CHASSE AUX OISEAUX-MOUCHES DANS LE NOUVEAU MONDE
« • . Pétais alors officier à bord de la Pomme, et, le passage du cap Horn ayant fatigué la membrure du navire, le commandant avait résolu de l'abattre en carène dans la rade de Valparaiso, où nous avions jeté l'ancre depuis huit jours. On appelle abattre en carène, enlever toute la mâture d'un navire à Texception de ses bas mâts sur lesquels on fixe d'énormes poulies ; puis, au moyen de cabestans situés sur des quais ou sur un ponton, on force le navire à se coucher sur le flanc, afin que ses fonds puissent être attentivement visités.
Cette explication démontre clairement que pendant l'opération à laquelle on avait résolu de soumettre la Pœnone, opération qui ne devait pas durer moins de quatre mois, il était impossible à l'état-major du navire d'habiter des cabines qui eussent pu tout au plus servir de demeures à des acrobates expérimentés. Le commandant était le meil-
leur homme du monde, une belle et forte nature, que les grades conquis vaillamment par lui n'avaient pas dotée de cet esprit tracassier, plein de tatillonnage, de petitesses et de vues étroites, que Ton rencontre si fréquemment dans la marine chez des officiers supérieurs qui occupent leurs loisirs à se venger sur leurs inférieurs des ennuis qu'ils ont eu à subir avant d'atteindre à leur haute position.
Les officiers devaient occuper des chambres que le consul avait fait préparer dans une maison qui lui appartenait, se réjouissant déjà des invitations de bals qu'ils avaient reçues, et de l'effet vainqueur qu'ils espéraient de l'épaulette d'or de la marine française sur les belles senoras de Santiago et de Valparaiso.
Quant à moi, j'obtins la permission d'explorer la côte à bord d'un navire à vapeur qui faisait le service des postes entre Panama, le Chili et toutes les républiques de TAmérique méridionale occupant le versant ouest de la chaîne des Cordillères et les rivages de l'océan Pacifique.
Muni de lettres de recommandation, de renseignements nombreux et précis, je m'embarquai, et, après avoir touché à difiérents points, je résolus de me rendre à Guayaquil, d'où j'espérais pouvoir faire une excursion dans ces vastes déserts qui s'étendent jusqu'à l'océan Atlantique. Je voulais à tout prix vivre quelque temps au milieu de cette nature tropicale, dont j'avais tant entendu parler, dont les descriptions que j'avais lues, relues cent fois, faisaient naître en moi une indicible curiosité, un désir qui, longtemps contenu, renaissait plus fort que jamais. Et puis, un habitant du pays me raconta des chasses étranges, des coutumes inusitées en nos pays d'Europe. Il me dit corn-
bien tous seraient heureux de me recevoir, que je trouverais partout la plus large et la plus gracieuse hospitalité. Je partis donc, et le steamer mouilla à Feutrée du fleuve. Je descendis dans un canot qui devait nous conduire à une goëlelte guayaquilienne dont les départs correspondaient avec les arrivées du paquebot-poste. Quelques jours après j'arrivais à Guayaquil.
Pendant la traversée, ou plutôt la montée du fleuve, mon désappointement avait été grand : à la place de ces forêts vierges, de ces lianes, chaînes de fleurs reliant ensemble la cime des arbres, à la place enftn de cette luxuriante végétation dont mon imagination se promettait tant de joies inconnues, je n'aperçus de tous côtés que des plaines marécageuses couvertes de joncs énormes et jaunis; je ne vis que des bancs d'une vase noirâtre et pestilentielle, au milieu de laquelle se vautraient d'immondes caïmans. Je regrettais la mer, les quelques jours qui s'étaient écoulés depuis mon départ de Valparaiso, pendant lesquels j'avais eu le magnifique spectacle de l'Océan amenant, des lointaines régions de la Chine, ces longues lames qui venaient paresseusement mourir sur le sable ; je regrettais ce ciel d'une pureté sans tache, Tatmosphère chaude, mais que rafraîchissaient les brises du soir, et la côte émaillée de verdure, et les cimes neigeuses de la Cordillère, et Thaleine parfumée des nuits tropicales. De tout cela, il ne restait présente à ma mémoire qu'une esquisse indécise, vaporeuse, pleine d'un charme qui me faisait d'autant plus apprécier la perte des illusions que j'avais formées sur la navigation des fleuves de TÉquateur, dont la rivière de Ciuyaquil me faisait faire une si triste appréciation.
A Fembouchure du fleuve se trouvent deux iles : El Muerto et La Puna, La première a reçu ce nom de Mort^ parce que de loin elle ressemble à un immense cadavre revêtu du linceul. Les Incas venaient autrefois sacrifier à leurs dieux sur ce rocher solitaire. Aujourd'hui, un phare y est établi ; on raconte qu'un jour il arriva que les autorités oublièrent de faire parvenir au gardien, qui y habitait avec sa femme, les provisions nécessaires à leur subsistance; car, sur ce roc brûlé par le soleil, il n'y a aucune trace de végétation, et de tous côtés il est battu par les eaux limoneuses et salées.
L'homme et la femme abattirent l'habitation et construisirent un radeaUj^comptant sur les vents d'ouest qui soufflaient alors pour les pousser sur la terre ferme ; mais il arriva qu'une foislembarqués, le vent sauta à l'est, et qu'ils furent emportés au large. Pendant cinq jours ils vécurent entre le ciel et l'eau, ayant vu disparaître à leurs yeux les dernières cimes des Andes... Un bâtiment aperçut un jour quelques planches balancées sur les flots, il approcha, et on distingua du bord deux formes humaines étendues, ne donnant aucun signe de vie. On les transporta à bord, et d'excellents soins purent rappeler à la vie les infortunés gardiens du phare d'El Muerto.
L'autre lie, La Puna, que Ton trouve en remontant le fleuve, est la demeure des lépreux que Ton y transporte. Ces malheureux se construisent de leurs mains une cabane, et, eux morts, on brûle leur cadavre, leur maison, tout ce qui leur a appartenu.
Dès que je fus débarqué, je me rendis au consulat, et je remis au consul les lettres que son collègue de Valparaiso
m'avait données pour lui. Je reçus un charmant accueil, et lorsque j'eus manifesté le désir de partir le plus tôt pos. sible de Guayaquil afin de commencer mon voyage dans l'intérieur, on s'efforça de me dissuader d'un projet téméraire, disait-on, les environs de la ville n'étant rien moins que sûrs, et des Indiens rôdeurs occupant les forêts du voisinage. Heureusement pour moi, un officier bolivien, qui se trouvait ce soir-là chez le consul, m'offrit, si toutefois je voulais retarder mon voyage de deux jours, de profiler de l'escorte qu'il pouvait me faire jusqu'à cent cinquante milles de la ville. Cet officier avait reçu, le jour même, l'ordre d'aller relever la garnison d'un petit fort placé sur les frontières boliviennes, afin de protéger les quelques colons qu'y s'y aventuraient contre les attaques des lûdiens et des nègres maraudeurs.
