‹ Les chasses en France et en Angleterre;Chapitre 18 sur 21 · ET LES DEER-HOUNDS EN ECOSSE · texte numérisé non relu

ET LES DEER-HOUNDS EN ECOSSE

Il nous a semblé intéressant de raconter les chasses si peu connues, et qu'il est donné à peu de faire, par suite du petit nombre de forêts peuplées de fauve que renferme aujourd'hui l'Ecosse. Cette contrée âpre, sauvage, hérissée de rochers, de montagnes, de mornes inaccessibles, immenses murailles de granit, est coupée par un grand nombre de rivières et surtout de torrents, descendant bruyamment de leurs cimes neigeuses et couronnées de brouillards.

J'avais terminé une magnifique campagne faite contre les grouses dans le Sommersetshire, et l'ami qui m'avait convié à ce sport, sire George W..., m'avait invité à l'acr compagner dans une expédition qu'il comptait faire dans les Highlands.

' C'était donc vers la fia d'août 1858, à la tombée du jour, tes rafales d'un ouragan, mêlé de neige et de pluie mugis-

saient avec furie dans une gorge de rochers au fond de laquelle un étroit chemin, encombré de quartiers de roches, côtoyait le lit escarpé d'une rivière.

Ce défilé profond, désert, offrait une sombre image du chaos.

Entassés par les siècles et par les convulsions volcaniques en masses bizarres et informes, arrachés violemment des entrailles du globe par les feux souterrains, de gigantesques rochers de granit, couronnés de hautes et noires futaies de sapins, encaissaient le fleuve et le chemin, en s'élevant presque parallèlement à une hauteur de deux cents pieds; puis rapprochant capricieusement leurs cimes, formant les cintres étranges d'une immense ogive, les pins et les mélèzes bizarrement inclinés, entrelaçaient leurs branches gigantesques. C'étaient aussi, jetés comme des ponts au-dessus de Tabîme, des grands arbres séculaires, déracinés par la tempête, dont le Highland est le séjour habituel, et qui se trouvaient arrêtés dans leur chute parmi les quartiers de roche ou les éboulements causés par les neiges. Lorsque, pourris, ces géants de la montagne, ébranlés par Touragan, étaient arrachés enfin de leur lit de granit, ils rebondissaient avec fracas de rochers en rochers, et allaient jeter leurs débris dans les eaux rapides de la rivière qui les entraînaient au loin.

Nous voyagions sur nos poneys qui nous avaient servi dans nos chasses dans le Sommersetshire.

A chaque moment Touragan redoublait de violence, et les échos répétaient mille fois ses fureurs. Le vent s'engoufiFrait bruyamment dans cette gorge étroite, tandis que des nuages épais, couleur de plomb, noyaient de vapeur

et d'ombfe le défilé en s'abaissant pesamment sur le haut des montagnes.

Deux heures s'étaient écoulées. La nuit était profonde, la tempête mugissait toujours, et nous suivions le sentier qui devait nous conduire à la maison de chasse, éclairés par les lueurs incertaines de . longues branches de pins résineux que portaient nos "guides. Ces sortes de torches résistaient à la violence du vent.

Enfln le chemin devint moins embarrassé, la tourmente diminua: de violence, et nous arrivâmes bientôt à un endroit où le défilé formait en s'élargissant une sorte de vaste esplanade où était construite la maison de chasse de mon ami sir George W..., au milieu d'un petit village de montagnards.

A la lueur des flambeaux, on voyait adossées aux rochers à pic, quelques misérables masures bâties de pierre et de boue.

L'hospitalité qui nous attendait au cottage de la montagne fut ce qu'elle est partout en Angleterre, franche, cordiale, et après un souper copieux, dont d'excellentes tranches de venaison arrosées d'ale firent les frais, nous allâmes prendre dans nos chambres où flambaient dans de hautes cheminées des arbres presque entiers,^ un repos nécessaire.

Nous étions, je le savais, dans un des cantons les plus merveilleusement giboyeux des Highlands.

Pendant la route, mon ami m'avait initié à toutes les habitudes du cerf d'Ecosse, et si l'on dit que l'art de la vénerie n'existe pas en Angleterre, c'est à tort. Je relate ici tout ce que j'ai appris alors»

Les forêts écossaises sont peuplées de cerfs et de chevreuils.

Le cerf rouge, de l'espèce la plus commune, est le plus grand des cerfs anglais dont il existe trois variétés : le cerf rouge, le cerf fauve et le daim.

Ceux de la première espèce sont d'un brun rougeâtre, ont le niuseau noir et la crinière mêlée de poils gris. L'intérieur des cuisses et des flancs sont d'une couleur plus claire, d'une nuance fauve lavée.

Les cerfs au-dessous d'un an, et que nous nommons hères^ sont nommés calves jusqu'à trois ans, le mâle est appelé bracket et la femelle heart; à trois ans le mâle spire et la femelle hind; à quatre ans staggart; à cinq stag; à six warrantable stag^ et enfin hart. Les femelles ne portent pas avant l'âge de trois ans.

Comme les cerfs, les mâles perdent leurs têtes chaque année, et la renouvellent en changeant ses formes. — Des termes anglais, parfaitement en rapport avec ceux de notre vénerie, désignent chacun des andouillers.— 11 me semble inutile de les donner ici.

Les veneurs d'Ecosse jugent l'âge de ces animaux par le pied comme chez nous, et d'après les mêmes méthodes. En un mot, les allures sont les mêmes chez les cerfs écossais que chez ceux de nos forêts de France.

La retraite du cerf se nomme son lair.

La reposée, — son harbour.

L'endroit où il se roule, s'ébat, — son sailing-pool.

L'empreinte qu'il laisse en sautant une barrière, — son rack,

La rivière ou l'étang où il prend l'eau, •* (aft^ $Qîly

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Les voies doublées, — hlanched.

Et, enfin, jin terme qui n'existe pas chez nous, et qui désigne le cerf sans blessure aucune, — cols hart.

