UNE DISPARITION MYSTÉRIEUSE
Après quelques jours de voyage paisible, mais sous une pluie battante, les jeunes chasseurs arrivèrent à une région habitée par plusieurs boërs hollandais. Ils suivaient maintenant un chemin pompeusement appelé route par les colons, et qui les mena en droite ligne d’un gué à l’autre. Pour la première fois depuis plusieurs mois, ils aperçurent des champs cultivés par des blancs, et purent enfin se procurer une substance qu’ils ne connaissaient plus que de nom : du pain.
Un soir qu’ils se préparaient à installer leur camp non loin d’une habitation d’une assez bonne apparence pour le pays, le boër propriétaire de la maison vint en personne leur offrir l’hospitalité et insista de la “façon la plus pressante pour la leur faire accepter.
— Vous êtes tout trempés par la pluie, leur dit-il dans un jargon dont nous n’essaierons même pas de donner une idée à nos lecteurs. Cette nuit, le temps ne sera certainement pas plus clément. Soyez donc mes hAtes jusqu’à demain : il fait meilleur au coin du
feu que dans un pied de boue, et ma femme sera ravie de vous recevoir.
Les jeunes gens ne résistèrent pas longtemps à des offres si cordiales; bientôtilssegroupèrent autour de la large cheminée flambante, et se sentirent envahis par ce sentiment de confort qu’on éprouve à se sécher devantun bon feu pendant qu’au dehors la pluiefaitrage.
Les chevaux avaient été abrités sous un vaste hangar; les girafes logeaient à part, près d’une hutte qui fut assignée aux serviteurs, et que ceux-ci partagèrent avec quelques Hottentots au service du boër.
Le maître de la maison était un gros gaillard rond et jovial, bavard, remuant. Lui et sa femme bouleversèrent toute la maison pour procurer à leurs hôtes tout ce qu’ils s’imaginaient pouvoir leur être agréable. Après un dîner copieux, il leur offrit d’excellent tabac, et servit une très bonne eau-de-vie de pêches, dont il les engagea à user sans limites. Luimême, pour prêcher d’exemple et arroser ses récits, avalait d’énormes rasades de cette « fumée du Cap ».
A l’en croire, il avait été dans sa jeunesse un chasseur célèbre, et il répéta à plusieurs reprises que rien ne lui semblait plus agréable que de parler de ses aventures avec d’autres chasseurs, et d’écouter le récit de leurs expéditions.
Les jeunes gens firent de leur mieux pour satisfaire leur hôte, mais ils n’étaient ni les uns ni les autres habitués à boire, et à boire de l’alcool moins que toute autre chose. L’hospitalité du Hollandais leur sembla bientôt assez pesante. Il était difficile d’éluder ses nombreux toasts, car il avait une manière si pressante, il semblait si offensé de la réserve de ses convives, si disposé à l’attribuer au dédain de son eau-de-vie, que les chasseurs ne purent recon-
naître tant d’attentions qu’en avalant le plus possible du liquide si prôné.
— Quand j’ai bien travaillé toute la journée dans mes champs, disait le Hollandais, et que la pluie m’a percé jusqu’aux os, que puis-je faire de mieux que me réchauffer et m’égayer quand je rentre chez moi ? La « fumée du Cap » est ce qu’il y a de mieux en pareil cas, et quand ma bonne étoile m’envoie pardessus le marché de joyeux compagnons pour trinquer avec moi, je la bénis de tout mon cœur.
— Vous avez trop de bonté, balbutia Willem, dont les idées commençaient à se brouiller.
— Mais nous abusons vraiment... continua Hans en essayant de soustraire son verre à une nouvelle tentative de son hôte.
— Eh quoi l abuser 1 s’écria le boër en versant impitoyablement. Vous ne pouvez mieux reconnaître mon hospitalité qu’en usant de tout ici comme si vous étiez chez vous.
La séance se prolongea ainsi pendant plusieurs heures. A maintes reprises, les chasseurs alléguèrent la fatigue et la nécessité de partir le lendemain au point du jour, espérant mettre fin à cette orgie. Mais le boër refusa de comprendre, ou les railla du peu de solidité de leur cerveau, ou leur reprocha leur empressement à quitter un ami si heureux de les avoir à son foyer. Bref, il fallut rester, et qui pis est, il fallut boire et répondre à toutes ses questions. Il parvint à arracher à ses convives le récit de leur expédition et de ses causes.
