UNE BATTUE DE SINGES
Ceci est un écho lointain des sports da nouveau monde, sports bien différents du Fox-Hunting et de nos belles chasses de France. Nous tenons d'un de nos amis, officier de marine nouvellement arrivé des mers du Sud, le récit de ce qui va suivre.
— Le navire sur lequel nous étions embarqués, me dit-il, était, pour cause d'avaries majeures, en réparation dans là rade de Gallao, et notre séjour au Pérou devant durer trois mois environ, un de mes amis et moi, nous pûmes obtenir Tautorisation de faire une excursion en deçà des Cordillères.
Le lendemain du jour où nous obtînmes cette autorisation, nous partions de Lima, montés sur d'exellents chevaux de race espagnole, et guidés par deux Indiens qui devaient nous conduire à l'hacienda d'un riche propriétaire, pour qui nous avions des lettres de recommandation. — Le voyage s'accomplit en trois jours, à travers un ma-
gnifique pays. Le soir du troisième jour nous arrivions à rhacienda où nous reçûmes le meilleur accueil, Thospitalité la plus cordiale.
Ce soir-là, assis sous un verdoyant abri, nous causions avec notre hôte, ou plutôt nous écoutions le récit de ses chasses, lorsqu'un de ses serviteurs vint lui annoncer qu'un Indien, habitant une partie éloignée de ses plantations, demandait à lui parler immédiatement. Don José (c'est le nom du maître de Thacienda) sortit, et revint quelques instants après, et nous dit: «Dès demain, messieurs, j'aurai le plaisir de vous faire tirer quelques coups de fusil, ou plutôt autant de coups de fusil que vous voudrez, car on vient de m'annoncer la venue des -singes, et mes cannes à sucre auront bien à souffrir cette nuit de l'invasion. A demain donc le châtiment, au point du jour nous monterons à cheval. »
Le lendemain, à quatre heures, nous partions de l'hacienda. C'était une belle et fraîche matinée, et nous cheminions le long d'un immense étang, aux eaux si limpides et si vertes, qu'on voyait briller, sur le sable de son lit, de chatoyantes coquilles aux mille reflets et des rameaux de plantes aquatiques d'un rouge de ponrpre.
Parfois, effrayé par notre cavalcade, un poisson aux écaille.s d'azur et aux nageoires d'or, s'élançait de la rive pour se cacher dans les racines des lotos qui flottaient sur l'onde, ou bien un héron blanc à tête noire, dressé sur ses longues pattes roses, le cou ployé, attendant sa proie, prenait lourdement son vol pour aller s'abattre sur quelqu'îiot de verdure.
Don José nous montra bientôt notre terrain de chasse.
C'était une vaste plaine verdoyante, en tout semblable aux champs de sorgfio que Ton cultive maintenant en France.
La teinte dorée que prenait Textrémité du feuillage annonçait la maturité des cannes à sucre.
Pendant une heure encore, nous suivîmes les bords de rétang tout entouré d'acacjas, de cocotiers, de palmiers, de bananiers, qui réfléchissaient leurs mille nuances dans les eaux transparentes. Puis nous traversâmes un gué sous un dôme touffu d'arbres de toutes sortes. De Fautre côté nous trouvâmes une grève unie, blanche, toute scintillante aux premiers rayons du soleil, des mille couleurs du prisme. Nous étions arrivés : une vaste plantation de cannes à sucre s'étendait des rives de l'étang à une ligne boisée que l'on apercevait à un mille environ. De distance en distance, un cocotier s'élançait, flexible, avec sa pomme de verdure, et, sur la question que j'adressai à don José, de l'utilité de ces arbres au milieu de la plantation, je vis un sourire errer sur ses lèvres, et il me dit à voix basse : « Dans un quart d'heure vous en jugerez. » La prairie qui cernait la grève était d'un gazon si frais, que de beaux oiseaux aux plumes violettes et écarlates, des sarcelles, des pélicans, en faisaient un lieu de délices, pour leurs ébats. Ils venaient s'y jouer en sortant de l'eau et faire étinceler au soleil les diamants qui tombaient de leurs ailes humides...
Des places nous furent assignées, et à un signal donné par don José, mille cris bizarres retentirent à l'extrémité de la plantation, accompagnés du bruit formidable des tam-tam vigoureusement frappés.
