‹ Les chasses en France et en Angleterre;Chapitre 9 sur 21 · MÉMOIRES D'AGRICULTURIST, CHEVAL DE CHASSE · texte numérisé non relu

MÉMOIRES D'AGRICULTURIST, CHEVAL DE CHASSE

TRANSMIS PAR SON COMPAGNON d'ÉCURIE PUNCH, BULL-TERRIER

Sous une forme anecdotique, nous essayons ici d'initier nos lecteurs à tous les différents modes d'entretien, d'entraînement et de dressage du cheval de chasse, de haies et de steeple-chases.

Une chose nous a frappé, c'est le manque de condition absolu des chevaux qui sont amenés en France à un rendez-vous, et le peu d'attention donné par les chasseurs aux préparations nécessaires à un animal dont ils exigeront une dépense excessive de force musculaire. Il y a certainement des exceptions à toute règle, et nous connaissons des équipages français parfaitement organisés sous tous les rapports; mais aussi combien d'autres mettent en chasse des chevaux sortis la veille des écuries d'un marchand, pauvres animaux tout gonflés de son et de mâches, n'ayant le plus souvent, depuis longtemps, fait aucun travail, si ce n'est une promenade nonchalante sur un trottoir.

Qu'arrive-l-il? — Ils sont parfaitement incapables de donner ce qui leur est demandé, non que leur construction soit défectueuse, mais parce que leur respiration est embarrassée, leurs jambes affaiblies par l'immobilité de la stalle; alors, d'un cheval parfaitement établi, qui, convenablement préparé, eût été un excellent serviteur, oa fait un animal aux jambes engorgées, dont les organes de la respiration s'altèrent; enfin toute la constitution se ressent de ce travail insolite. On donne à l'animal un nom méprisable quelconque, on le vend à bas prix, et on s'étonne souvent, l'année suivante, de le retrouver tout autre, lorsqu'il a pu passer quelques mois livré aux soins intelligents d'un bon chef d'écurie.

Gomme presque tous, nous avons commis la faute de chasser sur des chevaux en mauvaise condition, mais l'étude sérieuse que nous avons faite des différents modes de préparation usités en Angleterre pour les chevaux de chasse et de steeple-chases, nous a appris que la bonne condition d'mi cheval double ses facultés. natives; nous les avons expérimentés nous-méme, et c'est le résultat de ces expériences que nous donnons aujourd'hui, en essayant de rendre aussi peu aride que possible ce petit traité d'entraînement à l'usage des chasseurs.

C'est un sport de plus à ajouter à ceux qui commencent en août, et pour qui habite les champs à cette époque de l'année, il sera d'un intérêt véritable de faire donner aux chevaux qui lui serviront pendant l'hiver à courir le cerf ou le sanglier, un travail qui les rendra propres à supporter sans fatigue les plus longues courses et les retraites les plus tardives.

Nous nous estimerons donc heureux si notre travail est utile à quelques-uns, et la facilité dfe son application nous est une garantie de remploi qui pourra en être fait par les sportsmen de France.

a On m'a donné le nom de Punch, parce que je suis d'un gai caractère, et parmi ceux de mon espèce, je passe pour un des plus intelligents. Ma mère est une belle chienne, appartenant aux équipages de chasse du Pytchly en Leiceslershire, et mon père est le terrier favori du hunsman de Lord Stamford.

» Ma mère est de couleur fauve.

» Mon père est d'un beau noir de jais avec les extrémités couleur de feu.

» Quant à moi, je suis d'une couleur sans nom, mais qui, dit-on, a assez d'analogie avec celle de la hyène, un méchant animal sans courage, des pays chauds. Ma tête est complètement noire, à Texception de deux taches circulaires, jaune clair, qui entourent mes yeux. Les enfants du cottage disent que je ressemble au ministre, lorsqu'assis au pied d'un chêne, il place ses lunettes à verres ronds sur son nez camard pour lire la Bible.

» Mes premières années se sont écoulées à la ferme de M. Bingham, qui passait pour le meilleur cultivateur du pays. xSon lils, M. Georges, s'occupait de l'élevage des poulains qui bondissaient sur les vertes prairies, des grands bœufs Durham qui paissaient l'herbe tendre , tout imprégnée de l'air salin qui passe sur l'Angleterre, et des moutons à longues laines, qu'il échangeait à Market-Harborough pour de gros sacs de guinées.

» Un matin, j'étais nonchalamment couché devant la

porte du cottage, plongé dans le demi-sommeil que cause un doux soleil de mai, lorsque j'entendis mon nom prononcé par M. Georges.

» — C'est un des plus beaux poulains que l'on puisse voir, disait-il, en s'adressant à son i»ère.

» — Donnez les ordres à Lincoln, pour atteler le dogcart, répondait M. Bingham, et nous irons le voir dès maintenant.

» Lincoln était le chef des écuries d'élevage de la feraie. Il parut. Eq recevant la nouvelle de la naissance d'un poulain, il sourit, et laissa apercevoir une double rangée de dents prodigieusement longues. Lincoln ne souriait que lors de la naissance d'un poulain.

» Dans les autres circonstances de la vie, personne ne se souvient d'avoir vu se dérider sa flegmatique figure.

» Il attela au dog-cart une grosse jument trotteuse du Norfolk. A ce moment, MM. Bingham père et fils sortirent du cottage, et en passant auprès de moi, M. Georges s'écria :

» — Allons, Punch; allons, paresseux, venez voir le poulain.

» J'éprouvais une sensation de bien-être si complète, que je répondis seulement à cette interpellation amicale par un battement de queue, qui indiquait que, tout en remerciant mon jeune maître de son invitation à une aussi agréable promenade, je me souciais peu de me déranger.

» Mais j'avais compté sans la grosse bottine ferrée de Lincoln, qui poussa rudement en me disant :

» — Vous ne comprenez pas, M. Punch ; allons, levezvous, et venez.

» J'obéis à cette brutale injonction', non sans jeter un regard, de colère sur M. Minet, un gros chat angora qu'un cousin de mon maître avait apporté de France, qui souriait ironiquement, et paraissait fort joyeux de me voir abandonner une place qu'il convoitait depuis plusieurs heures.

» M. Bingham et son fils montèrent sur le siège de devant, Lincoln sur le siège de derrière. La jument du Norfolk partit au grand trot.

» Quant à moi, je suivis de toute la vitesse de mes jambes, me disant que cette course matinale me donnerait un bon appétit pour savourer la soupe* au gruau que, chaque jour, la cuisinière du cottage apportait à mon habitation.

» La ferme de M. Bingham était située à deux milles environ de la route de Leicester, et on y parvenait par une large route sablée, parfaitement entretenue. De chaque côté de cette route, s'étendaient de vastes prairies, closes par des haies d'épines noires, hautes de sept à huit pieds environ et plantées entre deux fossés.

» Des box étaient établis, exposés au midi, dans chaque angle de champs qui presque tous formaient un carré parfait. Chaque box renfermait une jument, soit de pur sang, Boit de demi-sang, mais toujours connue par sa réputation sur le turf, ou ses exploits sur les terrains de chasse. Ces box étaient d'une construction fort simple, et réunissaient les meilleures conditions de salubrité.

» Ils étaient formés d'un double revêtement de planches superposées et appliquées sur une charpente. C'était en un mot une double cloison; la cavité formée par elles était remplie de paille hachée. Les planches étaient pein-

tes avec du goudron, la toiture était de chaume, et le soi pavé de briques. Aux angles, un râtelier et une piangeoire de fonte aux bords gros et arrondis, afin d'ôter toute facilité de tiquage aux chevaux qui trouvent plaisante cette manière d'employer leurs loisirs.

» Arrivés aune barrière, Lincoln, sauta à terre, l'ouvrit, et nous nous dirigeâmes vers un des box dont nous venons de parler. Un homme nous reçut, et, ouvrant la porte, il nous montra un magnifique poulain gris, dont les formes étaient alors les signes précurseurs d'une admirable charpente. Sa mère, Swallow, jument irlandaise, suivait de ses grands yeux intelligents"' et pleins d'une tendre solUcitude, les premiers ébats de son fils.

» Je bus un peu d'eau claire et fraîche dans un seau qui se trouyaità la porte du box, car cette longue course me forçait à allonger démesurément ma langue, et j'écoutai la conversation de MM. Bingham.

» Us s'extasièrent sur la beauté du poulain, et formèrent mille projets pour l'avenir; on parla d'entraînement, de courses de haies, de steeple-chases ; enfin on discuta longtemps le nom qui lui serait donné; on s'arrêta définitivement à celui d'Agriculturist,

» On décida, de plus, que sa mère et lui seraient amenés le lendemain à la ferme, où un box serait préparé. Lincoln reçut Tordre de passer la nuit avec le nouveau-né, et lorsque le dog-cart repartit, il eut la barbarie de m'empêcher de retourner au cottage. Ce jour-là donc, au lieu de ma bonne soupe au gruau, je ne reçus que les débris du maigre lunch de Lincoln.

» La nuit se passa convenablement, et au point du jour

nous partîmes pour la ferme ; Swallow était tenue en main, et Agriculturist gambadait autour de sa mère, faisant mille bonds joyeux.

» M. Bingham et son fils attendaient notre arrivée. Poulinière et poulain furent conduits à un box confortable, qui réunissait les meilleures conditions d'hygiène. Il était construit en briques et garni à l'intérieur d'une cloison de chêne. Devant lui s'étendait une vaste prairie parfaitement entretenue, et donnant une herbe dont les qualités nourrissantes étaient supérieures à toutes celles des environs. Un cours d'eau, large de douze pieds environ, la traversait dans sa largeur, et pendant la chaleur de l'été pouvait, au moyen de canaux d'irrigation, donner à l'herbe une nouvelle fraîcheur printanière.

» Agriculturist était un poulain du meilleur caractère, et nous devînmes bientôt amis inséparables , je le suivais ou le précédais dans ses courses folles à travers champs, excepté lorsque d'un bond joyeux il franchissait la petite rivière.

M Nos jours s'écoulaient paisiblement, et chaque saison amenait chez mon ami la découverte d'une nouvelle qualité. Il était admirablement construit, et c'était merveille que de le voir se jouant dans la verte campagne.

» Agriculturist, à trois ans, était d'un gris pâle, pommelé sur les hanches ; il serait du reste presque impossible de peindre la couleur changeante de sa robe aux reflets argentés ou vermeils selon qu'elle se trouvait voilée dans le clair-obscur du bois ou inondée de la lumière dorée d'un beau soleil. La tête petite, carrée, pleine de sang, de caractère et de feu, était fièrement attachée à un col

plat et veiné, qui s'élançait élégamment d'un garrot aussi prononcé que Pépaule était sèche, nerveuse, et la poitrine profonde. Les reins, courts et larges, dénotaient une robuste élasticité. Ses jarrets bien descendus, ses tendons d'acier, ses pieds d'excellente conformation, indiquaient aussi que, outre la beauté des formes, Agriculturist possédait les qualités les Iplus essentielles pour le cheval d'obstacles.

» Souvent, des propositions d'achat avaient été faites à M. Bingham, mais jamais il ne consentit à cette vente, persuadé qu'Agriculturist avait de grandes destinées à accomplir sur les champs de course d'Angleterre.

» Un jour d'automne, vers deux beures, il passait tranquillement sur le bord de la rivière, lorsque des sons lointains de la trompette se firent entendre. Puis ce furent les cris des chiens, et un renard, la langue pendante, traversa l'enclos, puis vint la meute ardente à la poursuite, puis les Huntsmen et les chasseurs qui traversèrent à un bon galop, la cour de la ferme. Plusieurs de ces gentlemen, amis de mon maître, acceptèrent même en passant un verre de vieux sherry et repartirent à un grand train.

