RACONTÉE PAR UN MERLE
C'est un soir de novembre, le jour des morts; depuis une heure le soleil a disparu de l'horizon, et pourtant ses dernières lumières apparaissent rouges et sanglantes comme un sinistre météore... ^
Lueur funèbre, digne flambeau d'une nuit d'orage et de malheur...
Sur ce fond rougeàtre courent des nuages noirs épais et rapides, portés sur les ailes de la tempête.
Au loin la mer, l'Océan fait retentir la côte de ses voix sinistres.
Nuit terrible que celle-ci, plus d'un navire, plus d'une barque, les voiles en lambeaux, demi-submergés, viendront se briser sur les rochers.
Plus d'un matelot nageant vers les falaises, soulevé par les flots noirs, impétueux, verra une dernière fois avant de mourir, sa femme et ses petits enfants lui tendre les bras...
Puis il disparaîtra au milieu des lames immenses se
confondant en un immense tourbillon, en écume emportée par le vent.
Les cloches sonnant TAngelus, ont donné leur dernier tintement, et les vitraux de Tantique église sont néanmoins éclairés... car dans le temple on prie pour les trépassés,.,
A l'abri d'une haie d'ajoncs, un beau perdreau rouge, une patte et une aile brisée, avance péniblement dans un sillon boueux, il saute péniblement sur le pied qui lui reste, et dans cette marche saccadée, son aile cassée, pendante se traîne dans la fange du sentier.
Parfois, il s'arrête, et aux dernières lueurs du jour jette son cri de rappel pour qu'un des siens puisse venir à son aide, mais la tempête avec ses mugissements seule lui répond ; il passe, le pauvre blessé, près d*un haut champ de genêts. Tout à coup il s'arrête, l'effroi le paralyse, il veut fuir, et dans son élan oubliant ses blessures, il tombe dans l'ornière du chemin pleine d*une eau croupissante.
Il en sort avec de pénibles efforts, mouillé, ses belles plumes souillées, ses plaies rendues plus douloureuses par le contact de l'eau corrompue.
Il s'arrête de nouveau et paraît moins craintif ; la voix du renard cause de sa terreur, s'éloigne peu à peu, continuant sa chasse dans le champ de genêts.
Pourtant la tempête redouble, et avec le vent tombe une pluie glacée; toujours se traînant, il arrive près d'une haie d'épines, haute, touffue, tellement touffue qu'à l'abri de celte haie, la terre est sèche, et qu'en glissant sur la feuille, il parvient à trouver une retraite qui lui paraît sûre.
Mais au bruit qu'il fait en marchant sur la feuille, un autre bruit l'a fait tressaillir. 11 se rassure bientôt, c'est ui^
merle au plumage de jais, au bec orange, qui, d'abord effrayé, a d'un coup d'aile remonté jusqu'au faite de la haie et qui redescend en sautillant de branche en branche, prudemment, désirant satisfaire sa curiosité. Il espère trouver dans le nouveau venu, un gai compagnon, capable par une longue causerie de charmer et d'aider ses instincts bavards.
A la vue du blessé, dont il se trouve alors peu éloigné, le merle donne des signes d'un vif attendrissement; ses yeux intelligents prennent une naïve expression de pitié : il saute à terre.
Là, de son bec, il replace l'aile traînante, la fixant autour du corps au moyen d'une petite liane qui s'enroulait autour du rameau de la haie et qu'il coupe adroitement. De ses pattes noires, armées d'ongles longs et acérés, il gratte la terre couverte d'une mousse élastique et fine. Puis, il glisse cette douce litière sous le blesse, qui manifeste sa reconnaissance par un gloussement répété.
Ces premiers soins donnés, le merle prend son vol vers un champ de chaume, que chaque jour il explore ; il y ramasse de beaux épis dorés oubliés parle moissonneur et la glaneuse : il rapporte à la portée du bec de son hôte le souper tardif. Mais la fièvre, née de ses blessures, cause au perdreau une soif ardente : le merle, secouant son plumage noir, sur lequel la pluie a fait tomber des gouttes de cristal, reprend son vol, car il connaît non loin de là une source d'eau vive qui coule à l'abri d'un bois de noyers.
Parmi les débris d'un repas champêtre fait à leur ombre, il ramasse une coquille, enveloppe de leur fruit, il la pr^n4 de son bec, la plonge dans le ruisseau, et bientôt,
à côté des épis de blé, il place la boisson rafraîchissante...
Une heure après, le blessé dormait, et au-dessus de lui le merle, les yeux attentifs aux moindres mouvements de son nouvel ami, veille, accroupi sur une branche...
Trois années se sont écoulées.
Le jour va bientôt paraître, et le soleil éclairer une belle matinée de printemps.
La brise est douce, et les vieux chênes de la forêt frissonnent sous son amoureuse haleine, chaque fleur répandant ses parfums, ouvre son calice humide de rosée; chaque touffe d'herbe, chaque feuille, offre un asile embaumé et plein de fraîcheur à des milliers d'insectes, de papillons aux couleurs chatoyantes qui mêlent leur bourdonnement, leur doux murmure au bruissement de la brise dans les arbres.