Les montagnards des Highlands sont les meilleurs valets de limiers qu'on puisse imaginer, et leur sagacité est extrême.

Les cerfs rouges, ces magnifiques animaux que Landseer a peints, se nourrissent des herbes courtes et aromatiques qui poussent sur les montagnes et dans les anfractuosités des rochers de PÉcosse. Il leur faut de vastes et immenses pâturages sur lesquels ils trouvent une nourriture choisie et abondante qui les maintient en bon état de venaison.

Us entrent en rut comme nos cerfs vers la fin de septembre, et chez eux il ne dure qu'une semaine environ. Pendant cette saison, où les échos répètent leurs bramements amoureux, leur cou offre un gonflement particulier sur lequel pousse une touffe de longs poils ; leurs flancs sont relevés, car alors ils sont inquiets, et ne prennent presque aucune nourriture^ si ce n*est quelques pousses de bruyère qu'ils mâchonnent en interrogeant de leurs grands yeux Thorizon.

Ils s'agitent, se roulent dans les mares fangeuses pour calmer leurs fiévreuses ardeurs, et, de cette façon, souillés d'une boue noirâtre, ils deviennent de la couleur du sol. Si, à cette époque, on les tue, ils ne donnent qu'une venaison détestable.

C'est aussi l'époque des luttes, de ces combats homériques que le peintre dont nous avons parlé plus haut a retracés avec tant de noble poésie. Qui ne connaît ces deux admirables lableaux représentant le matin et le soir. Dans

le premier, Landseer a tracé énergiquement une bataille acharnée, sans merci... — Dans le second, c'est un coucher de soleil dans les brouillards et deux cerfs morts, leurs bois enchevêtrés. Des hardes de biches, prix du vainqueur, assistent souvent à ces luttes héroïques, parfois même, un daguet timide, profite de Tardeur des deux nobles champions pour leur enlever quelque inconstante bichaille.

Chez la biche, la période de la gestation est de huit mois, et le jeune faon, caché dans les hautes bruyères pendant le jour, n'est allaité que la nuit. Les sportsmen respectent toujours la biche nourricière, dont la venaison est, du reste, de la plus mauvaise qualité.

Le cerf rouge est d'une timidité excessive, et il se tient toujours éloigné des habitations. Tout mouvement Tinquiète, le moindre bruit lui fait prendre l'alarme, et souvent les cris du pluvier ou les aboiements des renards en chasse suffisent pour lui faire prendre la fuite. Sa timidité est surtout poussée jusqu'à ses dernières limites lorsqu'il ne peut découvrir la nature du danger qui le menace. En présence de l'homme, son ennemi acharné, il est calme, dénote pourtant une certaine inquiétude, mais tf est jamais troublé, ni tremblant.

Il vit vieux, trois fois Tàge des hommes, disent les Highlanders, et ils appuient cette assertion de cette preuve que des vieillards ont connu des cerfs toute leur vie, que leur père leur avait désignés comme leur ayant été montrés par leurs grands pères. Il est impossible, du reste, d'établir aucune règle exacte sur la période de la gestation que les naturalistes considéraient comme la mesure de la vie chez

les créatures terrestres. — Les exceptions sont trop nombreuses pour s'y appuyer. — Les >uments et les ànesses portent le même temps, et pourtant les produits de V^ne vivent une fois plus longtemps que ceux du.cheval. — Le chameau porte un mois de moins que les juments, et pourtant les chameaux ont une vie deux fois plus longue que celle des chevaux. — Pourquoi ne pas ajouter foi à l'assertion des forestiers et montagnards des Highlands I

Si dans les hautes régions on rencontre les cerfs en assez grand nombre, le chevreuil y est rare. Ge dernier fait surtout ses demeures des plaines boisées, abandonnant les montagnes et les vastes bruyères aux cerfs rouges. Il est de la même espèce que nos chevreuils de France, et on le chasse ordinairement avec desharriers du Sutherland, excellente espèce de chiens vîtes et bien gorgés, forçant ranimai de meute dans un espace de temps variant de troifl à quatre heures, et au milieu d'un pays coupé de nombreux obstacles et de petites rivières.

Le lendemain de notre arrivée, je fus réveillé de bonne heure par les pas d'un Highlander qui prépara près de mon lit tous mes ustensiles de chasse, après avoir allumé un grand feu devant lequel s'était paresseusement étendu un énorme deerhound (lévrier fauve à longs poils).

Quelques instants après, avant de prendre notre déjeuner, sir George W.*. me fit visiter son chenil, qui contenait six magnifiques couples de chiens de cette espèce.

Leur taille est de 28 à 30 pouces, et leur aspect farouche. Ils sont aux chasseurs de cerfs, ce que les retrieveifa sont aux chasseurs de grouses ou d^ perdrix. Lâfsqu'an cerf blessé fuit à travers bois et rochers, on découple les deer*

hounds et souvent on assiste au merveilleux combat d'un couple de ces magnifiques animaux avec le roi des bruyères.

Pour arrêter le cerf emportant une balle, placée même dans une partie vitale, il faut des chiens vîtes, forts et courageux. Les deerhounds possèdent ces qualités jusqu'à la perfection. Quant à la race exacte de ces chiens, elle correspond au lévrier écossais ordinaire. Ils diffèrent pourtant de façon de galoper, quoique les deux espèces soient d'une rapidité hors ligne.

Le deerhound court, la tête haute, le corps enlevé de terre prêt à l'élan, tandis que le lévrier court la tête basse, d*une façon plus propre à ramasser sa proie qu*à l'abattre. Le dernier manque de courage, et s'il peut servir à prendre des chevreuils, il n'attaque pas les cerfs.

Quant au chien de cerf, il est généralement jaune clair ou brun zébré de bandes noires sur les flancs. Il est d'espèce fort rare, et même à prix d*or il est presque impossible de se procurer un rejeton de ces magnifiques races écossaises.