)> Agriculturist, à la vue de cette chasse entraînante, s'était élancé, et puis il s'arrêta tremblant, immobile, sa respiration se précipita, ses larges flancs battirent convulsivement, sa robe naguère lisse, argentée, se couvrit d'une moiteur fiévreuse... La chasse s'éloignait, les derniers habits rouges disparaissaient à rexlrémitô de la prairie voisine. D'un bond énorme, mon compagnon franchit les barrières qui clôturaient le parc où s'était écoulée son enfance, et il partit à travers champs. Je le suivis de loin, de tou^

la vitesse de mes courtes jambes, et nous eûmes bientôt rejoint la tête de la chasse. Dire la merveilleuse adresse que déploya Agriculturist, dire Penlhousiasme que provoqua chacun de ses bonds glorieux par-dessus les plus formidables obstacles, est impossible.

» Le renard fut pris dans le cimetière de Lubenham, et mon compagnon se trouvait mêlé aux cavaliers arrivés les premiers à la mort. On se demandait quel était ce beau cheval, et comme je me tenais près de lui, un des whips (valets de chiens) avisa mon collier sur lequel était gravé le nom de M. Bingham. Le maître des chiens fit demander une bride dans le voisinage et on reconduisit Agriculturist à la ferme avec ordre d'olîrir quatre cents guinées au propriétaire.

» A moitié chemin, nous rencontrâmes M. Georges qui galopait à notre recherche.

» Toutes propositions de vente furent rejetées, et le soir, lorsque Ton servit le thé, on parla de la mise en condition d'Agriculturist pour les courses de haies et les steeplechases.

» Un essai de courte distance fut fait entre lui et un cheval de pur sang de bon ordre. Le dernier fut battu. On conduisit mon ami devant de grands obstacles, qu'il franchit toujours avec une légèreté d'oiseau.

» Agriculturist fut donc mis à Tentraînement, confié aux soins de Lincoln et d'un jeune garçon fort bon jokey, que Ton fit venir de New-Market. Je recevais les confidences de mon ami, et c'est à lui que je dois les détails précis du régime auquel il fut soumis. Ses succès comme cheval de haies, de steeplc-chase, et enfin comme clieval de chasse,

lorsque les poids dans les handicaps devinrent impossibles à accepter, ayant donné raison au mode d'entraînement qui lui fut appliqué ; ce sont ceux-là que je recommande aux propriétaires de chevaux, et je les passerai successivement en revue.

» Je raconterai donc les impressions de mon ami, comme cheval de haies, cheval [de steeple-chase, jusqu'au jour où un terrible accident le ramena terminer sa carrière à la ferme de notre maitre, M. Bingham.

» Mon ami Agriculturist, ayant d'abord été entraîné comme cheval de haies, puis destiné au steeple-chase et enfin acheté comme cheval de chasse par lord H..., l'un des meilleurs et des plus intrépides gentlemen Fox-Hun ters du Leicestershire, c'est par le régime auquel il fut soumis comme cheval de haies que je commencerai.

» Lorsqu'il quitta la ferme de M. Bingham, je l'accompagnai avec Lincoln à Aylesbury, chez un parent de mon maître, qui y était établi et y possédait une écurie d'entraînement à l'usage des chevaux de haies et de steeple-chases.

» Lors de mes longues conversations avec Agriculturist, il me disait qu'il n'avait jamais pu comprendre l'objet de la course des haies, sous le rapport de l'utilité générale, si ce n'est celui d'amuser la multitude. Autrefois, ce genre de sport était le complément obligé d'une réunion de courses plates ; mais depuis la création des steeple-chases, il a perdu beaucoup de son attrait, et il est rare maintenant de voir une course de haies réunir les chevaux d'obstacle de première catégorie, à moins que des steeplechases ne doivent être courus pendant la même réunion.

» La course des haies ne répond du reste, à aucune des

conditions pour lesquelles elle est instituée, et il est à désirer qu'elle disparaisse le plus tôt possible de tous les hippodromes de TEurope. Elles se courent généralement en été, et le terrain est trop dur en cette saison pour que le cheval qui fait une chute, n'ait le système tout entier fortement ébranlé, et pour que le jockey n'ait mille chances de se casser les clavicules, les bras ou les jambes.

» La distance, fixée généralement, est de deux milles, avec quatre ou six obstacles fort fragiles et faciles à enfon-^ cer ; de sorte que le premier cheval, s'il ne saute pas, ouvre une brèche pour ceux qui suivent, et les sportsmen ont le spectacle d'une course plate entre chevaux de mauvaise catégorie, car on emploie généralement pour ces courses des vieux chevaux usés, et qui sont condamnés à terminer leur existence en sautant par-dessus des haies, lorsque leur train est trop diminué pour espérer des gains en course plate.

» Aussi, presque tous les chevaux qui se trouvaient réunis à Aylesbury, étaient des anciens champions d'Epsomou de New-Market, tous de pur sang. Du reste, le cheval de sang, généralement, est le seul qui parvienne à franchir les haies sans marquer un temps d'arrêt dans son saut. Et c'est là un point important, car si un cheval hésite ou se rassemble pour s'enlever, il perd un temps précieux. Le sauteur vite est donc celui qui réunit les meilleures chances de succès.

» Le parent de M. Bingham entraînait ensemble chevaux de haies, et chevaux de course plate, cet entraînement étant exactement le môme, à l'exception de l'exercice du saut; si le cheval se prête de bonne grâce à sauter, s'il

arrive franchement sur Tobstacle sans chercher à se dérober, il est inutile de le fatiguer à ce travail, et il n'est plus besoin que de lui donner le travail des chevaux de course plate. Un grand point à observer, c'est de ne jamais dresser Tanimal au saut sur un terrain dur qui ébranle ses membres. La secousse en retombant, lui faisant percevoir une sensation douloureuse, l'excite à refuser énergiquement ce qu'on lui demande. On doit faire précéder le cheval que Ton prépare d'un vieux cheval bien dressé qui lui montre le chemin.

» Lors de son premier essai comme sauteur, Agriculturist sauta trop haut, et c'est là un défaut que le dressage corrigea bien vite. Le cheval d'obstacles doit sauter la hauteur nécessaire et s'efforcer de couvrir en largeur le plus de terrain possible.

» Généralement les poids, dans les courses de haies, sont fixés par un handicappeur. Le terrain est généralement un champ de courses plates, excepté lorsque ces courses ont lieu sur une piste de steeple-chase comme à Liverpool, Worcester, Hereford, etc.. La catégorie des jockeys de haies se recrute généralement parmi les jockeys de steeple-chase.

» On s'aperçut bien vite du haut mérite de mon compagnon Agriculturist; on le retira des courses où il avait été engagé comme cheval de haies, et on le conserva pour les steeple-chase d'automne; les premières pouvant occasionner un accident qui l'eût rendu incapable de courir lors des épreuves plus sérieuses auxquelles M. Bingham* voulai^ le soumettre.

» Nous quittâmes donc Aylesbury, et nous revînmes à la

ferme de Bingham habiter noire box. Je retrouvai avec uq plaisir infini ma soupe au gruau, et les restes confortables du lunch de mistress Bingham. On nous fit excellent accueil à notre arrivée, à Texception du gros chat français qui à ma vue fît prendre à son dos la forme la plus disgracieuse, et ouvrit ses mâchoires en poussant des sons inarticulés fort désagréables. Sa colère m'importait peu, je passai dédaigneusement près de lui, et me rendis à la cuisine du cottage, où je réparai mes forces affaiblies par la longue route que je venais de parcourir

» Le soir, M. Bingham s'entretenait avec son fils de mon compagnon, sur lequel ils fondaient de hautes espérances, sa vitesse, lors des essais qu'il fit contre les chevaux de pur sang, ayant démontré qu'il était apte à devenir un des meilleurs coureurs de steeple-chase des royaumes-unis d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande.

» Il se trouvait, ce soir-là au cottage, un jeune cousin de mon maître, qui habitait Birmingham et qui était complètement étranger à tous les sports, son père, fort estimable négociant de cette ville, prétendant que le sport est la source de tous les vices, et ayant menacé son fils de le déshériter, au profit de ses frères, si jamais il s'avisait d'engager un pari quelconque, de chasser le renard, ou de se rendre à n'importe quel meeting de sportsmen. Ce jeune garçon ne comprenait donc rien à la conversation de ses parents, et ce fut mon maître qui lui fit de cette façon l'historique des steeple-chases : .

» L'institution de ce genre de courses, lui dit-il, prit naissance, il y a une trentaine d'années, dans le but d'encourager l'élevage des chevaux de chasse et de cavalerie dé-

générés dans leurs formes, dans leur vigueur, depuis la suppression des courses de trois et quatre milles avec de gros poids, et la substitution à ces courses, d'autres beaucoup plus courtes, avec des poids fort légers, surtout pour les produits de deux ans. On pensa, avec raison, que si Ton créait des courses d'obstacles de quatre à cinq milles avec des poids fixes d'abord, et comme minimum dans les handicaps à douze stones, les producteurs de chevaux s'efforceraient d'obtenir des animaux capables de fournir ces distances en portant ces poids élevés, et que de la lutte dans la production, naîtrait le perfectionnement de la race. Les premiers steeple-chases eurent lieu à Saint-Albans, à Aylesbury, et la distance fixée d'abord à quatre milles en ligne droite.

» Le point d'arrivée et de départ étant établis, les coureurs étaient autorisés à prendre le chemin qu'ils jugeraient le plus propre à la puissance de saut ou de vitesse de leur cheval. Les obstacles étaient généralement fort grands, et souvent si difliciles à franchir, que deux ou trois chevaux seulement atteignaient le but. A cette époque, le seul moyen d'assister à ces luttes, ou du moins à une partie de ces luttes, était d'accompagner les courreurs en franchissant les mêmes obstacles qu'eux, ou en coupant au court par les chemins. Il arrivait souvent que quatre ou cinq cents sportsmen se trouvaient réunis à cheval à ces meetings. C'était vraiment un beau et curieia spectacle que cette foule qui s'élançait à la suite des jockeys, de voir les chutes, les sauts énormes fournis par les chevaux irlandais, l'intrépidité des enfants suivant leur père, monté sur des poneys, à travers le pays.

» Malgré la hauteur et les difficultés des obstacles, je me souviens de peu de chutes ayant causé des blessures, et encore moins la mort du cavalier.

» Bientôt ce sport devenant populaire, on résolut de créer des hyppodromes circulaires autant que le rendait possible la nature du terrain, ce qui permettait ainsi à un nombre déterminé des spectateurs de suivre toutes les péripéties de la lutte, sans difficulté où péril, soit en se plaçant sur des élévations, voire même en se plaçant sur les branches des arbres et, pour les gentelmen, en s'installant dans des tribunes construites à cet efiet.

» Le poids que devaient porter les chevaux avait d'abord été fixé le même pour tous, mais les mômes causes amenèrent le môme résultat. Gomme dans les courses plates, le mérite d*un même cheval amenant une succession de victoires qui finissaient par écarter tous les concurrents, on introduisit les handicaps, et ces handicaps n'étant pas faits sous la surveillance du Jockey-Club, ni soumis à son contrôle, il survint des fraudes fréquentes.

» C'est à Lottery et à Gaylad, ces deux fameux chevaux de steeple-chase, vainqueurs de tous les prix pendant plusieurs années, que l'on doit l'introduction du handicap dans ce genre de courses.

