‹ Les chasses en France et en Angleterre;Chapitre 10 sur 21 · GENDARME, LE CHIEN VOLEUR · texte numérisé non relu

GENDARME, LE CHIEN VOLEUR

Pourquoi reçut-il le nom de Gendarme? Est-ce une ironique vengance du braconnier qui Téleva, ou dût-il ce nom qui n'appartint jamais au vocabulaire de la vénerie, à son humeur morose, querelleuse, ou bien encore à son aspect rien moins que caressant?...

. . . J'étais en déplacement de chasse, au château de V.. ., où M. le comte de B... avait offert à mon équipage la meilleure et la plus large hospitalité. Le château de Y... est sans contredit une des plus magnifiques résidences de la Touraine. On y arrive par deux larges avenues tracées sur les bords d'une magnifique pièce d'eau vive encadrée dans le plus verdoyant gazon. Des chênes aux larges branches, des pins de toute espèce étendent leur ombre séculaire sur des allées déroulant leurs courbes savantes dans les profondeurs d'un parc immense.

Les communs, d'une merveilleuse entente, se composaient de deux vastes corps de logis, contenant de spa-

cieuses écuries d'un aménagement parfait. En dehors des communs, à une portée de fusil du château, le chenil apparaît en partie caché par un massif de plantes destiné à tempérer les ardeurs du soleil de juillet.

C'est dans ce chenil que mes chiens reçurent l'hospitalité, ceux de M. de B..., en hôtes de bonne compagnie, ayant cédé la place, pour aller haWter un box préparé à cet effet.

Le lendemain fut consacré à une première chasse. Le soir, nous rentrions au château sonnant la retraite prise, et mon piqueur ayant un beau brocard en travers de sa selle. Il était quatre heures, et M. de B... m'avait promis pour le lendemain une chasse de lièvre, dans de magnifiques plaines qui s^étendaient à droite du château. Ces plaines, sablonneuses, couvertes d'une bruyère courte, mousseuse, semées de petits boquetaux de chênes ou de sapinières, étaient le plus merveilleux terrain et le plus approprié à la chasse du lièvre que Ton pût imaginer.

Descendus de cheval, M. de B..., me conduisit au box, qui servait de chenil provisoire. Je connaissais déjà ses chiens dé réputation, et lors de nos longues retraites, j'avais entendu raconter mainte prouesse, cent hauts faits d'armes, que j'écoutais avec une certaine incrédulité qui s'accrut, lorsque je vis pour la première fois les douae chiens de M. de B....

— Vous voulez voir mes chiens, me dit M. de B..., mais vrai, vous avez tort, car rien n'est d'un moins gracieux coup d'œil que ma meute ; et puis, ajouta-t-il en souriant, le seul chien que je désire vous faire remarquer. Gendarme, fait actuellement l'école buissonnière, et Benoît est à sa

recherche depuis ce matin (Benoît était le piqueur de M. de B...).

J'insistai pour que la porte du box fût ouverte, et, disons-le, je trouvai l'aspect de l'équipage de mon hôte encore au-dessous de sa critique.

Couchés dans tous les coins, onze chiens de toutes les races, de toutes les tailles, de toutes les couleurs, depuis le briquet griffon jusqu'au grand chien de Saintonge, nous reçurent avec des grognements sourds et en ouvrant à demi leurs yeux fatigués. Leurs pattes, leur poitrine étaient presque complètement dénudés par le contact de l'ajonc épineux où, deux fois par semaine, M. de B... les conduisait à l'attaque de quelque compagnie de sangliers. La venue de mes chiens à V... donnait donc quelque repos à cette vaillante petite meute, qui en profitait et qui semblait fort irritée qu'on vînt la troubler.

~ Je savais d'avance ce que vaut votre équipage, dis-je à M. de B..., mais il est un chien dont la réputation est parvenue jusqu'à moi, et dont on raconte mille choses, qui parfois m'ont paru extravagantes ou d'une invraisemblance évidente, c'est Gendarme. Je serais heureux de savoir de vous l'exacte vérité à son sujet.

— Gendarme, me répondit M. de B..., après lequel court actuellement Benoît, a été, ainsi que les autres chiens que vous venez de voir, acheté par M. de C..., mon neveu, à la veuve d'un braconnier qui, pendant de longues années, avait tué bien des lièvres, bien des chevreuils dans des bois communaux voisins des siens. Plusieurs tentatives avaient été faites pour l'achat de Gendarme, mais malgré les offres les plus séduisantes des acquéreurs, jamais le

père Maigret (c'était le nom du braconnier) n'avait voulu se séparer de son chien. Lui mort, sa-veuve le vendit au plus offrant, et Gendarme fut adjugé à mon neveu, depuis trois mois mon gendre, comme vous le savez, et que j'attends ce soir avec ma fille. Quant à tout ce qui peut vous avoir été raconté sur Gendarme, sa réputation a pris je ne sais quoi de fantastique, et je dois vous dire que bon nombre des récits qui doivent vous avoir été faits, sont vraisemblablement les créations imaginaires de quelque garde, que la chronique des charbonniers ou des marneurs a portées jusqu'à vous. Gendarme est doué des plus merveilleuses quaUtés, mais malheureusement il a pousse jusqu'à l'excès ses défauts, qui sont un détestable caractère, faux, rancunier et boudeur. Il est en sus le plus effronté voleur que vous puissiez imaginer, et il est aussi libertin que voleur. Gendarme reste derrière la meute pendant presque toute la chasse ; mais si le lièvre a fait ruse sur ruse. Gendarme arrive et le défaut est relevé. Je puis vous affirmer que sur quinze lièvres que nous avons chassés depuis le commencement de la saison, nous en avons pris quatorze, et le quinzième a été manqué par suite de l'absence de Gendarme qui, depuis deux jours était épris des charmes d'une affreuse chienne du village, et ne signalait sa présence au château que par un nouveau larcin. Ce que j*ai rarement vu dans ma longue existence de veneur, continua M. de B..., c'est l'aptitude avec laquelle Gendarme conserve le change. En un mot, comme chien de Uèvre, c'est un merveilleux animal, et demain vous le verrez à l'œuvre; il a une façon à lui de terminer toutes les chasses qui ne manque pas de joviahté, et la ruse qu'il emploie

dénote son extraordinaire intelligence...; mais je ne dis plus rien, je préfère vous laisser voir... Tenez, ajouta- t-il en me désignant un homme et un chien qui entraient dans la cour des communs, voici Benoit et Gendarme.

En effet, Thomme et le chien tenu en laisse arrivaient, l'homme, la tête penchée sur la poitrine,iparaissait réfléchir profondément, le chien la tête basse, comme son maître, et la queue entre les jambes.

L'homme avait environ soixante ans, était de taille moyenne, maigre, nerveux, mais encore parfaitement souple et plein de vigueur. Sa figure décharnée, halée, tannée, ridée, était illuminée par des yeux noirs pleins de feu, et surmontés d'épais surcils grisonnants. Ses jambes étaient presque entièrement couvertes par de hautes guêtres et d'où sortaient ses cuisses aux muscles saillants sur lesquels s'appliquait une culotte de daim luisante de vétusté. Son costume était complété par un long gilet écarlate galonné, et une vieille veste verte tout usée* au portage de la trompe; sur sa tête couverte d'épais cheveux presque blancs coupés en brosse, il portait une cape de cuir bouilli éraillé par les ronces, et les hautes branches des forêts, et autour du corps non une trompe moderne, mais une de ces trompes à la Dampierre enveloppée de serge verte, qui ne laissait voir que le cuivre étincelant de son pavillon.

— Eh bien, Benoit, dit M. de B..., ou as-tu retrouvé Gendarme?

— M. le comte, répondit Benoît, et sa voix dénotait une sombre colère, depuis sept heures, je sonne à me faire craquer les côtes sur les landes, dans les bois de Marigny,

dans les taillis de la Sablonière, enfin j'ai bien fait dix lieues, après monsieur (et du bout de son fouet, Benoît montrait d'un air irrité Gendarme qui avait pris la pose et la mine la plus piteuse du monde) et monsieur, était tout bonnement couché, là-bas, sur mon lit, digérant cinq ou six riz de veau qu'il a volés ce matin à la cuisine. Et remarquez, monsieur le comte, que votre chien Fox a reçu du chef une énorme raclée, car on lui avait mis sur le dos la prouesse de monsieur. Et, Benoit, en proie à une agitation croissante, allongea en arrière un coup de manche de fouet à Gendarme qui, Tesquivant adroitement, prit sa laisse dans les longues jambes du piqueur, et, donnant une violente saccade, le fit brusquement asseoir sur le sable...