Je dois aux obligeantes conversations de mon ami, de curieux détails presque inconnus sur ces chiens. La vieille race de la forêt d'Althol, race pure, a beaucoup dégénéré et n'existe même presque qu'à Tétat de tradition.

Il fallait la remplacer, et on fit un croisement du greyhound et du fox-hound (lévrier ordinaire et chiens de renard). On opérait ce croisement en donnant à une belle lice grey-hound un étalon fox-hound de qualités et de formes irréprochables, car, séparément pris, aucune de ces deux espèces ne remplissait les conditions nécessaires.

Le grey-hound, est d'une nature trop délicate pour ré-

sisler aux intempéries, et manque de courage, tellement qu'il n'ose généralement pas lutter avec un renard, et ne perce une haie derrière un lièvre qu'après une assez longue pratique. Il n'a pas de nez et ne chasse qu'à vue, de sorte que lorsque le cerf disparait dans une ravine boisée, il ne continue pas la poursuite.

Le fox-hound est aussi impropre à cette chasse que le grey-hound.

Il n'a pas assez de vitesse, donne de la voix, et suit l'animal en se guidant par ses émanations^ ses cris répandent l'alarme dans la forêt, et lorsqu'il est découplé, il reste tout le jour éloigné des chasseurs, ne revenant que le soir au chenil épuisé de fatigue.

Toutes ces objections se détruisent par le croisé des deux races. ,

On obtient la vitesse du lévrier, avec une certaine partie suffisante de la finesse de nez du chien de renard. Les produits de ce croisement sont courageux : ni les torrents rapides, ni les ravins profonds, ni les précipices n'étonnent leur audace impétueuse. Sans pousser aucun cri, ardents, ils suivent le cerf dans ses moindres détours, et lorsqu'on les découple, bien que l'animal soit hors de vue, ils le retrouvent, et l'attaquent. Cette nouvelle espèce de chiens est répandue en Ecosse. — Sous le rapport des formes, ces chiens ressemblent aux lévriers, mais leur charpente est plus forte, et leur corps plus près de terre. Ils présentent la magnifique réunion des deux qualités indispensables à ce genre de chasse ; la force et la vitesse. Pendant la marche seulement, ils portent la queue sur le rein comme les plus purs fox-hounds.

Leur élan est superbe, et ils sont à Tépreuve de toutes les intempéries de l'atmosphère. Il faut bien se garder de faire reproduire ces croisés entre eux. Pour se procurer de bons chiens on doit recommencer le croisement, et si enfin Ton désiré les rendre plus mordants, plus courageux encore, on peut ajouter du sang de bull-dog, au détriment, toutefois de la vitesse.

J'ai entendu combattre par des sportsmen les opinions que je viens d'énoncer et qui sont celles des Écossais avec lesquels je me suis trouvé en relations.

Les uns disaient avec raison, j*en conviens, qu^ilne faut dénier au grey-hound, ni le nez, ni le courage, ni Pintelligence. Aucun chien ne se bat avec plus de férocité, et il en résulte souvent de graves boiteries. Quant à la finesse de leur odorat, elle a été souvent expérimentée de la façon suivante : on les découplait en plaine les yeux bandés. Ils s'élançaient sur la piste, et continuaient à la suivre jusqu'à ce que le lièvre soit pris. L'habitude de la chasse développe du reste toutes ces qualités. Il est injuste de ne point leur accorder l'intelligence, à mon avis, car ils sont d'une habileté à toute épreuve et excellents chiens de braconniers. Ils portent pendant plusieurs lieues le lièvre qu'ils ont pris, le défendant avec intrépidité contre qui n'est pas leur maître. Il est évident, que comme le terreneuvien, le caniche et autres, ils ne feront pas les saltimbanques pour obtenir quelques caresses. Pour moi, le lévrier pur est de noble origine, et ses sentiments comme ses instincts répondent à sa naissance. Leur aspect seul, plein d'une grâce aristocratique, d'une nonchalance majestueuse dénote le chien de haute race*

Un croisement autre qne celui que nous avons indiqué a été opéré, et a donné aussi d'excellents résultats pour ce genre de chasse. On a pensé que le chien de renard enlevait une trop grande part de vitesse au lévrier, on a croisé pendant cinq ou six générations le grey-hound avec le buU-dog; de cette façon la vitesse est presque la môme chez le lévrier, et on obtient un chien d'un courage, d'une force incomparables; le croisé bull-dog s'attache à sa prise, et on a remarqué que chez certains lévriers de cette race, on est obligé d*employer la suffocation en leur tenant violemment la gorge pour leur faire quitter la proie qu'ils ont saisie.

li'entralnement de cette espèce de chiens doit être fait avec intelligence ; leur alimentation doit se composer d'une nourriture abondante, et la viande et le poisson en être les bases principales, on doit les exercer aussi relativement à redorât.

Enfin par ce croisement, on a réuni tous les éléments nécessaires, il reste à en tirer parti, on aura alors réalisé les espérances, et on possédera un noble et complet animal.

Voici certes, nine longue digression, mais elle nous a semblé utile et intéressante, car nous ignorons généralement en France cette science des croisements si répandue en Angleterre, et modifiée chaque année avec tant de tact et d'intelligence...

Les chenils visités, nous revînmes en cottage, moi émerveillé des magnifiques animaux que j'avais vus, mon ami heureux de mon étonnement. La vieille race écossaise à Ibngs poils, race perdue conmae nous l'avons dit, et dont

sir George possédait encore quelques rejetons, était celle dont nous devions nous servir ce jour-là.

Le déjeuner fut promptement terminé, nos poneys attendaient devant le cottage, chargés de nos provisiODs et de nos ustensiles de chasse.

Nous partîmes.

Notre suite se composait de trois highlanders portant nos armes, nos munitions, et du garde principal des domaines de sir George.

Les higlanders étaient trois vigoureux montagnards portant le costume bien connu des Highlands.

