LE JAGUAR
Cet animal est le plus grand et le plus puissant de la tribu des léopards, et c'est à peine s'il le cède au tigre pour la taille.
Ses formes générales dénotent plutôt la force que l'adresse, car il paraît un peu lourd ; le corps lui-même n'est pas aussi long que celui du léopard ou du tigre, et ses jambes sont relativement plus courtes que chez ce dernier. Un jaguar arrivé à son accroissement complet mesure, d'après Rengger, 1"*50 de la pointe du museau à la racine de la queue, et cette dernière a 0'"70. Sa hauteur au garot atteint environ 0"80. De Humboldt déclare néanmoins en avoir vus d'aussi grands que le tigre royal.
La patrie du jaguar est fort vaste ; elle s'étend depuis Buénos-Ayres et le Paraguay, à travers toute l'Amérique méridionale, jusqu'au Mexique et même jusqu'à la partie sud-ouest des Etats-Unis dans l'Amérique du Nord.
Il habite les bords boisés des fleuves, des torrents et des ruisseaux, la lisière des forêts humides, ainsi que les pays marécageux où les herbes et les joncs atteignent deux mètres de haut. On le voit très rai^ement dans l'intérieur des bois et en rase campagne, parce qu'il ne fait qu'y pas-
(1) Appelé jaguareite par les Guaranais, tifjre par les Espagnols, once peinte ou unse par les Portugais, leopardus onca en histoire naturelle.
sep lors de ses émigrations d'une contrée à une autre.
Ses sens sont délicats et bien développés : son œil errant, qui brille parfois dans Tobscuritc, est vif et sauvage, perce les ténèbres et n'est ébloui que par les rayons du soleil ; son oreille est très fine ; l'odorat seul, comme chez tous les féliens, laisse un peu à désirer, bien qu'il évente cependant une proie encore éloignée. Si on ajoute à ces avantages une redoutable agilité et une force prodigieuse pour sa taille, on sera contraint de reconnaître qu'à tous égards c'est un animal extrêmement dangereux.
Il n'a pas de gite fixe et se couche à l'endroit où le jour le surprend ; la nuit, par une belle lune seulement, on le voit rôder ; mais d'ordinaire il ne chasse qu'à l'aube et au crépuscule, dormant la journée sous bois ou au milieu des hautes herbes.
Le jaguar fait sa proie des chiens, des porcs-épics, des agoutis, des rats et autres menus animaux ; il retire avec ses griffes les poissons de l'eau, lorsqu'il est embusqué sur le bord, aussi adroitement que le chat domestique; il retourne la tortue arma pour la vider plus commodément avec sa patte ; il guette avec succès sur la rive des fleuves les loutres, les marsouins, ainsi que les mammifères qui viennent boire, et prend parfois des oiseaux de marais. Bien qu'il fasse volontiers ventre des reptiles, nous ne croyons guère, quoiqu'on dise Hamilton, à ses batailles avec les alligators.
Les troupeaux ne sont pointa l'abri de ses attaques, qui portent de préférence sur les vaches, les chevaux et mulets ; mais il est repoussé bien souvent avec avaries, lorsque les boeufs, les étalons et même les vaches-mères lui tiennent courageusement tête.
Si, d'un simple coup de dent à la nuque, il a tué quelque petit animal, il le dévore aussitôt, sans laisser ni os ni poil ; quand sa proie est de grande taille (auquel cas il lui a ouvert la gorge avec ses griffes et ses crocsX i\ n'en
mange qu une portion, ne touchant jamais aux entrailles. Bien repu, il va dormir en forêt, toujours à moins d'un kilomètre, et revient {pour la dernière fois), le soir ou le lendemain, s*attabler près des restes ; toutefois, lorsqu'il a déjà été chassé souvent, il s'en abstient par méfiance d'un affût improvisé.
On remarquera qu'à l'inverse des grands féliens il ne tue jamais plus d'un animal à la fois, ce qui permet de supposer qu'il aime mieux la chair que le sang.
Il agit avec l'homme de la même façon, se contentant toujours d'une seule victime, sauf bien entendu le cas où il est obligé de se défendre. Lorsque la troupe assaillante se compose de nègres, de mulâtres, d'indiens et de blancs, il se jette toujours sur les premiers d'abord, puis sur les seconds, et n'attaque les troisièmes qu'en dernier lieu.
D'habitude, il reste dans la même localité tant qu'il peut y trouver une proie et qu'on le laisse tranquille ; autrement, il émigré la nuit.
Les blessures faites par le jaguar sont toujours très dangereuses dans ces pays chauds, parce qu'elles ne se cicatrisent qu'à grande peine, provenant de griffes et de dents qui ne sont ni bien tranchantes ni bien aiguës et qui dès lors ne produisent que des déchirures avec écrasement des chairs ; d'où il résulte que presque toujours on voit arriver le tétanos et la mort.
Lors du rut, il y a des batailles bruyantes ; elles ne sont jamais mortelles, parce que le mâle le plus faible se retire, sans être poursuivi ; à cette époque, les jaguars 3Qnt très dangereux pour l'homme, qu'ils attaquent spontanément.
La durée de la gestation parait être de trois mois et demi. La femelle met bas, dans une fosse ou sous un arbre à moitié déraciné, deux petits, rarement trois, qui viennent au monde les yeux fermés. Au commencemeat, la mère ne s'en éloigne jamais et, dès qu'un danger menace, elle les transpor4e dans un autre gîte. fingénéral, elle les
défend avec rage et poursuit en rugissant les ravisseurs à plusieurs lieues de distance. Le mâle ne semble point avoir le moindre souci de sa progéniture.
Au bout de six semaines environ, les petits accompagnent la mère dans ses courses. D'abord, elle les laisse au fourré pendant qu'elle chasse; mais, plus tard, elle se poste à raffut en leur compagnie. Dès qu'ils ont atteint la taille d'un chien d'arrêt ordinaire, elle les abandonne. Ils sont alors très capables de pourvoir à leur nourriture et vivent réunis un peu plus de cinq semaines ; après quoi, chacun tire de son côté.
On croit que le jaguar en liberté peut vivre une vingtaine d'années ; mais, dans les pays habités de l'Amérique, pas un seul peut-être n'arrive à cet âge et ne meurt de mort naturelle.
Les femelles sont un peu moins difficiles à apprivoiser que les mâles, et, lorsqu'on cherche à enlever par la cas tration une partie de la férocité de ces derniers, ils deviennent presque plus méchants qu'auparavant et périssent bientôt d'ailleurs par excès de graisse. En somme, tant que le jaguar est jeune, on peut le dompter à coups de bâtons ; plus tard, il n'est guère possible d'en venir à bout. La générosité et la reconnaissance lui sont inconnues; il ne montre pas d'attachement durable pour son gardien ou pour un animal quelconque élevé avec lui. C'est donc toujours une grave imprudence que de garder un jaguar en esclavage, au delà d'un an, sans l'enfermer.
Dans l'Amérique du sud on n'emploie sa fourrure qu'à faire des couvre-pieds ; elle n'a qu'une valeur assez minime, et cependant la robe de cet animal est d'une richesse vrai' ment remarquable.
Les Botocudos mangent volontiers sa chair, malgré la forte odeur qu'elle exhale, et certaines peuplades indiennes, paralt-il, sont loin de la dédaigner; malgré cela, nous ne la recoinmanderons point aux blancs.