» L*un d'eux, Gaylad, malgré une surcharge de quatorze livres, triompha de Chemesford, et Lottery, la môme année, 1841, avait gagné le grand steeple-chase de Liverpool, en portant dix-huit livres de plus que les autres chevaux.

» Et tenez, mon cher cousin, ajouta mon maître, j'ai là certains renseignements fort exacts qui ne sont pas sans

intérêt, et qu'à Pépoque où couraient ces deux vaillants chevaux, je pus établir sur des bases certaines.

» Prenant un cahier sur lequel étaient inscrits ces mots : Souvenirs de Sport , M. Bingham nous lut ce qui suit:

» En 1841, Gaylad et Lottery ayant été proclamés vainqueurs dans vingt épreuves diJQTérentes, et à Ghelmsford, une double surcharge de quatorze livres n'ayant pas empêché Gaylad de triompher, Lottery ayant réussi cette même année, à Liverpool, en portant dix-huit livres de plus que le cheval qui arrivait second dans le grand steeple-chase, on ne peut s*étonner que les gens honnêtes et intéressés dans ces sortes d'affaires, se soient occupés d'employer des expédients pour réprimer un tel abus. .

» Les succès de ces deux chevaux durèrent jusqu'en 1 844, et pendant cette période on vit apparaître d'autres chevaux qui ne réussirent quelquefois que grâce aux poids minimes que fixaient les handicapeurs, Lucksall, entre autres, gagnant avec onze stones, cinq livres, quand le poids porté par le plus mauvais cheval était de dix stones, sept livres. La carrière de Lottery et de Gaylad terminée comme chevaux de steeple-chase, on vit sur le turf d'autres champions qui s'illustrèrent dans ce genre de course. Ce furent Discont, Dragiman et Peter-Simple (le gris). »

» Mon maître referma alors son cahier et le replaça dans le tiroir d'où il l'avait précieusement tiré, car ces Souvc' nirs de Sport n'étaient-ils pas la vie tout entière de ce bon M. Bingham, passée entre les actifs et intelligents travaux de sa ferme, la chasse à tir dans le bois qu'il possédait dans le pays de Galles» et son petit équipage de harriers,

qu'il ne possédait, disait-il à mistriss Binghatn, qui trouvait cette dépense exorbitante, que pour faciliter le dressage des jeunes chevaux à sauter par-dessus les obstacles, rien ne stimulant plus les poulains que la vue des chiens qui courent sur la prairie en poussant leurs cris aigus, qui disparaissent à travers les haies; rien comme la chasse, et la chasse seule, ajoutait-il, n'étant propre à [faire de bons hunters.

» Mistriss Bingham objectait bien que le Pytchly, et les chiens de M. Tailby, ainsi que ceux de lord Stamford, chassant dans le pays tous les jours de la semaine, il eût été facile de conduire au Fox-flunting les jeunes chevaux, qui se fussent aussi bien dressés à la poursuite du renard qu'à celle du lièvre. Mon maître répondait à cela qu'il était impossible de bien mener les poulains au milieu de trois cents chevaux, que tout en étant gêné, on gêne les autres; que Ton cause des chutes, que l'on galope sur le dos des chiens, ce qui fait pousser au maître des chiens, aux huntsmen et aux whipps, des vociférations assourdissantes, et qu'il valait mieux dépenser un ou deux billets de cent livres pour Ventretîen des meutes à Vusage du dressage des chevaux^ que d'aller comme beaucoup de genllemen-farmers du voisinage, dépenser un nombre inûni de guinées à la ville voisine, en claret, sherry, et toutes sortes de dissipations.

» Lorsque M. Bingham avait donné toutes ces bonnes raisons, appuyé pendant toute la discussisn de Tapprobalion de son fils, il s'était persuadé à lui-même que son park de Harriers était absolument nécessaire à son établissement de ferme : et pourquoi ma maîtresse lui eût-

elle retiré cet innocent plaisir qui lui coûtait tant de plaintes, cause de mauvaises querelles? 11 fallait le voir le matin, sur sa vieille jument blanche Good-Lady, courte queue, hanches larges, garot énorme, cou sec et plat, petite tête pleine de sang, le vieux, Tancien, le meilleur type des chevaux de chasse, il fallait le voir, dis-je, vêtu de son habit vert Lincoln à boutons de métal, ou les grands jours, quand il invitait ses voisins à courre le lièvre, vêtu de son habit rougè, avec ses culottes de gros velours blanc, serrées au genou, larges aux cuisses, ses grandes bottes à revers bruns, ses longs éperons argentés, son gilet de grosse flanelle à pois bleus., sa cravatte de soie blanche et sa casquette de hmitsman ! Il fallait le voir enfourchant Good-Lady, prenant le cornet d*une main, les rênes de Tautre, et la faisant franchir glorieusement en levant le bras qui tenait le cornet et en poussant le cri de chasse, la grande haie qui séparait le cottage des dépendances de la ferme. Combien il semblait heureux, le cher maître; ses yeux s'animaient, sa physionomie prenait de vives couleurs (je ne sais si les trois grands verres de vieux sherry qu'il avait vidés avec son fils avant le départ y étaient pour quelque chose). Lincoln ouvrait la porte du chenil, et les vingt harriers, pansés, brassés, entraînés comme des chevaux de pur sang, bien en chair, et les muscles bien saillants, venaient se placer derrière Good-Lady qui les conduisait sur la verte prairie où le lièvre bondissait d'une haie. Alors, c'était la chasse, la chasse ardente, animée, et mon jeune maître suivait intrépidement son père, en montant un poulain qui faisait parfois des chutes nombreuses. Cheval et homme étaient jeunes et souples : tous

deux se relevaient et repartaient pleins d'ardeur et de fougue impétueuse !

» Au moment où M. Bingham replaçait dans ses tiroirs les Souvenirs de Sport, Mary, la femme de chambre, apporta le thé, et de bons sandwichs, qui répandaient dans la salle une telle appétissante odeur de beurre frais, et de jambon de Yorksire', que l'eau m'en venait dans la gueule, et que cette eau étant tombée sur la robe de mistress Bingham que je fixais attentivement pendant qu'elle engloutissait thé, lait et sandwichs (Minet, le chat français disait que c'était ce qu'on app'elait en son pays une belle fourchette), elle me repoussa violemment, en me donnant un coup de serviette sur le dos, en criant la bouche pleine, et j'ai entendu dire par elle-même que c'est une malséante coutume: « Fi, le vilain chien quevousavez-là,M. Bingham! ma robe est perdue 1 renvoycz-le à l'écurie ! » Je m'étais caché sous un gros meuble, d'où je refusai obstinément de sortir. Ma maîtresse se calma, et à un moment donné, je vis une main tenant une bonne sandwich tout entière, apparaître à la hauteur de mon œil, et au niveau du plancher. La main avait des mouvements qui m'invitaient à approcher. Excité par cette encourageante manœuvre, je m'approchai, et me saisissant de la sandwich, je reçus en même temps sur la tête une petite tape caressante. J'avais reconnu la main de mon vieux maître, qui dérobait ce don aux yeux jaloux de sa femme. En prenant le thé, il continua à développer à son jeune cousin qui ouvrait de grands yeux hébétés, ses théories du steeplechase. Je Técoutai attentivement; voici ce qu'il disait: « Outre les vices inhérents à la nature même des handicaps,

il arrivait en course que des jockeys avaient la possibilité d'arrêter ou de faire dérober les chevaux à l'obstacle, ou sortis de la piste, se tromper de drapeau indicateur, sans qu'il fût possible de taxer ce genre de fraude, comme il méritait de l'être.

» Les steeple- chases furent d'abord j)atronnés et entretenus par quelques lords et des gentlemen qui pariaient de grosses sommes sur leurs chevaux dans l'espoir de remporter les prix qu'ils ambitionnaient, et de posséder en tous cas des chevaux de chasse d'une grande valeur, s'ils ne réussissaient pas en course. Mais s'apercevant bien vite qu'il leur était rarement donné de gagner, et que de plus l'entraînement et le métier de coureurs de steeple-chases, rendaient leurs chevaux désagréables à la chasse, ils abandonnèrent graduellement ce terrain et les paris, et ces sortes de courses, à l'exception des grands hunt-steepiechases, ne se firent généralemetit plus qu'entre entraîneurs et marchands de chevaux. La principale raison de leur récente défaveur, est la découverte de fraudes que les propriétaires de chevaux pratiquaient trop fréquemment.

» Les premiers fondateurs, les amis du pays, ne furent pas non plus peu désappointés quand il leur fut prouvé par l'expérience, que. non-seulement ils gâtaient en particulier les chevaux de chasse, mais qu'ils n'encourageaient nullement l'élevage de ce genre d'animaux spéciaux au sport et à la guerre, capables de porter de gros poids, but qu'ils s'étaient proposé.

» Primitivement, lorsque les obstacles étaient tels qu'un cheval parfait pouvait seul les franchir, on ne voyait pren-

dre part à la lutte que des chevaux d'une utilité vraiment incontestable; et si la première façon de courir lessteeplechases, si les premiers règlements eussent subsisté, en donnant de faibles encouragements, les éleveurs auraient sans nul doute continué à élever de robustes animaux, capables de porter des poids élevés, pourtant ayant assez de sang pour donner une bonne vitesse, et pouvant suivre en un mot les chiens de renard, vitesse plus que suffisante au cavalier et au chasseur. Tels furent les fameux chevaux : Vivian, Grimaldi, Mooraker, qui portaient facilement seize et dix-huit stones !

» Afin d'étendre le champ des opérations pécimiaires et de rassembler un grand nombre de concurrents, on établit le système des handicaps qui introduisit une quantité d'animaux incapables de porter plus de neuf stones et ne différant des chevaux de course ordinaires que par leur manque de vitesse nécessaire aux luttes sur le terrain plat. Ils eussent été destinés aux Ansom'-Cab de Londres, on trouva un débouché à cette mauvaise marchandise dans les steeple-chases ; on les y engagea, et afin d'utiliser leurs faibles moyens, on diminua les obstacles qu'un poney fort ordinaire eût pu facilement franchir. On disait, comme justification, que les grands obstacles présentaient des dangers pour les chevaux; et cependant les sauts diminués de plus en plus, facilitant la manie des courses à un train extraordinaire, ridicule, inutile, et l'entrée de chevaux de pur sang chétifs, les cous cassés, les bras démis furent beaucoup plus nombreux, parce que les pauvres animaux, de mauvaise et faible constitution, donnant tout ce que la noblesse de leur origine leur permettait de rendre en force,

ib\ LES CHASSES EN FRANCE

en énergie, en courage, allaient jusqu'à Tobstacle. Là, incapables de sauter, ils engageaient leurs jambes de derrière dans la haie ou la barrière, tombaient résolument et se brisaient la colonne vertébrable. C'était là une petite perte, me direz-vous? Petite perte pécuniaire; mais continuation, exaltation indigne, système indigne d'un peuple placé à la tête des sports de Tunivers.

» Si Ton eût maintenu de grands obstacles, de pareils chevaux ne se fussent pas produits sur les hippodromes; ils eussent refusé de sauter, connaissant leur faiblesse, et les jockeys eux-mêmes eussent évité l'épreuve à cause du danger. Par-dessus les petits obstacles, le cheval, s'il tombe, court assez vite pour, tout en se tuant, jeter au loin son cavalier en sûreté. Pour tous ces inconvénients, et eu égard à ces objections relatives aux steeple-chases, le Jockey- Club et les autres autorités du sport se sont logiquement abstenus. A l'heure qu'il est, les courses d'obstacles sont en défaveur, tant à cause des concurrents que des localités, à l'exception de Liverpool, d'Epsom et de Worcester, qui tirent un avantage de leurs terrains pour attirer la foule; mais Newport-Plagnell, Saint-Alban et toutes les vieilles localités, où un bon pays de chasse tente le vrai sportsman à s'aventurera travers le pays, sont maintenant désertes. J'admire et j'aime la beauté du cheval qui franchit un grand obstacle, comme un double post and rail, double barrière avec un fossé de chaque côté et une haie entre les deux barrières ou une rivière ; mais qu'il serait plus beau de voir une vingtaine de chevaux, comme Lottery, Peter-Simple ou Vivian sautant ensemble et au miêrue moment.