Tout est bonheur et joie dans la nature, dans ces retraites formées par des roses, par le calice des fleurs.
Le soleil paraît à Thorizon, inondant de clarté la campagne, couverte de la rosée bienfaisante, qui scintille comme des diamants.
C'est alors que retentit, chanté par toutes les créatures de Dieu, excepté Thomme, ce grand chœur de reconnaissance envers le créateur des magnificences de la nature. Les oiseaux gazouillent dans la feuillée, les perdrix rappellent dans la plaine, le faisan, descendant du haut d'un chêne, pousse son cri éclatant et sonore, et le soir le môme concert de louanges recommencera. La journée finira comme elle a commencé, par des chants.
Nous retrouvons notre blessé de novembre en parfait état de santé.
De perdreau, il est devenu beau coq; ses pattes et son
bec sont du plus bel écarlate; son plumage éclatant de mille reflets, et un petit calus, réunissant les deux os brisés de son aile, a formé une soudure forte et à l'épreuve de son vol le plus rapide.
Il habite une contrée où jamais chasseur n'est admis à tirer ceux de son espèce, et s'il doit redouter quelques embûches, ce sont celles de maître Renard. Dernier rejeton d'une race presque perdue dans le pays, les gardes, aux jours d'hiver, apportent à différentes places une abondante nourriture pour lui et ses compagnes, deux belles perdrix rouges.
Aussi cette année-là il espère voir grandir autour de lui une couvée nombreuse, dont son ami, le merle, fera l'éducation.
Quant à ce dernier, il est toujours le môme, son plumage est du noir le plus brillant, son bec de l'orange le plus vif. Malgré l'âge, il est toujours alerte, vif, pimpant et coureur de haies. Il jette aux échos de la campagne ses notes argentines, ses roulades sans fin, ses vocalises perlées, et ses accents charment toutes les jeunes femelles de son espèce.
11 est connu dans la contrée comme le meilleur merle du monde, et sa cure savante sur le perdreau blessé, son caractère serviable, lui attirent de nombreuses visites de malades, de rossignols enroués, de fauvettes enrhumées, qui paient son expérience et ses soins avec quelques baies de genévrier, l'arbuste qu'il préfère.
Mais ce jour -là devait être un jour de malheur pour lui.
Un enfant, le fils du fermier, sorti de bonne heure, était venu installer ses pièges, couvrir de ses gluaux un chêne
(le la forêt. Là, accroupi sous une hutte de branchage, au moyen d'un appeau, il attirait toute la gente ailée du voisinage, qui, se perchant, sautant, caquetant, finissait par s'engluer et tomber au pied de Toiseleur.
Notre merle, curieux autant que qui que ce fût, avait loDgtemps contemplé d'un arbre voisin ce drame émouvant ; mais, ne pouvant se rendre bien compte de ce qui se passait, il vint s'abattre sur les plus basses branches. Mais, ô malheur ! entendant du bruit, il voulut reprendre son vol, et ses pattes attachées à l'écorce par une substance visqueuse et gluante ne purent s'en détacher. Il poussa des cris plaintifs en battant des ailes ; mais ses ailes frappant sur l'écorce s'y fixèrent aussi, et à ses cris un ricanement ironique vint répondre. C'était l'enfant, qui l'eut bientôt saisi et enfermé dans une cage, sombre et étroite» prison, recouverte d'une toile grise.
A ses derniers cris, une ombre était passée au-dessus de sa tête, et il avait reconnu son ami le perdreau rouge, qui, jusqu'au moment où l'enfant reparut avec son butin, lui donna, par ses cris répétés, les marques les plus vives de sa sympathie.
J'étais ce jour-là à la ferme, lorsque le fils du maître revint avec le produit de sa chasse. Séduit par la beauté, l'air de bonne humeur de ce merJe, je le lui achetai et je l'emportai chez moi.
Le soir même, je fis venir pour lui de la ville une cage spacieuse et commode.
Une semaine s'était à peine écoulée que mon gentil prisonnier, ne donnait plus aucune marque de la tristesse et de la nostalgie qui avaient paru s'emparer de lui lors des
premiers temps de son séjour. 11 sautait de bâton en Mton, criait, parlait joyeusement, et cette gaieté n'annonçait pas qu'il se souciât de la liberté dont je l'avais privé.
J'étais alors sous une impression pénible, que ne diminuait pas la vie solitaire que je menais. Cette gaieté fit une heureuse diversion anx pénibles réflexions qui jetaient la tristesse dans mon cœur.
Bientôt je m'habituai à son langage, je le compris, et le trouvai spirituel, parfois plein d'observation. Mon compagnon était pourtant le bavard le plus incorrigible que l'on pût imaginer, et pour charmer ses heures de réclusion, il se racontait à lui-même certaines histoires.
Un jour, je l'entendis parler médecine et donner des conseils à un rossignol qui, plein d'amour, jetait aux bri- ^ ses du printemps, ses notes mélodieuses. Nuit et jour, il chantait pour attendrir une jolie femelle de sa caste, et son compagnon l'engageait à modérer des élans qui finiraient par érailler son gosier.