J'acceptai avec joie, et je profitai néanmoins de mon court séjour à Guayaquil pour visiter la ville et les environs.
Toutes les rues se rejoignent à un grand carrefour qui a nom le Môle. Elles ne sont ni pavées, ni éclairées, et on n'y aperçoit aucune voiture. Les chèvres y paissent, et y trouvent une abondante nourriture. Les poutres , de cette façon, et en raison de cette construction flexible, elles peuvent suivre les oscillations et ondulations causées par les tremblements de terre si fréquents dans ces contrées. Ces habitations sont ordinairement composées de deux étages. Le second, étant avancé de manière à former un abri pour les promeneurs, est soutenu par des colonnes.
Ces deux jours s'écoulèrent promptement, et à l'aube du troisième, accompagné de mon nouvel ami, suivi du ma-
telot qui me servait de yalet de chambre, de chasseur, de cuisinier, de tout enfin, et de deux nègres conduisant une mule chargée de mes armes et de mon bagage, je partis.
Je désirais, si le temps me le permettait, pousser mon voyage jusqu'à Quito, et de là me rendre jusqu'aux frontières de la Nouvelle-Grenade; mais je devais aui)aravant séjourner quelques jours chez le senor Montero qui possédait une habitation aux environs de Tambillo et pour lequel j'avais une lettre que m'avait donnée son frère, représentant au Chili des intérêts de TÉquateur.
Le trajet s'effectua sans encombre, grâce sans doute à la protection que me valait Tescorte du jeune ofiBcîer guayaquilien, et nous traversâmes un pays dont l'aspect commençait à réaliser les idées que je m'étais formées de la végétation équatoriale.
Avant de parvenir à Tambillo, petit village sans importance, nous fûmes obligés de suivre des quebradas (ravines) tellement profondes, tellement encaissées dans une double muraille de rochers tapissés d'arbustes et de plantes parasites de toutes sortes, que le jour ne parvient au fond de ces quebradas que par d'étroites éclaircies. Parfois môme, ces éclaircies n'existent pas, et le voyageur est obligé de continuer sa route dans une profonde obscurité, lentement, car les mules et les chevaux ont le pied peu sûr, le terrain étant rendu fort glissant et spongieux, par les infiltrations de l'eau qui tombe goutte à goutte de la voûte de rochers. Ce passage s'effectua pourtant sans accident; et le soir même, nous arrivions à Tambillo.
Le lendemain de bonne heure, je remerciais mon compagnon de route de l'aide qu'il avait bien voulu m'offrir,
et je donnais mes ordres afin de pouvoir arriver chez don Moiitero avant le soir.
J'avais enfin quitté toute route tracée, et je me trouvais au milieu de ces pays rêvés, de ces contrées à la fois magnifiques et sinistres, où de hideux reptiles se cachent sous les plus adorables fleurs, où les poissons subtils sont renfermés dans les fruits éclatants. J'étais enfin parvenu au sein de ces régions équinoxiales qui semblent depuis l'Inde jusqu'à l'Afrique entourer la terre comme une ceinture de fleurs et de parfums. La terre de l'Equateur saluait TflOn arrivée, en m'offrant les plus splendides magnificences.
Il était midi lorsque je parvins au pied de la colline au sommet de laquelle, me dit mon guide, était placée l'habitation du senor don Montero. Midi! heure presque mortelle, en ces pays, pour qui afi'ronte les rayons du soleil de rÉquateur qui répand sur le ciel des nappes de lumière ardente.
Une sorte de pavillon de repos, fait de nattes de paille étendues sur de gros bambous, s'élevait au milieu d'un massif d'arbres d'une verdure éclatante; ces arbres, de formes bizarres, s'élançaient comme des flèches, ou bien se courbaient en gracieuses arcades, et étaient si épais, si feuillus, qu'ils formaient un dôme impénétrable même à la pluie.
Ce pavillon nous servit d'abri, afin d'attendre le soir. Vers quatre heures, nous pliâmes les hamacs et primes le chemin qui serpentait le long de la colline sous une voûte de fleurs et de verdure où mille oiseaux saluaient, par leur gazouillement et leurs jeux, cette resplendissante soirée.
C'étaient des perroquets bleus, rouges et verts, qui de leur bec crochu grimpaient lentement à la cime des acacias roses, et de gros oiseaux bleus, dont la queue et la gorge ont des reflets d*or bruni, qui en poursuivaient d'autres d'un noir de velours nuancé d'orange.
Il est impossible de rendre l'aspect de cette nature exubérante, luxuriante de soleil, de parfums et de couleurs» servant de cadre à l'habitation que je commençais à distinguer à Textrémité de l'allée que nous suivions depuis une heure. Celte allée dominait un cours d'eau bleue, oii se projetait Tombre des tamarins, et de gros poissons d'ai^ gent aux nageoires de pourpre parcouraient lentement les eaux calmes, limpides, aux reflets de cristal bleuâtre. Tous, presque sans mouvement à la surface où miroitait un éblouissant rayon du soleil à son déclin, semblaient se plaire inondés de chaleur et de lumière ; puis, mille insectes bourdonnaient à la surface de ces ondes transparentes où se reflétaient les nuances diaprées des fleurs aquatiques.
L'habitation de don Montero m'apparut enfin.
Cette maison formait un long parallélogramme entouré d'une vaste galerie ouverte aux quatre aires de vent, de sorte qu'il était possible de toujours profiter des brises variables, courants d'air incertains, qui soufflent sur ces pays.
Des stores de jonc vert à dessins éclatants en dehors, sombres à l'intérieur, et glissant sur des piliers d'acajou cerclés de cuivre brillant, garnissaient les fenêtres du rezde-chaussée. Ces stores de jonc vert, je l'ai dit, sans cesse arrosés, répandaient d'exquises senteurs, de sorte quel'air,
ayant traversé cette odorante et suave humidité, arrivait chargé de parfums dans les appartements.
Sur le seuil, je fus reçu par don Montero, à qui je remis la lettre de son frère. Il me fit l'accueil le plus cordial, me disant : La casa esta à la dlsposicion de usted, ce qui veut dire : Considérez ma maison comme la vôtre. Il me fit traverser ses appartements, couverts de nattes du travail le plus précieux, et où j'aperçus des meubles d'ébène, d'écâille et de nacre incrustés d'or, tels qu'on les fait à Canton et à Maliao.Il y avait aussi tout un luxe oriental de divans, de coussins et de sofas, en tissus de crin ou de la fraîche feuille des palmiers.