» A rorigine dés courses d'obstacles, le contrôle d'une autorité supérieure comme le Jockey-Club faisait défaut, et de là sont nées les fraudes, les querelles, les erreurs. On ne doit donc pas s'étonner de voir les gentlemen abandonner ce genre de sport. Il se soutient cependant encore dans une position inférieure et secondaire : on doit le considérer comme sport campagnard. Nous autres fermiers, nous y présentons nos chevaux afin de les vendre ou pour concourir, et si le steeple-chase ne tendait pas à faire un mauvais usage des chevaux de course, il serait louable d'établir de petites courses locales où figureraient les chevaux des gentlemen et des fermiers du comté. Gela se fait, du reste, en ce pays, et nous avons à Market-Harborough, depuis deux ans, un grand hunt steeple-chase pour tous les chevaux de chasse d'Angleterre à gros poids, qui a été gagné deux fois de suite par les chevaux de Técurie de M. B. S. Angell, qui possède à Lubenham un des plus beaux et des plus confortables établissements de chasse que je connaisse.

Je vous ai dit que les steeple-chases rendaient malheureusement impropres, à la chasse, ou tout au moins désagréables, à peu d'exceptions près, les chevaux que Ton y engage. Gela vient de l'entraînement qui habitue le cheval à marcher grand train pendant une longue distance, à sauter toujours très-vite, et dans son train. Il perd alors de sa valeur comme hunter et devient impropre à un usage général, car il'est des gens qui aiment avec raison à arrêter leurs chevaux devant une fondrière, et on en rencontre souvent à la chasse; puis il plaît parfois d'aborder l'obstade de pied (erme, surtout lorsque de l'autre côté se trouve

soit un bois, soit un mur, sur lequel le cheval qui sauterait de volée, irait se heurter.

» En steeple-chase, le succès dépend du train et de la façon de sauter. Sauf un ou deux chevaux de chasse assez supérieurs pour conserver à Tentraînement leurs qualités de hunters, et je possède actuellement Agriculturistqui est de cette catégorie, je n*en connais aucun.

On dit qu'en France un nouvel essor vient d'être donné aux steeple-chases; que nos voisins profitent donc de Texpérience que doivent leur donner les écoles que nous avons faites. Qu'ils présentent aux chevaux des terrains sérieux, et non ces steeple-chases ridiculement insignifiants comme ceux d'Amiens, et autres de même espèce : ils excluront alors cette catégorie de chevaux de selling states, ces chevaux qui doivent nécessairement terminer leur existence en se cassant les reins, ces petits chevaux incapables de porter un poids utile. Que les obstacles soient grands, nombreux, les distances longues, les poids élevés, et alors on verra apparaître à la place des chevaux actuels, de véritables chevaux d'obstacles.

J'entendais dire à un Français,, qui se trouvait aux derniers steeple-chases de Liverpool, que si, un jour venu, au moment de la course, sur le terrain de la Marche, que certaines écuries exploitent comme une ferme féconde, et cela avec raison, puisque cette ferme leur est offerte, on annonçait que le steeple-chase doit être couru à rebours, l'ordre des chevaux à Tarrivée se trouverait complètement modifié, et que peut-être aucune des illustrations actuelles, habituées à cette piste, qu'il connaissent comme leurs box, ne compléteraient probablement le parcours.

Le gouvernement français, dit-on, veut se procurer chez lui des étalons pour sa cavalerie, des poulinières capables de donner des poulains forts, de bon sang, et bien établis. Qu'il crée de vrais terrains de sleeple-chases, qu'il fasse ce que nous fîmes autrefois à Saint-AIban et autres lieux de sport, et il aura les étalons, les poulinières qu'il désire.

» Ayant renouvelé les tasses de thé, et souhaité le bonsoir à mistress Bingham, mon maître continua en ces termes :

» Quelques chevaux d'un grand mérite, tels que Peter- Simple, Discount, Lotery, Gaylad, Brunette, Chandler, Vamhope, sir Peter-Laurie, peuvent être considérés comme les types du cheval de steeple-chase. Ils étaient bien développés, de haute taille, mais près de terre, les jambes musclées aux avants-bras, les genoux bas, et le reste plat et large, la poitrine profonde, les hanches très-fortes, les cuisses très-développées et le jarret descendu. Leurs pieds étaient assQz grands, et c'est là une qualité nécessaire aux chevaux qui ont aussi souvent besoin de trouver, en retombant de l'autre côté d'un obstacle, de bons aplombs. On a vu des chevaux de pur sang réunir ces qualités, sir Peter-Laurie, par exemple; mais ils ont généralement un grand mélange dans leur généalogie, comme Gaylad et Peter-Simple, les deux illustres chevaux d'autrefois. D'autres étaient d'un SEDg rien moins qu'aristocratique, Dragsman et Shaver- Gelding entre autres, qui parurent il y a douze ans. Le premier ressemblait à un cheval de carrosse, et cependant il battit des chevaux du meilleur ordre, avec une distance de quatre milles. Le second comme le premier, courait facilement avec seize stones sur le dos.

» Où sont-ils maintenant, les chevaux capables de fournir les courses que ces champions fournirent autrefois?

» Mon maître arrêta le cours de sa narration, et annonça à son cousin que, malgré les instructions sévères de son père, il le ferait assister demain à une chasse de harriers, et qu'il lui prêterait un poney parfaitement dressé. Le cousin parut enchanté, et M. Bingham, son fils et moi, nous allâmes nous coucher.

Le lendemain, vers neuf heures, après le pansement d'Agriculturist, dans le box duquel je couchais, je sortis du trou que j'avais formé dans la paille, et je m'amusai à tuer un gros rat qui, toute la nuit, m'avait tenu un œii ouvert. Je ressens une profonde antipathie pour ces inutiles vermines, et je me priverais volontiers de déjeuner si l'on me promettait de me conduire chaque matin dans un coin où je puisse en étrangler uûe demi-douzaine.

» Ce diable de rat avait aussi causé Tinsomnie d'AgricuIturist : Vers trois heures du matin, il s'approcha de moi, baissa vers la paille où j'étais étendu sa tête expressive, et me demanda si je dormais; je lui répondis que, grâce à notre maudit voisin, il m'était impossible de me livrer à ce doux plaisir. Il me confia alors toute la joie que lui causait la bonne nouvelle que je lui* avais annoncée la veille au soir : — Chasser! disait -il, pouvoir m'élancer de toute ma vitesse sur le grass-land (on nomme ainsi les prairies du Leicestershire) aspirer les fraîches brises du matin! que j'aime à franchir les abîmes, à gravir les hauteurs escarpées ! 11 me semble qu'il n'est pas d'obstacles impossibles à l'énergie fébrile qui s'empare de moi! Lorsque seul ici, dans mon box, j'entends les cris jdes chiens qui attendent

leur soupe, un frisson de plaisir parcourt tous mes membres, mon cœur bat avec violence, il me semble que ma poitriEe prend un énorme développement, et qu'il n'est pas de vitesse que je ne puisse donner, pas d'efforts que ne puissent faire mes muscles! Oh! vois-tu, Punch, il y a dans le son du cor de mon vieux maître, dans les cris de sa meute, et dans la voix triomphante de mon cavalier, qui, lorsque j'ai fourni un beau saut, vient portée sur l'aile joyeuse du vent, charmer mon oreille, un entraînement qui fait oublier tous les soucis ! Qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront, je montrerai toujours un grand cœur, je leur gagnerai des courses, des coupes et desguinées autant qu'il en faudra pour acheter dix fermes du voisinage, mais que chaque saison je puisse chasser, c'est le seul dédommagement que je leur demande.

» Le bruit de notre conversation avait réveillé lu vieille Good-Lady, qui habitait le box voisin avec le chat français, M. Minet, un bon à rien, relativement à la vermine qui grattait de tous côtés et venait jusque dans la mangeoire de sa compagne audacieusemeut croquer le grain ! » Elle approcha sa tête de la petite ouverture grillée qui se trouvait à hauteur d'homme dans la cloison qui séparait les deux box.

« — Vous veillez, Agriculturist? dit-elle. Ces vermines, n'est-ce pas, sont insuportables, et si votre ami Punch voulait venir passer une nuit ici, il nous délivrerait de cotte engeance à laquelle ne prête aucune attention ce sot chat français à longs poils qui dort, mange et n'a aucune énergie. Que je regrette le vieux Tom ! ce chat anglais qui passait ses jours sur les gouttières et ses nuits dans la

paille à guetter rats et souris, dont il faisait un amusant carnage! Il est mort comme nous mourrons tous, Agriculturist, comme est mort mon premier maître, le vieux Tom Moody, le héros d'un fameux chant de chasse qui porte son nom.

» — Qu'était Tom Moody? dit Agriculturist?

» — Puisque vous ne dormez pas, je vais vous raconter son histoire; aussi bien, voici le jour qui commence à poindre, et dans une heure Lincoln nous apportera notre déjeuner : il est donc inutile de chercher à dormir, et puis le sommeil du matin est mauvais, fatigant. Écoutez donc, mon jeune ami, et vous Punch, ce qu'était mon ancien maître Tom Moody (1).

» Ce fut d'abord un pauvre enfant, fils d'une veuve sans fortune; il naquit à Braseley, dans le Shropshire, près de la résidence de M. Georges Forester de WiUey, Tun des premiers chasseurs du pays.

» Tom, étant encore enfant, était auservice d'un marchand de drèche de Braseley, nommé Adams. M. Forester était une des pratiques de ce marchand qui possédait une vaste ferme dans laquelle je fus élevé, et où plus tard vint m'acheter Tom Moody. Un jour qu'il avait transporté sur ma mère, jument irlandaise, deux sacs de drèche à Willey, et remis sa marchandise à destination, il revenait chez son maître lorsqu'il arriva en face de la porte du parc qu'il essaya de faire franchir à sa monture. Ma mère, comme beaucoup de chevaux de notre pays, avait mauvais caractère, et autant elle aimait à sauter utilement à la chasse, autant elle refu-

(1) Tom Moody, célébrité tracée dans Sporiing Characters.

sait obstinément les sauts qui lui étaient présentés en promenade ou pendant son travail. Tom fit plusieurs tentatives pour y parvenir, mais ce fut en vain. Enfin, décidé à en venir à bout et montrant déjà toute Ténergie et toute la résolution qui firent de lui dans la suite un bomme si remarquable, il parvint à faire sauter ma mère par-dessus la porte malgré son mauvais vouloir. M. Forester fut témoin par hasard de cette action extraordinaire de la part d*un enfant. Il fut frappé de son courage et de sa persévérance. Tom fut engagé comme palefrenier, et bientôt sa bonne conduite et les qualités précieuses dont il fit preuve dans toutes les occasions rélevèrent à l'emploi de wbipp (valet de chiens) et placé comme tel sous les ordres du huntsman John Lewel. Tom fut charmé d occuper ce nouveau poste, et il s'acquitta de ses devoirs d'une manière si satisfaisante, non-seulement pour son maître, mais encore pour tous ceux qui assistaient aux chasses où il se trouvait, que bientôt sa réputation s'étendit au loin comme celle du meilleur wipp de toute TAngleterre.