Le soir de ce jour-là, penché sur le bâton de sa cage, il entendit dans la plaine le rappel des perdreaux rouges.
— Je reconnais cette voix, dit-il, c'est bien celle de mon ami.
Des moineaux, des pinsons, des roitelets, formaient son auditoire accoutumé.
Tous ces oiseaux s'établissaient sur un gros marronnier qui faisait face à une fenêtre, et de sa cage, placée en dehors, il les haranguait.
J'ai transcrit fidèlement l'histoire qu'il leur raconta pendant cette soirée, et à laquelle il avait donné pour titre : l'Histoire d*un perdreau.
Il commença par dire les événements que nous connaissons déjà: la rencontre du perdreau un soir d'hiver; les soins qu'il lui donna; il indiqua même quelques notions médicales, à Tusage des blessures faites par le plomb, et ayant prié ses auditeurs de le considérer pendant son récit, comme le fidèle reproducteur d*un récit qui lui avait été fait, il continua :
— Mon bel ami blessé était donc complètement guéri, nous pûmes commencer quelques excursions dans le voisinage de la haie, qui jusque-là, lui avait servi d'abri. Lorsqu'il se sentait fatigué, il étendait son aile solide et s'arrêtait en s'appuyant sur moi; puis nous reprenions notre marche, pour nous arrêter encore. Enfin, grâce à mes soins et à sa bonne constitution, il put faire de petits vols, et rejoindre sa compagnie. Mais hélas! il la trouva décimée par les braconniers; deux poules seules restaient. Il en fit ses compagnes et souvent venait avec elles me visiter.
» Un matin, je le vis arriver tout gai, précédant ses deux poules qui avaient peine à le suivre. Il caquetait en marchant, et enfin il m'annonça qu'il venait d'apprendre par un perdreau gris de sa connaissance qui pénétrait souvent dans le potager du château voisin, que bois et prés que nous habitions étaient devenus la propriété d'un nouveau maître. Ce dernier allait installer de nombreux gardes pour nous protéger contre les braconniers, et il avait décrété que, vu le petit nombre de perdrix presque toutes détruites, il était défendu, sous peine sévère, à qui que ce fût de les tirer.
» C'était donc une ère de bonheur, de tranquillité qui allait commencer pour toutes les perdrix du voisinage.
» Nous allâmes déjeuner dans un champ de blé noir, et après déjeimer boire au ruisseau des Noyers. Là, il se coucha sur l'herbe verte avec ses compagnes, je pris place sur une branche morte tombée à terre, et cette bonne nouvelle ayant excité sa verve, il proposa de nous raconter son histoire.
» Nous avons accepté avec enthousiasme. C'était un nouvel épisode à ajouter aux mémoires que j*ai l'intention de pubUer un jour, et pour ses poules, le récit de la vie de leur coq était plein d'un émouvant intérêt.
» Il commença donc en ces termes :
» — Mes premières impressions me reportent aux jours où, à la suite d'un emprisonnement douloureux, je parvins à rompre mon enveloppe. Depuis quelque temps, une insupportable chaleur rendait mes sensations plus vives, et mon âme, que les hommes appellent instinct, je ne sais trop pourquoi, se développait en mille aspirations à la liberté.
» Mes désirs se réalisèrent bientôt.
» Un jour, je sentis durcir les appendices cornus de ma tête, et en heurtant les parois de ma prison , je parvins à les briser.
» C'est en réalité ce jour-là que je naquis. C'était un beau jour de mai ; une clarté éblouissante frappa d'abord mes yeux, que je refermai aussitôt, et un sentiment cuisant de froid m'invitait à chercher un abri dans Thabitation que je venais de quitter.
» Je n'y pus parvenir, pourtant une aile protectrice s'étendit, et je me trouvai en compagnie d'autres petits êtres, qui, en môme temps que moi, étaient sortis de leurs co-
quilles. Peu à peu une douce chaleur vint ranimer mes membres eugourdis; mes frères et mes sœurs s'agitaient bruyamment en poussant de petits cris de joie et de contentement.
» Pour moi, je ne comprenais rien à cette espèce de bousculade, de révolte que comprimait toujours Taile de notre mère. Que pouvais-je désirer?
» Enfin, je perçus un nouveau sentiment de fraîcheur, mais bien différent du premier : c'était une chaude brise de printemps qui se jouait sur notre duvet séché. De gros nuages blancs, immobiles, tempéraient Tardeur du soleil. De hautes herbes touffues s'étendaient bien loin tout autour de nous, et ma mère y avait placé son nid, à l'abri des oiseaux de proie et des enfants malfaisants, destructeurs des couvées précoces.
* » Ce que je nomme herbes était des bruyères toutes garnies de clochqttes roses; notre demeure est exposée au soleil levant.
» Bientôt je ressentis un certain malaise, une certaine défaillance, qui me causaient à l'extrémité inférieure de la poitrine des tiraillements nerveux. A ce moment, un oiseau, au même plumage que ma mère, mais de plus haute taille, s'approcha de notre nid, mâchonnant dans son bec un grain de blé.