— Je suis bien fâché que vous attrapiez l’argent promis pour les deux girafes, dit-il enfin. Mes deux frères et mon beau-frère vont être bien déçus. Voilà plusieurs mois qu’ils sont partis dans le Nord pour
essayer comme vous de prendre deux jeunes girafes vivantes. Ils m’ont fait dire il y a quelques jours qu’ils étaient sur le point d’y réussir. Mais voilà !... vous arrivez avant eux, quoique j’attende leur retour d’heure en heure à présent.
Les regrets du Hollandais étaient trop naturels pour que ses hôtes pussent s’en formaliser : chacun forme des vœux pour le succès de sa propre famille avant tout. L’esprit alourdi par leurs trop copieuses libations, ils trouvèrent même qu’un aveu si franc était tout en sa faveur, et ils le lui dirent sans détours. Enfin, vers deux heures du matin, ils ne se sentirent plus capables ni les uns ni les autres de tenir plus longtemps leurs yeux ouverts ; ils se levèrent et résistèrent cette fois à toutes les instances de leur hôte. Celui-ci céda bon gré mal gré et conduisit ses convives dans une grande chambre où quatre lits avaient été préparés. Les jeunes gens s’y jetèrent sans avoir même le courage de se déshabiller, «et en un instant, ils perdirent conscience de ce qui s’était passé.
Le lendemain matin, Hans s’éveilla le premier et regarda la pendule. Il était dix heures.
— Quelle honte! cria-t-il. Hendrickl Arend I Hé,
Willem 1
Après quelques appels et d’énergiques secousses, les trois jeunes gens ouvrirent les yeux.
— Il est dix heures ! cria Hans. Et nous sommes encore ici 1
— Nous devons être honteux de nous-mêmes, gronda Willem en sautant à bas de son lit et commençant rapidement sa toilette.
— Nous griser comme des Hottentots f grommela Arend en l’imitant en toute hâte.
— C’est dégoûtant ! fit Hendrick.
Les voyageurs furent bientôt en état de se présenter devant leurs hôtes- Ils les trouvèrent près d’une table où un appétissant déjeûner les attendait. Après l’échange des politesses d’usage, l’hôtesse les invita à « prendre place ». Willem seul la pria de l’excuser un instant.
— Je ne me sens pas capable de manger avant d’avoir pris des nouvelles de mes girafes, dit-il. Pardonnez à l’impatience d’un chasseur. Je ne serai absent que quelques minutes.
La permission demandée fut gracieusement accordée,. et Willem se rendit à grands pas vers le hangar où le Cafre et le Boschiman avaient dû passer la nuit.
Mais quel spectacle l'y attendait 1 Les quatre Macololos étaient étendus sur le sol, et gémissaient comme des hommes à l’agonie ; dans un coin, Congo était littéralement effondré, et ronflait à pleins poumons ; Mocco, couché sur le dos dans la posture d’un crucifié, lui donnait vigoureusement la réplique.
Willem ne put retenir une imprécation. A grands coups de pied, il essaya de rappeler à la vie les quatre fidèles de Macora : peine perdue, il eût cogné avec autant de succès sur quatre souches. Le même système appliqué au réveil du Cafre produisit de meilleurs résultats ; dès le troisième choc de la botte de son maître, Congo ouvrit languissamment les yeux et marmotta quelques mots inintelligibles. En reconnaissant Willem, il se frotta les yeux de ses deux poings, et après quelques efforts infructueux, se mit sur ses pieds et réussit à y garder l’équilibre.
— Oui, baas... moi y courir... balbutia-t-il en titubant vers la porte.
Dehors, la fraîcheur le réveilla, mais son maître fut alarmé de l’expression d’épouvante que prit soudain son visage : ses yeux s’agrandirent et roulèrent comme si quelque horrible objet lui était apparu, et subitement dégrisé, il s’élança, sans chanceler, cette fois, vers le hangar qui avait abrité les girafes.
Un pressentiment assaillit alors Willem, et il courut à toutes jambes derrière Congo. Il le trouva debout à l’entrée, statue vivante de la consternation, et comprit tout du premier coup d’œil : les girafes avaient disparu.