» Malheureusement, les plus beaux jours d'été peuvent se voir obscurcir par quelque gros nuage noir chargé de pluie. Ce n'est malheureusement pas d'eau pour mon ancien maître qu'il s'agit ici. Tom Moody, que tous les bons gentlemen fox-hunters aimaient à remarquer, lui que chacun respectait pour son honnêteté et son bon naturel et qui recevait de chacun des témoignages d'estime alors môme que toute espérance de réussite semblait perdue et que l'on n'avait en perspective que la fin d'un mauvais sport ; Tom Moody aimait fort à boire.

» La réputation, l'eSlime dont il jouissait, les qualités

brillantes qu'il déployait à la chasse, son excellent naturel enfin, il oubliait tout pour se livrer à sa funeste passion. Cependant Tom, môme lorsqu'il était pris de vin, était toujours parfaitement en état de monter à cbeval,''et dans cet état, il ne tomba jamais sans son cheval. Pour un motif que j'ignore, il quitta la place qu'il avait à Willey et se mit pour deux saisons au service de M. Gorbett de Sundorne, près de Shrewsbury, A Texpiration du temps de son engagement avec ce nouveau maître, il vint reprendre ses anciennes fonctions auprès de M. Forester, au service duquel il demeura jusqu'à la fin de ses jours.

Tom Moody avait une taille de cinq pieds huit pouces : c'était un homme fort et musculeux, doué d'un courage extraordinaire et d'une infatigable énergie. La petite vérole avait gravé de fortes empreintes sur son visage, et ses yeux étaient petits et vifs comme ceux d'un furet. Il était le meilleur homme de cheval que l'on puisse voir, et jamais je n'ai senti sur mes reins un poids plus agréable à porter et mieux équilibré. Sa voix était si aigre que lorsqu'il criait le view-halloo, on pouvait l'entendre à un mille de distance. Quoique adonné au claret, au brandy et au gin, il avait le meilleur caractère du monde et se montrait, également poli et obligeant envers chacun. Il n'arriva et ne désira jamais arriver au poste de huntsmann; il aimait peu les femmes, ne se maria point et ne sut jamais ni lire ni écrire.

» Lorsque M. Forester, devenu vieux, se défit de sa meute, Tom Moody était usé par le travail et l'ivrognerie, mais il continua de vivre à Willey avec son vieux maître.

» Un jour il tomba dangereusement malade et se mit au

lit. Au bout de trois semaines il mourut, et, lorsqu'il vit sa Jin approcher, il exprima le désir de voir son maître.

» M. Forester s'approcha de son lit, et ne sachant pas qu'il était si près de ses derniers momeuts, lui demanda ce qu'il désirait.

») — J'ai, lui répondit le pauvre mourant, une faveur à réclamer de vous.

» — Eh bien, qu'est-ce, mon pauvre Tom? reprit M. Forester.

» — Je n'ai plus longtemps à vivre : lorsque je serai mort, je désire que Ton m'enterre à Barrow, sous l'if du cimetière; que six boucheurs de terriers (l) me portent dans la tombe, etx^ue mon vieux cheval Skiflington, portant mon fouet, mes bottes, mes éperons et ma casquette attachés aux deux côtés de la selle, ainsi que la queue (2) du dernier renard, à la mort duquel j'ai assisté à la têtière de ma bride, suive mon convoi avec deux couples de vieux chiens en qualité de pleureurs. Lorsqu'on m'aura mis en terre, je désire que l'on pousse trois view-halloo sur ma tombe; et alors, si je ne relève pas la tête, vous pourrez dire que Tom Moody est bien mort.

Il rendit l'âme quelques heures après, dans la quarante et unième année de son âge, et son dernier vœu fut exécuté à la lettre.

(1) Les boucheurs de terriers sont employés, la veille des chasses, à parcourir les bois du voisinage et à fermer aux renards rentrée de leurs demeures.

(2) La queue du renard se donne généralement à la personne qu'indique le maître d'équipage, comme on fait en France pour le pied des animaux courus.

» Sous rif du cimetière de Barow reposent les restes de rhonnéte Tom Moody. Lui mort, M, Forester ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Certains chevaux furent vendus, et je fus acheté, par notre maître actuel. Avant mon départ de Wiiley et du vivant de M. Forester, je Tavais entendu lire à mistress Forester une lettre qu'il écrivait à un de ses amis, comme lui autrefois intrépide chasseur. Voici ce que contenait cette lettre, dont les termes se sont fixés dans ma mémoire :

a Mon cher ami, mardi dernier est mort le pauvre Tom Moody. Il est mort en brave et honnête homme, comme il avait vécu, aimé de tout le monde. J'ai pris ses ordres, quant à son testament, à ses funérailles et aux autres objets qui pouvaient occuper son esprit. Il est mort rempli de sensibilité et parfaitement recueilli ; enfin il est mort en chasseur, car, lorsquil pouvait à peine respirer, le pauvre garçon but le coup de l'étrier au succès de la chasse au renard et de son pauvre vieux maître, comme il m'appelait. Je suis son seul exécuteur testamentaire, et le magot de sa fortune m'est resté : il consiste en vingt-six shellings qui lui appartenaient bien et dûment, et qui sont libres de toute hypothèque, toutes ses dettes ayant été acquittées jusqu'au dernier farthing.

» Un journal a rendu compte du détail de la cérémonie de ses funérailles en ces termes :

<( Chasseurs, écoutez ! Mardi, 29 du courant, fut enterré à Barrow, près de Wenlock, Thomas Moody, ce célèbre Whipp de la meute de M. Forester pendant viôgt ans !

» On a rendu à sa mémoire tous les honneurs que l'on peut rendre à un chasseur. Il a été porté en terre par un

nombre convenable de vieux toucheurs de terriers et suivi par nombre d'autres cbasseurs de ses amis qui remplissaient de tout cœur pour lui la charge de pleureurs.

») Immédiatement derrière le cercueil venait son vieux cheval favori qu'il appelait sa vieille àme, portant au frontail de la bride la queue du dernier renard chassé par Tom, avec sa casquette, son fouet, ses éperons, ses bottes et sa ceinture pendue à sa selle. La cérémonie achevée, il a eu, d'après son propre désir, trois wiew-halloo retentissants poussés sur sa fosse, et ainsi s'est terminée la carrière de Tom, qui vécut et mourut en honnête homme, mais qui fut un franc ivrogne. »

» Un souvenir donc, mon ami, à celui qui fut le compagnon de plaisir de notre jeunesse et de notre âge mûr.

» Telle est l'histoire de Tom Moody, ajouta Good-Lad*y, et elle se retira de la petite ouverture grillée au bruit que fit Lincoln en ouvrant la porte de son box et en versant l'avoine dans sa mangeoire.

» Ce récit nous avait vivement intéressés, et aidé à passer une bonne heure.

» Le soleil se levait à l'horizon, dorant la cime des arbres ; des nuages blancs, au contour rosé, couraient doucement sur le ciel, entraînés par une faible brise du sudouest, le vent propice à la chasse, eu notre pays ; la rosée scintillait au bout de chaque brin d'herbe... Tout annonçait une magnifique matinée.

» Je me dirigeai vers le cottage où je trouvai devant une table chargée de viandes froides, de jambons, de pigg-

faces, de poissons famés qui exhalaient de délicieux parfums, mon maître, son fils et son cousin qui attaquaient vigoureusement et successivement quartier de venaison et de bœuf, jambon et saumon fumé. Us arrosaient le tout de thé mêlé de crème blanche et épaisse.

» J'obtins d'eux quelques marques de sympathie, et i*eus de cette façon calmé bientôt les tiraillements de mon estomac. Le déjeuner terminé, je me trouvai fort dispos, et lorsqu'ils se dirigèrent vers l'écurie, je les suivis.

» Mon maître enjamba la vieille Good-Lady, toute gaie, toute jeune à la vue de ce beau temps. Il portait ce jourlà son bel habit rouge et ses culottes de daim blanc. M. Bingham avait fort grand air, ma foi, et il fit sauter la haie de clôture à sa jument en levant son bras et son fouet en l'air, et en poussant son cri de chasse.

» Son fils le suivit, montant Agriculturist qui franchit brillamment l'obstacle ; mais son cavalier ne leva ni le bras, ni ne cria; il était assis fort dans sa selle, et tenait le simple bridon avec lequel il menait son cheval de ses deux înains. Il était vêtu d'un habit rouge, d'un chapeau de ville fort brillant, de culottes de daim et de bottes à revers blancs. La selle de son père était munie de fort quartiers, facilitant la tenue à cheval. La sienne, à la façon des huntsmen, était plate comme les selles de Daumont.

» Le père réalisait le type de la vieille école.

» Le fils, tout pimpant, tout élégant, le type de la nouvelle.

» Le cousin, lui, réalisait le type des benêts qui ont existé depuis le commencement du monde.

» Il montait un gros poney irlandais bai brun, d'une magnilique construction, et le favori de mistress Bingham.

» Lorsque Good-Lady sauta, suivie d'Agricuiturist , le poney Bob s'élança à leur suite, et le cousin fît tous ses efforts pour Tempôcher de franchir la haie ; aussi, qu'arriva-t-il? C'est que le poney, plus fort que le cousin, marqua au saut un temps d'arrêt, comme tous les chevaux de sa race, et qu'il envoya son cavalier de l'autre côté, lui faisant faire une culbute, un saut périlleux digne d'un acrobate expérimenté, puis il sauta par-dessus l'homme et la haie, et rejoignit ses compagnons d'écurie.

j» Les harriers furent découplés sur une hauteur, et bientôt le lièvre lancé exécuta une manœuvre circulaire autour du plateau, au sommet duquel je me tenais en observation. Mon maître et son^fils suivaient de près les chiens, et Agriculturist montra une fois de plus toutes les brillantes qualités qu'il possédait.

» Quant au cousin et au poney Bob, ils faisaient presqu'à chaque obstacle une séparation involontaire... Je les vis à un moment passer auprès de moi : le jeune homme sans coiffure, les cheveux au vent, la fîgure contractée et souillée de boue, les vêtements déchirés, le pantalon remonté jusqu'aux genoux, s'efforçait de maintenir son indomptable monture... Us descendirent la colline à un bon galop pour rejoindre les chiens qui passaient dans le fond de la vallée qui retentissait de leurs cris perçants.

» Au bas de la colline se trouvait la petite rivière qui serpentait plus loin dans les prairies du cottage, et que M. Bingham appelait : « A very good brook. » Le poney se dirigeait franchement vers cet obstacle qui apparaissait

comme un ruban d'argent dans la vallée. Le jeune homme pendu aux rênes s'efforçait de le détourner, mais ce fut en vain. Bob prit son élan, et exécutant un bond prodigieux, retomba de Tautre côté sur la prairie qu'il parcourut de toute sa vitesse.

» Quant au cousin de mon maître, séparé de sa monture vers le milieu du saut, il faisait preuve d'un aussi petit mérite de nageur que de cavalier, car il burbottait dans la rivière, où il fût resté longtemps sans l'aide d'un garçon de ferme qui travaillait non loin de là dans un champ de navets et qui vint à son secours...

» — Very good sport! n'est-ce pas Jack, dit mon maître à son cousin au retour de cette journée de chasse.

» Le pauvre garçon répondit un « yes » que démentait sa figure déchirée et des cheveux aplatis encore par l'humidité le long de sa figure. Mais lorsque M. Bingham fils lui exprima peur le lendemain le désir qu'il avait de le conduire à la chasse du renard avec le Pytchly, il prétendit que de graves affaires le rappelaient à Manchester, et annonça son départ.