Enfin, tout ce que la plus molle et la plus voluptueuse paresse peut imaginer était rassemblé dans les salons de mon hôte; et, du reste, en ces climats, il est une sensation pénible qu'éprouve tout homme habitué à cette vie engourdissante, lorsqu'il s'agit d'exécuter le moindre mouvement, pour sortir de l'assoupissement, sorte d'ivresse où il se plonge avec délices.
Dans une de ces pièces, nous trouvâmes une jeune Indienne vêtue de mousseline blanche, et dont le cou et les jambes nus étaient ornés de bracelets et de colliers en co» rail d'un rouge vif passés dans des fils d'or qui se détachaient d'une façon tranchée sur sa peau fine couleur de brique. Sur un ordre de son maître, elle partit en courant sifin de prévenir la senora Montero et ses filles de mon arrivée.
Pendant ce temps, j'avais réparé le désordre de ma toilette de voyage, et pu examiner la chambre qui m'avait <^tô donnée, chambre qui, du reste, était exactement sem-
blable à d'autres qui s^ouvraient sur la même galerie. Les plafonds étaient élevés, et les portes toujours ouvertes livraient passage à Tair qui de celte façon était sans cesse renouvelé. L'ameublement consistait en chaises, en sofas de paille ou de crin, car le velours et la soie deviendraient le réceptacle des insectes. Les lits étaient sans matelas, car les hamacs de paille très-flexible sont bien supérieurs. Ces hamacs sont la couche favorite des femmes qui, disentelles, prennent un exercice salutaire en se balançant mollement... Les méchants disent que c'est un prétexte trouvé pour révéler les gracieux contours d'une jambe et d'un pied charmants. Les femmes de ce pays, ainsi demi-étendues, se berçant mollement, et semblant jouir, quoique en mouvement, d'un repos plein de charmes, ces jeunes femmes, aux regards pleins de feu, aux traits réguliers, aux extrémités miraculeusement petites, réalisent, aux yeux des étrangers, cette ardente beauté des tropiques, inconnue en Europe, et qu'ils avaient rêvée. Elles sont sveltes de taille et ont les hanches prononcées. Leur démarche cadencée,- ondulée voluptueusement, rappelle celle des femmes de l'Andalousie. Les noires tresses aux vifs reflets de leur abondante chevelure flottent sur leurs épaules, et souvent elles y mêlent de rouges fleurs, aux contours bizarres, empruntées aux orchidées qui croissent nombreuses dans les forêts. Quant à leur teint, on dirait qu'un chaud rayon de soleil s'est plu à le dorer.
Les femmes de la classe intermédiaire, issues de blancs et d'Indiens, sont de taille moyenne, admirablement faites, et ont la couleur du bronze florentin.
Que de fois j'ai vu les premières, plongées dans de loin-
taines rêveries où les entraînait leur ardente et vive ima* gination, laisser échapper de leurs lèvres rouges la fumée bleuâtre du papelito, puis prendre nonchalamment quelque viguela (guitare) et fredonner un gai boléro ! Mais la fumée du papelito diminuait, les derniers flocons de vapeur blanchâtre disparaissaient dans le ciel, la viguela ne murmurait plus qu'indistinctement le joyeux refrain... et le papelito tombait à terre, et la viguela devenait muette, et la jeune femme, la bouche demi-ouverte laissant entrevoir des dents d'une blancheur éblouissante, les yeux demi-clos, nonchalamment couchée presque toujours dans une pose adorablement gracieuse, s'endormait bercée dans son hamac au bruissement argentin de la source d'eau vive et du chant des oiseaux, au milieu d'une atmosphère parfumée.
Que de fois aussi j'ai vu les autres, à Tombre des palmiers et des bananiers où gaipbadaient les singes, près des rivières où gisaient les caïmans, immobiles comme des troncs d'arbres, tresser des chapeaux, des porte-cigares et des hamacs de paille souple et dorée, si estimée en Europe ; tandis qu'une d'entre elles chantait quelque longue épopée de la grandeur des Incas, leurs ancêtres, sur un air monotone et triste comme les lointains murmures de l'Océan.
Admirables et splendides contrées ! la sensation vitale y devient si violente qu'elle énerve, et des miasmes délétères se cachent sous les enivrantes voluptés des brises embaumées.
Ma toilette terminée, je me rendis sous la galerie, où toute la famille du senor Montero se trouvait réunie. Ma maison esta votre disposition, m'avait-il dit; et je pus m'a-
percevoir que ces paroles n'étaient pas une banale formule de politesse. Sa femme, ses cinq filles, toutes admirablement belles, me firent le meilleur accueil. L'aînée n'avait pas dix-huit ans, et c'était déjà une femme accomplie, mère de deux babies^ qui jouaient sur Therbe avec une dizaine de ces charmants et microscopiques chiens de la Havane aux soies d*arf,^nt et aux yeux d'ébène.
On causa longtemps de l'Europe, de la France ; puis vint l'heure du dîner, qui fut servi dans une salle d'où la vue s'étendait au loin, et d'où l'on apercevait, dominant ces magnifiques solitudes et les vastes plantations de cannes à sucre et de cacao du senor Montero, les cimes neigeuses et glacées duGhimborazo, Tune des plus hautes montagnes du globe.
Le soir venu, les jeunes filles dansèrent entre elles la fa* macucca, au son des viguelas et aux chants des Indiennes. On servit de délicieux sorbets, des fruits parfumés, et, l'heure du sommeil venue, je regagnai ma chambre et mon hamac, où je m'endormis bercé par les plus douces visions.
Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, et mon hôte m'avait promis, dans un délai prochain, de me faire assister aune curieuse chasse, dont il voulut me laisser toute la surprise en ne me nommant pas les animaux que nous devions chasser. Un soir donc, il m'annonça pour le lendemain cette expédition projetée, et je me rendis dans ma chambre, où, avec l'aide de mon matelot, je préparai mes carabines, mes balles, et même jusqu'à de longs couteaux malais, fort bien en main, et très-appropriés à la lutte avec des bêtes fauves.
Au point du jour, le senor Montero entra lui-môme dans
ma chambre, et se mit à rire en voyant les préparatifs que j'avais faits la veille. Quatre des jeunes filles, restées dans la galerie, m'appelaient gaiement, se riant de ma paresse, et, quand elles entendirent parler de carabines, les éclats de rire redoublèrent, des plaisanteries gaies, vives, comme le gazouillement des oiseaux, s'échangèrent à voix basse... Qu'avaient donc de si risible mes carabines et mon équipement de chasseur, pour parcourir un pays où les serpents les plus venimeux abondent, où les bétes fauves habitent les profondeurs des taillis?