» — Les enfants doivent avoir faim, dit-il ; j'ai trouvé près d'ici une fourmilière qui, pour longtemps, leur donnera une nourriture abondante. Et, avec indifférence, il continua à mâchonner son grain de blé.
» Quant à notre mère, pleine d'une affectueuse prévoyance, elle nous aida successivement à sortir du nid,
et bientôt, demère elle, nous commençâmes à cheminer à travers champs. Nous suivions un sentier tapissé de ce fia gazon que Ton ne voit pousser qu'à l'ombre des bruyères, et de jolies fleurs, nées du matin comme nous, laissaient sur notre passage échapper leurs premiers, leurs plus doux parfums.
» La vie m'apparaissait douce et facile, pleine d'illusions que Page a détruites. Toutefois, en présence des différentes destinées que j'ai vu s'accomplir, je pense que la vie est une loterie dont on prend les numéros au jour de sa naissance. Un corbeau, que j'ai connu dans un jour d'hiver, me disait que notre existence n'est qu'une comédie dont nous sommes les acteurs, et dont le dénoûment est entre les mains de Dieu. J'ai tout lieu de croire que le corbeau qui tenait ce langage était un personnage de la pièce, mécontent de san rôle.
» Un gros monticule de couleur brune se montra bientôt à nos regards.
» Tout construit de myriades de petites branches, mêlées de terre, une population grouillante donnait à cette butte une apparence animée.
» C'était la fourmilière.
» Notre père nous quitta sournoisement, et ma mère jeta de son côté un coup d'œil plein de jalousie. Je m'expliquai plus tard ce coup d'œil lorsque, rassemblant mes souvenirs, je me rappelai qu'à ce moment une perdrix de notre espèce jetait au souffle du printemps des notes amoureuses, et qu'une luzerne nouvellement fauchée, près de cet endroit, des coquilles brisées, qu'au retour nous aperçûmes sur notre passage, étaient les seuls indices de la
destruction d'une couvée, et les chansons de la perdrix, la publication des bans d'un recoquetage auquel mon père n'était pas étranger.
» De ses ongles acérés ma mèi:e fit voler au loin bois, terre et fourmis ; elle découvrit des œufs nombreux, que les pondeuses cherchaient à lui ravir, mais qu'elle avalait successivement avec une dextérité inouïe.
» Encouragés par l'exemple, nous agîmes de même, et je ressentis un délicieux bien-être. Les tiraillements nerveux disparurent pour faire place à une sensation de bonheur inexprimable, et à la place où ils existaient, je vis se former une espèce de grosse boule qui rendait ma démarche plus pesante, mes idées confuses.
» Il en fut de même de mes frères, qui, sous l'influence, comme moi, de ce sentiment de somnolence, quittèrent la fourmilière, et vinrent se grouper sous les ailes de notre mère, qui suivait d*un œil tendre ce premier repas d'une couvée bien chère.
» Toutefois, je la surpris jetant de temps à autre un regard plein d'une douloureuse inquiétude vers le champ de luzerne.
» Les chants avaient cessé, et pourtant mon père était toujours absent. Après notre premier repas vint notre premier sommeil, et, comme si Dieu voulait, ce soir-là, nous donner l'expérience, nous en fûmes tirés par une bruyante secousse : c'était notre mère qui, les ailes tramantes, le bec ouvert, poussant des gloussements de colère, s'élançait par bons saccadés vers un chien, dont les yeux fixes, la gueule entr'ouverte, exprimaient l'ardente convoitise.
» Toutefois, un sifflement aigu se faisant entendre, il se
retira à reculons, maudissant, j'en suis persuadé, ce sifflet protecteur.
» J'ai su depuis que. notre sauveur était un garde qui faisait sa tournée matinale.
» Nous étions réveillés, et prenions nos ébats autour de notre mère, en nous roulant dans la poussière, en sautillant joyeusement, lorsqu'un hibou des bruyères, aux yeux de chat, à la démarche lente, gauche, vint nous prier de cesser un tapage qui troublait ses rêveries philosophiques; mais, en apercevant le chef de notre famille, qui nous rejoignait, la physionomie enflammée, Taile sur la hanche, il se tut et fit ses offres de service.
» Le hibou était un peu magicien, un peu philosophe, et Carnivore par excellence. Il était aussi fort poltron, ce qui fit que, lorsque mon père parut, il changea de maintien, et que, lorsqu'il reçut Tordre de nous dire la bonne aventure, il s'empressa de le faire avec un sourire faux et railleur.
» J'ai remarqué que c'est là un fort lucratif métier. Les diseurs de bonne aventure prédisent généralement ce que l'on désire, et stimulent, par la satisfaction qu'ils procurent, les généreux élans d'une clientèle qui se donne là une jouissance anticipée de choses qu'elle n'aura jamais.
» D'après le hibou, notre existence devait s'écouler calme et prospère, à l'abri des embûches.