» — Oh! vous ne partirez pas, Jack, dit mon maître, et nous ferons de vous un sportsman ! Je me charge de tout auprès de votre père auquel j'écrirai dès ce soir pour lui dire que, s'il ne veut vous acheter de suite deux bons hunters et une paire de fusils, vous ne retournerez pas chez lui et resterez chez moi. Je sais enfin qu'il n'a rien à me refuser, et vous garantis le succès de ma démarche.

» — Soit! mon cousin, reprit intrépidement le pauvre Jack.

» Les espérances de.M. Bingham furent pourtant trompées, car deux jours après cette aventure le cousio, tout confus, déchiré, et dans un pitoyable état, reprit la route de Manchester, vu Tordre formel que lui envoyait son père, lui pardonnant pour cette fois d'avoir pris ce plaisir^ sans sa permission, mais lui enjoignant à Tavenir de mener une vie moins déréglée.

» Pendant les deux soirées qu'il passa au cottage, mon maître avait repris le cours de sa narration en ce qui concernait les steeple-chases, et l'avait continuée en ces termes :

» — Peu de chevaux de pur sang ont la substance d*os nécessaire pour soutenir le choc du saut et peuvent sans fatigue porter le poids à travers pays; car il est évident qu'il y a une différence à galoper sur un terrain plat [ou à porter le môme poids par-dessus trenle ou cinquante obs-

» Dans le premier cas, un bon souffle, des organes respiratoires bien disposés sont de la plus haute importance, et avec un cœur solide, si la vitesse est suffisante, le poids peut être aisément porté. Mais ce même poids ne pourrait être soulevé par le même cheval dans un saut quelconque, faute de puissance dans les reins et dans Tarri èremain.

» Il est donc indispensable de choisir comme chevaux d'obstacles des animaux doués d'une grande force musculaire.

« Des exceptions toutefois se présentent, et l'on se souvient de Brunette, cette fameuse jument irlandaise qui portait facilement treize stones, malgré sa conformation

mince et grêle, mais de formes irréprochables et douée de muscles d'acier. En steeple-chase, toutefois, on ne peut se laisser guider plus sûrement par Tapparence que dans les courses plates; et quoique une grande taille soit préférable dans le choix de ces sortes de chevaux, on en a vu de petite, Tommy entre autres, Lady-Arthur, Flyng-Buck, qui disputaient souvent la victoire à des animaux de premier ordre en portant des poids lourds.

» 11 est difficile de former un bon cheval d'obstacles et de compter sur lui avant Tâge de six ou sept ans, et la meilleure façon de le dresser est de le mettre en chasse et de lui faire suivre des chiens. Les chevaux qui ont souvent résisté à tout mode de dressage, qui ont montré un mauvais cœur et rinébranlable volonté de ne pas sauter, deviennent tout à coup, à la chasse, pleins d'entrain, d'énergie. L'air vif des prairies, le cri des chiens et du huntsman, l'exemple que leur donnent les vieux hunters s'élançant gais et ardents, tout cela donne du courage aux plus lâches, des nerfs aux tempéraments les plus lymphatiques.

» L'exemple que je vais citer, en est une preuve évidente.

• » Mon maître, M. Bingham, avait acheté d'un de ses voisins un jeune cheval du plus mauvais caractère. Sans vices toutefois , pouvant causer de graves dommages pour les membres de ceux qui le soignaient, il refusait obstinément tout travail. Dès le premier jour de sa venue, mon jeune maître lui fit mettre une selle sur le dos avec des doubles sangles et un fort bridon dans la bouche, puis il partit accompagné de son père montant la vieille Good* Lady.

>» Peter, c'était le nom de ce cheval, essaya bien un peu de se défendre, mais à la vue des chiens se groupant autour de lui, il les fixa d'un œil qui de morne devint intelligent et plein d'animation ; ses oreilles basses se contractèrent et exprimèrent par un jeu alternatif d'avant en arrière Pattention qu'il prêtait à ce spectacle tout nouveau pour lui. Mais lorsque les chiens furent découplés, que de sa trompette mon vieux maître eut rassemblé sa meute, que le lièvre prit la fuite poursuivi de près par les harriers, faisant retentir les bois et les vallées de leur voix harmonieuse à Toreille du chasseur. Peter sembla subir une transformation ; on eût dit que la fée des Prairies l'avait frappé de sa baguette. Les naseaux ouverts, l'œil en feu, la poitrine haletante et sa robe noire, que la sueur du travail n'avait jamais ternie, toute marbrée de moiteur, le bridon d'acier tout blanc d'écume, il sembla un instant hésiter; puis, la queue sur le rein, la tête bien placée, il s'élança à la suite des chiens. A chaque obstacle il faisait un bond formidable, et c'est avec une peine infinie que mon jeune maître modérait cette impétueuse ardeur. C'était trop pour pouvoir durer, et puis Peter manquait de condition, car si jusque-là il avait été le plus mauvais serviteur du monde et le paresseux le plus incarné, il n'en était pas moins grand mangeur, et il a conservé depuis cette excellente qualité pour le cheval de chasse. Aussi, à certain Bull-Finch, ses pieds s'embarrassèrent et il roula avec son cavalier dans le fossé plein d'eau qui se trouvait de l'autre côté. Tous deux se relevèrent et repartirent, mais un autre obstacle les vit encore culbuter.

» M. Bingham passait par là, courbé sur Pencolure de la

vieille jument qui galopait méthodiquement et avec mesure derrière les chiens. 11 comprit ce qui se passait, et, craignant une chute dangereuse pour son fils et aussi pour un cheval dont le goût à peine naissant pourrait s'amoindrir, il lui donna l'ordre de rentrera la ferme.

» A partir de ce jour, Peter maigrit à vue d'œil, on eût dit que le démon de la chasse s'était emparé de lui. Au moindre cri des chiens, il tressaillait dans son box, il ne dormait plus, et le bruit des étriers frappant le mors des brides, lorsqu'un palefrenier passait dans la cour du cottage pour seller quelque cheval, le rendait tout inquiet.

» Enfin, de détestable cheval, il devint un des meilleurs chevaux de chasse de son pays, et lorsqu'il eut appris à régler ses efforts, dépenser ses forces avec intelligence et ménagement, mon maître le vendit pour un gros prix à un lord du voisinage. Ses qualités devinrent telles que son nouveau propriétaire voulut rengager dans les steeplechases : mais sans les chiens, jamais Peter ne sauta un obstacle, et on ne lui fit pas faire un pas dans cette carrière. Il est resté un excellent hunter, et le nom de Black- Peter, ses exploits, ont longtemps défrayé les conversations des chasseurs de renard de Leicestershîre.

» Comme règle générale, je donnerai le conseil aux gentlemen qui veulent choisir un cheval de steeple-chase, de prendre un animal de bonne taille, de bon caractère, et doué d'une grande force avec un mélange de sang et de distinction.

» J'arrive maintenant, continua M. Bringham, aux notions un peu arides peut-être, de l'entraînement du hunter et du steeple- chases horse, mais il est cependant de toute

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Utilité de vous dire ce que Texpérience m'a appris à cet égard.

» Un cheval d'obstacles de premier ordre est aussi difficile à obtenir qu'un vainqueur de Derby, et beaucoup plus que la moyenne ordinaire des chevaux de courses plates. Il est à remarquer que la forme ordinaire du galop des chevaux se disputant le prix dans ces dernières, ne conviendrait nullement au cheval de steeple-chase. A la forme près de terre, celle qui est relevée est préférable, et tel mauvais cheval de course plate serait un bon steeple-chase lorsqu'il est bien établi et vigoureux. On a établi certains haras d'élevage pour cette espèce de chevaux, mais il a été promptement démontré que la proportion des poulains nés de juments de choix, quoique d'une bonne vitesse, ne répondaient pas à ce que l'on aurait dû en attendre.

» Si les juments de pur sang sont employées comme poulinières, les poulains sont généralement trop petits et ne dénotent pas une assez grande force. Et si par un croisement on veut leur donner taille et force, ils perdent alors une grande partie de leur vitesse.

» Cette sorte d'élevage a donc été abandonnée, et aucun encouragement n'y étant appliqué, on l'a abandonnée, se contentant de choisir dans toutes les classes de chevaux, les meilleurs sujet ou du moins les plus aptes à ce genre de sport. Pourtant, il a été reconnu que les juments irlandaises sont les plus appropriées à la production des chevaux de cet ordre, comme les étalons de pur sang ayant de bonnes épaules et de bonnes hanches, sont ceux qu'on doit choisir pour la reproduction du cheval de chasse ou de steeple-chase,

» J'ai dit que la meilleure façon de dresser un poulain à ce genre de courses, était de lui faire suivre les chiens à la chasse. Il arrive parfois que certains animaux ressentent une invincible répugnance pour l'eau. Il ne faut jamais les amener sur ces sortes d'obstacles sans un bon cheval qui saute franchement devant eux. Il faut toujours éviter un refus de la part d'up jeune cheval, car il acquiert bientôt, dans la lutte avec son cavalier, la preuve de sa force, que ne peuvent dompter ni le fouet, ni Téperon.

» On doit donc choisir un terrain ni trop lourd ni trop dur, des prairies humides, par exemple, entrecoupées de petites rivières, de haies et de barrières ; et une des conditions essentielles est de choisir un bon cavalier qui ne tourmente pas son élève, et ne lui permette pas de refuser le saut qui lui est présenté. Le cavalier doit donc être bon juge des forces de sa monture, de son tempérament, et de son degré de fatigue ; car s'il est amateur de chasses de renard, et qu'il se laisse entraîner par le tourbillon des autres chasseurs, il demandera à son poulain plus qu'il ne peut rendre, et sa constitution, ainsi que son caraclère, s'en ressentiront.

» Pour qui veut dresser des jeunes chevaux à la chasse, ou pour les steeple-chases, et éviter l'entraînement de la poursuite du renard, c'est d'avoir une douzaine de vieux fox-hounds avec lesquels il chassera un drag pendant deux ou trois milles, en faisant passer ce drag par-dessus des obstacles gradués chaque fois. Il sera sûr, de cette façon, de ne faire qu'une course raisonnable et d'une utilité incontestable.

» Un des meilleurs signes que ron puisse remarquer dans un jeune cheval, comme précurseur d'un bon avenir de hunter, c'est lorsqu'il regarde attentivement les obstacles qu'il va sauter, et qu'il court dessus en ligne parfaitement droite, et en serrant le mors.

» Il est évident qu'il est incontestablement préférable de dresser plusieurs jeunes chevaux ensemble. De la lutte naît l'excitation des facultés, et l'amélioration de leurs moycDs.

» Il est important, le dressage terminé, et lorsque le cheval doit être amené sur le terrain de courses, de le faire monter deux ou trois jours à l'avance par son jockey ; car s'il est peu de chevaux qui courent de la même façon sur le terrain plat, de même chaque homme monte à sa façon. A mon avis, cheval et cavalier doivent se connaître avant de prendre part à la lutte, car il arrive le plus souvent, dans le cas contraire, que ce n'est que lors de la lutte terminée qu'ils reconnaissent chacun leurs défauts.