Le garde-chef avait nom William Morton. Il était de taille moyenne, mais vigoureuse; son teint était hâlé, et sa physionomie à la fois calme, sagace et hardie. 11 était suivi de deux couples de deer-hounds. Mon ami me fit remarquer Fun de ces deux couples composés de vieux chiens dont les .flancs portaient les traces de luttes violentes, de longues cicatrices témoignant de leur courageuse ardeur, lors des hallalis solitaires sur les bords d*un torrent rapide, sur la pente d'un précipice immense ou Farrête d*un rocher au-dessous duquel apparaissaient, sombres, menaçantes, de noires profondeurs.

Deux poneys bais, à tous crins, d'une laide conformation, mais adroits comme des chèvres, capables de gravir les escaliers taillés dans le roc, suivaient, chargés de provisions, et conduits en main par les deux jeunes fils de William Morton, qui faisaient ainsi le rude apprentissage d'une profession que leur père et leurs aïeux avaient illustrée.

Après une heure de marche dans la montagne, nous p^r-

-vînmes à un bois de hauts sapins. C'était le commencement d'une de ces belles forêts d'arbres géants, dont Técorce rouge tranche si vigoureusement sur la sombre verdure.

A l'abri du vent du nord, au pied d'un énorme bloc de rochers, était bâtie une chaumière, habitation de Tun des subordonnés du garde-chef. L'habitation était petite, mais les murs qui l'entouraient, ainsi qu'un petit enclos servant de jardin, étaient construits d'une façon fort solide, et composés de couches de longues et larges pierres, séparées entre elles par des plaques de gazon levées par des bruyères.

Devant la porte de la chaumière, un homme était assis, et à ses pieds était couché un chien de l'espèce de ceux de sir George. Sa tête, longue, fine, intelligente, allongée sur ses pattes de devant, paraissait d'une complète immobilité.

L'homme et le chien se levèrent à notre approche, . l'homme respectueusement, mais avec des façons d'une fierté proverbiale chez les Écossais ; le chien grondant et montrant une double rangée dé crocs formidables.

— Eh bien, John, avez-vous eu connaissance des cerfs, ce matin ? dit mon ami en s'adressant à son garde.

— Oui, sir George, répondit Johu, en passant au cou de son chien une lanière de cuir tressé, tant il continuait à donner des signes évidents d'une sourde colère... de grandes chasses ont eu lieu dans le Divrie Ghatt et le Divrie Mars, et ont poussé des bardes nombreuses de cerfs que j'ai vus ce matin traversant les hauts plateaux.

— AU Right ! avait répondu sir George, et sur un signe

de lui, notre caravane, diminuée des deux poneys qui furent attachés dans un hangar attenant à la chaumière, et augmentée de John et de son chien, reprit sa marche lente, régulière, à travers les futaies de sapins.

Gardes, montagnards, chiens, nous précédaient, suivant silencieusement le sentier à peine tracé sur les aiguilles mortes de la sapinière, et pour le peintre c'eût été vraiment un tableau plein d'une sombre poésie, que ce défilé d'hommes aux costumes pittoresques, aux formes vigoureuses, aux physionomies fortement caractérisées.

Quant à nos habits, ils étaient d'une grande simplicité, et bien convenables pour ce genre de chasses. Ils doivent être légers mais chauds, à cause des variations subites de température qui se produisent dans ces régions. Le meilleur est le plaid écossais remplaçant l'habit de chasse ordinaire. Des culottes d'étoffe de velours d'une texture élastique, de hautes guêtres de peau de chien et des souliers garnis de clous acérés, afin d'éviter les chutes sur le terrain glissant. L'extrémité de ces chaussures doit être garnie d'une double peau bien solide, car l'usure causée par le frottement continuel des cailloux tranchants et roulants, des épines, des ajoncs, laisserait le pied bientôt à nu. Cette première peau, une fois usée, peut être facilement remplacée sans que la charpente première de la bottine ait eu à souffrir. — La couleur des vêtements doit être sombre, grise ou noire, mêlée de blanc, d'une teinte se rapprochant le plus possible de celle des roches de granit composant la générante des terrains de chasses. Des poches doublées de peau et d'étoffe imperméables sont fixées aux différentes parties de vêtements pour contenir les capsules, et le

t^escope nécessaire à tout chasseur de cerfs dans les highlands.

Ainsi accoutré, et accompagné de deux ou trois hillmen (montagnards) expérimentés, connaissant les localités, les courants d*air existant dans les gorges et les défilés, les demeures des cerfs, les prairies où ils se rendent au gagnage, on a d'excellentes chances de réussite. Du reste, ces hillmen, nés au milieu des forêts, sont patients, sobres, capables de supporter les plus dures privations, et ils sont généralement désireux du bon succès des gentlemen qui les emploient. Ce sont ces hommes, du reste, qui forment ces admirables bataillons écossais de Highlanders que nous avons vu dans les champs de Grimée les dignes émules de nos vaillants soldats.

Quant à nos armes, elles se composaient d'excellentes carabines Lancaster, et le choix de Parme étant pour le chasseur un point des plus importants, nous dirons quels étaient les motifs qui nous avaient poussés à faire ce choix. Autrefois, lorsque Ton obtenait un tir précis de 200 à 300 mètres, on s'estimait fort heureux, et peu s'en fallait que Ton ne criât au miracle.

