LE LIÈVRE DE LA MÈRE CISEAU
— Nous chassons demam sur les laiides dé La Ferté, me dit, un soir de cet automne, M. G..., un de mes voisins, et nous tâcherons d'attaquer le lièvre de la mamière...
Le lendemain, à onze heures, j'arrivais au rendez-vous. C'était une fraîche et belle journée des premiers jours d'octobre; la lande s'étendait devant nous, immense, verdoyante, semées de bouquets de bruyères roses séchées, qui se dispersaient au soufle de la brise. Dans un horizon bleuâtre, on apercevait comme une ligne d*or, les hautes futaies de la forêt de B.... qui prenait déjà les teintes dorées de l'automne. Sur une vaste place du plus fin gazon étaient couchés dans le plus gracieux péle-mèle, formant des groupes d'un adorable ensemble, les douze couples de Beagles-Harriers de M. G... Les chevaux, tenus en main par le valet de chiens et le piqueur, aspiraient de leurs naseaux aux teintes rosées la fraîcheur de cette matinée.
Au loin, M. G... arrivait au galop de son poney pie.
— Pierre, dit-il à son piqueur. nous^oulerons d'abord les bruyères de TÂiglon, et si nous n'attaquons pas, nous irons jusqu'à la marnière.
— Ah \ monsieur, me dit Pierre en montant à cheval. Dieu veuille que nous attaquions sur la bruyère de l'Aiglon, sans quoi, nous courons grand risque de sonner comme jeudi dernier la retraite manquée!
— Vous avez raison, Pierre, répondis-je, mais si nous lançons aujourd'hui le damné lièvre de la marnière, je tâcherai, en prenant les grands devants, de surveiller ses ruses.
— C'est une bonne idée, monsieur, mais avec les animaux enchantés il n*y a rien à faire, et saint Hubert luimême y aurait perdu toute sa science.
Disons que Pierre, bas Breton d'origine, et amené depuis deux ans seulement en Sologne par M. G..., avait apporté avec lui, de ses solitudes du Morbihan, les naïves croyances de son pays...
La lande de TAiglon lut bientôt foulée, et les chiens ne trouvèrent qu*une vieille voie qu'ils rapprochèrent pendant quelques minutes ; puis M. G..., jugeant cette voie de mauvais temps, sonna un vigoureux retour à ses chiens, et nous nous dirigeâmes au trot vers la marnière.
Ou appelle Dernière, eu Sologne, une vaste excavatîoa formée par les fouilles que font opérer les cultivateurs pour ^couvrir les immenses bancs de niami enfouis soos des couches épaisses de tares siliceuses. Cette manie ^t une source d mêpoisable richesse pour le propriétaire de ces mines fécondantes, c'est un précieux ameademeat pour les t«ns de Sologne, et iorsqu'eiie a donné à ces ^^rres
entièrement dépourvues de calcaire le principe qui les fertilise, tout se transforme : à la place de blés nois clairsemés, se montrent bientôt de beaux champs d'épis dorés ; à la place de la métairie délabrée, aux eaux fangeuses, où la lièvre, née des terres inassainies, étiole de pauvres enfants, se montre une belle ferme, aux toits de briques, avec des logements sains, aérés, de longues étables peuplées d'animaux bien nourris... Enfin, à la place de la pauvreté, c'est la richesse. Et si des voies de communication, des débouchés étaient ouverts aux propriétaires de ces mines, si des moyens de transports économiques étaient employés, si par exemple une voie ferrée à l'américaine permettait aux cultivateurs éloignés de venir s'approvisionner sans de trop grands frais, avant peu d'années, la Sologne pourrait devenir Témule de la Beauce...
Nous nous dirigeâmes donc vers la marnière.
Plusieurs fois déjà, nous avions trouvé, sur les flancs de de la marnière, dans des touffes de genêts, un lièvre de moyenne taille, attiré là, sans doute, par le voisinage d'un petit jardinet où. poussaient verdoyants de hauts choux d'hiver et de belles carottes au col écarlate. Dès le lancer, ce lièvre faisait une vigoureuse pointe dans la lande, puis un retour sur lui-môme, prenait un chemin gazonné, et, au bout d'une ardente poursuite de vingt minutes, nous arrivions à un carrefour près duquel était bâtie une petite maison de pauvre apparence, habitée par la veuve d'un cantonnier. Là, invariablement, nos chiens tombaient en défaut, et, après avoir épuisé toute notre science cynégétique, après avoir pris devants, arrières, sondé les ornières, battu chaciue touffe d'herbes, nous rentrions chez nous
désappointés, et ne comprenant rien à ces disparitions successives.