» Certains animaux sont trop ardents et doivent être montés avec douceur ; d'autres tombent dans l'exagération opposée et frappant sans cesse le haut des murs ou des barrières, ou la cime des haies, de façon à compromettre leur aplomb ou celui de leur cavalier s'il n'est bien assis dans sa selle. Ceux-ci veulent être enlevés sur les sauts de hauteur, ceux-là être vigoureusement poussés sur les sauts en largeur. Un cheval calme est, sans contredit, toujours le meilleur coureur que Ton puisse désirer, comme les plus mauvais sont ceux qui s'épuisent en voulant sauter deux fois sur la hauteur de l'obstacle.

» L'entraînement du cheval de steeple-chase diffère de ce-

lui du cheval de course plate, et demande une longue préparation, appliquée, toutefois, de certaine façon, selon que l'animal est de pur sang ou de demi-sang, de forte constitution ou de mince complexion.

» J'ai eu différentes espèces de chevaux, et je vais vous dire le résultat de mes longues années d'étude à ce sujet, en commençant par le cheval de pur sang.

» L'entraînement, en dehors de l'éducation dont je vous ai entretenu tout à l'heure, se pratique presque de la même façon que pour le cheval de course plate. Le parcours du galop doit être de quatre à six milles, à moins que le cheval ne soit très en graisse et qu'il ait besoin d'être très-couvert. Daos ce cas, et toujours du reste, le meilleur exercice que Ton puisse donner à un cheval c'est le pas, avec aussi peu de transpiration que possible. Si l'on peut arriver à durcir la graisse, sans faire apparaître la maigreur, on est arrivé au meilleur résultat qu'il soit possible de désirer, car, dans ce genre de course, la vitesse doit être sacrifiée à la force et à l'énergie.

» De courts galops suffisent, car le cheval est rarement poussé pendant la course, excepté vers la fin ; et encore, en cette circonstance, le succès dépend plus de sa force et de son cœur que de sa vitesse.

» L'entraînement doit donc avoir pour but de développer la puissance musculaire. Trois mois sont à peine nécessaires à la préparation d'un cheval de steeple-chase de pur sang pour une course de quatre milles ; et il faut que pendant ce temps même, le cheval ne subisse aucune indisposition intérieure ni extérieure.

» On doit commencer parle faire transpirer une fois, en-

veloppé de couvertures, puis le purger et lui donner quelques jours de repos avec un exercice très-modéré.

» Puis, cette période terminée, lui donner cinq ou six heures de pas chaque jour, en divisant ce temps par moitié et faisant suivre chaque exercice au pas d'un petit galop. On continue ainsi cinq ou six semaines, et pendant ce temps on peut lui donner deux ou trois transpirations, puis on fait prendre à l'animal une nouvelle médecine.

>» La première période de Tentraînement est terminée et commence alors la seconde.

» Pendant la seconde période de l'entraînement, l'exercice du galop doit être augmenté et doit remplacer une partie de l'exercice de la marche, donné pendant la première. Deux suées seront nécessaires avant d'entrer dans la huitième, à laquelle le cheval doit être préparé par une médecine. Elle dure ordinairement, lorsqu*aucun accident ne vient interrompre son cours, trois ou quatre semaines, et, durant ce temps, trois ou deux suées doivent être données à l'animal habillé de couvertures épaisses.

» H est bon de conduire parfois le cheval à travers pays, et de lui faire sauter, non de grands obstacles, mais d'exiger seulement de lui des sauts qui soient un salutaire exercice pour les muscles qui sont spécialement en action pendant le saut, ceux des épaules et des cuisses.

» L'entraînement du cheval de steeple-chase, ou la mise en condition du cheval de chasse, ressemble presqu'en tous points à celui des boxeurs ; et l'entraîneur, tout en ayant à se préoccuper delà vitesse de son cheval, doit avant tout développer ses muscles, et par cela môme ses forces et sa puissance de résistance.

» Si Ton veut rechercber la cause des chutes fréquentes, on s'apercevra facilement que ces causes remontent à Tinsuffisance de préparation des muscles des épaules, qui reçoivent un choc violent en retombant de Tautre côté de l'obstacle, et supportent à ce moment tout le poids nonseulement du corps du cheval, mais encore de l'homme qui le monte.

» .Pour me résumer, de petits obstacles, un exercice conduit à un train modéré, sont de nature à fortifier les chevaux destinés à la chasse et aux steeple-chases.

» La dernière transpiration donnée au cheval, son travail doit se borner à lui faire parcourir au galop la distance qu'il doit parcourir sur le terrain de course. Cet exercice entretiendra son haleine et augmentera sa vitesse.

» Si les steeple-chases n'étaient, en Angleterre, un objet de spéculations souvent peu honnêtes de la part de ceux qui amènent leurs chevaux sur l'hippodrome ; si, enfin, les cour-ses d'obstacles étaient dégagées de toutes les organisations vicieuses qui les accompagnent, ces sortes de courses seraient le plus beau spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler.

» On a taxé le sport d'exercice cruel.

» Lorsqu'on se livre à un massacre de gibier de toutes espèces, depuis le cerf jusqu'au perdreau, lorsqu'on entasse victime sur victime^ pas un cri ne s'élève pour taxer de cruauté ces inutiles tueries. Mais lorsque des chevaux se présentent sur la prairie pour lutter entre eux, de force, d'adresse et d'énergie, il est des gens qui crient, se démènent, et à leurs yeux les propriétaires de chevaux de slee-

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ple-chases sont des espèces de sauvages auprès desquels les missions devraient envoyer quelques-uns de leurs adeptes, comme elles le font auprès des cannibales de la Nouvelle-Zélande. Ces grands détracteurs des courses d'obstacles, me semblent puiser leurs arguments surtout dans la crainte qulls éprouveraient à courir eux-mêmes à travers pays, et la supériorité de ceux qui aiment ce genre de sport, car leur mesquin'e individualité, excitant leur jalousie, les engage à traiter de ridicule, de barbare, un exercice qui développe chez le cheval la force, chez Fhomme l'énergie et le talent nécessaire pour bien conduire sa monture à travers une contrée hérissée de haies et de barrières, et coupée par des rivières.

» Les chevaux de pur sang, lorsque leur construction permet de les mettre à la chasse, lorsqu'ils peuvent porter de gros poids, sont évidemment bien supérieurs à toutes les autres espèces de chevaux. Le cheval de chasse doit être près de terre, mais il est difficile de rencontrer dans les chevaux de demi-sang des animaux réunissant assez de légèreté avec cette construction qui nécessite généralement des membres étoffés. Le cheval de chasse type serait un cheval pur sang, fort, bas, musculeux, d'une charpente osseuse, d'un bon caractère. Mais ces sortes de chevaux sont des pierres précieuses qu'il est donné à peu d'élus de posséder et d'acquérir.

» Mon vieux maître avait terminé sa longue narration. Le cousin dormait dans un coin, le chat français se chauffait, étendu devant le feu. Il me reste à dire, en peu de mots, quelles furent les destinées d'Agnculturist. Soumis à un entraînement régulier, il gagna tous les steeple-chases de

la contrée, et fut acheté par lord W... Il lui servit pendant longtemps et fut le meilleur serviteur du monde. Un jour' le lord mourut, et dans son testament ses héritiers lurent une clause étrange : cette clause stipulait qu'Agriculturist, son cheval favori, serait reconduit chez lord Bingham, et qu'un box confortable construit dans la prairie où il était né, deviendrait sa demeure jusqu'à la fin de sa vie. Une rente était allouée à cet effet.

» Ses ordres furent scrupuleusement exécutés, et il y a peu de jours seulement qu'il est mort, par suite d'une folie bien digne de son énergique caractère.

.» Le 5 du mois de novembre, les chiens de M. Tailby passèrent, chassant vigoureusement un renard attaqué daDsle voisinage de Kibworth-Harcourt. A la vue des habits rouges, au son du cornet des huntsmen, Agriculturist dressa la tête, sa démarche devint fîère, ses yeux pleins d'ardeur, ei il s'élança à travers la prairie dont il franchit d'un bond les hautes clôtures, puis, voulant rejoindre les chiens, et coupant au plus court, il crut pouvoir franchir une double barrière haute de six pieds. Ses pieds s'y engagèrent, et, tombant lourdement sur la tête, il se fracassa la colonne vertébrale.

» Je l'ai suivi jusqu'aux derniers instants, et le dernier regard qu'il aMonné en tournant Ters moi sa belle tête intelligente, a été pour son ami Punch. Il est mort en digne cheval de chasse, mort sur l'obstacle, et il fut enterré près du box construit par les ordres de lord W... Une grande pierre portant comme inscription son nom, recouvre le corps de ce brave cheval qui fut pour moi le meilleur des amis«

» Mon vieux maître ne chasse plus, mais son fils est connu pour Tun des plus intrépides gentlemen-riders de la contrée. Quant à moi, mes dents sont tombées, et je finirai doucement mes jours, probablement couché au soleil, comme je le suis, chaque matin, sur la tombe d'Agriculturist.

Vers le 15 décembre, je trouvais le soir, en rentrant chez moi, une lettre d'un ancien et excellent ami :

<c Si, me disait-il, les massacres de faisans et de chevreuils.ont perdu pour vous de leur attrait, si vous êtes fatigué de ces fusillades meurtrières et qu'une dizaine de jours passés en Bretagne ne vous effraient pas trop, accourez vite, la bécasse est abondante cette année, et nos étangs couverts de toutes les espèces de sauvagine... »

Le lendemain, je quittais Paris, et à cinq heures du soir je descendais à la station d'Evron par un temps affreux. 11 me restait encore douze lieues à faire dans une patache attelée de deux maigres haridelles, et toutes les places d'intérieur étaient prises. Je hissai, non sans peine, moi, mes-malles et mes chiens, au moyen d'une échelle boueuse, sur la banquette de ce dernier débris des diligences.

Le conducteur adressa' à ses chevaux une allocution aussi bruyante que malséante. Cette allocution ne fut sans

doute pas comprise, car il la fit suivre d'une correction bien appliquée.

-- Vous n'amenez pas le beau temps, me dit-il ; où descendez-vous?

— Aux forges d'Aron, répondis-je.

— Ah! chez M. B... Vous allez à la chasse.

— Y a-t-il beaucoup de gibier cette année?

— Ah ! ben guère, les pluies ont tout noyé, et depuis le chemin de fer, les braconniers ne manquent pas.

La conversation continua sur ce ton pendant une heure. La pluie, mêlée de neige, tombait toujours avec violence, et les paroles peu encourageantes de cet homme m'avaient plongé dans un abattement profond. Après avoir changé cent fois de position, je m'étais construit un abri au moyen de mon plaid et d'un énorme paletot; je commençais, je crois, à dormir, lorsque, me poussant du coude, mon insupportable compagnon me dit :

— En vl'a pour quinze jours, monsieur, c'est aujourd'hui nouvelle lune..; Nous sommes à Jublin, payez- vous la goutte?

Ce réveil m'avait exaspéré; aussi, sans répondre, je me renfonçai dans mon coin. La voiture s'arrêta devant une maison de pauvre apparence. Le conducteur descendit de son siège, et ouvrit la porte d'une salle basse que je vis éclairée par une chandelle fumeuse. Là il se fit verser un grand verre d'eau-de-vie, et cette nouvelle libation l'ayant sans doute mis en gaieté, il raconta à ses hôtes je ne sais quelle drolatique et interminable histoire, qui n'eût eu point de fin sans doute, si les hurlements combinés de tous les voyageurs n'étaient venus l'interrompre à diverses re-

prises: « Voilà, voilà! » dit-il, et il remonta pesamment sur son siège... Enfin, après mille cahots, causés par une route affreuse, j'aperçus devant moi une immense nappe d'eau, et au loin, par intervalles, de grandes flammes qui donnaient à l'horizon des teintes rougeâlres sur lesquelles se détachaient vigoureusement de hautes cheminées.