— Quoi 1 s’écria-t-il. C’est ainsi que tu gardes ce que je te confie 1 Ne devais-tu pas veiller à tour de rôle avec Mocco ?
Congo s’arrachait les cheveux.
— Moi, idiot! moi brute! moi pas avoir deviné !...
— Deviné quoi? imbécile 1 Mais non, l’imbécile, c'est moi, qui ai pu te confier une chose à laquelle je tenais tant. J’ai tout ce que je mérite.
Un vague espoir restait encore à Willem : peutêtre l’hospitalier boër avait-il logé ailleurs les girafes, pour une raison quelconque. II parcourut tout l’établissement, fouilla jusqu’aux moindres recoins capables de recéler des animaux de cette taille : rien. Tous les domestiques indigènes qu’il rencontra et interrogea lui répondirent qu’ils n’avaient rien vu.
Les girafes n’étaient plus aux environs, c’était clair. Il ordonna au Càfre de continuer les recherches, et revint annoncer à ses compagnons la mauvaise nouvelle.
La stupeur fut générale, celle du Hollandais et de sa femme dépassa toute imagination. Pendant quelques minutes, les questions et les exclamations s’entrecroisèrent, puis toute l’assistance se leva et courut
examiner l’endroit d’où les girafes avaient si mystérieusement disparu.
En faisant le tour du hangar, on découvrit qu’un des poteaux, — celui auquel une des girafes était attachée, — avait été complètement arraché et gisait sur le sol, en dehors. Les planches qu’il soutenait avaient été écartées violemment pour laisser une brèche plus que suffisante au passage de jeunes girafes.
— Ah ! s’écria le Hollandais, je comprends. Le poids de leur corps a abattu la palissade, et quand le poteau a été par terre, elles n’ont eu qu’à tirer pour faire glisser leur longe. Comment ai-je pu ne pas prévoir celai C’était pourtant facile à deviner l
— Moins facile que vous ne paraissez croire, dit Willem. A la rigueur, on pourrait expliquer ainsi la fuite d’une des girafes. Mais comment l’autre a-t-elle pu prendre le même chemin? Elle était attachée dans le coin opposé.
— D’ailleurs, elles n’ont jamais montré la moindre velléité de s’enfuir depuis que nous les avons, ajouta Hendrick. Il serait donc étrange que cette envie les ait saisies subitement, toutes deux à la fois, et au point de leur faire démolir des palissades.
— Quoi qu’il en soit, s’écria le boër, en faisant de grands gestes, je jure de verser demain dans la poussière toute ma provision de « Cape smoke » : c’est lui qui est cause de tout. C’est lui qui a enivré nos hommes 1 C’est lui qui nous a enivrés nous-mêmes l C’est lui qui...
— Inutile de récriminer ainsi, dit sèchement Hans. Un tait est positif : les deux girafes ont été volées. Une seule chose reste à faire : les reprendre le plus tôt possible.
— AhI Dieu du ciell Volées! Impossible 1 Elles se
sont enfuies. Quand je pense que chez moi, dans ma propre maison, une chose pareille a pu arriver à des amis ! Tous mes serviteurs sont à votre disposition pour vous aider dans vos recherches, quand elles devraient durer un mois et plus ! Mon Dieu ! faites-nous retrouver ces girafes, et je mourrai heureux!
A ce moment, Congo reparut, accompagné de Bonflair.
— Impossible découvrir piste, même par chien, dit-il d’un air morne. Pluie avoir trempé terre et noyé odeur, et pieds de bétail avoir effacé traces de girafe jusque grande distance. Moi retrouvé seulement marques faites hier en venant ici.
— Assurez-vous de la direction qu’elles ont suivie, dit le Hollandais, et je veux vous fournir les chevaux et les gens nécessaires pour recouvrer votre propriété.
— Merci, répondit Hans. Si nos girafes se sont enfuies, mon avis est qu’elles ont dû reprendre d’instinct le chemin de leur désert; je propose donc que nous commencions nos recherches dans cette direction.
— Ah! bah! s’écria le Hollandais. Si elles ont repris ce chemin, inutile de vous fatiguer à courir après, mes enfants : vous ne les reverrez jamais de votre vie.
— Je suis un peu de cet avis, dit Arend.
— Et toi, Congo? demanda Willem.