— Replacez ce fusil dans son étui, me dit mon hôte, et ces carabines dans leurs caisses; quittez ces guêtres et tout cet attirail européen : fusils et carabines nous serviront quelque autre jour, lorsque nous poursuivrons les jaguars ou les lions de la Cordillère... aujourd'hui, nous chassons les oiseaux-mouches.
— Allons, allons, paresseux, crièrent les quatre filles de mon hôte, venez, le soleil va paraître, les oiseaux s'éveillent, et le maïna-maïnou, que notre frère rapporta des Indes, a déjà chanté le lever du jour...
Et, prenant une viguela suspendue au mur, elles chantèrent de leurs voix pures, fraîches, mélodieuses, etparfois passionnées, une sorte d'hymne à la lumière.
— Voici vos armes, me dit don Montero, en m'offrant une sarbacane.
Elle était faite d'un bois couleur d'orange incrusté de pierres de diverses couleurs fixées au moyen .de petits clous d'argent, adorablement disposés de façon à figurer des fleurs, des oiseaux, des étoiles. C'était une merveille d'industrie indienne, un chef-d'œuvre d'une patience qui
poussée aux dernières limites, devient presque du génie. Il joignit à la sarbacane une espèce de gourde singulièrement munie d'un tuyau placé à la partie inférieure et fermé par un bouchon.
— Ce sont vos munitions, ajouta- t-il en souriant.
Je regardai ce que contenait la gourde : elle contenait de Teau et des grains de riz.
— Et maintenant, étendez-vous sur ce divan, on va procéder à votre habillement.
. Deux hommes entrèrent, deux Indiens, serviteurs de l'habitation.
En un instant je fus déchaussé, mes guêtres furent enlevées, mes jambes mises à nu, et, avec une étonnante dextérité, ils me frottèrent avec une eau blanchâtre et visqueuse qu'ils puisaient dans une noix de coco grossièrement sculptée.
— Les cobras sont nombreux, me dit mon hôte, leur piqûre est mortelle, et cette précaution indispensable, car ils fuient tout objet frotté avec le sucre du mangal-mopé. Du reste, dans le cas où cela ne suffirait pas, le Cid se chargera de vous défendre.
J'avoue que je ne compris pas tout d'abord ce que le Cid avait à faire en tout ceci, et ensuite quelle était la créature qui portait ce nom glorieux. C'était sans doute quelque chef indien, ami du senor Montero, et invité par lui à cette chasse, ou quelque guerrier ou chasseur guayaquilien renommé pour ses exploits. Ces préparatifs, toutefois, me firent entrevoir certains dangers, que la chasse des oiseauxmouches, les sarbacanes et les gourdes pleines d'eau et de grains de riz ne semblaient pas justifier.
L'opération finie, les deux serviteurs enveloppèrent mes jambes d*une sorte de jambière en coton rouge si fortement cordé, qu'elle formait une armure défensive impénétrable.
Les jeunes filles s'impatientaient, et mêlaient mon nom tout court à leurs appels moqueurs.
Dans ces pays, le mot de senor ou de monsieur est banni des relations intimes après huit jours de cette douce et charmante intimité que l'on nomme confienzay et que de longues années ne suffiraient pas en France pour établir.
Ma toilette terminée, je m'emparai de mes ustensiles de chasse, et je sortis, ^otre équipage nous attendait à la porte. C'étaient d'abord quatre mules blanches d'une incomparable vigueur, puis des domestiques indiens et mêlés entourant un chariot à trois roues, dont l'une, placée à l'avant sous le train, s'articulait à l'aide d'un système de boulons permettant de tourner à angle droit, et de changer également l'avant du véhicule en arrière, mesure utilement combinée, dans ces pays où il est impossible de faire exécuter aux voitures, dans les chemins étroits, une évolution tournante. A cet effet, la roue placée ainsi en flèche glisse à volonté dans une coulisse en bois, qui est fixée d'une extrémité à l'autre du chariot, et vient se fixer à celle des deux extrémités que l'on choisit. Les deux autres roues, placées de côté, tournent naturellement dans tous les sens, et les brancards mobiles se fixent au moyen de chevilles en fer, tantôt à une extrémité de la charrette, tantôt à une autre. Quatre vigoureux buffles étaient attelés à cette énorme machine ; devant eux, pour les guider, sans doute, et pour les exciter, se trouvait attaché un gros
chien gris de moyenne taille qui ne cessait d'aboyer, de se mouvoir, en marchant à reculons. Auprès du chien se tenait le conducteur : c'est au chien qu'il parle, c'est lui qu'il dirige, et c'est le chien à son tour, par ses aboiements, ses mouvements, ses menaçantes gambades, qui fait obéir les buffles à demi dressés, dont l'homme ne serait pas maître le plus souvent.
A peine eûmes-nous quitté l'habitation, que tout cet équipage se mit en mouvement. Nous chevauchions sur les mules blanches, don Montero et moi. Quant aux jeunes filles, elles nous précédaient, montant de charmants chevaux de race andalouse, noirs de robe, aux mouvements souples, aux longues queues en panache, aux crinières soyeuses qui couvraient à demi leurs petites têtes sèches, aux grands yeux si intelligents, si pleins de feu.
Rien de charmant comme ces jeunes filles; leurs longs cheveux noirs, relevés en natte derrière leur tête, étaient cachés par Tombre qu^'étendait un large chapeau de Panama. Elles étaient vêtues d'une jupe courte, d'étoffe forte fabriquée, ainsi que leurs ponchos^ avec les longs poils des lamas. Ces ponchos sont d'une pièce d'étoffe carrée, percée d'un trou au miUeu pour le passage de la tête. Ceux que portaient les gracieuses jeunes filles de mon hôte étaient rouge pourpre, garnis à l'ouverture d'un petit galon d'or, leurs jupes noires et leurs jambes enveloppées, comme les miennes, des tresses dont j'ai parlé plus haut.
Elles montaient leurs chevaux, scellés avec des peaux de mouton fort épaisses, jambe de çà, jambe de là, suivant la coutume des voyageuses de l'Amérique du Sud.
Nous partîmes rapidement, suivant les joyeuses enfants;
la charrette devait nous rejoindre au rendez-vous de chasse.
Mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend que dans ces contrées, annonçaient que nous arrivions aux régions boisées; il fallut deux heures, à travers un pays difficile, rocailleux que nous traversions, de toute la vitesse ne nos montures, et suivant des sentiers à peine tracés, avant de parvenir à une hauteur d'où le plus merveilleux spectacle que j'eusse vu de jna vie apparut à mes regards.