» S'il ne faut pas écouter les hiboux qui vous disent qu'ici bas tout est perfidie, comédie et mensonge, il ne faut pas non plus écouter ceux qui voient tout en beau dans ce monde, et qui le peuplent des joies sans fin qui nous sont réservées dans l'autre.
« La vérité se trouve entre ces deux erreurs.
» Je passerai rapidement sur les premiers mois de ma vie, qui ne fut exempte ni des embûches du renard, ni des cruelles entreprises des oiseaux de proie. Plusieurs de mes frères et sœurs devinrent leurs victimes, et lorsque la fin d'août arriva, de dix-huit que nous étions aux jours de printemps, neuf seulement survivaient. Je dois dire que le rouge, une maladie à laquelle sont sujets ceux de notre espèce, fit plus de ravage parmi nous que la dent de la bête puante et les serres des faucons, tant la vigilance de nos parents était rempUe d^affectueuse et de savante prévoyance.
» Un matin, jour de douleur, nous fûmes réveillés par des détonations terribles ; de tous côtés les animaux fuyaient épouvantés, et ayant adressé à un lapin qui fuyait une question touchant la cause de son effroi, il me jeta ces mots épouvantables :
» — C'est l'ouverture de la chasse!
» Les humains ne comprendront jamais la terreur que nous inspire cette phrase. Pourquoi ne pas nous laisser jouir en paix des quelques mois de jeunesse pendant lesquels nous n'avons à redouter que les embûches des nôtres?
» Pourquoi aiBicher à l'avance, sur la première maison du village, les lois iniques qui adjugent notre destruction à ceux d'entre eux qui possèdent vingt-cinq francs et un certificat de M. le maire?
» Oh! anathème sur ces fonctionnaires qui délivrent ces mandats de meurtre et d'assassinat ! Que leurs nuits soient troublées par d'infernales sarabandes de perdreaux fantastiques ! Que, s'ils sont au nombre des meurtriers, leur fusil
rate toujours, et que leurs chiens s'emportent ! Puissent les lièvres ravager impunément leui-s laitues et les lapins leurs blés! Puissent les renards saccager leurs basses cours, réserve de leurs tueries infâmes, et ne laisser à leur exaspérante avidité qu'un vieux coq aux chairs coriaces, que ne pourront déchirer leurs dents d'assassins !...
» Ce jour-là, malgré les intelligentes manœuvres de mon père et de ma mère, nous fûmes remis dans de hautes bruyères, dans lesquelles nous pûmes pourtant trouver un abri discret.
» La matinée s'était écoulée, les détonations s'étaient éloignées, puis le silence s'était fait.
» C'était une belle journée de septembre, et, encouragés par ce silence, nous suivions notre père, qui nous menait au gagnage.
» Ce gagnage se composait d'un champ de blé noir aux tiges écarlates, aux grappes blanches, contenant un fruit déjà mûr. Derrière nos parents, nous nous engageâmes dans les sillons, et nous avions déjà commencé notre repas du soir, lorsque le bruit d'une causerie parvint jusqu'à nos oreilles :
» — C'est une bonne remise, nous y trouverons des perdreaux, disait un garde.
» — Prenons-la à bon vent, disait son interlocuteur. •
» — Plaçons-nous à vingt pas les uns des autres, et marchons en ligue, ajoutait un troisième.
1) — Silence, messieurs! s'écriait le propriétaire du terrain de chasse ; la compagnie de rouges a déjà de Faile !
» Il ne fallait plus douter, il s'agissait bien de nous, et notre salut dépendait d'une intelligente manœuvre.
» Toujours courant, nous rasant, nous pûmes gagner les bruyères, et là, malheureusement, au lieu de suivre les conseils de nos parents, nous nous dispersâmes cherchant chacun à nous dérober sous quelque touffe d'herbe. Je réfléchis, et voyant deux de mes sœurs suivre mon père et ma mère, je les accompagnai, abandonnant mes frères à leur destinée.
» Des détonations successives, toutes suivies de ce terrible : apporte — apporte ! se firent entendre, et retentirent douloureusement dans nos cœurs.
» Dn de nos frères, mourant, les jambes brisées, tomba au milieu de nous. Pleins dWroi, nous nous apprêtions à prendre notre vol, lorsque, sur un signe de notre mère, nous continuâmes notre course jusqu'à la bordure d'une sapinière épaisse.
» Là, d'un vigoureux coup d'aile, nous la mimes entre nous et nos persécuteurs, et nous pûmes gagner des guérets d'où la vue, s'étendant au loin, nous permettait de sauver notre misérable existence.
» Le jour touchait à sa fin, et nous espérions que, jusqu'au lendemain, nous [pourrions, par un repas copieux et le sommeil, réparer nos forces épuisées, lorsque sur l'horizon enflammé par les derniers feux du soleil couchant, se dessinèrent vigoureusement les silhouettes d'un garde et d'un chasseur.
» Le garde portait son fusil en bandouillière et fumait.
» Le chasseur, le fusil sur l'épaule, était précédé d'un chien qui, aux émanations que la brise du soir en passant sur nos corps lui apporta, s'arrêta immobile.
» — Ah! ah! Attention, m'sieu, dit le garde, Gybèle ne ment pas!
» Et le chasseur, suivant le chien, s'avançait prudemment...
» — Rasés dans les sillons, nous espérions que Pombre qui commençait à envahir la terre, nous déroberait aux regards de nos meurtriers. A ce moment, je ne sais quel vertige s'empara de mon père et de ma mère, qui se trouvaient éloignés de quelques pas seulement.
» Furent-ils surpris?
» Mon père occupé de répondre aux jalouses interpellations de ma mère, manqua-t-il de prudence!— C'est ce que je ne sus jamais. —Tous deux s'envolèrent, et immédiatement deux coups de feu, terribles, sonores, furent suivis de ces mots joyeusement prononcés par le garde :
» — Bravo, monsieur, vous les avez pUés comme deux vieux contrats I
» — Cherche, apporte Cybèle. — Apporte ma vieille ! !
» Après une catastrophe aussi épouvantable, un seul parti me restait : celui de fuir. Devenu chef de la compagnie, je me sentis tout à coup fier de ma responsabilité, et le lendemain, ayant entendu les nombreux rappels d'une émigration de perdrix de notre espèce, je me joignis à elles.
» Huit jours après, et par des vols successifs, nous arrivâmes vers le soir dans un pays sauvage, où à la place des grains de blé et d'avoine, nous eûmes pour nourriture les fruits d'arbustes sauvages ; c'était une solitude profonde au miUeu de grands rochers de granit rougeàlre,
dont la cime était seulement éclairée par les derniers rayons du soleil.
» Le lendemain, notre émigration se composant de soixante perdrix, se divisa en compagnies; pour moi, je me dirigeai avec mes deux sœurs vers des fourrés de genévriers qui nous assuraient une abondante nourriture. Le soir de ce jour-là, nous entendîmes de sourds mugissements, semblables au bruit causé par les vents d'équinoxe dans les hautes sapinières de notre pays natal. Nous étant dirigés prudemment vers les rochers d'où partait ce bruit, nous fûmes pleins d'admiration pour le spectacle grandiose qui nous apparut tout à coup.
» Nous avions reconnu, à l'immensité, à la profonde perspective du tableau, la mer! la mer dont nous avait souvent entretenus aux soirs du printemps, un canard sauvage, ami de notre famille, que nous rencontrions au bord de la fontaine où nous nous rendions pour apaiser la soif que nous cause la maladie du rouge.
» La tempête était déchaînée devant nous dans toute sa fureur.
» Le soleil à son déclin, et voilé presque entièrement par de grandes masses de nuages gris aux contours cuivrés, s'abaissait lentement dans les flots.
» Les oiseaux de l'Océan effleuraient de leurs blanches ailes la crête de lames énormes, dont la courbe immense d'un vert sombre, se détachait mr une large zone de lumière rougeâtre...
» Et cette lueur diminuait à mesure que des nuées noires, épaisses, s'étendaient à l'horizon...
» Le vieux coq, chef de notre émigration, avait lixô
ET EN ANGLETERRE Ob
notre séjour dans une des parties les plus sauvages de la Bretagne. L'hiver se passa calme, aucun chasseur ne paraissait, et les landes dont nous avions fait notre séjour habituel, n'étaient parfois traversées que par des bergers conduisant des troupeaux de moutons.
» Le printemps arriva bientôt, et avec lui, je ressentis les premières atteintes du mal d'amour. Mes sœurs me quittèrent pour suivre des coqs du voisinage : pour moi, je jetai aux douces brises mes chants passionnés pour obtenir les faveurs d'une perdrix, qui, pendant l'émigration, avait par ses grâces charmantes captivé mon cœur adolescent.
» Si Ton additionnait tous les inconvénients du bonheur que nous procurent les passions; si Ton énumérait les humiliations que Ton subit chaque jour, les privations que l'on s'impose, les angoisses jalouses, les espoirs déçus, les craintes amoureuses, les dangers de la lutte "avec les rivaux; si enfin l'on calculait les nuits passées sans sommeil, et les jours sans prendre de nourriture, on s'en tiendrait à un célibat qui n'a certes pas les violents entraînements, les joies douloureuses de l'amour, mais qui porte avec lui la force, la confiance et la tranquillité.
» Un goéland philosophe, qui habitait le creux d'un rocher depuis longues années, soutenait que l'amour n'est qu'une maladie nerveuse qu'apaise la possession.
» Enfin je fus heureux : étroitement accouplés, ma femme et moi passions ensemble des heures fortunées dont le souvenir resplendit encore si magnifiquement dans le cours de mon existence, que son reflet magique peut encore colorer mes moments de tristesse ou d'ennui.
» Heureux jours I ils se sont écoulés au milieu des magnificences de la Création, et j'attendais avec impatience le moment où ma belle compagne m'apprendrait que j'étais père...
» Pendant ces journées de bonheur, tout ce qui nous arrive est non^seulement selon nos désirs, mais toujours merveilleusement encadré...
» Tout semble gai, heureux, splendide; la nature parait en joie, notre âme est plongée dans un bien-être inexprimable..»
