LE MATCH DE MADAME PAYNE
On parle, dans le moDde maritime, d'un pari gagné par une femme qui a amené à bonne fin une entreprise d'une témérité inouïe, entreprise qui, si le succès ne l'eût couronnée, pouvait devenir une source d'universels regrets.
A dix milles environ de Douvres existe, sur les falaises; un ravissant cottage dominant toutes les splendeurs de l'Océan ; une petite crique s'enfonçant entre deux immenses murailles de rochers grisâtres, conduit à un bassin presque circulaire, qui est un abri sûr pour les embarcations de petite dimension.
Ce cottage est Thabitation de madame Payne, l'illustre voyageuse qui a parcouru toutes les côtes d'Europe sur son yacht George^ ^et qui est connue, dans les deux océans, comme un des meilleurs marins de l'Angleterre. Personne n'a poussé plus loin qu'elle la science des manœuvres, et l'on dirait que, jusque dans cette science toute de précision, elle y a mêlé de sa délicatesse, de sa finesse de femme.
Son navire George est un magnifique schooner, d'une marche supérieure, et pouvant tenir la mer par les plus gros temps.
Vers le 15 novembre, par une belle matinée et une brise soufflant grand frais du N.-O., un schooner et un cutter sortaient à pleines voiles de la crique dont nous venons de parler. A la mâture fine et élancée des deux navires, à leur gréement peigné avec soin, comme Ton dit, à leur immense voilure parfaitement balancée, il était facile de reconnaître deux yachts de plaisance. Leur coque fine, svelte, faisait jaillir, par-dessus leurs bossoirs, une blanche écume qui, fouettée par le vent, les enveloppait parfois d'un brouillard tout -scintillant des vives couleurs de Tarc-en-ciel.
Lorsque les deux navires prirent le large, un navire à vapeur portant le pavillon de la marine anglaise fit son appareillage. Nous tenons d'un officier de ce navire la relalion de ce qui va suivre.
Dans les premiers jours d'octobre, au retour d'une chasse magnifiquement menée sur les dunes verdoyantes parles Harriers de sir George Payne, plusieurs gentlemen et ladys, se trouvaient réunis au cottage. Le repas du soir terminé, et à la suite d'une conversation consacrée à tous les sports, M. John Dikson discuta les conditions de marche du schooner de madame Payne, affirmant que son yacht (cutter portant le nom de Sylphe) réunissait des conditions de marche bien supérieure.
C'était une discussion, qui devait se terminer pour un défi. — 1,000 livres furent engagées, et il fut convenu que le 15 novembre, quelque fût le temps, les deux yachts
sortant ensemble de la crique, iraient toucher à un point de la côte de France et reviendraient à leur point de départ. — A cet effet, et pour donner plus de régularité au match, deux bouées furent mouillées, la première à un quart de mille environ de la crique, et l'autre à un mille de la côte de France, par le capitaine du navire à vapeur garde-côte.
... Les premières heures de la traversée s'effectuèrent sans aucun incident digne de remarque, et les deux navires naviguaient de conserve : deux milles avant de doubler la bouée de la côte de France, le vent fraîchit et sauta à l'ouest. La mer devint grosse, le temps à grains; vers trois heures, la tempête, avec ses grandes ailes noires, s'abattit sur les deux frôles embarcations qui prirent tous les ris de leur voilure; et, pourtant malgré son exiguïté, leur marche était d'une telle rapidité que, trois milles après avoir doublé la bouée, le navire à vapeur les perdit complètement de vue dans la brume. « La dernière chose qui frappa mes yeux (me dit l'officier dont j'ai parlé) fut l'arrivée du schooner enlevé sur une lame monstrueuse, et madame Payne, les cheveux au vent, vêtue d'un long caban de laine brune, et tenant le gouvernail. Près d'elle, ses deux magnifiques chiens de Terre-Neuve, Castor et PoUux... Puis, rien que l'immensité d'une mer furieuse. Ne pouvant continuer notre route, nous nous sommes dirigés vers Douvres où nous sommes entrés à cinq heures et demie par un temps effroyable.»
Les deux navires avaient tenu bon, mais vers quatre heures une rafale emporta la grande voile du cutter qui se trouvait à un demi mille en arrière du schooner. Ma-
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2i0 LES CHASSES EN FRANGE
dame Payne, voyant cet accident, voulut lui porter secours, mais la mer couvrait le pont de son navire, elle fut donc obligée de continuer sa route, et entra la première dans la crique au milieu des lames énormes qui se brisaient avec un fracas épouvantable sur la falaise... Quant au cutter, devenu la proie d'une mer en furie, il fut poussé vers la côte où il se brisa en mille pièces. M. Dickson et son équipage, se composant de douze hommes, furent jetés sur une petite plage de sable où madame Payne avait fait porter tous les secours possibles. Ses deux chiens, Castor et Pollux, firent bravement leur devoir en sauvant un mousse qui se débattait dans une affreuse agonie...
Le soir au cottage, en savourant un délicieux thé, tandis que la tempête mugissîiit au dehors, on parlait de cette bonne journée desport,
M. Dikson a commandé le lendemain à un des meilleurs constructeurs d'Angleterre un schoonèr en tout semblable à celui de madame Payne. Les Harriers prennent leurs lièvres tout les deux jours. Castor et Pollux se chauffent au grand feu de la cuisine en attendant une nouvelle expédition de leur aventureuse maîtresse.