Au milieu d'un amphithéâtre de montagnes hautes et arides, comme toutes celles de ces terrains volcaniques, un bassin d'une trentaine de lieues de diamètre se découpait en lignes de verdure suivant une gradation de tons, depuis le vert sombre jusqu'aux teintes bleuâtres qui se confondent avec l'azur du ciel; une forôt, ondoyant sous la brise du matin, composée d'arbres gigantesques remplissait le bassin presque en entier. C'était un mélange, un entassement de verdure : la mer seule peut donner l'idée de ce tableau, car chaque fois que le souffle vif des vents de la montagne passait sur la forêt, on avait le spectacle de monstrueuses vagues de feuillage. De dislance en distance, le bury-bury, avec de belles fleurs pourpres, étendait sur la vaste nappe de verdure de larges taches d'un rouge vif.
Mon hôte me laissa quelque temps contempler ce magnifique tableau, puis, pressant les flancs de sa monture, il m'entraîna rapidement vers la forôt où nous plongeâmes comme dans l'Océan. Un étroit sentier, formé par les ani- ' maux sauvages et semblable à une tranchée, semblait la
couper dans toute son étendue; enfin, après une demiheure d'une course rapide, nous parvînmes à une clairière fixée comme lieu de rendez-vous, et où nous attendaient le chariot et la troupe d'Indiens venus par un chemin plus direct; mon nouvel ami, ayant poussé ses gracieuses prévenances jusqu'à vouloir me donner la jouissance de la magique mise en scène de la chasse que nous allions faire, et ses filles n'ayant pas craint de s'infliger la fatigue de ce long détour pour donner à l'hôte de leur famille une nouvelle marque de leur si grande hospitalité.
A la tête des Indiens se trouvait un homme que je vis alors pour la première fois.
C'était, je le sus après, un descendant de la noble race qui donnait autrefois des chefs à ce pays. Il avait longtemps vécu de la vie sauvage; don Montero, par ses façons affa^ blés, se l'était attaché, et je crois même qu'à certaine époque il lui évita quelque châtiment que les autorités de Quito voulaient lui infliger pour sa rebelle indépendance, ll.était de haute et vigoureuse stature, et peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun. Ses cheveux noirs, couleur de l'aile du corbeau, étaient séparés sur le milieu de la tête et tombaient plats le long de ses joues bistrées et imberbes; ses traits étaient réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs, grands, et sa physionomie dénotait ce calme sévère particulier aux races qui naissent et meurent au milieu des déserts ; à son col brillaient des ornements d'or en forme de croissants, incrustés de pierres bleues et jaunes, auxquelles les Indiens attribuent des facultés merveilleuses. Il se tenait debout, drapé dans un long poncho blanc bariolé de couleurs voyantes, et sou cou
nerveux, ses bras qui eussent pu servir de modèle aux statuaires, étaient les seules parties de son corps qui fussent découvertes, ses jambes étant enveloppées de bandes d'étoffes fixées au moyen de lanières de cuir, et ses pieds chaussés de brodequins assez semblables aux sandales.
Lorsque les jeunes filles parurent dans la clairière, il s'avança vers elles gravement, tenant à la main quatre belles fleurs d'un rouge vif, aux pétales d'or; la rosée de la nuit y avait déposé ses gouttes étincelantes.
— Ce malin, en descendant de la montagne, j'ai trouvé sur mon chemin les fleurs que les filles de mon ami aiment à mêler aux tresses de leurs chevelures, je les ai cueillies. On les appelle dans nos contrées lointaines, sur les bords de l'Amazone, les fleurs des bons présages, et elles ne croissent que sur les roches les plus élevées; que les filles de mon ami les acceptent donc comme les souhaits de prospérité que forme pour elles TAigle des Andes.
Et TAigle des Andes, c'était le nom de cet homme, se relira gravement, et se plaça comme à notre arrivée à la tête des Indiens, auxquels il donna des ordres.
Un autre personnage attira mes regards, c'était un Chinois que j'avais remarqué plusieurs fois parmi les serviteurs du senor Montero. Les Chinois sont très-répandus dans toute l'Océanie, où le trop-plein de leur population va chercher sur d'insidieuses promesses de gains la richesse et le bien-être. C'est la traite des blancs, organisée, sanctifiée, approuvée par tous les gouvernements.
Je les ai vus aux îles Chinchas, ces pauvres êtres, que l'espérance du bien-être a amenés sur ees terres ammoniacales; je les ai vus accablés de travail, piochant dans la
22i LES CHASSES EN FRANCE
poussière jaunâtre du guano : un feu sombre brillait dans leur regard rendu presque féroce, et éclairait leur face jaune, amaigrie. Leurs mouvements étaient saccadés, nerveux et trahissaient leur fiévreux travail. Gomme nourriture, Ventrepreneur leur distribuait une poignée de riz et un verre d'eau malsaine. Combien de ces malheureux, comme leurs frères, emmenés à Panama pour la construction du chemin de fer de Tisthme, ont préféré se donner la mort plutôt que d'endurer les fatigues, la maladie et la faim! On leur avait promis un éden, et on les avait conduits à de brûlants marécages, remplis de débris putréfiés, où, les pieds dans la vase marécageuse, il fallut scier le tronc des palétuviers, enfoncer les pieux pour les pilotis, passer le jour dans un soleil torréfiant, le corps à demi-plongé dans une eau corrompue. Aussi, qu'arriva-t-il?Un soir, avant le coucher du soleiK plusieurs centaines de ces pauvres exilés se réunirent sur les sables de la baie de Panama que les flots avaient abandonnée en se retirant. Ils s'agenouillèrent, hommes, femmes et enfants, le visage tourné vers l'occident, où le soleil, qui éclairait de sa rouge lumière leurs corps amaigris par la fièvre, se couchait au-dessus de leur patrie lointaine. Silencie'ux, terribles, ils attendirent que la mer vînt avec des flots s'étendre-sur la plage. Bientôt, en effet, l'eau arriva grondante, pleine de menaces, et tous, sans pousser un cri de détresse, se laissèrent engloutir... Puis l'Océan referma sur ce grand désespoir son vaste linceul.