» Le ciel est pur, les forêts mystérieuses, vertes et touffues, les fleurs brillent d'étincelantes couleurs, tous les objets qui nous entourent sont paisibles, riants.
» Auprès de ma belle perdrix, je passais mon temps à lui dire tout Tamour qu'elle m'inspirait. Nous causions du lieu que nous devions choisir pour y placer notre nid; nous cherchions ensemble les fourmilières des bois, les bruyères les plus peuplées d'insectes nécessaires à la nourriture de nos enfants; puis nous abandonnions les conversations pour laisser notre cœur parler et murmurer d'ineffables tendresses!... Nos gloussements naissaient pleins de fraîcheur et de grâce; notre esprit brillait de mille saillies...
«Enfin, je me sentais fier, hardi; l'avenir apparaissait à mes yeux éblouis, plein de félicités sans bornes, et il me semblait qu'aucun malheur ne pouvait nous atteindre sous l'égide de la saison radieuse qui nous couvrait de ses ailes de fleurs, qui nous entourait de ses brises embaumées.
» Jamais, aussi, jours ne furent plus heureux, et je me livrai à la plus enivrante tendresse.
• L'époque de la ponte arriva, et notre nid^ placé à l'ombre d'uD houx épineux, au milieu d'un massif de bouleaux, entouré d'une ceinture de rochers, me paraissait établi dans d'excellentes conditions de sûreté.
»Un geai, un abominable geai, venait seul troubler notre tranquillité de son chant agaçant, et firedonnait sans cesse, pour nous narguer, la chanson de la Perdrix aux choux ou était discutée Texquisité de la chair du perdreau rouge et du perdreau gris. Je sais bien que les perdreaux gris se vantent d'être d'une nature plus fine que la nôtre. C'est là un avantage de broche que je ne leur envie pas. Quelle fut notre terreur lorsqu'un beau matin nous le vîmes travailler à la construction d'un gros nid, sur des bouleaux qui dominaient le nôtre.
» Pendant la couvaison il fallait donc veiller avec le plus grand soin, et lorsque ma femme s'éloignait pour prendre quelque nourriture, je demeurais placé en observation et lout prêt à défendre une couvée bien chère. Un jour, au lieu d'exercer comme de coutume mon active surveillance, je m'endormis. J'ai toujours attribué ce sommeil à l'influence soporifique de certaines herbes que j'avais mangées le matin même.
» Je fus réveillé par un fracas, un bruit épouvantable. Toute la gente des pies et des geais était réunie, caquetant sur les arbres du voisinage, et en jetant les yeux sur notre nid, je vis, ô malheur! notre voisin cassant de son bec les œufs qu'avait pondus ma compagne.
» Je me précipitai sur lui, je le mis en fuite et le poursuivis de ma fureur paternelle. Dieu l'avait puni! Tandis que
Todieuse créature détruisait notre couvée, un écureuil agile s'était introduit dans son nid et Tavait ravagé.
» Lorsque ma compagne revint, à la vue de ce spectacle de désolation, elle se retira jetant sur moi un regard de majestueux mépris.
» Je la suivis, et mes jours devinrent une succession de malheurs sans nombre. J'ai conclu de là qu'en amour il faut se défier d'un bonheur sans nuage, qui n'est ordinairement que le calme avant-coureur des noires tempêtes.
» A la place des amoureuses tendresses, ce ne furent que récriminations amères. EUefaisait de fréquentes absences,et lorsque je passai près d'autres couples suivis de leurs perdreaux sautillant dans la rosée, je surprenais de malins sourires; mais je savais que tous se plaisent à descendre jusqu'à la crédulité la plus stupide, dès qu*il s'agit d'ajouter foi à une calomnie.
» J'avais confiance en celle qui s'était volontairement donnée à moi, mais j'acquis bientôt la certitude de mon déshonneur.
» Que taire? fallait-il combattre l'amant de ma femme?
» J'allai trouver le vieux goéland qui méditait perché sur son rocher, se chauffant aux rayons d'un doux soleil de mai:
» — Une perdrix rouge, prise sur le fait, me dit-il, vous donnera mille preuves du contraire, si vous lui donnez le temps de s'expliquer, et, si vous voulez tuer ses amants, il vous arrivera l'histoire de l'hydre de Lerne. »
» (Je dois dire que je n'ai jamais su ce qu'il voulait dire par là, et j'ai pensé qu'il faisait allusion à un événement maritime connu dans son monde, mais complètement inconnu dans le nôtre.)
» Il ajouta qu'en amour les plus sages sont ceux qui croient le moins Têtre, et il m'engagea, de mon côté, à chercher fortune auprès des perdrix en quête de recoquetage.
» Je suivis son conseil, et bientôt, oubliant la cruelle, je fis sanctionner notre divorce par le goéland. Tout cela se fit sans scandale, comme il convient entre animaux bien nés, malgré tous les efforts d'une de mes tantes, vieille perdrix devenue prude avec les années, et qui ne se plaisait qu'en procès et avocasseries. Elle voulait, à toute force, traiaer la cause devant les tribunaux, et je la rencontrai souvent dans les champs avec trois corbeaux qui se consultaient magistralement entre eux.
» Je me refusai à toute procédure, car je savais que si le monde applaudit au mari qui trompe sa femme, il méprise la femme qui trompe son mari ; je savais, aussi, que malgré une contradiction étrange, le monde se moque du mari trompé et entoure d'hommages la femme abandonnée.
» Je renonçai donc à l'amour contemplatif, aux aspirations poétiques, voyant bien que la poésie n'est que le rêve d'une splendide réalité.
» De ma nouvelle liaison naquirent de jeunes perdreaux que je chérissais, mais dont les oiseaux de proie, nombreux dans ces solitudes, m'enlevèrent une partie.
» Je touche aux moments dramatiques de mon existence.
» Un soir de septembre, vers cinq heures, j'étais paresseusement étendu avec les miens à l'ombre d'une roche couverte de végétation, lorsque deux hommes vinrent s'asseoir à quelques pas de nous. L'un d'eux portait l'uni-
forme des douaniers, et l'autre celui des marins bretons du Morbihan.
» J'avais souvent vu le premier exerçant sa surveillance sur les côtes, examinant tous les points de Tborizon.
» Quant au second, je remarquai sa figure, calme, intelligente, vivement éclairée par les derniers feux du jour.
» Son teint hâlé par le vent, tanné parle soleil, était couleur de brique et çà et là profondément ridé. Une ceinture de laine rouge et verte serrait ses braies de marin autour de ses hanches, et des courroies fixaient ses guêtres de cuir au-dessus du genou.
» Un long couteau était suspendu à sa ceinture, et un fusil négligemment jeté sur son épaule. Il était suivi d'un chien noir à long poil, dont Taspect était farouche.
» Pécoutais attentivement la conversation des deux hommes.
» — Eh ben, père Lesguern, vous ne venex donc plus chasser par ici, disait le douanier.
» — Mais, mon fieu, répondit le père Lesguern, il n'y a pas seulement de quoi tirer un coup de fusil sur toute la lande.
» Et il alluma une courte pipe, dont la fumée venant de notre côté me sembla nauséabonde.
» — Père Lesguern, dit le douanier d'un air fin, si vous voulez venir Un de ces matins du côté des genévriers de Ker-Bihan, je vous ferai voir une dizaine de compagnies de belles perdrix rouges; mais, ce jour-là, vous m'apporterez quelques bonnes bouteilles de votre plus vieux vin.
» — Tope, avait répondu le père Lesguern, et il s'était éloigné, sifflant joyeusement une chanson bretonne.
» Depuis ce jour- là, nous autres pauvres perdrix, dous n'avons pas eu un jour de tranquillité. Le père Lesguern, le braconnier, accompagné de son chien noir, nous a décimées. C'est lui qui m'a fait cette grave blessure, et vos bons soins, cher merle, m'ont sauvé la vie.
» Sans rachat de nos bruyères, par un jeune seigneur qui protège notre espèce, aucun de nous n'eût survécu à ce destructeur passionné.
— Telles sont, dit le merle, les aventures de mon ami le perdreau rouge qui, aujourd'hui, le seul rejeton mâle d'une espèce perdue dans ce pays, verra de longs et paisibles jours se succéder pour lui au milieu de ses deux poules qui lui donneront de nombreux enfants...
Le jour commençait à poindre, l'auditoire de mon prisonnier, secouant ses plumes, chantait dans la fouillée.
Les moineaux, les pinsons, les roitelets et les rossignols mêlèrent leurs chansons pour saluer le soleil levant, et disparurent au milieu des fleurs du jardin, dans les profondeurs des haies.
Quant à mon merle, il ne chanta pas ce malin-là, et je vis ses yeux prendre une navrante expression de tristesse ; je pensai qu'il regrettait cette joyeuse liberté.
Pauvre oiseau, victime de l'oiseleur, bonne et adorable créature de Dieu, pourquoi ne pas te rendre aux bois dont tu charmes les profondes solitudes, pourquoi t'infliger une réclusion que tu ne mérites pas..;
Et me levant, j'ouvris la porte de la cage.
Le merle s'envola rapidement, mais se posa sur la branche la plus voisine de ma fenêtre. Là, il commença un hymne d'actions de grâces à son libérateur, qu'il exprima par des
thèmes d'une charmante improvisation, par des roulades et des vocalises perlées...
Chaque soir, il revint sur cette branche me. donner un délicieux concert, il amenait avec lui tous les chanteurs du voisinage, et m*offrait ainsi les plus délicieux témoignages d'une sincère reconnaissance.
Il a longtemps charmé mes veillées solitaires; souvent il m*a inspiré de douces pensées... Je conseille, toutefois, aux gens qui possèdent des oiseaux en cage, de ne pas user de mon système ; car j'avais oublié de dire en commençant, que ce merle-là, d'espèce introuvable, et ne voulant pas se faire remarquer du chasseur, s'était faii teindre en noir couleur du plumage de ses frères d'espèces vulgaires.
J'avais enfin oublié de dire que mon merle était un merle blanc.