Le Cafre secoua tristement la tête.
— Réponds donc, triple imbécile! Tu es cause de tout, essaie au moins de réparer tes bêtises.
— Tête à moi fait trop mal, baas, moi pas d’idée du tout.
— Hans, s’écria Willem, désespéré, reste ici et surveille le reste de ce qui nous appartient, car nous
LES CHASSEURS DE GIRAFES l6l
JJ
ne pouvons compter sur aucun de nos suivants. Nous autres, montons à cheval, et commençons nos recherches.
Et, sans prêter plus longtemps l’oreille aux doléances et aux protestations dévouées de leur hôte, les jeunes gens coururent préparer leurs chevaux, et quelques instants après, tous trois galopaient vers la plaine.
— Ecoutez, il y a dans toute cette affaire bien des choses que je ne comprends pas, dit Hendrick quand on fut assez loin de la ferme pour ne pouvoir être entendu de ses habitants. D’abord, notre vieux boër nous laisse partir seuls, après nous avoir proposé de lui-même tout le concours imaginable...
— C’est ce que je me disais justement, interrompit Arend.
— Puis, voilà Congo qui s’arrange pour ne pas nous accompagner, lui qui n’a pas quitté Willem plus que son ombre dans tout ce voyage.
— Je le sais trop fidèle pour avoir le droit de douter de lui, dit Willem. Je crois tout simplement qu’il n’a pas encore cuvé son eau-de-vie d’hier, et qu’il ne se sent pas solide sur ses jambes.
Les cavaliers dépassèrent l’aire assez considérable foulée par les bestiaux, et rejoignirent la « route » qui les avait amenés la veille. Ils examinèrent le terrain avec la plus grande attention et remontèrent le chemin jusqu’à une assez bonne distance, mais ils ne purent même pas retrouver leurs propres traces, pourtant si récentes : la pluie avait tout délayé.
— L’eau a noyé les empreintes d’hier, dit Hendrick, mais elle a rendu le sol tout à fait propre à conserver les traces nouvelles. Si nos girafes avaient passé par ici, leurs pieds se seraient enfoncés assez
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profondément pour y laisser des marques : voyez plutôt ce qu’a fait le passage de nos trois chevaux.
— Elles ne sont pas revenues par ici, dit Willem; cherchons ailleurs. Je crois que le seul parti qui nous reste est de décrire un cercle autour du domaine du Hollandais. De cette façon, nous devrons fatalement croiser le chemin pris par nos fugitives pour en sortir.
Après quelques instants de consultation, les chasseurs convinrent que c’était, en effet, la seule manière de découvrir quelque chose. Ils avancèrent donc lentement, scrutant le terrain détrempé. Ils trouvèrent quantité de traces de chevaux ou de bœufs, quelques-unes si semblables aux empreintes qu’ils cherchaient, qu’il leur fallait un certain temps pqur découvrir quelque particularité caractéristique qui leur prouvât qu’ils se trompaient. Cette énervante recherche se poursuivit pendant plus de deux heures. Willem était sur des charbons ardents : chaque instant de délai éloignait davantage les fugitives et diminuait les chances de les atteindre, et-, tout en étudiant sans relâche les moindres traces qu’il apercevait, le chasseur voyait par la pensée ses girafes fuir à travers la plaine. Tout à coup, il arrêta son cheval en poussant un cri de joie.
— Cette fois, voilà des pieds de girafe, s’écria-t-il, Il n’y a pas trois heures que l’animal a passé ici.
Et il lança son cheval sur cette piste.
— Halte I cria Hendrick. Réfléchis donc, Willem, avant de courir ainsi à l’aventure : nous sommes partis dans l’intention de trouver la piste, et non de la suivre. Pour cela, il nous faut Congo et Bonflair.
Sans compter des provisions pour le voyage, ajouta Arend.
LES CHASSEURS.DE GIRAFES lG$
— Et pendant que nous courrons après tout cela, nos girafes gagneront une avance de quinze kilomètres-, en plus de celle qu’elles ont déjà sur nous. Votre proposition est absurde. Mais faites ce que vous voudrez; moi, je continue, et ne reviendrai qu’avec mes bêtes.
Et Willem éperonna son cheval.