Ce jour-là donc, nous arrivâmes à la marnière. Au premier foulé sonné par Pierre, d'une touffe d'herbes sèches déboula notre rusé compère. Il vint passer près de mon cheval, et je pus admirer son rable large, mais court, ses formes admirablement proportionnées. II lit exactement^ sa randormée habituelle; mais, comme je Tavais annoncé à Pierre, dès le lancer, j'étais parti à un bon galop, et j'étais arrivé au carrefour, que j'apercevais à peine au " loin, sur la lande, deux points noirs d'où jaillissaient parfois des éclats lumineux. C'était M. G... et sonpiqueur: c'était le cuivre brillant de leurs trompes, reflétant par instants, comme des éclairs, les rayons d'un beau soleil d'automne,
La chasse se dirigeait vers moi ardente, animée et la brise m'apportait les aboiements de la meute, les vigoureux bien-aller des trompes...
Tout à coup, l'oreille basse, les yeux effarés, crotté jusqu'à réchine, j'aperçus le lièvre se dirigeant vers le carrefour. Arrivé an' centre de ce carrefour, il fit une vingtaine de sauts dans chacun des six chemins qui venaient y aboutir; puis, revenant au centre, il doubla encore une fois la voie, sur le chemin qui conduisait à la petite maisoa dont nous avons parlé. Arrivé à dix pieds de cette maison, il se ramassa sur lui-même, et, faisant un énorme bond, il franchit la clôture d'un petit jardin, haute de quatre pieds environ. Une fois dans le jardin, il fît un autre bond, et arriva sur les premières marches d'un mauvais escalier de planches qui conduisait à un petit grenier. Il y pénétra
par le trou que Ton pratique ordinairement en Sologne dans les portes des greniers pour donner passage aux cbats.
A peine arait-il terminé cette surprenante manœuvre, que les chiens, suivis de M.C... et de son piqueur, arrivaient au carrefour. Je les appelai, et, tout joyeux, leur indiquai la retraite du lièvre.
Piet're entra dans Tënclos, monta à récbelle, et quelques instants après sortit du grenier, tenant triomphalement par les oreilles le pauvre lièvre, les yeux écarquillés par la peur, le flanc retroussé, les jambes roidies par la rude promenade que lui avaient fait faire les Harriers«
Déjà les chiens, tout joyeux, poussaient des hurlements vainqueurs; d^à, sa trompe d'une main et le lièvre de l'autre, Pierre s'apprêtait à célébrer la curée et cette victoire, lorsque apparut, essoufflée, appuyée sur un bâton, tenant par la main une pauvre vieille femme qui s'écria :
— Ah î monsieur Pierre, c'est Coco ! ne tuez pas Coco !
Les chiens, sur l'ordre de M. G..., furent écartés à coup de fouet, et la mère Ciseau (c'était le nom de la vieille femme) nous donna le mot de cette énigme. Son mari cantonnier sur la route de Blois, avait, un jour de printemps, trouvé, au milieu d'une toufl'e de luzerne, un jeune levraut, qu'il avait apporté chez lui. Il s'adonna à son éducation, et il arriva que cantonnier et lièvre ne se quittèrent plus; lorsque, chaque matin, le père Ciseau allait à son petit jardin de la marnière. Coco le suivait, en broutant la pousse du thym et du serpolet ; lorsque le père Ciseau se mettait à l'ouvrage sur la route. Coco se faisait un gîte sur le revers d'un fossé, et se chauffait au soleil.
Mais il arriva aussi qu'un jour le père Ciseau rendit son âme à Dieu, et Coco conserva Thabitude d'aller faire sa sieste tantôt sur le bord de la route, ou de prendre son repas matinal au jardinet de la marnière. Le soir, il revenait à la petite jnaison, et montait au grenier afin d'échapper aux embûches de maître renard qui habitait les sapinières voisines.
La mère Ciseau aimait Coco. Coco eut donc la vie sauve.
• 11 y a quelques jours, je rencontrai M. G...
— Et Coco? lui dis-je.
— Le pauvre Coco est mort, me répondit-il. J'avais cliez moi un ami, bon tireur. J'oubliai de lui parler du lièvre de la mère Ciseau, et le lendemain, en battant les environs de la marnière, son chien tomba en arrêt, un lièvre partit, et le garde eut beau crier : c'est Coco ! c^est Coco. Coco roulait dans la poussière. On n'a pas parlé à la pauvre veuve de la mort de son favori, et lorsqu'elle verra Pierre, ce dernier lui parlera de certaines contrées où se trouvent de nombreuses hases dont les charnues auraient bien pu captiver Coco pour toujours.