Lancaster a diminué le calibre de la balle, d'après le principe que l'axe de sa rotation doit être sur la même ligne que l'axe de sa projection, et non plus à angle droit comme autrefois. Il semble évident, du reste, que si une balle sphérique tourne rapidement sur son axe à angle droit de sa direction, le frottement est considérablement accru, et par cela môme la vitesse diminuée en proportion. Pour obvier à cet inconvénient, Lancaster a calculé que toute la révolution nécessairepourtirer droit, est isur 11 pieds. Il

fit doDc des canons du quart de cette longueur, ou 2 pieds 9 pouces, sans compter la chambre, et y compris la chambre, 2 pieds 10 pouces. De cette façon la balle reçoit une impulsion tournante, lente,. qui, à la sortie du canon, continue avec la môme vélocité, et formant dans Tair une sorte de tirebouchon. La balle s'adapte exactement au canon, elle est cylindrique, conique à une extrémité, et un segment de cercle à F^tre. Quelquefois, comme dans nos balles Minié, à Textrémitié inférieure elle est creuse, et, de cette façon, la pression du gaz opérant sur les parois de la balle, la force encore plus, augmente la vitesse de projection et la portée de Tarme. Le colonel Coït a inventé une carabine revolver fort commode, en effet, pour les chasses de cerf; mais au delà de 100 mètres on n'obtient pas un tir régulier. Les détonations sont très-violentes, et c'est là un point qu'il faut éviter dans les chasses de montagnes. Des carabines revolver, des carabines se chargeant par la culasse au moyen de cartouches et avec la baguette, modèle que possédait sir George W... ; ses armes préférées étaient la carabine Lancaster, et, à notre avis, c'est la seule arme de chasse convenable, la plus précise et la mieux comprise qui ait été faite jusqu'ici.

« Les qualités de chasseurs de cerfs à l'affût (deer-staker) doivent être d'une robuste constitution et d'un sangfroid à toute épreuve. Mais ces qualités peuvent varier suivant la moyenne des hommes, r^éanmoins, le chasseur modèle doit avoir des proportions régulières, être d'une taille ordinaire, avoir les hanches étroites, nécessaires à la rapidité de la course, de puissants poumons et une large poitrine pour faciliter la résistance et la respiration. Il ne

doit pas être gras, et afin de se mettre en bonne condition, il lui feut un entraînement de cheval de course et de lévrier. 11 faut qu'il ait le pied assuré et la vue bonne, car il est parfois impossible de se servir du télescope. Il faut qu'il puisse courir le corps ramassé et penché en avant, qu'il sache ramper sur le ventre ou sur le dos au moyen des coudes ou des talons, et ne doit prêter alicune attention au froid et à la pluie. Il doit aussi imposer silence à ses nerfs, et c'est là un point important pour la régularité du tir, les tempéraments les plus flegmatiques étant impressionnés par ce sport surexcitant. L'impassibilité hollandaise convient beaucoup à ce genre de chasse. En outre, la pensée doit être active, énergique comme le corps. Le cerf rouge est un des animaux les plus rares que Ton connaisse. Il faut donc imposer silence à toutes ses sensations, observer la plus stricte tempérance et un entraînement sévère. » ..

Nous parvînmes bientôt à l'extrémité de la forêt de pins que nous traversions, et les brouillards du matin commençant à se dissiper,' nous laissèrent entrevoir de verts plateaux entrecoupés de roches granitiques bizarrement semés. A l'horizon, c'étaient de hautes montagnes coniques, dont les flancs étaient couverts de sombres forêts à travers lesquelles on apercevait pourtant, par instants, une chute d'eau brillante allant se perdre dans les profondeurs d'une vallée.

Masqués par les arbres, nous parvînmes à un point dominant l'ensemble des plateaux. Au moyen de télescopes, sir George et le vieux Morton examinaient l'horizon, couchés à plat ventre sur la roche et faisant passer l'instru-

ment au milieu d'une touffe de bruyères roses, qui, de cette façon, cachaient complètement leur tète.

Puis, tous deux descendirent en rampant de leur observatoire, et manifestèrent par des signes, la joie que leur causait le résultat de leur observation. Sur un appel muet de sir George, je pris la place de Morlon, et alors voici ce que je vis : -

Au-dessous de moi s'étendaient des prairies d'un vert d'émeraude, jusqu'à une ceinture de rochers couverts d'une végétation chétive. A l'orage de la veille avait succédé une température fraîche et toute chargée de parfums aromatiques. Le soleil commençait à dorer, à éclairer d'une vive lumière les crêtes rocheuses des montagnes encore couronnées d'un léger brouillard, qui se dissipait peu k peu et laissait entrevoir le ciel pur d'une magnifique journée d'automne. Et pour animer ces splendides solitudes, une harde de cerfs, nombreuse, j'en' comptais vingttrois, paissait l'herbe tendre et la pousse des bruyères et genévriers dispersés dans la plaine. Rien de majeatueuii comme l'aspect des vieux dix-cors, aux bois énormes, aux flancs puissants, aux jarrets nerveux, sondant de leur œil placide les profondeurs de l'horizon.

Je descendis de mon observatoire, et à voix basse nous primes nos dispositions pour nous approcher des cerfs, sans bruit et sans laisser apercevoir aucune partie de nous* mômes. Demi-courbés, tantôt nous traînant sur les genoux, escaladant des amas granitiques couverts de ronces, descendant dans les fondrières, nous soutenant au moyen de plantes grimpantes, remontant à travers les futaies de pins séculaires, ayant toujours soin de nous tenir sous le vent

de la harde, nous parvînmes à un couloir formé par une muraille de rochers. Des chevreuils bondirent devant nous, mais disparurent à notre grande joie dans les hautes bruyères. Souvent des biches sont dispersées de tous côtés, et il faut avoir garde de les effrayer, caii alors les cerfs les suivraient instinctivement.

Nous étions arrivés presqu'au but, mais à l'extrémité du couloir nous trouvâmes une verte clairière. Là s'éleva une nouvelle difiSculté, il était impossible de passer sans nous montrer. Il fallut revenir sur nos pas, il fallut trouver un cours d'eau, barbotter, ramper, plaçant nos carabines sur les bords du torrent, formés de pierres sèches...

Les chiens nous suivaient, copiant l'excessive prudence de nos mouvements et indiquant par Texpression attentive de leurs yeux, la moindre contraction de leurs oreilles, quel intérêt s'attachait pour eux à la réussite de nos projets.

— Silence, silence, dit sir George à voix basse, et aussitôt un galop sourd sembla résonner non loin de nous derrière les rochers.

Nous nous étions arrêtés..., mais le bruit cessa bientôt, et nous continuâmes notre marche difficile.