Le Chinois dont je veux parler, amené à Lima par un navire chargé de ses frères pour les îles Ghinchas, avait été acheté par un hôtelier comme serviteur et cédé à don
MoDlereau, qui l'avait ramené lors d'un voyage qu'il lit au Pérou. Il s'appelait Kang-Shi. Il était vêtu d'une espèce de surtout en forme de blouse, vert, avec un plastron placé sur la poitrine, plastron sur lequel était peint quelque oiseau fabuleux. Une chemise en toile écrue et un large pantalon de toile verte à fond très-bas complétaient son costume. Sa longue queue nattée sortait d'un petit chapeauen forme de toit de kiosque, qu'il avait recouvert d'herbes et de fleurs. Ainsi tout de vert vêtu, lorsqu'il se tenait immobile au milieu des arbres, il était impossible de le distinguer d'un arbuste, ce qui lui facilitait la surprise du gibier; car Kang-Shi était chasseur, et chasseur habile.
~ Avec son nez camard, m'avait dit mon hôte, ce coquinlà flaire le gibier comme un chien, ou plutôt il est fort riche en toutes sortes de ruses et d'expédients. Il a apporté de son pays de bonnes traditions, et il ne l'a sans doute quitté que pour quelque mauvaise action, car, avec son mérite, il devait y gagner facilement et largement sa vie. Ici, il se conduit aussi bien que les doigts crochus d'un Chinois peuvent le lui permettre, et il m'est un précieux serviteur. Vous le verrez, du reste, à l'œuvre.
Kang-Shi portait sur un gant garni d'une planchette trois faucons capuchonnés qu'il s'apprêtait à lâcher. Je n'ai jamais vu depuis d'aussi petits faucons : leur plumage était noir, à reflets vert d'émeraude, blanc lustré à la poitrine. Au moindre bruit, ils se hérissaient, et on devinait un courage indomptable dans ces nobles petits êtres.
A ce moment, il poussa un cri guttural, et les jeunes iilles s'écrièrent:
— Ah! voici le Cid!
Je me retournai pour connaître enfin celui à qui se donnait cette appellation victorieuse, et j'aperçus, s'avançant d'un air empressé condme pour nous souhaiter la bienvenue, un animal dont je ne distinguai pas nettement les formes tout d'abord, si ce n*est qu'il possédait toutes celles de la race porcine. Je reconnus ensuite un tapir, façon de porc dont l'extrémité de latôte est munie d'une trompe; il est l'ennemi mortel des serpents, auxquels il fait une guerre acharnée. Il portait des boucles d'oreilles de trois pouces au moins de diamètre, espèces de plaques brillantes incrustées de verroterie, récompense méritée, me dit-on, par ses glorieux exploits. Sur sa trompe flexible et délicate était fixé un tube d'acier (armure défensive) garni de défenses acérées et tranchantes (armure offensive); enfin tout son corps était recouvert d'une sorte de pièce d'étoffe formée de lanières de drap de couleurs éclatantes, et chacune de ces lanières retentissait d'un grelot qui y était fixé. Ainsi accoutré, le Cid avait une marche retentissante, menaçante, glorieuse comme son nom, et Kang-Shi semblait tout fier de son élève.
La chasse commença bientôt : mais il est utile de décrire la scène sur laquelle allaient succomber les oiseauxmouches, et je me demandais s'il était vraiment possible de pénétrer dans les bois qui nous entouraient de toutes parts.
Le sol, toujours marécageux, malgré la chaleur de cette contrée, disparaissait sous un inextricable amas de lianes, de Joncs élevés et de fougères, d'une vigueur de végétation incroyable. L'atmosphère, pesamment saturée d'humides
exhalaisons, imprégnée de parfums violents, acres, répandait comme par bouffées leur arôme pénétrant. Géants de la Cordillère, des arbres centenaires avaient roulé jusqu'au fond de cette vallée, et sur leurs troncs, • de Técorce noire, moussue, jaillissaient des fleurs étranges, fantastiques, semblables au tissu léger de Taile des papillons, et semblant toujours prêtes à s'envoler de leur longue tige dégarnie de feuilles. Puis c'étaient des cactus, bossus, contournés, qui, semblables à des reptiles, de leurs tiges arrondies, aux épines dures comme l'acier, s'enroulaient aîix arbres de toutes sortes, y suspendaient leurs fleurs énormes, qui répandent une odeur de vanille; et ces fleurs tantôt d'un rouge ardent, tantôt d'un blanc mat, nuancé à rintérieur d'un vif orangé.
Habitants de ces solitudes, les oiseaux-mouches et les milliers d'insectes que fait éclore la chaleur vivent à l'abri de tous ennemis, à l'exception des serpents et des faucons, qui, dans leur vol rapide, traversent ces fourrés brûlants d'un coup d'aile, comme on voit les oiseaux de mer, plongeant à travers une haute lame verte, s'emparer d'un poisson et s'enfuir pour le dévorer vers quelque lointain • rivage.
Buffon a nommé l'oiseau-mouche « le bijou de la nature. »
Il y a plusieurs variétés de colibris : variétés de taille, variétés de plumage.
Les plus grandes variétés sont celles qui revêtent les plus brillantes couleurs. Elles ont le bec allongé, légèrement courbé vers le milieu et très-aigu ; leur langue est une espèce de trompe très-fine qui s'allonge.
La petite variété est presque aussi brillante; elle a le bec plus court.
On les voit souvent, à la saison des amours, fleurs oa pierreries ailées, aux ailes de feu, glissant, voletant, bourdonnant au-dessus des larges fleurs du cactus. 11 y en a d'un violet irrisé; d'autres ont le plumage étincelant de l'éclat prismatique de Témeraude et du rubis, du saphir et de la topaze. C'est au sein des fleurs, dans leurs mystérieuses profondeurs parfumées, que se passent ces fêtes d'amour où l'amant aérien surprend l'objet de sa tendresse. Puis, l'époque de la ponte venue, le .couple cherche une place moins exposée aux rapts des reptiles, car souvent, guettant sa proie, un petit serpent couleur de brique est là, sortant à demi sa tôte plate d'un des énormes calices du cactus : il est là blotti, cloué, et s'élançant sur sa proie imprudente, attirée par les doux parfums, les sucs odoriférants de la belle fleur dont elle fait sa nourriture.
