CHASSE DES GRIVES
I^s auteurs de Tantiquité^ Martial en tête, ont à Tenvi célébré la chair délicate des grives. Nous pouvons donc admettre que, de tout temps, on a capturé ces oiseaux comme on les prend aujourd'hui, c'est-à-dire à l'aide de trappes, de rejets ou sauterelles, etc., amorcés avec les baies et les fruits qu'ils recherchent de préférence. Ces divers pièges, on peut le dire hardiment, amènent, en Europe, la prise de quelques millions de ces oiseaux ; mais là ne se borne pas les moyens de destruction mis en œuvre par l'homme.
En Provence, surtout aux environs de Marseille, les postes dey ienuent pour les grives des stations bien dangereuses. Ces postes, lieux de chasse à demeure, installés pour un tir sûr et consistant en une hutte de branchages feuillus, quelquefois en planches ou en maçonnerie, sont établis sur un coteau couvert de bois taillis et à une faible distance d'un arbre élevé et isolé, au sommet duquel oq attache une forte branche morte. Les grives voyageuses, sollicitées par des oiseaux captifs, ou par un instrument (le chilet) à Taide duquel on imite leur chant, arrivent à l'appel, se perchent de préférence sur la branche morte, et sont alors tuées sûrement par le chasseur embusqué, qui vise à son aise et tire d'assez près.
Cet affût ne laisse pas que d'être fructueux quand le passage est abondant. Il a lieu de six heures et demie à dix heures du matin ; on y tue parfois jusqu'à trois douzaines d^oiseaux. La grive musicienne et la draine donnent aux
postes du 4 au 25 octobre seulement, tandis que le mamis et la litorne s*y présentent de novembre jusqu'à la fin de janvier, c'est-à-dire aussi longtemps qu'ils séjournent en Provence.
« Magné de MaroUes fait mention d'un affût aux alisiers, qui se pratiquerait vers la Toussaint et qui, à son dire, serait très productif, puisque les grives n'y laisseraient pas souvent au chasseur le loisir de recharger. »
Enfin la grive donne volontiers aux baies du gui ; mais, comme elle ne se pose pas et ne fait que les enlever au voU comme d'ailleurs on ne trouve là qu'une trop faible quantité de fruits pour alimenter un tir de quelque durée, nous ne pouvons y voir matière à un affût sérieux.
Il n'en était pas de même de l'affût au cerisier sauvage que nous allons décrire, bien que la loi de 1844 sur la chasse l'ait tué en France depuis plus de huit lustres (i).
Bon nombre de personnes confondent le merisier cultivé pour la fabrication du kirsch avec le cerisier sauvage, qui porte des fruits noirs ou rouges (suivant la variété) de la grosseur d'un fort pois. C'est une erreur qu'il importe de signaler.
La grive commune s'inquiète peu de la couleur des baies, mais la draine ne donne qu'aux noires.
Vers l'époque de la maturité des cerises, on reconnaît à l'avance un arbre bien chargé de fruits noirs {c'est la couleur préférée par les bons praticiens), en ayant soin de le choisir dans une vaste coupe de bois de cinq à dix ans, capable de subvenir à la construction d'une espèce de poste cachette rendant le chasseur invisible et d'où, à la dislance de quinze mètres environ, il puisse, par une ouverture habilement ménagée, faire feu sur l'arbre d'affût.
Le moment le plus favorable commence au lever du soleil et finit vers neuf heures. Plus tard, on tuera encore passa-
(1) On peut faire cotte cliasse partout ailleurs en Europe.
blementsi une légère pluie survient. Enfin, de cinq heures au coucher du soleil, la chasse ne donnera que des résul^ tats bien inférieurs à ceux du matin.
S'il vente fort, restez au logis ; car les grives ne donnent au cerisier que par les temps calmes.
Une fois posté, cachez-vous de votre mieux et ne faites que les mouvements indispensables, attendu que Toiseau méfiant a l'œil vif et l'aile prompte. Surtout soyez vigilant et leste à tirer : une grive qui a déjà vu le feu, arrive à l'improviste, saisit une cerise sans se poser et disparaît comme l'éclair; celle qui n'a pas encore été inquiétée, une jeune par exemple, se pose franchement, mais toujoursau plus épais de l'arbre où vous ne la distinguerez que bien rarement; les brindilles et les feuilles agitées par les mouvements de l'oiseau vous serviront alors d'indices pour tirer au juger.
Les vieux praticiens, qui n'emmènent jamais de chiens avec eux, se hâtent sagement de ramasser les victimes au fur et à mesure de leur chute. Ils savent d'expérience en effet que tout oiseau, qui n'est pas tué raide, se traîne dans l'épais fourré, où il se cache si bien qu'on le perd presque toujours. Malgré cette excellente précaution, ils constatent invariablement un déficit d'un cinquième environ, et ils aflSrment qu'il doit s'élever au double lorsqu'on attend la fin de la séance pour récolter les morts.
« Magné de MaroUes blâme fort cet affût, disant qu'en juin c'est le temps où les oiseaux sont occupés du soin de leurs petits, qu'ils sont maigres par conséquent et que, d'ailleurs, en détruisant une grive, on détruit le plus souvent toute une famille, ce qui doit répugner à un chasseur. » L*auteur de la Chasse au fusil exagère les inconvénients de ce déduit ; ils sont sensiblement nuls en effet, car, à l'époque de la maturité des fruits, à la mi-juin, toutes les couvas de grives ont pris leur essor, et la preuve en est
fournie par les victimes elles-mêmes, pulsqu*on compte au moins dix jeunes par douzaine.
