renommés de leur temps, l'amiral d'Annebaut, très-fier de ses faucons, le vidamede Chartres, très-jaloux de ses chasses ; mais nous nous arrêterons de préférence à une famille où l'art de la vénerie s'est maintenu comme une tradition, s'est légué comme un héritage ; nous voulons parler de cette illustre maison des Brézé dont la Normandie s'enorgueillit, à l'égal des Le Veneur et des d'Harcourt.
Avant de nous occuper de Louis de Brézé, dont nous publions les lettres, disons quelques mots de ses ancêtres.
I. Lettre à M. de Guise.— Biblioth. imp.,/. Clerambault, vol. 56, p. 24g.
sous LES VALOIS. l3
A la fin du xiv® siècle, Jean de Brézé, son aïeul, est cité comme habile veneur dans le Trésor de vénerie^.
Pierre de Brézé, son grand-père, paya d'une longue prison son dévouement à Charles VII. Il fut de tous les combats contre les Anglais. Lorsque la ville de Rouen ouvrit ses portes à Charles VII, en 1449, l'honneur d y entrer le premier lui fut réservé ; c'était justice, car on lui doit en partie le succès de la bataille de Formigni. Lors de la journée de Mont- Ihéry, il fut placé par Louis XI à l'avant-garde, et « le premier homme qui y mourut, nous dit Comines, ce fut luy^. »
Jacques de Brézé, le père de celui qui nous occupe, épousa un peu de force Charlotte de France, fille naturelle de Charles VII et d'Agnès SoreF. Il en eut six enfants, dont notre Louis de Brézé fut l'aîné. Jacques était le compagnon habituel de chasse d'Anne de Beaujeu ; il nous a laissé son éloge. Nous lui devons le Livre de chasse^ dont le baron Pichon
1. V. Jérôme Pichon, le Livre de chasse du grand sénéchal de Normandie. — V. du même. Trésor de vénerie, note 2 1 .