L'oiseau-mouche se pose raremeut pendant le jour; il est plutôt emporté par les brises de l'air qu'il ne vole. Citoyen de réquateur, c'est un émigrant printanier. Cette petite créature, enfantée par la zone équinoxiale, dotée par le soleil du tropique de ses brillantes couleurs, s'envole en été vers le nord jusqu'au Canada, butinant le miel des fleurs de tous les pays sur son passage. Très-nombreux aux chutes du Niagara pendant l'été, ces oiseaux se mêlent aux arcs-en-ciel qui couronnent la poussière humide de la colonne d'eau. Leurs nids, leurs œufs, sont des merveilles atomiques d'un travail de fée. Ces œufs sont de la grosseur d'un pois, et tous semés de petits points noirs. Les coUbris sont d'une nature colère, emportée, et s'attaquent avec
Une fureur, 'une impétuosité sans égales. Leurs nids sont souvent suspendus au moindre fétu. La femelle bâtit pendant que le mâle apporte les matériaux : du coton vierge, de la mousse d'une grande finesse, et de petites écorces de gommier. Gracieux architecte, le colibri revêt d'abord de coton la branche, la liane ou la fibre, sur une longueur d'un pouce et avec un solidité parfaite; puis il place les fondations au moyen d'un petit rond cotonneux. Ensuite il carde, remue ce coton fil par fil, avec son bec et ses pieds. Le nid formé est de la grosseur d'un œuf de pigeon ramier. De sa gorge azurée il adoucit sans cesse le bord intérieur, tandis qu'il couvre de mousse plus rude la muraille extérieure. Il pond deux œufs, et couve dix ou douze jours. Les petits éclosent : ce sont deux moucherons. Pour les nourrir, la mère darde en dehors et leur donne à sucer sa langue imprégnée du suc des fleurs.
Parfois, pendant leur pérégrination éthérée, les oiseauxmouches sont attaqués par les oiseaux de proie. C'est alors qu'ils déploient leur courage et leur savante tactique. Ils s'élancent, de leur vol rapide, dans les hautes régions, et, planant au-dessus de la tête de leur persécuteur, ils lui piquent le crâne, les yeux, de leurs becs acérés, jusqu'à ce que, ébloui, le cerveau troublé, et parfois les yeux crevés, il tombe vaincu.
Captif, le colibri ne vit que quelques heures. A diverses reprises, les filles de don Montero essayèrent d'en conserver quelques-uns, qu'elles retenaient attachés par un fil de soie à une branche d'arbre chargée de fleurs. Mais c'était encore là une chaîne trop pesante pour ces fils de l'air, des fleurs et de la liberté,
Après une centaine de pas faits à travers les buissons, nous trouvâmes une espèce de sentier transversal qui divisait deux fourrés. L'Aigle des Andes et Kang-Shi marchaient devant nous avec les Indiens.
— Nous voici arrivés, me dit mon hôte; emmenez mes filles avec vous, placez-les à cent pas les unes des autres chargez votre sarbacane et soyez attentif: les Indiens vont remomter plus haut, entrer dans les bois, effrayer les oiseaux; la vue des faucons les empêchera de s'élever dans les airs, et ils passeront par ici pour changer de fourré.
. — Les Indiens entreront là- dedans? repris-je avec une sorte d'épouvante en désignant du bout de ma sarbacane rinextricable fourré.
— Facilement : c'est là leur métier.
J'exécutai les instructions que mon ami m'avait données, et, au moment où je m'arrêtai, je sentis un frôlement contre mes jambes. C'était le Cid à qui Kang-Shi m'avait confié, comme le plus inexpérimenté. Je vidai un demi- verre d'eau dans ma sarbacane, je l'amorçai en souifiant légèrement dedans, et je pris l'affût de cette chasse bizarre dont le grand veneur était un Chinois, les rabatteurs des sauvages, les chiens des faucons microscopiques, le gibier des oiseaux-mouches, et où une façon de porc à trompe était chargé de veiller sur la conservacion de mes jours.
Le silence était profond, il n'y avait pas le plus léger souffle de brise... Un cri strident traversa l'air... un autre cri lui répondit aussitôt : je tressaillis. C'étaient les Indiens qui imitaient le chant de l'oiseau de nuit. Les piaillements des faucons leur répondirent. Dès lors je pus suivre la
chasse au bruit. Elle se déplaçait à tout moment dans le fourré avec une promptitude et une soudaineté de direction singulières; enfin elle parut se rapprocher de plus en plus de notre côté et se diriger franchement vers le sentier que nous occupions.
Don Montero me fît signe du doigt de yeiller.
Pendant une seconde encore le feuillage vert du cactus se présenta seul à mes yeux attentifs. Puis tout à coup avec la promptitude de Téclair, un rubis et un saphir apparurent dans Tair^ scintillants et radieux comme deux étincelles. Je n'avais pas eu le temps d'emboucher ma sarbacane, que déjà ma voisine avait soufflé, et que Kang-Slii ramassait les deux oiseaux étourdis et les plaçait dans la cage où ils devaient mourir.
Je n'étais pas encore remis de celte première surprise que de petits groupes de deux, de trois, de cinq colibris, commencèrent à traverser le sentier : je me pris alors à souffler et ne cessai de vider et d'amorcer ma sarbacane pendant que le Gliinois continuait à relever les captifs. Soudain les cris éclatèrent plus violents, plus rapprochés; un véritable brouillard d'oiseaux-mouches obscurcit l'allée : je n'oublierai jamais ce prodigieux spectacle; c'était du phosphore, des diamants, des fleurs, dés rayons, se confondant dans unpéle-méle vertigineux; c'étaient les mines de Golconde, les trésors des Mille et une Nuits s'animant tout à coup et prenant un vol fantastique sous la baguette d'une fée. Un immense éblouissement s'empara de moi ; je demeurai immobile, fasciné par ce spectacle...
Un cri d'épouvante me rappela à la réalité...
Ce cri avait été poussé par le Cid qui, la trompe en
avant, donnait les signes de la colère la plus violente. Je me reculai et voici ce que je vis :
Au bout de quelques secondes, les fougères énormes qui couvraient le sol commencèrent à s'agiter presque imperceptiblement, comme si un corps rampant avec lenteur ébranlait la base de leurs tiges.
De temps à autre, cette faible oscillation cessait brusquement; puis tout rentrait dans son immobilité première.
Après plusieurs alternatives de profond silence et de bruissement, la tête plate d'un serpent apparut à mes yeux. Je ne sais si beaucoup partagent mes antipathies, mais la vue d'un reptile fait courir par mon corps un frisson glacé ; je deviens inerte, incapable de me défendre, je suis sous une impression magnétique impossible à décrire, semblable au vertige, et qui est le paroxysme d'une horreur que ne m'ont jamais causée les animaux des forêts que l'on attaque la carabine au poing, le couteau entre les dents.
Le Gid, ramassé sur lui-même, le cou tendu, la prunelle fixe, dilatée, attendait. Un léger tremblement convulsif des mâchoires agitait seul sa tête.
Le serpent était d'un noir bleuâtre, tacheté de jaune; il avait la tête noire, où brillaient deux petits yeux couleur de sang, à prunelle noire, et il était long de sept à huit pieds.
Alors commença une scène effrayante en raison du mystère, du silence profond qui l'entourait.