N*oublions pas de dire qu*on tue aussi sur le omsier sauvage des loriots» des pies, des geais, des corneilles, des tourterelles et des ramiers qui semblent ne point dédai* gner ses petits fruits noirs, et que, dans les forêts riches en écureuils, on en abat de temps à autre, sans compter les fouines qui viennent parfois y essuyer des coups de feu. Vers 1866, dans un bois de la Côte-d*Or, un garde particulier a eu en effet la chance de tuer à cet affût quatre de ces mustéliens, père, mère et leurs deux petits déjà forts.
Une charge modérée suffit; vingt-cinq grammes de plomb numéro 9 et trois grammes de poudre, si Tarme est du calibre 16.
LE MENURE SUPERBE
Le ménure superbe, simplement Poiseau-lyre, a une longueur de 1"05 sur lesquels 0"60 appartiennent à la queue. La femelle semble plus petite d'un cinquième environ.
II est d'un gris-brun foncé, à reflets rougeâtres sur le croupion; la gorge est rouge; le ventre d'un gris cendré brunâtre; les rémiges secondaires et les barbes externes des autres rémiges sont brun-rouge; la queue est d'un brun-noir à la face supérieure, d'un gris d'argent à la face inférieure ; les barbes internes des deux rectrices recourbées sont d'un gris foncé; leur pointe est noire, frangée de blanc; leurs barbes internes sont alternativement rayées de brun-noir et de roux dérouille; les rectrices médianes sont grises, les autres noires.
Cet oiseau habite la Nouvelle-Galles du Sud, la baie de Horiton formant la limite est, Port-Philippe la limite sud^ ouest de son aire de dispersion. A la terre de Victoria et dans l'est de la Nouvelle-Hollande se trouvent deux espèces voisines (menura Victoriœ et menuraAlberti)^ qui ont les mêmes mœurs et le même genre de vie.
Le ménure superbe se tient dans les buissons, sur la côte et sur les versants des montagnes. Il y est même commun sur quelques points ; cependant il est difficile de l'observer, parce qu'il recherche les collines et les rochers cou*
verts de forêts épaisses et que ces lieux sont impraticables à cause des profondes crevasses et des précipices dont les dangers mortels sont masqués par des amas de subtances végétales à moitié pourries, qui trompent Toeil de Texplorateur et s*e(Tbndrent sous ses pas.
Ces graves périls sont cause qu'on est encore si peu au courant des mœurs et habitudes de Toiseau-lyre. On sait cependant qu'il passe à peu près toute sa vie à terre et qu'il ne vole qu'exceptionnellement. C'est en courant qu'il parcourt les forêts, qu'il grimpe le long des parois rocheuses escarpées^ et c'est en sautant qu'il s'élève brusquement jusqu'à une hauteur de trois mètres et plus, qu'il atteint la pointe d'un l'ocher. Il n'a recours à ses ailes que pour visiter le fond d'un ravin.
Dans ses courses à terre, il tient, comme le faisan, le corps allongé, la tête penchée en avant, la queue fermée et horizontale, et vaque particulièrement, matin et soir, à sa nourriture qui consiste surtout en vers, larves, insectes, limaces et escargots.
On ne peut bien étudier cet oiseau qu'à l'époque des amours, alors qu'il exprime par ses chants la passion qui le possède. Sa voix est très flexible ; son cri d'appel est fort et perçant; son babil varie selon les localités, car il comprend des notes empruntées à divers autres oiseaux. Le chant propre a quelque chose de la voix du veutriloque et on ne l'entend qu'à une faible distance ; il est composé de phrases décousues, mais lancées vivement, qui se terminent d'ordinaire par une note basse et ronflante. Le ménure du reste, au dire deBecker, a le talent d'imitation développé au plus haut degré, et il peut rivaliser sous ce rapport avec le moqueur de l'Amérique du Nord.
Sa prudence à l'égard des autres animaux est extrême, mais c'est l'homme surtout qu'il fuit et évite. On ne le rencontre ordinairement que par paires, et, si le hasard met deux fnflles en présence, ils n'attendent pas l'ère des
amours pour se battre avec acharnement, ère qui tombe au mois d'août.
« Le ménure place son nid au sein des buissons, sur les pentes des ravins les plus profonds, les plus abrupjes, qui foisonnent dans les montagnes ou à leur pied, au milieu des méandres des cours d*eau. Ce nid, amarré à déjeunes arbres presque jointifs, est de O'^SO à 0"°50 au-dessus du sol ; il a 0"S0 de diamètre et 0"14 de hauteur. On le trouve parfois dans le creux d'un arbre ou bien sur une fougère peu élevée.
c II ne niche qu'une fois par an, et ne pond qu'un œuf. La femelle couve seule. On ne connaît pas la durée deFiiH cubation, mais on sait que Féclosion a lieu dans la pi*e* /nière quinzaine de septembre. »
Les ménures pris jeunes s'apprivoisent rapidement. Pour les élever avec succès, on ne doit les saisir qu'au moment où ils sont sur le point de sortir du nid et alors on peut très bien les nourrir en leur donnant la pâtée ordinaire des grives. D'après les bons résultats obtenus à ce jour, il est permis d'espérer que nous ne tarderons point à voir figurer ces superbes oiseaux dans nos jardins zoologlques.