— Sauf votre respect, monsieur le comte, dit Benoit en se relevant, tenant toujours la laisse, croyez-vous que cette canaille-là, pour avoir plongé ce matin dans le baquet aux riz-de-veau, m'avoir fait éreinter tout le jour, avoir empoisonné mon lit de son infâme odeur de vieux braconnier, et enfin pour venir de me jouer le dernier mauvais tour dont ces messieurs ont été témoins, croyezvous qu'il ne mérite pas une rude correction?

Et Benoit agitait son fouet, et Gendarme, le ventre ballonné par rimmense quantité de riz de veau qu'il avait engloutie, sautait au bout de sa corde poussant des hurlements de peur.

— Allons, Benoit, pardonnons-lui encore à ce vieux misérable, si nous le battons, il ne voudra rien faire demain, et je tiens à montrer tout son savoir-faire.

Pendant que le maître et le serviteur échangeaient ces

quelques paroles, j'avais pu à mon aise examiner Gendarme.

C'était un griffon blanc de moyenne taille, marqué de feu à la tête, court de rein, large d'épaule, bas jointe, admirablement bien coiffé, de longues oreilles, et de nombreuses cicatrices attestaient toute la vaillance de cet étrange animal lors de ses rencontres avec les sangliers. Sa tête était couverte de poils hérissés, sous lesquels disparaissaient presque complètement ses yeux, aux paupières sanglantes qui lui donnaient un caractère de vieillesse et de férocité. Quant à sa queue, il n'en restait qu'un court tronçon; car un beau jour, Gendarme, dans une de ses promenades au village, était entré chez le charcutier qui faisait de ces excellentes saucisses renommées dans le Blaisois; il s'était faufilé dans la boutique et se sauvait sournoisement emportant un chapelet de boudins, pourtant pas assez vite pour que la femme du charcutier, attirée par les cris de son mari, ne prît dans la porte qu'elle voulait brusquement fermer, la queue de Gendarme qui déjà dehors en laissa les trois quarts dans la boutique, et alla manger ses boudins dans quelque fourré du parc de V...

M. de B. ayant donné ses ordres, nous rentrâmes au château.

Le lendemain nous partions à huit heures. Le soleil se levait radieux; le ciel était voilé d'une légère vapeur grise, et le château, que nous apercevions avec son immense façade de brique, se détachait merveilleusement sur le feuillage d'un vert sombre des pios et des cèdres du parc.

M. de B., M. de G., madame de G. et moi suivions la petite meute, qui, elle, suivait les longues enjambées de Benoît, qui jamais ne voulut monter à cheval de sa vie, et qui pourtant suivait les chiens comme s'il eût eu entre les jambes le plus vigoureux Hunter que Tlrlande ait jamais produit.

Arrivés sur un plateau couvert de bruyères, mêlées de mauvais sapins, les chiens furent découplés, et malgré des myriades de lapins, sur lesquels pas un chien ne cria, un beau lièvre fut lancé, et, après s'être fait battre quelques instants, prit la plaine, poursuivi de près par les onze chiens, animés par les cris et le cor de Benoît qui sonnait vigoureusement le débûcher. Puis, à une quarantaine de pas derrière, galopait Gendarme, qui de temps à autre poussait un cri rauque, enroué...

Au bout de vingt minutes environ, les chiens tombèrent en défaut à un carrefour ; mais Gendarme arriva, et là ce chien, qui jusque-là avait conservé son insouciante allure, sembla se métamorphoser. Relevant sa tête intelhgente, il s'arrêta, aspirant toutes les émanations que lui apportait la brise, puis se dirigeant vers un fossé couvert par de hautes herbes, il en fit bondir le malheureux lièvre qui partit alors au milieu des chiens; mais cette fois Gendarme conserva la tête, se maintenant toujours au premier rang. Parfois, lorsque quelque nouvelle ruse venait embarrasser la petite meute, lorsque Benoît, sa grande trompe en main, faisait prendre des retours. Gendarme, qui sentait le lièvre sur ses fins, remuant son tronçon de queue, quêtait dans les sillons ou sur la bande comme le plus fin pointeur.