Enfln, au-dessus d'un fourré de houx épineux, de hautes bruyères, de genévriers, nous aperçûmes à quarante mètres de nous les bois de plusieurs dix-cors ! ! Nous les croyons à un mille encore, et par je ne sais quelle circonstance, ils s'étaient rapprochés. C'étaient eux que nous avions entendus toutàrheure,et combien nous eûmes à nous réjouir de nos habiles et prudentes manœuvres.

Lentement nous plaçâmes nos carabines à l'épaule, len*

tement nous écartâmes avec leur canon les brandies enchevêtrées des bruyères et des genévriers... Trois magnifiques animaux, vigilantes sentinelles, prévoyant quelque embûche, indiquaient par une pantomime expressive leur vague inquiétude. Dix à douze biches paissaient à quelques pas d'eux, confiantes en leurs gardiens et répondant par des coups de pieds aux agaceries d'un sémillant daguet.

Puis, ayant d'un coup d'œil interrogé sir Georges, placé mon canon à la hauteur des ilancs d'un des trois cerfs, nous fîmes feu..<

L'écho répéta cent fois, avec un fracas horrible, les détonations de nos excellentes carabines. Deux cerfs se roulaient^ terre dans les convulsions de Pagonie, tandis qu'au loin les biches fuyaient, suivies du troisième dix-cors qui se trouvait à ce moment à deux cents mètres de nous environ.

Prendre sa troisième arme portée par Morlon, viser le fuyard, fut pour sir George l'affaire d'un instant. Le coup part, et la balle retentit sur les côtes du cerf. Les chiens découplés s'élancèrent, car l'animal blessé à mort avait chancelé et cherchait à gagner les fourrés de la forêt.

Derrière les chiens nous partîmes en courant, suivis de Morton et des deux hilmen. Puis nous distinguâmes le cerf acculé à des rochers au milieu d'un torrent, disparaissant par moments dans un brouillard humide formé par une cascade qui venait s'y briser en mille gerbes étincelantes.

Et les chiens, vigoureusement repoussés, chargeaient toujours avec une nouvelle et furieuse ardeur : l'un se

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pendit à sa gorge, et l'autre le saisit par le jarret, tous deux imprimant dans la chair leurs dents cruelles et avides de curée. Morton m'offrit sa carabine pour mettre fin à ce drame sanglant, me recommandant de viser à la naissance du cou et de la tête.

Le coup partit et le roi de la montagne s'affaissa sur luimôme, les derr-hounds s'acharnèrent sur son cadavre l'œil en feu, poussant de sourds grondements, l'écho hurla encore d'une façon fantastique ces sombres mélodies de la solitude et les carabines de M. Lancaster furent encore bénies par une réunion de chasseurs.

Sir George donna ses ordres aux hillmeu, qui partirent et revinrent bientôt montés sur les ponys, foulant d'un bon galop les vertes prairies de la montagne.

Pour ce jour-là, il ne fallait plus songer à surprendre les cerfs, les détonations de nos armes ayant dû les faire fuir à une grande distance, et puis, les trois beaux animaux que nous avions devant nous étendus sur la bruyère, suffisaient largement à la satisfaction de notre amour-propre de chasseur.

On fixa les cerfs, au moyen de longues lanières, sur les ponys, que chacun des hillmen prit par la bride. Les derrhounds suivirent, les longues soies de leur tête ensanglantées, l'œil farouche, les flancs encore haletants, échangeant un coup d'œil de colère et de jalousie, lorsque l'un d'eux, s'approchant du pony, plongeait sa gueule avide dans l'ouverture béante par laquelle avaient été extraits les intestins.

Le vieux Morton administrait, de temps à autres, de grancjs poups de fouet, et les chiens, en obéissant, décou-

Yraient leur gueule sanglante, pour montrer une double rangée de crocs formidables !

Nous traversâmes de nouveau la forêt de pins, mais afin d'éviter les longs détours nécessités, le malin, par notre tactique, nous descendîmes une colline rocheuse et, au bas de cette colline, nous nous trouvions en face d'une large rivière. Ponys, chiens et chasseurs furent embarqués dans un large bateau plat, sorte de bac, construit pour cet usage, et eurent bientôt gagné l'autre rive. On débarqua, et, à travers des broussailles, on suivit un étroit sentier qui nous conduisit, après une demi-heure de marche, devant la porte du cottage de sir George.

Certes, pour le peintre, c'eût été le sujet d'une toile d*un grand et saisissant effet, que celte traversée d'une rivière aux eaux bleues, argentée, semée de touffes de hauts joncs d'un vert d'émeraude, couchés sur la surface de Tonde par la violence du courant. Il eût trouvé, dans le paysage, dans ce sombre amas de roches granitiques couvertes d'une sauvage végétation, dans ces pins déracinés par la tempête, étendus sur les flancs de la montagne, dans cet horizon de prairies vivement éclairées par un beau soleil d'automne, donnant à tout l'ensemble des tons chauds et vigoureux ; il eût trouvé, dis-je, jusque dans ce bateau, sorte de radeau construit grossièrement, et dans son chargement pittoresque, le texte d'une grande page de la nature, bien propre à inspirer ses pinceaux.

De retour au cottage, on pesa les cerfs : ils pesaient en moyenne trois cents hvres anglaises.

Le plus âgé pesait trois cents huit livres, et sa hauteur à l'épaule était de trois pieds onze pouces, la longueur de

ses bois de deux pieds six pouces, et du sommet de ses bois au sol il mesurait sept pieds dix pouces. C'était un des plus beaux trophées de chasse que l'on pût voir, tant il était régulier, grenu, et d'une bonne couleur.

Les cerfs furent dépouillés, la venaison coupée en tranches, certaines parties préparées pour être fumées, et les deer-hounds trouvèrent dans les débris une abondante et sanglante curée. Quant à nous, cette chasse matinale avait ouvert notre appétit, et, dans la salle à manger du cottage, dont les fenêtres ouvertes laissaient apercevoir les magnifiques paysages que nous avons décrits, nous réparâmes, par un lunch excellent, composé de venaison, de mouton délicieux, de pigg-faces et de belles truites pochées le matin même, les fatigues de notre expédition.

