‹ Les chasses en France et en Angleterre;Chapitre 8 sur 21 · SUR LA CONSTRUCTION DE CHAMBORD · texte numérisé non relu

SUR LA CONSTRUCTION DE CHAMBORD

C'était un soir d'hiver... un beau soir de novembre.

Un cerf, attaqué le matin par ma vaillante meute dans les tailles du Chêne- Mort ^ était allé faire sa dernière résistance, résistance vigoureuse et meurtrière pour mes chiens, sur les bords du Beuvron, à cinq lieues de son lancer.

Je revenais, au pas de mon cheval, suivant la petite charrette que conduisait un pauvre Sologneau, et dans laquelle était étendu, sur de vertes palmes de sapin, le beau cerf, trophée de ma victoire.

Le jour touchait à sa fin, et nous traversions une plaine de hautes bruyères où végétaient des pins rachitiques. Ces landes forment la partie la plus élevée de la forêt de Boulogne et s'appellent les Bremailles des Jalons.

De ce plateau on découvre toute la Sologne, vaste solitude, véritable désert, avec ses sables, ses marécages, ses oasis.

Arrivé au sommet d'un petit monticule, j'arrêtai ma monture, pour jouir du majestueux spectacle qui s'offrait à mes regards.

A l'ouest, le soleil se couchait derrière de hautes futaies de chênes séculaires déjà baignés des vapeurs du soir, et jetait de longs reflets rougeâtres à la cime des arbres.

A Test, perdus dans une brume bleuâtre, on distinguait à peine les hauts coteaux du Blésois, qui forment cette fertile vallée où coule la Loire; puis, sur un plan plus rapproché, c'était le clocher de pierre grise de l'église de Thoury, voilé par le crépuscule et le brouillard qui s'élevait de la petite rivière du Gosson, dont les eaux limpides et froides coulaient lentement au milieu des prairies marécageuses.

Enfin, au nord, et. tranchant vivement sur le reste du tableau, apparaissaient, éclairées par les derniers feux du jour, les hautes flèches du château de Ghambord, dominant les imposantes masses de verdure de son parc et de la forêt.

Longtemps je restai à contempler ce royal séjour; et ce spectre de pierre où toute une génération de rois s'était succédé, m^apparut avec son cortège de légendes étranges...

Mon piqueur, précédant la charrette et suivi de ses chiens, avait continué sa route; pour égayer cette longue retraite, il jetait aux échos de la forêt quelques bruyantes fanfares, et la brise, m'apportant affaibUes les dernières notes de ces chants de chasse, me fit songer au comte Thibaut de Champagne, à ce veneur vêtu de noir, qui ne chassait que la nuit, monté sur un coursier noir, et à la

meute de chiens noirs aussi, aux gueules sanglantes, aux dents cruelles...

Et il me sembla la voir passer, cette chasse infernale et toute sa suite fantastique, cette chasse nocturne que tout Sologneau dit avoir entendue avec ses chiens aux aboiements féroces, avec les accords vibrants de ses trompes dominant la tempête. . .

La nuit était arrivée. Ghambord avait disparu avec les derniers rayons du soleil, et le disque rouge de la lune commençait à paraître au-dessus des sombres sapinières delaChevrolière...

Deux heures après, j'entrais dans la cour sablée de la Cordellerie, pavillon de chasse, placé au centre de la contrée la plus giboyeuse de Sologne, et où je passai solitairement, au milieu de mes chiens, les meilleurs instants de mon existence de chasseur.

Lorsque je me reporte à cette époque de ma vie, je crois entendre l'émouvant fracas de la chasse et le cri de la meute retentissant en hurlements sonores dans le fond des vallées, et les tayaux de mon piqueur, et puis les sons du cor, répétés vingt fois par les échos de la forêt, viennent mourir dans mon âme comme un lointain soupir de bonheur.

Sauf les rares visites de quelques voisins, mes journées étaient employées presque exclusivement à la chasse, et mes soirées à la lecture de quelques livres, chers compagnons de mes heures solitaires.

Parfois aussi, aux jours d'été, lorsque la nuit approchait et que V Angélus avait jeté aux brises du soir ses dernières noies argentines, un hocquet (sorte de cabriolet), attelé

d'une belle jument percheronne, accompagnée généralement de son poulain s'ébattant autour d'elle en bonds joyeux; un bocquet, dis-je, entrait dans la covlt de mou habitation, et Pabbé de T... en descendait.

L'abbé de T... avait soixante ans environ, était de haute et noble taille, et ses traits d'une beauté sévère. Malgré l'extrême simplicité de ses vêtements ecclésiastiques, son costume trahissait je ne sais quelle élégante recherche. Son regard perçant était parfois d'une sérénité embarrassante. A sa démarche facile, assurée, à sa belle tête qu'il portait d'une façon libre et fière, on devinait que l'abbé avait vécu ailleurs qu'au séminaire; car on ne voyait pas en lui ce reste de pieuse et touchante gaucherie des prêtres qui ont toujours habité une sainte retraite.

Sa figure, d'une gravité austère, presque dédaigneuse, avait un air de consciencieuse supériorité qui s'imposait à tous...

Quoiqu'aujourd'hui la terre du cimetière de T... recouvre les restes de celui qui fut pour moi le meilleur des amis,î.il ne m'est pas permis de trahir un incognito scrupuleusement gardé pendant toute une vie de privations et de sacrifices.

L'abbé de T... était de la meilleure naissance, et longtemps avant de prendre les habits de prêtre, il avait bravement porté l'habit du soldat. Des goûts guerriers de sa jeunesse il avait conservé une vive passion pour les exercices du corps, et c'est à lui, à ses excellents conseils, que je devais la meute parfaitement disciplinée, au moyen de laquelle je remportais de nombreuses victoires.

