UNE CHASSE AUX CHATS TIGRES
J'étais alors en excursion de chasse, avec sir William H., sur la frontière de Bolivie et de la République Argentine, et un soir, les Indiens qui nous servaient de guides, plantèrent notre tente sur les bords d'un lac, à vingt milles environ de hautes montagnes que Ton nonune Cordillières del Despoblado. Depuis deux mois déjà, partis d'un point de la côte appelé Iquique, nous nous étions dirigés sur unq ville du nom de Tarapaca. Là nous avions fait des provisions de toutes sortes, et nous eûmes le bonheur de rencontrer une troupe d'Indiens Chiriguanos qui étaien(; venus faire échange de, leurs produits avec les commerçants de Tarapaca... Nous nous joignîmes à eux, et formant une longue caravane, nous nous mimes en route.
Nos tentes étaient plantées sur le bord d'un lac, et, à un mule de nous environ au nord, s'étendait une forêt derrière laquelle apparaissaient les cimes rougeâtres des Cordillières. Notre sQîiiper terminé, nous fîmes venir le chef de
nos Indiens chasseurs et lui demandâmes quelles étaient les ressources giboyeuses du pays. Selon lui, nous agirions sagement en continuant notre route; car, disait-il, les bords du lac, couverts de joncs de trente pieds de haut, étaient le réceptacle des reptiles les plus dangereux, et la forêt où ne se trouvait aucun chemin frayé, la demeure de jaguars, de pumas et de serpents de toutes les tailles.
— AU right! avait répondu sir William H., aux discours de rindien.
Ces mots voulaient dire, pour moi, que mon compagnon était parfaitement décidé à chasser, soit dans les marais, soit dans la forêt. Ma nationalité, malgré mon antipathie pour les serpents, ne me permettait pas de reculer; nous convînmes donc de nous rendre, à travers bois, vers une vallée rocheuse, repaire, nous dit notre Indien, des chats sauvages et parfois des jaguars... Nos carabines furent préparées, les feux allumés, des dogues lâchés, et nous nous endormîmes sous un abri de verdure que perçaient les vives clartés d'une lune brillante...
Le lendemain, au point du jour, nous étions sur pied. Le soleil allait bientôt se lever ; l'air était d'une délicieuse fraîcheur causée par l'abondante rosée de la nuit et tout imprégné des odeurs fortes et aromatiques des fleurs tropicales. Nous partîmes et suivîmes pendant une demiheure un sentier tracé au milieu des broussailles. Lorsque nous arrivâmes sur la lisière de la forêt, le profond silence qui régnait autour de nous cessa tout à coup pour nous faire entendre des bruits étranges, des hurlements sauvages.
Les premiers rayons du soleil jaillirent à l'horizon
comme une gerbe enflammée. Bientôt la forêt retentit d'un tapage infernal : la forêt s'éveillait. On entendait, étonnant concert, les miaulements des chats-tigres, le strident glapissement des singes, le sifflement des serpents se balançant aux hautes branches, le roulement sourd de la voix du pumas (lion des Gordillières). Puis, à mesure que le soleil monta, dès que son disque apparut comme un globe de feu au-dessus de l'horizon, tous les bruits diminuèrent, puis bientôt cessèrent, et on n'entendit plus que la brise du matin résonnant dans les hautes cimes des arbres.
Nous nous dirigeâmes vers le nord.
Ainsi que l'Indien nous en avait prévenus, aucun chemin frayé n'existait à travers ces immenses solitudes boisées. Le sol était encombré de broussailles inextricables, de détritus de végétaux, de lianes, de grandes herbes. Des cyprès, hauts comme nos chênes centenaires, étendaient leur ombre gigantesque au-dessus de nos têtes. La lumière, l'air, pouvaient à peine pénétrer sous ces épaisses voûtes de verdure, que tapissaient les élégantes guirlandes de passiflores. Il y régnait une humidité chaude, sufl'ocante, assez comparable à la température des serres. La fermentation des arbres qui, vieux, s'afliaissaient et pourrissaient sur la terre, avait produit un humus végétal qui la recouvrait à une assez grande épaisseur.
Parfois, des bécasses, d'une espèce moins grosse que celle d'Europe, prenaient lourdement leur vol. Parfois aussi un serpent bleuâtre, tacheté de jaune, fuyait devant nous, et s'enlaçait aux branches de quelque abrisseau en dardant sur nous ses petits yeux d'un rouge de carmin. Les singes se balançaient aux souples cordages formés par
les lianes, et, sautant d'arbre en arbre, faisaient les plu§ étranges gambades.
Au bout de deux heures d'une marche pleine de précautiens, nous arrivâmes à une assez grande clairière, et, prenant un large sentier frayé par les Miimaux sauvages, nous nous dirigeâmes, en descendant une pépite rapide, vers une petite vallée tout ombragée de plantes marécageuses. Au fond de cette vallée serpentait un cours d'eau que nous suivîmes pendant un quart d'heure eaviron, et des bords duquel s'envolaient de beaux flamants roses, des perroquets, poussant des cris d'épouvante.
Malgré les nombreuses variétés de gibier qui s'étaient présentées à nous, pas un coup de fusil n'avait été tiré.
Enfin, à travers les arbres, nous aperçûmes des rochers. C'était le commencement de la vallée dans laquelle nous entrâmes en nous frayant un passage à travers les lianes qui nous barraient le chemin.
De chaque côté, cette vallée était formée par des masses de granit presque perpendiculaires.
A ce moment, les douze chiens qui nous accompagnaient furent découplés, et se mirent à battre le terrain devant nous. Ces chiens, dogues de la grande espèce, étaient tous d'un pelage brun; la tête et les pattes seules étaient de couleur fauve. Les oreilles et la queue étaienlt coupées.Nous cheminions prudemment entre ces hautes murailles rocheuses, lorque les dogues, le poil hérissé, le jarret itendu, s'arrêtèrent en poussant de sourds grognements.
Devant nous s'ouvrait béante l'ouverture d'une caverne dont les abords étaient semés d'ossements blanchis, de lambeaux de 4iair à demi-putréfiésj ftous étiws dev^wf
le repaire des chats-tigres; mais de larges empreintes laissées par un jaguar sur le sol humide, à l'entrée de la caverne, nous donnèrent Tassurance que nous aurions à combattre un ennemi plus sérieux.
Excités par nos cris, les dogues s'élancèrent dans les Doires profondeurs des rochers, et à peine y étaient-ils entrés, que des miaulements féroces, des aboiements furieux, auquels se mêlait un grondement terrible, ne nous permirent plus de douter qa'un jaguar était acculé, au fond delà caverne...
Tout à coupv bondissant par une étroite ouverture que nous n'avions pas aperçue dans la muraille, deux chats, au pelage d'or semé de taches noires, s'élancèrent en fuyant; mais, rencontrant le groupe d'Indiens, ils s'arrêtèrent ramassés sur eux-mêmes, puis bondissant, l'un d'eux, en voulant s'échapper, fut percé d'une flèche qui le fit rouler à terre ; son agonie fut longue. Sur le dos, les pattes crispées, il se tordait en mordant le fer qui l'avait traversé. L'autre tombait frappé sous le plomb d'un do* mestique de sir William.
A partir de ce moment, de différentes crevasses inaperçues par nous, cachées qu'elles étaient par des buissons de ronces, s'élancèrent successivement une vingtaine de chats de toute taille.
Uq de nos Indiens, ayant voulu barrer le passage à l'un d'eux, fut saisi à la gorge, affreusement déchiré, et ne dut la vie qu'à l'audace d'un de ses compagnons qui, saisissant l'animal par le cou, lui plongea son couteau dans la poitrine. Les autres chats s'évadèrent ou tombèrent morts 8QUS les fusils de nos gens.
Enfin, un grondement sonore retentit. Un des dogues mutilés arriva des noires profondeurs de la caverne, se traînant jusqu'à nous; ses flancs déchirés laissaient échapper ses entrailles. Placés à dix pas runderautre,lacarabin6 haute, sir William et moi, nous vîmes sortir, dans un pêlemêle effroyable, un magnifique jaguar, la tête sanglante, nos dogues attachés à ses flancs, à ses jambes nerveuses. En nous apercevant, il s'arrêta surpris, et fixa sur nous ses yeux d'une férocité féline ; puis, prenant un vigoureux élan, il se débarrassa de plusieurs chiens. A ce moment, il me présentait le travers, je fis feu : il se retourna vivement, en poussant un rugissement effroyable et en se mordant le côté. Une autre balle de sir William lui fracassa la tête...
Les animaux dépouillés, nous retournâmes aux tentes, et, chemin faisant, nous abattîmes des bécasses, des ramiers, ronds, fins et gras comme des cailles. A la sortie de la forêt, un daim, traversant au trot les broussailles, le bois haut, s'arrêtait de temps à autre pour nous regarder. Une balle de mon ami le coucha par terre, et pour plusieurs jours nous fûmes approvisionnés d'excellente venaison.
G^était une belle et bonne journée de chasse, dont sir William et moi causâmes longtemps à nos haltes de chasses, lorsque, le soir, auprès de notre feu, nous prenions le thé ; et l'aspect sauvage de cette gorge rocheuse, ce combat qui aurait pu se terminer d'une si tragique façon, resteront toujours placés au nombre de mes meilleurs souvenirs de sport.