La journée se termina par une promenade dans la montagne et l'ascension à un pic élevé, d'où l'on apercevait un immense pays.

Les ponys furent attachées à un pin, et, gravissant un rocher au sommet duquel nous nous assîmes, sir George m'indiqua toutes les parties les plus giboyeuses de la contrée. — Au moyen du télescope, je pouvais suivre toutes ses indications.

Je transcrivis au retour tout ce que j'appris alors, et je complétai ces renseignements, le soir même, en interrogéant le vieux Morton.

Les forêts peuplées de cerfs, en Ecosse, se louent ou sont Tapanage de riches propriétaires et grands seigneurs, qui les tiennent depuis longues années de leur famille. Les prix de location sont fort élevés, et, en raison du nombre d'animaux, évalués approxhnativement.

Le Sutherland renferme plusieurs forêts, dont les principales sont le Dirrie-Chalt et le Dirrie-Moss. La première a cinquante milles de longueur, sur une moyenne de vingt milles de largeur, et la seconde en a trente sur vingt. Ces deux forêts senties principales du Sutherland ; mais il en existe de petites : le Tarph, le Glibreck et le Dirrie-Meanach. On évalue à quinze cents cerfs les animaux qu'elles renferment.

Celles qui sont comprises dans le Ross-sbire sont les forêts de Applecross et de Gairloch. Elles sont uniquement habitées par les cerfs rouges, et trop sauvages, trop accidentées, pour que les moutons puissent y faire séjour. La forêt de Balnagown, voisine de celle-ci, n'est au contraire peuplée que de moutons, à l'exception de quelques cerfs. — Il en est de même pour le Loch-Broom, le Castle-Lèod, le Novar et le Tulloch.

Le domaine de Foulis, autrefois de haute réputation, renferme encore une assez grande quantité de cerfs rouges, mais les moutons et les bergers y abondent tellement aujourd'hui, que le fauve y diminue chaque jour.

Coigach, propriété de Hay Mackensie, est une des meilleures réserves de TÉcosse, et de plus, les îles de Lewis et de Harris sont des retraites assurées pour ces beaux animaux. À Coul, terrain de chasse appartenant à sir George Stuart Mackensie, les cerfs se trouvent en abondance, et Apple-Grass, immense étendue de pays composée de collines boisées, de vallées rocheuses, abrite le fauve qui aime cette contrée qu'il a adoptée comme d'excellentes demeures.

L'Inverness-hire, renferme la célèbre forêt de Gengarry,

d'une étendue de sept milles de Test à l'ouest. Glenavon, d'une contenance de 22,088 ares, appartenant au duc de Richemond, ainsi que Glenbully et Glenfiddich, sont de magnifiques réserves bien gardées, et où chaque année, les Derr-Stalkers font d'amples provisions de venaison.

Si les territoires dont nous venons de parler ont une bonne réputation parmi les sportmen, aucun, sans contredit, n'est meilleur que la forêt d'invercault, dans TAberdeenshire; sur les prairies, dans les bois de cette partie de i'Écosse, vivent des cerfs énormes, qui prennent un développement magnifique sous l'influence de Pexcellente nourriture qu'ils trouvent sur le versant des montagnes.

La forêt d'Athol, celle dans le voisinage de laquelle nous étions établis, contient 51,780 acres de terre et renferme 7,000 cerfs environ, elle appartient au duc d'Atbol, un des jmeilleurs Deer-Staltiers d'Ecosse.

Enfin, me dit Morton, les Hébrides, les îles du Sura, Mult, Stry, la patrie des fameux terriers griflbns, renferment aussi, mais en moins grande quantité, ces beaux cerfs sauvages, dont les bardes errantes animent si bien ces solitudes.

N'est-ce point ici la place de parler de ces chasses émouvantes, que je fis aussi dans les vastes solitudes du nordouest, en Amérique. Certes, ce n'est pas là un noble sport, comme celui qui se pratique en Ecosse. C'est une sorte d'assassinat nocturne, auquel ont recours les voyageurs errants sur les vastes prairies de nouveau monde, lorsqu'ils doivent suffire à leurs besoins le plus sûrement possible.

Deux chasseurs sont nécessaires pour réussir à la chasse

que nous allons décrire. Un d'eux porte la carabine, Pautre une torche, formée d'une branche de pin coupée dans la forêt. Ils sont ordinairement accompagnés d'un chien parfaitement dressé qui porte au col une petite cloche, dont le battant est enveloppé afin d'éviter les tintements pendant la marche. C'est ordinairement une nuit calme, brumeuse, bien sombre, que Ton choisit, lorsque pendant le jour la pluie est tombée avec abondance et en détrempant le sol et les feuilles mortes, facilite une marche silencieuse. Les Indiens et les trappeurs distinguent facilement rœil du cerf de celui d'un autre animal lorsqu'il est éclairé par une torche, d'abord à cause de son éclat, ensuite par sa grandeur, et la hauteur à laquelle il se trouve du sol. Les yeux d'un poulain sont ceux qui se rapprochent le plus, pendant la nuit, de ceux du cerf, quoiqu'ils soient beaucoup plus ternes. Le cerf fixe la lumière d'une façon immobile, tandis que les autres animaux, tels que le loup et l'ours, la détournent avec inquiétude. Le cerf, sous l'empire de cette espèce de magnétisme, periftet au chasseur de s'approcher à petite dislance, et de tirer. Si' la balle a porté, c'est généralement dans la tête que l'animai a été frappé, et il tombe alors sans chercher à fuir; si le* contraire est arrivé, si le projectile n'avait que causer une blessure, le chien est découplé, le battant de la clochette dégagé de son enveloppe de coton, et sans cri au trot, il guide les chasseurs jusqu'à l'endroit où ils retrouvent le cerf mort ou mourant de ses blessures.

Il existe encore un mode de chasse pratiqué parles Indiens Peaux-Rouges, dans les parages des Cordilières. Ils barrent au moyen d'un vaste filet d'écorces d'arbres une

longue étendue de la forêt, en ayant soin de laisser par intervalles des ouvertures assez grandes pour que les cerfs . puissent s'y précipiter dans leur course impétueuse. Puis du côté opposé, ils mettent le feu, sur différents points d'une égale étendue. L'incendie se propage, couvrant le pays de ses sinistres lueurs. — Alors, couverts eux-mêmes de peaux de cerfs, dont les têtes conservent encore les bois, ils se placent aux ouvertures des filets. Le feu enveloppe la forêt, les oiseaux fuient en poussant des cris aigus, toute la nature s'émeut, les bardes d'animaux courent dans la direction du filet, et, trouvant leur chemin barré, suivent cette longue enceinte jusqu'aux brèches, où ils se pressent pour fiïir...

C'est alors une immense hécatombe, les détonations des rifles, le cri des chiens, les vociférations des Indiens, se mêlent aux sinistres craquements de l'incendie qui approche, étendant ses ailes de feu sur les bois séculaires qui tombent avec un fracas épouvantable.

Puis, le feu s'éteint, et la peuplade de Peaux-Rouges va plus loin porter. l'incendie atin de se procurer ces précieuses pelleteries qu'ils vendent aux compagnies anglaises pour le wisky qui détruira leur race dans un délai donné, et de la viande boucannôe pour passer l'hiver dans leurs viggwams.

Outre la façon de chasser le cerf, que nous avons indiquée, il en existe d'autres, en Ecosse.

Ce sont deux espèces de battues dans lesquelles le tireur est tantôt placé à un poste qu'il ne doit pas quitter, tantôt est libre de ses actions et de se mouvoir à son gré.

Pour mettre la première à exécution, on disperse sur

quinze milles environ, cent cinquante hommes formant un demi-cercle, et tous s'avancent rabattent le gibier sur les chasseurs. Une faut pas pour ce genre de sport déployer une grande énergie, une tactique savante, des ruses habiles. Tout le mérite consiste dans la précision du tir qui doit amener un résultat numérique plus ou moins grand -d'animaux tués. C'est une destruction sur une grande échelle, et sir George était trop bon sportman pour la pratiquer.

La dernière journée de mon séjour fut employée à une dernière chasse, sur l'extrême limite des propriétés de mon ami. Cette chasse, sorte de battue, dans laquelle le nombre des animaux qui devaient tomber sous nos carabines était fixé, avait un but utile, celui de ramener au centre des terrains de chasse les cerfs que nos précédentes expéditions en avaient éloignés.

Un matin donc, nous partions du cot.lage, suivis du vieux Morton, des autres gardes et des deer-houuds, un peu fatigués par les nombreux sports que nous avions accomplis depuis notre arrivée.

Les hilmen étaient partis à l'avance, accompagnés des montagnards bergers ou forestiers, se placer sur les limites des bois et prairies de sir George. Les principaux étaient munis de télescopes afin de découvrir au loin les bardes d'animaux.

Pour nous, abrités par une corniche de rochers et des broussailles bordant un sentier qui conduisait aux plaines, nous attendions, l'œil fixe, l'oreille attentive... Une pluie Une, glaciale, commençait à tomber, et depuis deux heures,"" à l'horizon, ne paraissaient ni batteurs, ni cerfs... Tout à

coup, débuchant d'un bouquet de sapins, apparut une douzaine de ces animaux se dirigeant sur nous à "un bon galop. Déjà, sur la prairie, nous entendons leurs foulées sonores. Les biches courent en tête, suivies de deux vieux dix-cors, dont l'un d'une majestueuse prestance, se retourne pour écouter les hurlements, Tinfernal tapage que font les batteurs... La barde s'arrête, fixant un point éloigné, c'est le bonnet d'un hilman que les cerfs ont aperçu ; ils ne veulent pas, toutefois, changer de direction afin de conserver le vent, et ils reprennent, en se dirigeant sur nous, leur course désordonnée. Seul, le vieux dix-cors reste en arrière, confiant dans sa force, dans sa tête magnifique aux andouillers aigus.

Les biches passent devant nous, à cinquante pas, et nous les laissons passer. Puis vient un daguet auquel le vieux Morton envoie une balle dans le cou, tandis que sir George couchait par terre le premier dix-cors.

Les deux cerfs sont tombés, et le vieil animal, le roi de la montagne et des bruyères, s'est arrêté, fier, hardi, à cent pas de nous...

J'appuie macarabinesurune pierre, visant au défaut de l'épaule; le coup part, l'écho retentit, et le cerf fait un bond énorme, fuyant vers sir George. Là il reçoit un nouveau coup de feu qui le fait chanceler. Il continue néanmoins sa course vers un étang couvert de roseaux, où bouillonne un torrent qui se précipite des collines.

Des deer-hounds ont été découplés, et derrière eux nous nous sommes élancés. Les chiens ont disparu derrière les rochers, et bientôt nous apercevons, triste dénouement de ce drame cynégétique, l'un d'eux, les entrailles pendan-

tes, poussant de sourds gémissements et gisant sur le bord de rétang. Quant à l'autre, il s'est attaché au cou du cerf qui rougit l'eau du torrent du sang qui s'échappe de deux blessures.

La pluie continuait à tomber avec violence, de gros nuages bas, chargés de pluie, nous enveloppaient par instant de leur épais brouillard. — Un hurlement plaintif retentit dans la solitude, le second chien venait à nous blessé, se traînant avec peine, et avant que nous ayons eu le tejpaps de tirer, nous apercevons le cerf, le vieux doyen des forêts d'Ecosse, galopant, faisant jaillir les eaux autour de lui et disparaissant enfin dans la brume.

Telle fut notre dernière journée de sport en Ecosse, et ce fut sans contredit, une des plus fertiles en émouvants incidents.

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