Nous étions placés sur un petit tertre qui dominait toute
la plantation, et à peine les enragés musiciens dont nous avons parlé eurent-ils commencé leur épouvantable concert, que don José nous cria : « La battue est commencée; regardez les cocotiers ! »
En effet, la plantation sembla s'animer ; les tiges s'agitaient bruyamment; des perroquets aux brillantes couleurs, des oiseaux de toutes sortes prenaient leur vol. Parfois, dans cet océan de verdure, on voyait se tracer un large sillon se dirigeant vers la forêt; mais là il reucoiitrait les batteurs, et les cris, le tam-tam, lui faisaient rebrousser chemin. Enfin, nous aperçûmes de grosses boules noires montant rapidement sur les cocotiers les plus éloignés... C'étaient les singes... Au bout d'une demiheure, tous ces arbres étaient couverts de figures grimaçantes, poussant des hurlements, des cris aigus... «C'est maintenant qu'il faut montrer votre adresse, messieurs, nous dit don José... Ayez garde seulement de vous approcher des arbres à plus d'une trentaine de pas. »
Nous entrâmes dans la plantation, et n'eussent été les cris des Indiens rabatteurs qui cernaient chaque arbre, nous n'eûmes pu certes pas trouver notre chemin à travers cette muraille de plantes inextricables; enfin mon ami et moi, nous arrivâmes près d'un immense cocotier. Une trentaine de singes de toutes tailles l'avaient -pris pour refuge, et ils lançaient au loin, avec une vigueur extraordinaire, les énormes fruits qu'ils détachaient des longues palmes verdoyantes... Nous dirigeâmes sur eux un feu bien nourri, et nos fusils, chargés de gros plomb, eurent bientôt fait de nombreuses victimes. Mon ami oubliant la recommandation de don José, franchit la distance qui
nous séparait de Tarbre pour s'emparer d'un jeune singe de l'espèce des capucins, je crois, qui se tenait accroupi près du corps de sa mère tombée morte des plus hautes branches du cocotier; aussi, s'étant embarrassé dans des lianes qui couraient sur la terre, il tomba lourdement. Dans sa chute il heurta un gros singe, l'un des doyens de la bande. Les jambes brisées, le pauvre animal se traînait à terre, et il se vengea en mordant cruellement à la hanche mon compagnon de chasse, tandis que les survivants faisaient, du haut de l'arbre, pleuvoir sur lui une grêle de cocos, dont tout son corps conserva longtemps les marques. Un coup de fusil, tiré par moi, lit une heureuse diversion, et il put, tout meurtri, venir reprendre son poste.
Une vingtaine de singes de toutes les tailles, jonchaient déjà la terre, lorsque, à notre grand étonnement, nous vîmes ceux qui restaient descendre vers les plus basses branches, et s'attachant, au moyen de leurs longues queues, à ces branches, se donner un vigoureux élan, et se lancer à toute volée au milieu des plantations.
... La place était abandonnée; aussi, ne nous souciant pas de courir après les fuyards, nous revînmes au pied de l'arbre. Certes, cette chasse avait pour nous l'attrait de la nouveauté, et ce sport ne ressemblait en quoi que ce fût à ceux que nous connaissions, mais à la vue de ces pauvres animaux, se traînant blessés, les jambes ou les bras brisés, et portant leurs mains sur les blessures, à la vue des petits se blotissant sous le corps sanglant de leur mère, je me jurai bien de ne plus recommencer... Les coups de fusils retentissaient de tous côtés.
Enfin quelque Indiens nous rejoignirent, et achevèrent
notre triste besogne au moyen de gros bâtons : mon ami et moi emportâmes deux charmants petits capucins qui firent longtemps, et jusqu'à notre retour en France, les délices du bord.
Nous sortîmes de la plantation et retrouvâmes don José au bord de Tétang... Deux heures après nous rentrions à l'hacienda où pendant un mois nous nous sommes livrés aux chasses les plus diverses. Pendant ce séjour aucune nouvelle invasion des singes ne fut signalée, et don José put faire tout à son aise sa récolte de cannes.
Un jour que la chasse nous avait conduit, dans le voisinage de rétang dont nous avons parlé plus haut, notre hôte nous conduisit vers la plantation qui avait été le théâtre de la sanglante hécatombe, et prenant quelques tiges des cannes de sucre, il nous lit observer une large incision faite au pied de ces tiges et d*où s'était écoulée une liqueur sucrée...
a G*est ainsi, mes amis, nous dit-il, que des colons se trouvent parfois ruinés en deux ou trois jours, s'il plaît à une bande de ces singes du diable d'envahir une plantation, w
Nous comprîmes alors la nécessité des battues, et notre cœur devenu moins sensible oublia le spectacle douloureux de l'agonie des victimes d'une gourmandise si préjudiciable aux intérêts de notre ami don José.
CHANTOME LE BRACONNER
Le vent d'hiver soufïlo avec violence, courbant les cimes des peupliers qui bordent la route de Beaugency à La Ferlé-Saint-Gyr. Les rafales mêlées de neige et de pluie se succédèrent sans interruption, et la Loire roule ses llols grossis par la tempête.
Le jour touche à sa fin; à travers les sombres nuées qui se pressent à l'horizon, de rouges bandes ocrées indiquent que bientôt le soleil disparaîtra : la nuit s'annonce donc menaçante, et les lumières commencent à briller aux fenêtres des habitations.
La campagne est déserte, et aussi loin que peut s'étendre le regard sur la route de La Ferté, on n'aperçoit qu'un long ruban jaunâtre, boueux, se perdant au loin dans la sombre verdure des sapinières.