ET EN ANGLETEHftIi: 201

Enfin, après deux heures de chasse, les chiens lomhèrent de nouveau en défaut, et ce défaut durait déjà depuis dix minutes sans être relevé.

— Suivez bien de l'œil Gendarme, me dit M. de C...

En effet, le chien, qui battait le terrain à une trentaine de pas des autres, marqua tout d'un coup un temps d'arrêt...

— Le lièvre est au bout de son nez, me dit Benoit qui passait auprès de moi.

Le chien regarda à droite, à gauche, puis revint joindre la meute, et, se mêlant à elle, parut trouver le long d'un chemin la voie du lièvre, sur laquelle il partit, poussant des cris sonores dans lesquels ses camarades avaient la plus grande confiance et qui de cette façon furent enlevés par Gendarme à deux cents mètres environ de l'endroit où était rasé le lièvre. Puis il s'arrêta et sembla quêter parmi les autres, cherchant à débrouiller une nouvelle ruse.

Dès que tous furent éparpillés de tous côtés, je vis Gendarme se diriger sournoisement vers un grand fossé dans lequel il descendit, et d'où il remonta plus loin. Sur le bord du fossé, il regarda de tous côtés afin de s'assurer que Ton ne l'observait pas, puis prudemment, comme^ un renard, il parvint à l'endroit où déjà il avait trouvé le lièvre de meute... Arrivé à trois pas du gîte, il s'élança d'un bond, et le pauvre lièvre fut étranglé. Déjà même l'égoïste et menteur Gendarme allait profiter de la ruse qu'il avait imaginée pour entraîner ses camarades loin du théâtre d'un halalli qu'il voulait faire solitaire, lorsqu'apparut, sortant aussi du grand fossé, Benoît, qui, habitué

à cette perfide manœuvre, Tavait suivi des yeux, et pour cette fois répartit le lièvre d'une façon équitable. Pourtant, cette répartition parut mécontenter Gendarme, qui partit au petit galop en se dirigeant vers une sapinière, malgré les appels réitérés de Benoît.

Ce que je viens de raconter, je Tai vu. Benoît, lorsque la fin de la chasse se faisait en plaine, pouvait bien exercer sa surveillance, mais lorsque le lièvre, sur ses fins, se relaissait dans un taillis. Gendarme fit souvent la curée à lui seul.

Le soir de ce même jour, nous fumions après le dîner, sur un vaste balcon qui dominait les hautes cimes des arbres. La lune éclairait une magnifique nuit d'automne, mystérieuse comme une nuit de printemps. Tout à coup, au loin, j'entendis distictement la voix d'un chien qui chassait.

^ — C'est Gendarme, me dit M. de B..., qui, peu satisfait du morceaau que lui a distribué Benoît, chasse pour son compte...

Le lendemain matin à six heures, je traversai les communs pour me rendre aux écuries, lorsque je me croisai avec Gendarme, qui rentrait avec la moustache sanglante, hérissée, le ventre horriblement enflé par son festin nocturne. Il se dirigea vers la chambre de Benoît, où j'entendis presque aussitôt un vacarme épouvantable.

Le chien, croyant son maître levé, avait voulu, comme la veille, chercher sur son lit une délicieuse couche pour faire sa lourde digestion; mais il était arrivé que Benoît n'étant pas encore levé, reçut, dans le saut qull fit, les pattes de Gendarme sur la figure, ce qui fit que Gendarme,

saisi par la peau du cou d'une main vigoureuse, reçut une correction des mieux appliquées, et toujours tenu par la peau du cou fut reconduit au chenil, où il fit une malheureuse entrée, car deux Vendéens continuèrent si bien ce que Benoît avait commencé, que ce dernier fut obligé de venir mettre le holà, sans quoi Gendarme eût pu faire ce jour-là sa dernière digestion.

Il y a quelques mois, je rencontrai M. de B... qui m'annonça que Gendarme, après avoir laissé un bout de sa queue chez le pâtissier, avait fini par y laisser sa peau tout entière, un soir qu'il se sauvait avec un beau jambon tout paré pour le réveillon de 1859.

Ce soir là. Gendarme reçut un mauvais coup, car deux jours après, il mourait au chenil, bien regretté par ses maîtres, mais bien peu par les habitants du village de V.. ., dont les loustics ont chanté la mort de leur ennemi sur l'air de Fualdès.

Page 1