— N'est-ce pas là la forge? dis-je au conducteur.

Je ne reçus aucune réponse, et me penchant vers lui, je m'aperçus qu'il dormait profondément..., et nous cheminions sur une étroite ligne, où deux voitures pouvaient à peine trouver place..., et des deux côtés s'étendaient des étangs immenses. Je le secouai rudement. « Allons, c'est bon, c'est bon, grommela-t-il, descendez, vous êtes arrivé. » En effet, deux domestiques étaient sur la route, Tun tenant une lanterne et l'autre attelé à une petite charrette à bras où furent déposés mes bagages. Dix minutes après, j'étais à la forge, et mon brave ami B... me consolait de cet affreux voyage en m'annonçant pour le lendemain une chasse dans ses marais, chasse qui, ajouta-t-il, serait favorisée par le beau temps, car, depuis le soir, le baromètre remontait et le vent tournait à l'est. Après un copieux souper, il me conduisit à ma chambre, et me quitta en me donnant rendez-vous pour le lendemain à neuf heures.

Je m'endormis tout joyeux, réfléchissant au magnifique programme que mon ami B... m*avait tracé de mon séjour chez lui. Nous devions chasser deux jours à la forge, de là nous rendre au château de Moncor qui lui appartient, et ce château est environné d'immenses dépendances admirablement peuplées de gibier *, enfin, nous devions ter-

miner ce déplacement par deux jours passés au château de La Valette, où m'attendait la meilleure hospitalité.

Je fis d'heureux rêves, d'où me tira parfois le bruit sourd du gros marteau de la forge, et c'est au milieu d'un de ces rêves que j'entendis ma porte s'ouvrir. C'était un domestique qui apportait mes ustensiles de chasse, c'étaient mes chiens qui poussaient de petits gémissements joyeux, et qui, appuyant leurs belles têtes intelligentes sur le bord de mon lit, semblaient m'inviter à un lever immédiat. Un grand feu tout pétillant flambait déjà dans ma cheminée. Lorsque les volets de ma chambre furent ouverts, mon lit fut inondé d'un torrent de lumière... Pas un nuage au ciel, une légère brise du nord-est inclinait à peine les longues herbes des étangs, et la fumée sortant des grandes cheminées de la forge montait vers le ciel comme dans un beau jour de printemps. Au loin, l'horizon bleuâtre des hautes collines de l'Anjou. Au sommet d'une de ces collines, se dessinait, vivement éclairé par le soleil levant, le vieil ermitage de Sublin.

Ce que mon ami B... m'avait annoncé se réalisa de tous points. Montés chacun sur une légère embarcation, nous pénétrâmes au milieu de ces immenses forêts de joncs d'où partaient des myriades de canards, de sarcelles, de poules d'eau. Lorsque nos fusils venaient de faire une nouvelle victime, toutes ces bandes d'oiseaux, après avoir décrit de grands cercles au-dessus de nos têtes, se formaient en triangle et se dirigeaient vers un point éloigné des étangs, où bientôt nous les rejoignions, grâce à la rapidité de nos bateaux plats, vigoureusement dirigés par deux gardes. Nous rentrâmes nos embarcations chargées de gibier, nos

pauvres chiens tout grelottant de ces rudes journées de froid et de fatigue. Vers le soir du second jour, un cygne, un beau cygne s'enleva majestueusement devant nos embarcations, mais il retomba mortellement frappé, et ce fut chose triste à voir que cette agonie, que les convulsions de ce magnifique animal qui battait Teau de ses grandes ailes blanches, tachées de gouttes sanglantes.

Le lendemain, nous partions à huit heures, et à une beure nous arrivions à Moncor.

Moncor, antique résidence de madame de Montbazon, Moncor avec ses vieilles murailles toutes tapissées de Uerres verdoyants, s'oiTrit à nos yeux au fond d'une vallée rocheuse où bouillonnait un torrent grossi par les pluies d'hiver: et ce torrent, après avoir décrit mille courbes, venait se précipiter en face du château, d'une hauteur de vingt pieds. Cette chute d'eau est certes une des plus belles que l'on puisse voir. Lorsqu'un rayon de soleil venait se jouer, au milieu de l'écume bondissante, à travers le brouillard qui s'élevait de ces eaux si transparentes et d'un bleu de saphir, on eût dit un riche collier de pierreries étendu sur un tapis de verdure, car toute cette vallée, tous les abords de ce château entouré par un torrent, conservaient pendant l'hiver une fraîcheur printanière, tandis que les flancs des hauteurs avaient les teintes chaudes et dorées de l'automne.

Nous fûmes reçus par le régisseur de ce domaine, et disons que nous avons rarement vu une nature plus richement douée. Voyageur infatigable, M. de G... avait visité presque toutes les parties du monde, et avait, intrépide colon, étudié la culture avancée des Américains sur les

frontières de ces immenses déserts où la civilisation accule chaque jour les Indiens Peaux-Rouges. Là, le laboureur tient sa charrue d'une main et de Tautre son riffle ; sur les frontières indiennes, les visages pâles sont traqués comme des botes fauves. Successivement cultivateur et trappeur dans les régions du nord, M. de G... avait conservé le type des hommes qui passent leur existence au milieu de cette vie errante toute de périls et de fatigues. Ses traits, vigoureusement accentués et hâlés par la bise, sa démarche ferme, majestueuse, sa parole brève, ses phrases imagées, nous rappelaient le langage des chasseurs canadiens avec lesquels, nous aussi, avions visité les ^solitudes de TAmérique, les wigwams des Pieds-Noirs et autres tribus indiennes. Aussi, le soir de notre arrivée à Moncor, assis devant un arbre qui flambait dans une immense cheminée, tandis qu'une froide bise du nord soufilait au dehors, et que les rayons d'une belle lune toute resplendissante de clarté venaient éclairer les vitraux des antiques fenêtres, que de bonnes causeries nous eûmes, et combien j'appréciai encore une fois le bonheur de se souvenir à deux, de parler de ces lointains pays, d'où nous sépare le lac sans rivesy comme disent les Indiens...

Le lendemain, une bruyante fanfare, répétée vingt fois par les échos de la vallée, nous réveilla, et en descendant dans la cour du château, après un déjeuner promptement terminé, j'aperçus dans la cour le charmant équipage de mon ami B..., qui se compose de douze couples de charmants beagles-harriers, tous d'une parfaite uniformité comme taille, comme couleur (manteau noir, tête feu, jambes et poitrails blancs). Achetés il y a deux ans dans

les plaines verdoyantes du Leicestershire, ces excellents chiens ont continué en Bretagne à mériter la haute réputation qu'ils s'étaient acquise en Angleterre. De bons doubles-poneys irlandais se trouvaient là aussi tout sellés et blanchissant d'écume leurs mors d'acier brillant. Nous montâmes à cheval, et après un quart d'heure de chemin fait au trot de nos montures, nous arrivâmes au rendezvous. Les chiens furent découplés, et quelques instants après, l'un d'eux donna de la voix, puis d'autres se joignirent à lui, puis tous se réunirent, faisant retentir les gaulis d'une harmonie à laquelle se mêlaient les notes éclatantes de la trompe. Le chevreuil était lancé, et il se fit battre pendant une heure dans les bois de Moncor, puis il fit une vigoureuse pointe, et à travers les hautes fougères, les houx épineux, les chênes gigantesques, nous aperçûmes une grande clarté... C'était le débûcher, c'était la plaine semée d'obstacles de toute sortes, dans laquelle le chevreuil, à bout de ruses, s'élançait, croyant,' grâce à sa vitesse, échapper à la meute qui le poursuivait avec une ardeur incessante... Devant nous s'étendait une lande immense divisée en champs d'une centaine d'arpents environ, entourés de murs en pierre sèche, de tjois à quatre pieds de hauteur, ou de larges douves pleines d'eau. Nos poneys firent bravement leur devoir, et, sauf une ou deux chutes sans danger, le terrain étant fort détrempé par les pluies, tout alla pour le mieux. Les obstacles furent franchis à la queue des chiens. La chasse se dirigeait vers des bois que Ton apercevait au loin comme une ligne rougeâtre ; sur la gauche, une montagne au sommet de laquelle du milieu d'un petit village s'élançait le vieux châ-

teau de Sainte-Suzanne, avec ses tours, son donjon, ses créneaux , admirablement conservés. Ce château , où Henri IV vint passer de longs jours, fut en dernier lieu la propriété de la famille de Praslin. Il y a quelques années, bois, ferme, furent morcelés, et aujourd'hui, de cette magnifique terre, il ne reste que le vieux château, qui domine toutes ces contrées, et du haut duquel, par un beau soleil, on peut apercevoir Angers, et Angers se trouve à vingt lieues à vol d'oiseau... Le chevreuil se dirigeait donc vers les bois, où il ne fit qu'entrer, et faisant un retour, il reprit la plaine... A ce moment, nous le vîmes, la tête basse, la langue pendante, sauter à grand'peine la haie d'un champ. Nous le saluâmes d'une fanfare, et tous les chiens étant ralliés, la poursuite recommença ardente, sans merci. Une heure après, le pauvre animal revenait à son lancer, épuisé de fatigue; il descendait la colline rocheuse de Moncor et se jetait dans le torrent, où il fut noyé par les chiens. C'était bien inaugurer notre séjour, et le lendemain consacré à la chasse à tir ne donna point de démenti à la veille. Sur la lande, nous trouvâmes de belles perdrix rouges, sur le bord du torrent des bécassines, au milieu des bois de grosses bécasses; parfois aussi ua faisan aux belles couleurs prenait son vol, et bientôt il retombait à terre, laissant après lui dansTair une auréolede plumes brillantes qui semblaient le couronner après sa mort. Le soir nous rentrâmes, les porte-carniers pliant sous le poids du gibier, et le lendemain, après avoir jeté un dernier regard sur cette belle vallée, nous parlions pour La Valette. Là, nous reçûmes le plus cordial accueil, et nous consacrâmes une journée à visiter les magnifiques

étables renfermant ce que l'Angleterre a de plus pur comme animaux de la race Durham ; là nous vîmes des porcs sans jambes, aux joues pendantes, et de larges écriteaux placés au-dessus de leur box indiquaient que presque tous étaient lauréats des diverses expositions agricoles. Que dirai-je de ces deux derniers jours passés à La Valette? Des battues faites dans de grands champs d'ajoncs amenèrent chaque soir au garde-manger une trentaine de lièvres et une cinquantaine de lapins. La Valette est un ravissant château, situé dans la plus adorable position du monde, sur les bords de la Mayenne et au milieu de magnifiques prairies. De nombreuses fermes dépendent de La Valette; sur l'autre rive, s'élance, hardiment assise sur des rochers, l'antique habitation de M. le comte de Ghevagnac, parent de M. de La Valette. Les terres de ces deux châteaux réunies forment une immense étendue qui, parfaitement gardée, en fait une des plus belles chasses de la France.

Le 28, je quittais La Vallette, et mon ami B... me laissa à Evron, me faisant bien promettre de venir dans un mois fermer la chasse à Moncor. Au moment de prendre mon billet, j'entendis derrière moi un gros rire; je reconnus mon conducteur de diligence; il étendait sa main vers un paillon d'où passaient la queue d'un faisan et les oreilles d'un lièvre :

— Ah I ah! vous en^avez tout de même trouvé, me dit-il; mais c'est égal, avec ce beau temps-là, les braconniers vont faire leur besogne, et vous reviendriez dans un mois, que vous ne tireriez pas un coup de fusil.

Je partis, et la prédiction ne m'empêchera pas de retourner à Moncor.

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