Pourtant quatre hommes apparaissent au sommet d'une des digues préservatrices des inondations qui désolent si
2'l8 LES CHASSES EN FRANCE
souvent le Val de Loire. Ils descendent la pente rapide et, laissant une briqueterie sur leur gauche, s'engagent sur le pont de Beaugency dont les arches sont battues par le fleuve.
Trois de ces hommes sont enveloppés de grands manteaux bleus; de leurs plis dépassent les canons brillants de leurs carabines. L'un d'eux porte sur les épaules un sac de toile grossière qui laisse entrevoir les oreilles d'un lièvre et les pieds d'un chevreuil. Quant au quatrième personnage, c'est un homme de haute taille, misérablement vêtu; il porte sous son bras un pauvre vieux chien griffon dont une des jambes ensanglantées dénote quelque grave blessure.
Les trois gendarmes ont exercé une active surveillance sur cet homme jusqu'au moment où ils se sont engagés sur le pont de Beaugency. Le prisonnier marche au milieu d'eux la tête baissée, paraissant en proie au plus sombre désespoir, à l'abattement le plus profond. N'étaient les fauves regards qu'il lance parfois sur ses gardiens, on eût pu croire à l'expression de sa physionomie attristée...
La tempête redouble de violence, l'orage éclate dans toute sa furie, la pluie mêlée de neige, chassée par lèvent d'ouest, fouette la figure des soldats et du prisonnier. La nuit est arrivée, et c'est à peine si au loin on aperçoit encore les îles plantées d'osier et leur noire végétation.
Tout à coup, profitant d'un moment où ses gardiens maintiennent d'une main leur tricorne qu'ébranle la tourmente, et de l'autre les plis des manteaux qui leur cachent le visage, l'homme s'élance, tenant son chien étroitement serré dans ses bras ; il franchit le parapet du pont,
et d'un bon énorme disparaît dans le fleuve dont les eaux limoneuses, couvertes d'écume, se referment sur lui.
Lorque les soldats s'aperçoivent de sa disparition et observent avec angoisse le résultat de cette audacieuse témérité, ils ne voient rien, rien que la Loire qui bat avec furie les arches du pont de Beaugency, et la tempête courbant les hautes cimes des peupliers qui bordent la route de La Ferté-Saint-Gyr, et qui paraissent les gigantesques fantômes démette nuit d'orage.
Et pourtant, qui eût mieux obervé que messieurs de la maréchaussée, eût distingué un point noir se dirigeant vers les oseraies du fleuve. En fixant attentivement ce point, ils eussent vu leur prisonnier, facilement porté par le courant impétueux, et soutenant d'une main son chien, son compagnon fidèle, qui de temps à autre pousse un sinistre hurlement de mort...
Huit jours se sont écoulés, et aux orages de Féquinoxe a succédé une douce et tiède température. L'automne touche à sa lin, et toute la Sologne resplendit de chaudes couleurs dorées.
Les oiseaux jettent aux buissons leurs dernières roulades, les tourterelles grasses des blés noirs partent à tired'aile aux approches de -l'hiver, et cependant la journée est plus belle qu'un Jour de printemps. Les cloches de l'église de La Ferté appellent aux prières du dimanche les Solognots qui s'avancent à travers champs, examinant d'un œil attentif la levée des seigles qu'ils ont semés, bien heureux lorsque les piétinements des botes fauves n'ont pas détruit l'espoir de la moisson prochaine.
On connaît peu ces solitudes où viennent se confiner du
nord au sud les départements du Loiret et de Loir-et-Cher.
Ce sont de vastes étangs encadrés de touffes d'iris, de joncs fleuris. Et au-dessus de leurs eaux dormantes les canards sauvages, les sarcelles et les courlis décrivent leur vol circulaire. Ce sont aussi de grands bois de sapins plantés au milieu d'immenses plaines de. bruyères, des terrains bourbeux, submergés le plus souvent par le débordement des rivières du Gosson, du Beuvron et d'une foule de petits ruisseaux.
Puis çà et là quelques vertes vallées, des prairies, charmantes oasis de ces pays désolés, placées au centre de bouquets de chênes rompant l'uniforme aspect de ce paysage aux lignes et aux horizons solitaires.
Les oiseaux de proie, Taigle de Sologne, le faucon, le jean-le-blanc, parcourent le pays, tantôt effleurant de leurs grandes ailes les cimes des plus hauts arbres, tantôt les touffes de genêts et de genévriers.
L'hiver surtout, cette contrée présente un aspect singulier à cause de la sombre et éternelle verdure de ses sapinières mêlées de taillis de bouleaux à l'écorce argentée et de chênes, demeures presque impénétrables des cerfs, des chevreuils et des sangliers.
Aucune description ne saurait rendre fidèlement le calme mélancolique de ces déserts, aux vastes horizons formés par les masses toujours vertes des sapins.
Aucun bruit ne trouble ces solitudes profondes, si ce n'est de temps à autre le choc sonore de la cognée des bûcherons, dominant un bruit sourd, prolongé, imposant comme le lointain mugissement de la mer, et ce bruit est causé,^ lorsque le vent, souffle, par l'agitation et le frôle-
ment des branchages des arbres verts, si ce n*est parfois aussi les sons lointains de la trompe.