Le soir de ce jour-là, en entrant dans la pièce qui me

servait de salon et de salle d'armes, je trouvai l'abbé occupé à faire jouer les batteries d'une carabine qu'il replaça au râtelier, en m'annonçant que les sangliers visitaient chaque nuit ses paysans, que, malgré les fatigues de la journée écoulée, il fallait songer à remonter à cheval le lendemain.

— Et puis, ajouta-t-il, j'ai obtenu la permission pour vous de tirer quelques chevreuils à Ghambord.

Le plus souvent, les gens les plus voisins d'une curiosité historique sont ceux qui restent le plus longtemps sans la visiter. C'est ce qui m'était arrivé relativement à Ghambord. Des fenêtres de ma chambre, j'apercevais ses minarets, ses bizarres clochetons, ses colonnades fantastiques, qui semblent les apparitions du passé.

Lorsque, après le dîner, je revins au salon avec l'abbé, je lui avouai que, jusqu'alors, je m'étais contenté d'admirer Ghambord des fenêtres de ma chambre et sur une magnifique gravure placée dans la salle à manger, reproduisant les diverses faces du château. En même temps, je faisais la promesse à l'abbé de ne pas laisser passer la semaine sans aller visiter avec lui cette antique résidence princière, et je lui fis quelques questions sur la construction.

— Je ne vous ferai certes pas, me dit l'abbé de T..., la description d'une architecture dont nul récit ne saurait rendre l'élégance, la gracieuse fragilité, et en même temps la force imposante. Jusqu'à ce jour, Ghambord a été l'objet d'un grand nombre de narrations, et les peintres et les historiens se sont plu à lui prodiguer les couleurs riantes de leur pinceau et les charmes de leurs écrits. Eh bien,

ni tableau, ni récit ne peut rendre le sentiment mélancolique qui s'empare de vous à l'aspect de cette œuvre grandiose du temps passé, solitaire monument resté au milieu des landes, des forêts, comme un fantôme d'une royauté déchue.

» Par mes inclinations, continua Tabbé, je me suis plu à faire les recherches les plus scrupuleuses sur cette construction. J'ai consulté et la mémoire et les traditions des plus anciennes familles du pays ; j'ai compulsé les parchemins poudreux. Dans les récits des touristes, j'ai reconnu le plus souvent Terreur et Temphase à la place de la vérité. ^

» Sur les bords de la petite rivière qui traverse là-bas la prairie, dit l'abbé en étendant la main dans la direction du Cosson, il existait une abbaye du nom de Montfrault. Cette construction avait de longtemps précédé celle d'une maison de chasse habitée jadis par les anciens comtes de Blois, de Champagne et de Châtillon, sur les ruines de laquelle fut construit Chambord.

» C'est le jour de la mort du dernier comte de Montfrault qu'a été terminé le dernier clocheton du château. Chambord, comme vous le voyez, n'est pas seulement un sanctuaire de précieux souvenirs, c'est un chef-d'œuvre d'architecture, une merveille artistique.

» François I«r avait décidé la construction de ce monument, et on a dit à tort que c'était le Primatice qui en avait été l'architecte. Cet artiste célèbre n'est venu en France qu'en Tannée 1523, c'est-à-dire cinq ans après le commencement de cette construction. Il me parait certain, d'après les documents et les vestiges que j'ai réunis, que c'est un

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Blésois dont le nom est resté inconnu, qui a tracé ce plan et qui Ta mis à exécution.

» Pendant cette construction, les maçons gagnaient 3 sous 2 deniers par jour; les charpentiers 4 sous 2 deniers, et les voitures à trois chevaux étaient payées 15 sous. Ces chapiteaux, ces flèches aux délicates ciselures, aux formes aériennes coûtaient 27 sous à faire sculpter.

» Au retour de sa captivité, en 1526, c'est messire de Chauvigny que François I^' nomma intendant général des travaux, et j*ai dernièrement retrouvé un parchemin rerelatif à Raymond Forget, qui stipule clairement que ce dernier recevait, comme trésorier et payeur général, 1,000 livres, ainsi que messire de Chauvigny, comme directeur des ouvriers.

» Il est dit aussi, dans un vieux manuscrit, que le roi, chasseur et galant, choisit ce heu, à cause qu'aux bois prochains, il y a grande quantité de cerfs, et aussi parce que dans le voisinage était le castel de la belle comtesse de Thoury.

» Chambord, élevé sous les yeux de ce prince, a vu successivement plusieurs rois; un cardinal plus que roi Ta habité, et les sommités qui accompagnaient jadis les fils de France y ont tour à tour disparu.

A ce moment de son récit, l'abbé de T... s'approcha d'une des fenêtres. Une belle lune, resplendissante de clarté, inondait de sa lumière les hauts minarets, les clochetons aigus, qui faisaient d'autant plus ressortir la masse sombre, imposante du château.

— Aujourd'hui, ajouta-t-il mélancoliquement, les écuries ne retentissent plus du hennissement des chevaux, et

le Chenil n'entend plus le hurlement des chiens et les accords éclatants des trompes ; aujourd'hui le château est désert et solitaire, et pourtant j'aurai encore plaisir à parcourir avec vous ses sombres escaliers, toutes les pièces de ce monument, qui m'apparait comme un souvenir vivant de ce qui n*est plus...

Et, me serrant la main, détournant les yeux où je vis briller des larmes :

— A demain! dit-il, à demain! et guerre à mort aux sangliers! n'est-ce pas? à ces mauvaises bêtes qui dévastent les champs de mes pauvres!

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