CHASSE DE LA ZIBELINE
La chasse de cet animal est très lucrative quand aucune catastrophe ne vient à rencontre ; car de terribles dangers en menacent les acteurs, non-seulement à l'aller et au retour, mais encore suf le terrain d'exploitation.
Les caravanes se composent ordinairement de quinze à dix-huit personnes, qui doivent toutes être d'une constitution robuste et habiles au tir ; pour gagner le terrain de chasse, il leur faut faire un voyage très long, qui n'aboutit qu'après mille fatigues et mille dangers épouvantables, soit qu'il faille, avec armes, bagages et des provisions pour trois mois, traverser des fleuves incomplètement gelés, soit qu'on doivent hisser à bras les traîneaux pour
franchir des pics de glace, soit enfin que, pour traverser un bois, il y ait nécessité d'ouvrir un cheniin à coups de hache, tous obstacles qui arrêtent les attelages de chiens. Et puis, au campement de chaque jour, il faut, la nuit surtout, se tenir en garde contre les attaques des ours blancs et contre les déprédations des loups et des renards bleus, et se féliciter lorsqu'on a pu reposer en paix.
Dès qu'une caravane arrive enfin à une contrée favorable, coupée de collines et de ruisseaux, les chasseurs les plus expérimentés tracent le plan d'une misérable cabane construite avec des perches et des vieux troncs de bouleaux à moitié pourris. On la couvre d'herbes sèches et de mousse, en ménageant un trou pour la fumée. Un autre trou permet de se glisser à l'intérieur en rampant sur le sol. Cest dans cette triste installation, calfeutrée tant bien que mal avec des lichens, que les malheureux chasseurs viendront, pendant deux à trois mois, reposer la nuit surdes couches végétales, après une pénible journée de chasse, par un froid de vingt-cinq degrés ; c'est là encore qu'il leur faudra monter la garde à l'extérieur à tour de rôle, et que le chaudron en permanence sur le foyer leur permettra de boire de l'eau ; c'est enfin là où, chaque soir, au moment du retour, on passera l'inspection des nez et que les propriétaires d'appendices blancs comme la cire vierge, et un peu transparents, seront écartés du feu et qu'une compresse de neige, très fréquemment renouvelée jusqu'à ce que l'organe ait repris sa couleur naturelle, arrêtera la congélation. On traite de même les pieds et les mains gelés ; mais, malgré cela, il est bien peu de caravanes qui rentrent au printemps sans estropiés. Heureuses trois fois, quand elles ne comptent pas des morts qui, de jour en chasse ou de nuit en faction, se sont laissé gagner par un sommeil mortel, bu bien si toute la caravane n'a pas péri dans UQ terrible, ouragan de neige comme on en voit dans ces inclémentes régions.
Une fois cette installation faite, la bande part pour visiter son domaine et le partager en autant de cantons qu*il y a de chasseurs; les lots sont ensuite tirés au sort, et chacun doit rester scrupuleusement dans ses limites.
La chasse dure ordinaiœment deux mois pleins; elle porte sur octobre, novembre et même décembre, suivant que rhiver est plus ou moins hâtif, plus ou moins rigoureux. Lorsqu'elle se termine avant Tépoque du dégel des rivières, qui seul permet le retour, on prépare les peaux que le froid a conservées rigides et on en fait des ballots commodes pour le transport. Dans tous les cas, du reste, ce n*est qu'après rapatriement que la caravane peut savoir au juste l'importance du produit de sa pénible et périlleuse expédition.
Il ne nous reste plus maintenant qu'à décrire les modes de chasse employés par ces intrépides aventuriers. Européens pour la phipart ou Américains du nord (1).
t Chaussés de patins de neige, les chasseurs (chacun dans son lot) explorent le terrain jusqu'à ce que, aidés par les chiens, ils aperçoivent une zibeline ou qu'ils aient connaissance de son gîte. Découvre-t-on l'animal dans un terrier, dans le creux d'un arbre, on dresse un filet tout autour et on le fait sortir de sa retraite, auquel cas il s'empêtre dans les mailles. Parfois on est contraint d'abattre Marbre receleur, et alors on tue la zibeline à coups de flèches ou à balles franches afin de ne pas détériorer la peau.
« On préfère généralement la prendre dans des pièges qui n'endommagent point la fourrure. Il faut alors aux chasseurs quelques jours pour tendre ces engins avec ordre ; ce sont des trébuchets élevés au-dessus du sol, ou des pièges creusés dans le terrain, entourés de pieux et
(1) Cette chasse se fait encore comme Steller Ta décrite au XVIII* siècle.
recouverts de planches pour empêcher la terre et la neige de les combler. On doit les visiter continuellement afin d'amoindrir le plus possible les perles sérieuses que causent les renards bleus et autres carnassiers qui, aiguillonnés par la faim, ont un flair tout particulier pour décou* vrir et dévorer les captifs (Steller). »
Quant aux chiens, ils n'ont pour nourriture que les déjections de leurs maîtres et les cadavres qu'ils ne mangent pas. On a cependant soin de leur donner chaque jour à boire de la neige fondue au chaudron.
Il paraîtrait, d'après le voyageur Lesseps, que les Ramtschadales prennent les martes zibelines d'une façon fort singulière. « Un d'entre eux, dit il, nous demanda un cordon ; nous ne pûmes lui donner que celui qui attachait nos chevaux. Tandis qu'il y faisait un nœud coulant, des chiens accoutumés à cette chasse entouraient l'arbre. L'animal occupé à les regarder, soit frayeur, soit stupidité naturelle, ne bougeait pas ; il se contenta d'allonger son cou lorsqu'on lui présenta le nœud coulant; deux fois il s*y prit de lui-même, deux fois le lac se défit; à la fin, la marte s'étanl jetée à terre, les chiens voulurent s'en saisir; mais bientôt elle sut se débarrasser, et elle s'accrocha avec ses pattes et ses dents au museau d'un des chiens, qui n'eut pas sujet de s'en réjouir. Comme nous voulions tâcher de prendre l'animal en vie, nous écartâmes les chiens ; la marte quitta aussitôt prise et remonta sur un arbre, où, pour la troisième fois, on lui passa le lac, qui coula de nouveau, et ce ne fut qu'à la quatrième que le Kamtschadale parvint à la prendre.
« Cette facilité de chasser les martes est d'une grande ressource aux habitants de ces contrées, qu'on oblige à payer leur tribut en peaux de zibelines. »