Le reptile se leva à demi comme pour s'élancer, et balança sa tête lentement en cadence, dardant dans l'air sa langue à trois pointes; puis il bondit comme une flèche: mais le tapir avait prévu le choc, car, avec une légèreté
qu'on n'aurait pas attendue de cette lourde masse, il fit un saut de côté, et à l'aide de ses défeuses d'acier, tranchantes coxnme un rasoir, il atteignit le reptile au cou...
Les oiseaux-mouches continuaient à voleter dans la clairière... Dans l'air, c'était la plus gracieuse création de Dieu; à terre c'était Timmonde enfantement de la boue, des sombres cloaques du nouveau monde. Singulier rapprochement! dans l'air, la vie, les belles, couleurs, la grâce, la lumière; à terre, la mort, les couleurs visqueuses, les formes hideuses, la nuit!
Un effroyable sifflement annonça la gravité de la blessure, et le serpent, se répliant sur lui-môme, essaya encore d'atteindre son ennemi; le Gid l'évita de nouveau en sautant par-dessus lui, et l'acier se teignit une seconde fois du sang du reptile, — mais cette fois il se retourna avec une telle promptitude qu'il réussit à envelopper son ennemi de ses anneaux nerveux... Je poussai un cri, et, par un mouvement instinctif, je voulus, m'emparant d'un morceau de bois, secourir mon pauvre défenseur. — Kang- Shi me retint en souriant... On n'apercevait plus qu'une masse noire qui se roulait dans la poussière, faisant jaillir les feuilles et les branches, d'où sortaient d'horribles sifflements et des grognements de fureur. Pendant une minute cette lutte désespérée continua; puis tout se calma, cris et combat cessèrent, et je vis le Gid couché dans une attitude victorieuse sur le serpent dont la tôte pendait encore menaçante, retenue au tronc par un lambeau de peau souillé de boue sanglante.
C'était une victoire de plus à inscrire dans les fastes de ce héros...
Le ciel, jusqu'alors d'un bleu transparent, devint peu à peu voilé d'une vapeur rougeâtre et sinistre. Cette lumière étrange donnait à tous les objets des reflets bizarres et cuivrés; une odeur de soufre se répandait dans Patmosphère, saturée d'acres parfums; la cime des montagnes se couronnait de brouillards, et des 'courants d'air passaient rapidement à la cime des arbres... Tout à coup la terre sembla s'ébranler, et de fortes secousses faillirent me renverser, aux éclats de rire des jeunes filles. • C'était la terre, qui, dans ces régions volcaniques, tremblait sous l'effort des deux souterrains; car près de là sont les cratères de volcans qui jettent la lave bouillante, les cendres ardentes, et répandent autour d'eux la ruine, la désolation et la mort.
Les oiseaux-mouches furent placés dans les cages ; Kang- Shi, précédé du Cid, rallia ses faucons; on jeta le corps du serpent dans la charrette pour en faire le dîner du tapir; nous remontâmes sur nos mules, les jeunes filles sur leurs chevaux, et .nous partîmes au galop, car de grosses gouttes de pluie, annonçant un violent orage, cojnmençaientà tomber.
Sur la limite des bois, nous rencontrâmes l'Aigle des Andes qui seul, gravissant les rochers, regagnait ses solitudes. Il s'arrêta à notre vue, et Dolorita, la cadette des filles de mon hôte, lui donna la fleur rouge de ses cheveux.
— Fuyez l'orage, senorita, dit le chef; et ses grands yeux noirs devinrent humides; vous donnez là au pauvre Indien un doux souvenir pour ses heures solitaires. Que la joie et le bonheur vous accompagnent dans le cours de votre vie! •
Et il disparut majestueusement, gravissant les rochers, à travers les buissons de palétuviers. . .
Le soir, une pluie abondante avait rafraîchi l'atmosphère, et, le dîner terminé, assis sous la galerie, don Montero, sa femme et moi, nous respirions Tair du soir, en écoutant les chants des jeunes filles, qui étaient assises sous un massif d'orangers.
Elles étaient vêtues de mousseline blanche sur laquelle étaient tracées une quantité d'arabesques au moyen des plumes, dépouilles des colibris. Leurs ailes, aussi chatoyantes que Topale, formaient une large broderie qui étincelait de mille feux dans les endroits où quelque f urtif rayon de soleil couchant venait par hasard s'épanouir.
La brise du soir rafraîchissait l'air embrasé, et les silhouettes des filles de mon hôte se découpaient sur un fond pur et chaudement coloré. Puis les castagnettes résonnèrent, une viguela préluda, et une voix jeune, suave, mais un peu traînante, chanta un boléro; les paroles se succédèrent rapidement, et trois des jeunes filles se mirent à danser une de ces danses si gracieuses et si lascives...
Et c'était vraiment merveille que ce groupe des trois belles enfants dansant sous les orangers, à la douce clarté de la lune qui se levait à l'horizon. Et toute cette adorable apparition, j'en jouissais mollement étendu sur un sofa, à travers la fumée d'un excellent cigare, sous un beau ciel, à l'heure où les étoiles brillent, où les oiseaux chantent leurs adieux à la lumière!
Après une heure, les chants, les danses cessèrent... et, remerciant mes hôtes et leurs filles, je regagnai ma cham-
bre, où j'écrivis sur mon journal les principaux incidents de cette bonne journée...
Je passai un mois chez don Montero... puis vint l'heure des adieux, et c'est chose pénible que de quitter un beau pays et des gens que Ton aime. J'ai laissé là les meilleurs souvenirs de mon existence voyageuse! Que ceuxqu'eunuient une civilisation trop raffinée et les plaisirs des villes quittent la France, se rendent à Guayaquil, et habitent quelque temps ces pays dorés du bonheur; ils reviendront, — s'ils reviennent, — ayant consacré quelques mois de leur vie à connaître une vraie félicité, la vraie vie li* bre, indépendante, heureuse!
Je l'ai dit: l'heure du départ arriva.
Une cavalcade, composée de don Montero, de sa femme, de ses filles, et de mon vieil ami le Gid, me conduisit jusqu'à Tambillo. Nous pénétrâmes dans l'église, où nous nous agenouillâmes devant ces grossières 'poupées sculptées, ouvrages des Indiens, poupées dorées, argentées habillées de soie, représentant tous les saints du calendrier.
Puis, les prières terminées, les adieux se firent non sans émotion de part et d'autre. Je partis, promettant de revenir... Jusqu'au soir, je me retournai souvent dans la direction des montagnes qui abritent l'habitation de don Montero; je me retournai si souvent que mon vieux malelpt me demanda si j'avais perdu quelque chose. Il disait vrai, j'avais laissé dans cet Éden de l'Equateur le plus riant, le plus suave souvenir de ma jeunesse.