Les cloches de Téglise ont jeté de nouveau à la fraîche brise du soir leurs notes argentines, et les Solognots, après avoir épuisé les derniers sujets de conversation, regagnent leurs fermes, métairies et locatures, précédés de leurs enfants qui gambadent joyeusement par les chemins.
Le soleil s'abaisse lentement derrière les plaines immenses, unies comme un lac, couvertes de bruyères roses, d'ajoncs d'un jaune d'or qui ondulent doucement sous le souffle printanier, ainsi qu'un océan de fleurs et de verdure. Bientôt à son déclin, il jette sur le ciel ses chauds reflets, et les touffes de chênes, les grands troncs des sapins semblent se détacher sur un fond d'écarlate.
Un craquement se fait entendre dans un taillis : les chênes aux feuilles déjà jaunissantes ondulent, s'écartent :un homme sort du fourré, demi-courbé, presque en rampant.
Il s'avance au milieu de la luxuriante végétation des genêts, des ronces et des fougères. Arrivé sur le bord d'un fossé qui avoisine un chemin vicinal, il s'arrête et de ses regards perçants scrute l'horizon.
Un basset griffon, fauve, à longues soies, boitant légèrement, s'approche aussi, et les contractions nerveuses de son nez brillant comme du jais dénotent qu'au moyen de son odorat il cherche à s'assurer de son isolement au milieu de ces solitudes.
Les observations de l'homme et du chieu leur ayant sans doute donné toute espèce de satisfaction, ils se dirigent vers une rivière dont le bruit argentin se fait entendre non loin du bois.
C'étaient bien là les deux acteurs du drame du pont de Beaugency, c'était Ghantôme le braconnier et son chien Farineau, qui avaient échappé à une mort presque certaine en se sauvant sur une des îles de la Loire, passant deux jours sans manger au miUeu des osiers, et, le soir du second jour, se mettant à la nage et gagnant les forêts de Sologne en traversant le Val de Loire.
Ghantôme est un vigoureux garçon de vingt-cinq ans environ, de haute taille, à la poitrine large, aux membres lestement découplés, aux traits francs et hardis, au teint brun et coloré. Il paraît d'une force alhéletique, et son aspect, tout en dénotant une audace extraordinaire, n'est pas sans une certaine apparence de la douce bonté qui caractérise généralement les forts. Ses sourcils sont bruns, très-marqués, sa barbe claire, ses yeux gris, ronds et perçants, assez semblables à ceux des oiseaux de proie, son nez aquilin, et, lorsqu'il entr'ouvre la bouche, ses dents d'une blancheur éblouissante.
Aussi, lorsqu'avant d'être Ghantôme le braconnier il était garçon de ferme chez un gros fermier du voisinage, il n'était pas de fille de Sologne ou de Beauce qui ne fût fiére de sa recherche. Sur ce hardi visage existait ce cachet de grandeur indéfinissable qu'imprime toujours au front de l'homme l'habitude de vivre au milieu des dangers et de la solitude.
Il était vêtu d'une ample casaque de peau de bique recouvrant une blouse bleue, et sa figure hâlée, tannée par l'intempérie des saisons, disparaissait presque entièrement cachée par un large feutre gris. Sa mauvaise blouse, mise en lambeaux par les ronces, laisse apercevoir sa poitrine
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velue et ses bras d'allilète, et son pantalon de grosse toile firise, souillé de boue, frangé de déchirures, ne peut cacher les sanglantes écorchures qui labourent ses genoux et ses pieds chaussés de souliers ferrés.
De temps à autre il s'arrête, prêtant Toreille au moindre bruit, et Farineau suit son maître à pas comptés, imitant fidèlement ses mouvements plein d'une prévoyante prudence. Les yeux du chien brillent d'un éclat sauvage, ses longs poils gris emmêlés, hérissés sur sa tête, lui donnent un aspect étrange; ses flancs creux, relevés, démontrent clairement que depuis longtemps il n'a pris de nourriture.
Ghantôme ramène ses mains près de sa bouche, et le cri du hibou retentit sur la bruyère. Trois fois il répète ce signal en se tournant vers le bois qui borde la plaine, et Técho seul répond à ce cri funèbre...
Non loin du petit bourg de La Ferté-Saint-Cyr dont nous avons déjà parlé, s'étend une vallée au fond de laquelle coule un des principaux cours d'eau de ce pays, le Gosson. Les eaux de cette rivière sont vives, limpides, mais peu larges et, peu profondes. Après avoir de leurs nombreux circuits arrosé cette plaine enchanteresse, elles disparaissent près de Grouy, autre petit village sous les voûtes ombreuses du bois séculaire de Ghambord.
Un antique moulin, construit de briques et couvert de lierres qui courent sur les murs, est placé à cheval sur cette rivière. C'est la demeure de Jacques Griveau, le meu • nier, et de sa fille, que l'on a surnommée dans le pays Fleur-des-Genêts, à cause de sa magnifique chevelure blonde et de l'habitude qu'elle avait aux jours de prin-
temps, lors de la floraison, de s'orner la tête des fleurs de cet arbttslre.