— C’est absolument fou, dit Hendrick. D’ailleurs, il me semble bien que ces traces sont d’un animal beaucoup plus grand que le plus grand des nôtres.
J en suis sûr, répondit Arend. Mais nous ne pouvons le laisser aller seul ainsi. Suivons-le à tout hasard.
Les deux jeunes gens excitèrent leurs montures, et rejoignirent leur compagnon. Arend hasarda i’observation que ces empreintes lui paraissaient bien grandes pour une jeune girafe. Willem haussa les épaules.
— Il y a dix ans qu’on n’a vu ici d’autres girafes que celles que nous y avons amenées, dit-il. II n’y a donc nulle confusion possible, de l’aveu de tous les habitants du pays.
Arend connaissait trop bien l’entêtement de son frère pour soutenir une discussion. Il se contenta de galoper à côté de lui. Hendrick, à son exemple, n’ajouta pas une parole.
A deux kilomètres de là, le long cou d’une girafe apparut au-dessus d’un massif de mimosas encôre assez éloigné. Le cœur de Willem battit à lui rompre la poitrine; il piqua des deux, toujours suivi de ses compagnons, et parvint à trois cents mètres de l’animal. Alors celui-ci remarqua l’approche des chasseurs et prit la fuite. Willem excita nerveusement son cheval, et peu a peu la distance qui le séparait du fuyard diminua. La girafe paraissait ne courir
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qu’avec peine; lorsqu’elle atteignit un endroit marécageux où ses pieds enfonçaient profondément, elle commença à chanceler. Un effort violent qu’elle fît pour se dégager d’un bourbier plus tenace que les autres la renversa sur le flanc, et, à la grande surprise des chasseurs, elle resta étendue sans presque se débattre.
En quelques instants, les jeunes gens furent sur la place.
— Et moi qui m’étonnais de voir la course si vite finie 1 s’écria Hendrick. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’elle ait pu commencer.
— C’est le dernier de sa race, dit Arend.
Willem ne dit rien, sa déception était trop grande.
La girafe qu’il venait de forcer était un vieux mâle couvert de cicatrices, attestant qu’il avait dû subir bien des poursuites depuis dix ans; d’un de ses flancs sortait une pointe de flèche rouillée.
— Abrégeons ses souffrances, dit Hendrick. Ce n’est plus qu’un squelette à peine mobile.
D’une balle, il mit un terme aux faibles efforts du pauvre animal.
Les chevaux furent dirigés de nouveau vers la maison du Hollandais. Willem était complètement découragé : la journée touchait à sa fin, et rien n’avait été découvert qui pût le remettre sur la piste de ses girafes. Perdre ainsi ce qu’il avait conquis au prix de tant de dangers, de tant de fatigues! Il y avait de quoi se casser la tête avec son propre fusil. Tout était bien fini, maintenant : la nuit arrivait, rendant impossibles de nouvelles recherches, et douze heures ajoutées à toutes celles qui avaient été déjà perdues mettaient définitivement les fugitives hors d’atteinte.
L'obscurité se fit quand nos chasseurs étaient encore à une assez grande distance de la ferme, et la nuit était si noire que, craignant de s’égarer, ils firent halte à l’abri de quelques buissons.
Ils n’avaient rien à manger; on s’en passa. Un feu fut allumé pour écarter les rôdeurs, et la nuit s’écoula tant bien que mal au milieu de rêves pénibles, interrompus de temps à autre parles bruyants ricanements des hyènes ou les glapissements des chacals.
Quand enfin le jour reparut, ils remontèrent à cheval et reprirent la route de la ferme.
Arrivés à un kilomètre environ de la maison, ils rencontrèrent deux cavaliers qui les saluèrent poliment.
— Bonjour, gentlemen, dit l’un; je suis heureux de vous trouver sur mon chemin, car vous pourrez peut-être nous tirer d’embarras. N’auriez-vous pas, par hasard, aperçu nos chevaux ?
— Nous sommes par ici depuis hier matin, répondit Hendrick, et nous n’avons aperçu, en fait de chevaux, que ceux que nous montons et qui nous appartiennent.
— Tant pis, dit l’autre. Mais je vous remercie toujours de ce renseignement, car il nous dispensera de perdre notre temps à les chercher par là. Voudriez-vous me dire exactement d’où vous venez?
Hendrick les mit en quelques mots au courant de l’expédition dans laquelle lui et ses compagnons s’étaient engagés depuis la veille.
— Mais s’il en est ainsi, reprit l’étranger, nous pouvons vous donner à notre tour quelques indications. D’après ce que vous me dites, je présume que vous avez dû vous arrêter au kraal de Mynheer Van Ormon. Hier matin, nous cherchions nos che-
vaux à dix ou douze kilomètres sud de sa maison, nous avons justement aperçu deux girafes courant vers le sud. C’étaient les premières que je voyais de ma vie. Nous étions mal montés, car nous n’avions pas prévu une pareille rencontre, sinon nous n’aurions pas résisté à l’envie de leur donner la chasse.
— À douze kilomètres au sud du kraal 1... s’écria Willem. Et nous, comme des niais, nous les cherchons à vingt kilomètres dans le nord 1
— Etaient-elles seules ? demanda Arend avec une certaine défiance.
— Oui, et elles trottaient ferme... Elles sont loin à cette heure.
— Merci! cria Willem en mettant son cheval au galop:
En entrant dans l’enclos, la première personne qu’aperçurent nos chasseurs fut le Hollandais.
— Je vois que la chance ne vous a pas favorisés, dit-il, mais je m’y attendais. Les girafes sont allées trop loin pour vous ?
— Oui, trop loin dans le sud quand nous courions après vers le nord, répondit Willem en mettant pied à terre. Nous venons d’en avoir des nouvelles et nous allons repartir immédiatement... Où sont nos compagnons ?
— Ils sont allés s’installer au pâturage des chevaux, dans le sud, et vous y attendent.
— Bien, Mynheer Van Ormon, dit Hendrick. Nous allons les rejoindre en toute hâte. Mais, auparavant, nous serons une fois de plus obligés de mettre à contribution votre hospitalité, car nous mourons de faim.
— Entrez, entrez, jeunes gens, je suis tout à votre service. Mais qui vous a dit mon nom ?
— Les mêmes hommes qui nous ont appris où se trouvaient nos girafes, et qui cherchaient leurs chevaux.
— Ce doivent être mes voisins Cloots, dont le kraal est à quinze kilomètres d’ici, à l’est. Allons, entrez déjeûner.
Les jeunes gens suivirent leur hôte vers la maison. En passant près d’un hangar, ils furent surpris de voir Congo apparaître à la porte.
— Holàl Congo 1... cria Willem, que fais-tu ici?
Le Cafre parut tressaillir en apercevant son maître, et son visage exprima tout autre chose que de la joie.
— Pourquoi n’es-tu pas avec les autres ?... poursuivit Willem avec un étonnement croissant.
Congo ne répondit pas une syllabe et s’éclipsa derrière le hangar.
— Ah bien 1 par exemple I... voilà qui est un peu fort!... dit Willem, stupéfait. Quelle mouche le pique?...
— Voilà des manières qui diffèrent bien de sa conduite habituelle, dit Hendrick.
— Je vais vous expliquer, dit le Hollandais, non sans un certain embarras. Mais ne vous fâchez pas. Il paraît que vous l’avez cruellement maltraité quand vous l’avez trouvé ivre hier matin, et que vous avez constaté la fuite des girafes... Il croyait que vous ne l’emmeniez à leur poursuite que pour le tuer...
— Ah çà I... il est fou !
— Et alors, il m’a supplié de le prendre à mon service... J’ai refusé d’abord, craignant de vous offenser. Mais il m’a déclaré que si je ne, voulais pas le recevoir chez moi, il s’enfuirait dans le désert, car il était sûr que vous l’assommeriez dès que vous seriez seul avec lui... Alors, par pitié, j’ai cédé.
— Comprends-tu quelque chose à toute cette affaire ?... demanda Arend à son frère. Tu l’as maltraité ?
— J’avoue que je l'ai secoué énergiquement du bout de ma botte...
— Voyez-vous, ce doit être cela, reprit le boër.
— J’ai été brutal, j’en conviens, aussi bien en action qu’en paroles, car la colère m’emportait... Néanmoins, je suis plus qu’étonné de le voir prendre ainsi la chose... Enfin, n’importe, puisque je suis dans mon tort, je suis prêt à lui faire des excuses... C’est un vieux compagnon que je serais désolé de quitter ainsi. