EN WAGON DE PREMIÈRE CLASSE
Le Verrier de la Couterie, et maints auteurs classiques de vénerie, ont parlé des ruses de maître Renard, mais point de celles que je vais raconter.
Un Anglais établi à peu de distance de La Ferté-Saint- Aubin, se livre au Fox-Huting avec passion. Il a trente magnifiques Fox-Hounds qui font une guerre acharnée aux renards français. Du reste, pour qui connaît cette partie de la Sologne comprise entre La Ferté-Saint-Aubin et La Motte- Beuvron, il n'est pas de pays plus propre à ce genre dfi chasse. Haies, fossés, rivières, murs, on y rencontre toute espèce d'obstacles, et les chevaux galopent sur le meilleur terrain du monde, de la terre de bruyère recouverte d'une mousse grisâtre et élastique.
Or, à la suite d'une poursuite ardente de quarante minutes, les chiens, qui avaient attaqué dans une sapinière, un vieux renard, tombèrent en défaut près de la station de La Ferté-Saint-Aubin. Impossible de traverser la voie,
car un train se trouvait actuellement en gare. Le train parti, le huntsman fit prendre les grands devants à ses chiens, fit toutes les manœuvres imaginables sans obtenir aucun résultat. On fouilla une écurie voisine, le poulailler; rien. Le renard avait disparu, et force fut de rentrer au logis.
Tous les chiens répondirent à l'appel du soir, d'après la coutume anglaise, sauf un.
Le lendemain matin, on causait de Tincident de la veille, lorsqu'on remit une lettre au maître de la maison.
Voici le texte de cette lettre :
La Motte Beuvron, le 23 novembre.
« Monsieur,
» J'ai été appelé hier soir à la gare pour prendre un chien marqué d'un W et qui a été reconnu vous appartenir.
» Le chien a sauté dans le wagon des bagages au moment du départ du train, et après avoir renversé des paniers, il a étranglé un gros renard qui se trouvait blotti dans un coin. Veuillez faire prendre le plus tôt possible, chien et renard qui sont à votre disposition.
» Votre dévoué serviteur.
» M***, aubergiste. »
TOM FORESTER pT SES DEUX CHIENS
il est bien connu sur la frontière du Leicestershire et du Northamptonshire, et ses deux chiens, Master Pogg et Lancer, partagent sa réputation.
Tom Forester est de haute taille ; il a la démarche lourde, réglée, et sa physionomie est loin d'inspirer une grande confiance. Ses traits hâlés, cuivrés par toutes les brises, par toutes les tempêtes qui passent sur son pays, sont presque entièrement couverts par deux épais favoris d'un rouge criard; il est coiffé d'un vieux feutre gris, et vêtu d'une casaque à larges poches, jadis vert Lincoln. Quant à la couleur de sa culotte, boutonnée aux genoux, elle peut avoir été grise, jaune, ou de toute autre couleur. Des leggings à boutons de cuivre viennent, au-dessous du genou, s'ajuster à cette culotte, et ses pieds sont enfermés dans des bottines aux semelles d'un pouce d'épaisseur, garnies d'énormes clous.
Ainsi accoutré, Tom Forester, le preneur de rats, parcourt tous les comtés de TAngleterre, son bâton à la main, sa valise sur le dos, et suivi de ses chiens.
Nous Tavons vu un jour dans le voisinage de Rugby, le lendemainnous le retrouvions à trente milles. Ilestlaprovidence du fermier, et, malgré ses rudes apparences, Tom est le meilleur homme du monde, vivant de son travail; et, lorsqu'il parait sur le seuil d'une ferme ou d'un cottage, il est toujours le bienvenu, que l'on ait besoin ou non de ses services : alors il s'asseoit au coin du feu, et, son bâton entre les jambes, il partage son pain et le lard fumé avec ses deux chers compagnons, Master Pogg et Lancer. Le premier est un vigoureux bull, aux reins courts et larges, à la tête ronde et animée par des yeux d'une grande intelligence, aux formes accentuées, vigoureuses. Le second est un terrier écossais, couvert de longues soies, que l'air des champs et les épines des ajoncs entretiennent fines et luisantes.
Master Pogg est blanc, et a sur Tœil une large tache couleur de brique.
Lancer est fauve, nuancé de noir.
Tous deux ont été souvent les bienvenus, lorsqu'une nombreuse assemblée de gentlemen Fox-Hunters voyaient au bout d'une courte poursuite le renard se dérober aux chiens, soit dans un conduit de drainage, soit dans un terrier oublié la veille par le garde chargé de les boucher, soit enfin dans les hangars tout remplis de paille ou de fourrages. Certes, Tom Forester et ses deux chiens étaient alors les bienvenus, et lorsque Master Pogg et Lancer avaient bravement fait leur devoir, lorsque, le renard
s'élançant de nouveau en plaine, suivi de près par la meute, alors que le galop de cent chevaux retentissait autour de lui sur la prairie, Tom a souvent vu plusieurs guinées tomber à ses pieds.
Le soir, le preneur de rats et ses chiens soupaient copieusement et largement, car les trois amis se souciaient peu de Pavenir, vivaient au jour le jour, sachant bien que les rats ne manqueraient jamais à la ferme, ni les renards dans les champs.
Contrairement à ses confrères, il n'est pas braconnier, et aussi jouit-il de Testime de tous. Les gardes le voient sans crainte traverser leurs cantons, et Tom n'a jamais été inquiété dans ses longues courses dans la campagne. Du reste, trouver le soir bon gîte, bon souper, pour lui et ses chiens, est le seul but de son existence. La beauté du paysage qui se déroule devant lui le touche peu, les profondeurs des bois qu'il traverse n'ont rien pour lui de solennel, et aux jours du printemps, assis sous des grands arbres, il ne trouve aucune mélodie aux accents si purs, aux roulades perlées de Talouette des bois. Pour lui, la brise qui se joue dans les hautes cimes n'a point d'harmonie, et il voit avec indifférence la poétique naissance des fleurs aux jours de mai, le frémissement des sombres feuillages des chênes... Mais il sourit si ses deux chiens, la patte en Tair, les yeux fixes, se préparent à fouiller la taupe des prairies, de ces vieilles prairies d'Angleterre, à rherbe courte et fine, où la charrue n*a jamais passé, et où paissent de beaux moutons aux laines traînantes, de grandes vaches aux formes magnifiques à l'ombre des haies antiques et touffues.,. Ses occupations sont toutes terres-
très, et s'il aime le coucher du soieil, c'est que pour lui c'est rheure de gaguer la ferme ou Thôtellerie...
Tom Forester emploie, comme moyen de destruction, ses chiens, du poison lorsque l'occasion le demande, et il est d'une adresse inouïe pour placer les pièges : il se sert aussi des furets avec une extraordinaire hahileté.
Il nous a été donné de faire la chasse aux rats de cette façon, et nous avouons humblement que ce genre de sport nous a laissé de bons souvenirs.
Le mal causé par ces animaux rongeurs est vraiment très-considérable là où ils s'établissent, car, prévoyants et économes, ils font, dans leurs trous, d'amples provisions pour les temps de disette, et Tom nous raconta qu'il avait été témoin de scènes cruelles, ou les rats, se dévorant entre eux par manque de nourriture, ne laissaient d'autres débris que les peaux des victimes, comme pour témoigner de la férocité de leurs mœurs.
Certes, ce petit animal, à l'œil éveillé, à la physionomie fine, est un hôte de la plus mauvaise sorte pour le fermier dont il enlève les couvées de poulets, de canards et de dindons; s'ils peuvent pénétrer dans les laiteries, ils font de larges brèches aux fromages, et ils écrément, avec leur loDgue queue, un bol de lait, tout aussi bien qu'une fille de ferme, léchant ensuite la crème qui s'attache à leur peau par suite de cette intelligente opération.
Le rat a le caractère sportsman^ il aime la chasse, combat résolument, et ne ci-aint que le furet et la belette, ses implacables ennemis.
Nous donnons comme excellent avis, aux agriculteurs de France, la manière suivante de guerroyer contre les
bandes de ces animanx qui s'introduisent dans les hautes meules de blé après la récolte. On Introduit les furets dans les ouvertures faites d'un côté, et Ton se poste avec des terriers ou un fusil de l'autre côté. J'ai vu plus de cinquante rats, sortir effarés de la môme meule de blé, et reçus par les terriers qui les attendaient le nez et l'oreille en l'air, la patte levée. Master Pogg et Lancer recevaient parfois de cruelles blessures, mais tout en faisant une utile destruction, ils nous donnaient la comédie la plus amusante du monde.
,Un soir du mois d,e mars 1860, nous revenions au pas de nos chevaux, d'une chasse qui nous avait emmené à "vingt milles de notre demeure.
Au détour d'un chemin, nous aperçûmes Tom Forester, suivi de ses deux chiens, qui furetaient le long des haies.
— Où allez-vous, Tom, lui dis-je?
— En Ecosse, monsieur, me répondit-il.
Et d'un pas lent, toujours suivi de Master Pogg et de Lancer, il enjamba un gâte, et disparut dans la brume du soir.