Ge soir-}à, e>le sortit rêveuse du moulin, et se dirigea vers les bois de La Fer té. Elle portait un large panier d'où sortait le cou d'une vieille bouteille de vin de Beaugency.
Le ciel crépusculaire, d^ln sombre azur à son zénith, oii sciHtiMent déjà quelques, étoiles, restait encore à l'occident d'une transparence lumineuse, dernier reflet du soleil couché, qui donne un charme si mélancolique aux belles soirées d'automne. La figure de la jeune fille se dessinait sur ce fond d'un rouge pâle. Elle était de petite stature, mais merveilleusement proportionnée. Ses cheveux blonds, très-abondants, naturellement ondes et séparés en bandeaux, étaient d'une si harmonieuse nuance qu'elle se confondait dans la légère ombre projetée sur son front par sa chevelure épaisse, où tremblaient ce soir-ià quelques vertes brindilles de genêts à clochettes d'or.
Ses fins sourcils, chose étrange! bruns comme ses cils longs et recourbés à leur extrémité, surmontaient et encadraient ses yeux bleus, profonds et transparents, dont le regard était bientôt pensif, tantôt d'une mobilité et d'un éclat extrômeSi
Enfin il régnait Une merveilleuse harmonie dans l'ensemble de cette gracieuse créature, qui no ressemblait eu rien aux grosses et lourdes filles des champs. Elle était vêtue d'un sarrau à manches demi-longues et de même étoflfe que son jupon de laine blanche largement rayée de brun, et ses pieds étaient chaussés de sabots creusés dans le bmileau et noircis de feu.
La jeune flUe suivit quelque temps un sentier qui bor-
dait la rivière, puis elle traversa ua mauvais poht composé de planches demi-pourries et se jeta à travers les bois qui avoisinaient le Gosson. Minés par la rapidité du courant, inclinés sous le poids de leurs cimes, quelque vieux chênes, à moitié abattus, n'avaient été retenus dans leur chute que par les arbres plantées sur le bord opposé, et quelques-uns de ces chênes, toujours feuillus et vivaces, semblaient autant de ponts de verdure jelés d'une rive à Tautre.
Des saules poussaient en tous sens des jets si vigoureux que leurs rameaux, se rejoignant parfois au milieu de la rivière, s'enlaçaient entre eux, de sorte que les eaux, entravées par cette digue de feuillages, formaient une sorte de cascade aux doux murmures.
Un épais tapis de mousse cachait cà et là le tronc vermoulu des arbres et descendait mêler ses nuances d'émeraude aux cailloux de toute couleur sur lesquels le Gosson roulait ses flots argentés par une belle lune brillante qui se levait à l'horizon.
Rien ne troublait le silence de la nuit. La fille du meunier s'arrêta près d'Un grand chêne creux, et déposa dans sa profondeur le panier qu'elle portait; puis, prenant dans son corsage une lettre, elle la plaça sur le panier...
Tout à coup le hibou fît retentir la forêt de son chant de mort... La jeune fille s*arrêta, prêtant l'oreille. Un autre cri, plus distinct, plus rapproché> vint la faire tressaillir.*. Ses traits se couvrirent d'une légère rougeur, et, en prêtant plus d'attention, elle distingua un léger frôlement sur les feuilles mortes; et f^arineau, précédant Ghantôme, épuisé, succombant à la fatigue, vint, se dressant sur ses
jambes de derrière, lui lécher les mains, en jetant néanmoins un coup d'œil de convoitise sur le panier que Ton apercevait dans le creux du vieux chôn,e, grâce à un rayon de la lune perçant à travers le feuillage.
Gliantôme, appuyé sur un bâtou, se laissa lourdement tomber à terre et murmura faiblement ces mots :
— Ma belle Fleur-des-Genêts, je meurs de faim, car depuis cinq jours je n'ai rien mangé ; je meurs de soif, car sur la lande toutes les mares sont taries; et depuis deux jours je suis caché dans les bois du Grand-Colombier.
Alors la jeune fille, soulevant de ses inains délicates la lête du braconnier, Tappuyasur le tronc moussu du chêne, et, portant à ses lèvres un verre rempli de vin, lui fit boire lentement le précieux contenu. Puis elle offrit un morceau de bœuf et de jambon fumé, et puis de beaux fruits du verger de son père. Farineau eut aussi sa part de ce festin.
Bientôt les forces de Chantôme se ranimèrent; ses yeux, de mornes, d'éteints qu'ils étaient, devinrent plus vifs ; il semblait les porter avec une ineffable tendresse sur la belle enfant qui, enveloppant un gros morceau de pain d'un linge bien blanc, le plaçait avec une autre bouteille dans le creux de l'arbre.
— Qu'es-tu devenu, mon Dieu I dit-elle, depuis huit jours? Chaque soir je suis venue; chaque soir je suis retournée au moulin, ne sachant que penser de ton absence; et l'autre soir j'ai eu peur, bien peur : les loups criaient dans la forêt, et l'un d'eux m'a suivie jusqu'à la porte du verger.
— Ce qui m'est arrivé, ma belle Fleur-des-Genéts, dit
le braconnier, prenant dans ses larges mains celles de la jeune fille; je vais te le dire en deux mots. Il y a huit jours, j'avais visité les collets que j'avais placés près de la Sablonnière pour prendre des lapins, et en cela je ne faisais pas grand mal, puisqu'ils détruisent tous les blés du propriétaire, lorsque je me sens saisi, garrotté en un instant, et je reconnais les gendarmes et deux gardes qui s'étaient tenus cachés dans un fossé; Farineau voulut me défendre, et il reçut dans la jambe un coup de sabre. Il a bien crié, alors, mon pauvre chien, et si mes mains eussent été libres, celui qui lui fit cette blessure se fût repenti longtemps de son acte de brutalité. Pauvre Farineau! — Et Chantôme, passant la main sur la tête de son fidèle compagnon, continua son récit. — Ils m'emmenèrent; la nuit était noire; il pleuvait à torrents. Je me voyais en prison pendant tout l'hiver, je devrais renoncer à tous mes pro jets, et tursaisque si jusqu'ici je me suis fait mettre en prison pendant le printemps et Tété pour avoir du pain, je risquerais ma vie pour m'évader lorsque je sens que les perdreaux ont de Taile, que les faisans ont pris leurs belles couleurs, et que les chevreuils bondissent à travers la forêt. Et puis, vois- tu, toi, ma bonne fée, il faut que chaque jour je puisse te voir; sans cela, je n*ai plus l'énergie nécessaire pour braver la loi, le danger, les gardes qui, disent-ils, me tueront un jour au coin d'un bois. En passant sur le pont, j'ai sauté dans l'eau. J'avais heureusement obtenu que mes mains fussent déliées. Je gagnai à la nage, en soutenant Farineau, une des îles, et je me construisis un abri de joncs séchés où je passai deux jours; puis le surlendemain je traversai le Val, mais je fus aperçu le len-
demain par les gardes en tournée; je me jetai dans une sapinière de deux arpents. Pendant trois jours j'y restai, car j'étais cerné de tous côtés, et pour gagner les bois de La Ferté j'avais toute la plaine des Maziaux à traverser. Ce n'est qu'hier que je me suis risqué, et j'ai été poursuivi par deux gardes jusqu'à l'entrée de la forêt. Là, accablé de fatigue, la faim me torturant les entrailles, j'ai dormi tout un jour et toute une nuit. Enfin j'ai pu me traîner jusqu'ici, et me voici, ma belle Fleur-des-Genêts.
Pendant le cours de ce récit, les traits de la jeune fille avaient subi les impressions les plus diverses; ses grands yeux avaient exprimé la haine, la douleur, la pitié. Ils s'étaient voilés de larmes, et c'est encore tout humides, la voix émue, qu'elle adressa au braconnier des paroles pleines d'une touchante compassion, le suppliant de renoncer à ce genre de vie, qui devait un jour ou l'autre amener leur séparation.
Toutes ses exhortations échouèrent; son amour, ses ordres furent impuissants...
— Écoute-moi bien, dit Ghantôme, et ne me parle plus de renoncer à la chasse. 11 faut à ma nature la solitude des grands bois, les émotions de l'affût, les dangers de la surprise, la lutte. Que me font à moi la faim et la fatigue, pourvu que mes collets soient bien garnis et que ma carabine soit juste? Tu ne peux comprendre tout ce qu'il y a d'enivrante ardeur dans mon genre de vie, dans les périls qui me menacent et que j'évite, dans la réputation que je me suis faite et que j'ai à cœur de conserver. Non, vois-tu, Fleur-des-Genêts, lorsque Ton a été, comme moi, libre, indépendant, il ne faut plus penser à une autre vie.
le gagiîe de Targeût, et cet argent, ttt *e sais, fe Tenvoîe en fiea^ice à i»a vieilte mère potir nourrir mes petits frères et mes sœurs, qui sans moi mourraient de faim. Mes nuits, je les passerai encore, la neige sur le dos, à moitié g^lé, lorsque je saurai qu'au lever du jour les chevreuils pas* seront à moft poste, et que le samedi je toucherai à fieaugency de Mies pièces d'or pour envoyer ù ma mère> que je pourrai l'acheter de beaux rubans pour metti^e au cou de ton mouton, des gâteaux pour ton. frère, de la poudre et du plomb pour chasser.
— Adieu donc, Chantôme; la lune e^t déjà bien haut dans le ctel. Après-demain je t'apporterai des pt»o visions...
Et la jeune fille, ne pouvant retenir ses larmes, disparut sous les hautes futaies comme une blanche apparition.
Touchant amour, né dans le cœu^ de cette enfant, pour le braconniei", cette étrange sympathie était devenue un sentiment profond qui remplissait toute sa vie. Ce caractère tout plein de Romanesques illusions avait vu en cet homme une nature bien différente de celle des gros gars empesés, qui, le dimanche à la messe, roulaient amoureusement leurs yeux stupides. Fleur -des-Genôts avait perdu sa mère bien jeune, et, comme sa mère, felle était atteinte d'une maladie de poitrine. A elle, il eût fallu une vie calme, heureuse» et non la IVoideur des nuits, ni les malsains brouillards de la rivière, et cet automne-là Fleurdes-Genôts voyait souvent ses lèvres se teindre de sang. Une toux sèche, une fièvre ardente détruisaieut chaque jour cette adorable création de la nature, et chaque jour la rapprochait du terme fatal.
Ce soir-là donc elle revint au moulin bien triste, etlong-
temps la petite fenêtre aux vitraux à châssis de plomb de sa chambre fut éclairée : la jeune fille veillait en proie à la douleur.
Quant à Ghantôme, il avait, après son départ, soulevé une couche de mousse, et dans une boîte en bois doublée de fer-blanc et de peau, cachée sous un épais lit de feuilles mortes, il avait pris une carabine et des munitions.
Puis il était disparu dans la brume qui s'élevait audessus des prés marécageux du Gosson.
La lune brillait dans tout son éclat, et la sérénité de celle belle nuit n'était troublée que par le chant des grillons, le murmure de la brise dans les feuilles séchées, le hurlement des loups, les jappements lointains des renards en chasse.
Parfois un coup de feu sonore faisait retentir les échos; tout se taisait, puis quelques instants après les mélodies de la nuit se faisaient de nouveau entendre.
Le lendemain, le jour était à peine levé qu'un homme portant sur ses épaules deux chevreuils noués ensemble au moyen d'une tresse de bois et un lièvre attaché à sa ceinture suivait à grands pas un chemin qui conduisait à la métairie de la Héronnière.
C'était Ghantôme qui, chargé du butin de la nuit, se rendait chez le père Loiseau, métayer receleur de son gibier.
Presque à la même heure, une petite fenêtre du moulin s'ouvrait lentement, et une jeune fille, ses beaux cheveux blonds épars sur ses blanches épaules, y paraissait; ses joues étaient colorées, et ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel.
C'était Fleur-des-Genêts, en proie à une lièvre ardente, . qui demandait à la fraîche brise du matin un peu de soulagement à sa douleur.
Qui sait, si le braconnier eût aperçu alors cette ravissante enfant, dont les traits dénotaient une navrante tristesse, une profonde souffrance, qui sait si alors, à sa demande, il n'eût pas accordé de changer son genre de vie?...
11 eut bientôt atteint la Héronnière.
Cette métairie, comme presque toutes celles de Sologne, lorsqu'une culture intelligente n'a pas réformé les stupides usages, abattu les sots préjugés, offrait le révoltant aspect de toutes ces tanières fétides, insalubres, délabrées, où végètent misérablement métayers, domestiques et hommes de journée, hâves, languissant sous l'influence incessante des terribles fièvres causées par les exhalaisons délétères d'un terrain spongieux, imbibé d'eaux croupisantes.
La métairie de la Héronnière se composait de deux corps de bâtiments parallèles, masures dégradées, lézardées, crevassées, construites de boue et de foin ou de paille hachée.
La toiture était affaissée en de nombreux endroits, et recouverte de tuiles ébréchées, rongées par la mousse, de chaume noirci, pourri par l'humidité, et aussi de touffes de genêts desséchés amoncelées sur une chari)ente se maintenant parun miracle d'équilibre.
Ces bâtiments formaient le logis, la grange, la lingerie, l'écurie et Vétable.
Au milieu d'eux s'élevait une masse de fumier infect,
baignant dans une mare d'eau roussàtre, fétide, stagnante, entretenue par le sol marécageux. Une mousse bleuâtre recouvrait ce liquide nauséabond et envahissait presque Thabitation. Aussi le père Loiseau s'était-il vu obligé de construire une sorte de digue en pierre, recouverte de fagots d'ajoncs où aboutissaient des marches moussues qui conduisaient à la chambre qu'il habitait avec toute sa famille.
Poup arriver à la métairie, il fallait traverser une immense plaine de landes et de bruyères marécageuses, au milieu de laquelle, et presque touchant aux cultures du fermier, s'élevait une haute futaie de pins et de bouleaux. Un épais brouillard s'élevait au-dessus des marais.
Chantôme rencontra sur son passage les troupeaux du père Loiseau, moutons maigres, boiteux, conduits par une fille en haillons ; vaches efflanquées, osseuses, au poil terne, souillé de fange,- conduites par un enfant de dix ans et )xn chien-loup de haute taille, avec lequel Farineau échangea un sourd grondement, bientôt réprimé par un coup de sifflet du braconnier.
— Eh ! Petiot, dit-il à l'enfant, maître Loiseau est-il à la ferme ?
L'enfant ouvrit de grands yeux hagards, regarda fixement et ne répondit pas. 11 avait les jambes nues, à peine couvertes par un pantalon de toile bleue en lambeaux, et sur le corps une blouse de grosse toile bise dessinait son corps d'une maigreur effrayante. Sous l'impression de la fièvre et du froid, il frissonnait, et, sur une nouvelle interpellation, il répondit, en claquant des dents :
— Oui, monsieur Chantôme, le maître est à la maison.
Et, appelant son chien, il partit à pas lents, dirigeant ses vaches vers les landes dont nous avons parlé. Arrivé aux pacages^ \% pauvre enfant s'abrita derrière une toufife de genévriers, et là, au milieu de cette profonde 8olitude> il prit son chien et le serra étroitement contre sa poitrine, afin de réchauffer ses membres engourdis par le froid. Puis, lorsque son troupeau s'éloignait de lui, il le suivait d'un pas traînant. Lorsque midi sonnait au loin à Féglise de La Ferté, il prenait dans un sac un morceau de pain noir composé de seigle et de blé noir, pain compîact et visqueux, et mangeait; et le plus souvent, en regardant paître ses bestiaux à travers l'hunâide et froide brume, il partageait avec son chien son repas du milieu du jour.
Ce matin-là, lorsqu'il parvint à la futaie dont nous avons parlé, il fut bien étonné d'apercevoir, caché dans le fossé de bordure, un gendarme, et plus loin, plus loin eticoi*e un autre gendarme tournant la métairie en se dissimulant derrière la haie du jardin.
Quant au braconnier^ il avait trouvé sur le seuil de sa porte le métayer^ qui s'était empressé d'enfôliir le gibier dans une ghmde huche placée dans une chambre basse à laquelle on parvenait par une porte cachée derrière les rideaux de toile bleue du lit énorme qui composait j avec une table vermoulue, priesque le seUl ameublement de cette pièce.
— Vous ferez parvenir l'argent de la vente à la nière, père Loiseau, et vous m'achèterez une livre de poudre.. i Ahl j'oubliais, ajouta-t-il en remontant une des rfiarches du haut; n'oubliez pas six brasses de laiton pour les collets*
— Des collets, des collets, tu n'en tendras plus, niou garçon! s'écria une grosse voix joviale; et M. Grandinet, brigadier de la gendarmerie départementale, assisté de deux soldats et de deux gardes, se saisit de Chantôme, lui serra les mains dans des menottes en disant : Et cette fois tu ne sauteras plus par-dessus le pont... Quant à vous, père Loiseau, je vous déclare procès-verbal comme receleur.
Puis, gendaames, gardes et braconnier disparurent dans le brouillard...
Quelques jours se sont écoulés depuis l'arrestation de Chantôme. — C'est une froide matinée de novembre, et le moulin du pont de Crouy, au lieu de tourner gaiement ses roues, de battre joyeusement les eaux bleues du Cosson, le moulin, dis-je, est silencieux.
Bientôt une petite sonnette fait entendre un son cadencé.
Et un cercueil couvert de blanches draperies, porté par quatre hommes vêtus de noir, suivi d'un prêtre et des enfants de chœur portant une grande croix d'argent, s'avance à travers l'allée sablée du verger. On le dépose sous un arceau de verdure. Les feuilles vertes des lierres, les rameaux des ronces empourprées par l'automne encadraient de leurs souples guirlandes le demi-cintre rempli d'ombre, au milieu desquelles resplendissait, inondé de lumière, le cercueil sur lequel le vieux meunier vint déposer une couronne composée des palmes vertes du genêt des bois. Mais les palmes sont sans fleurs, car pour elles l'automne est venu comme pour la fille aux belles tresses blondes. A la nouvelle de l'arrestation de Chantôme, Fleur-
des-Genéts est morte, laissant une lettre adressée à la mère du braconnier.
La triste convoi, suivi d'une vingtaine de femmes en bonnets blancs et en manteaux noirs, reprit le chemin de La Ferté, et une heure après la terre du cimetière recouvrait les restes de la belle jeune fille. Son père a planté sur sa tombe plusieurs touffes de ses plantes favorites, et aux Jours de printemps elles se recouvrent de clochettes d'or...
Gbanlôme n'a pas reparu dans le pays, et il est devenu, dit-on, un des meilleurs travailleurs de la Beauce. Il est actuellement garde assermenté d'un grand propriétaire, et l'un des meilleurs gardes que l'on puisse imaginer.
La dernière fois que je le vis, c'était un soir du mois d'octobre dernier.
Je revenais au pas de mon cheval d'une longue chasse qui m'avait emmené près de Ghambord. Une belle lune brillante éclairait le chemin, et, en arrivant près du cimetière de La Ferté, situé à quelques minutes du village, j'aperçus un cbien griffon couché à la porte de bois noir, puis, agenouillé sur une tombe couverte d'une verte végétations, un homme de haute taille, qui, tête nue, priait avec ferveur. '
G'était Ghantôme et son chien Farineau; c'était bien là le fameux braconnier redouté dans toute la contrée, qui, comme autrefois, venait visiter la pauvre Fleur-des-Genets et prier pour elle.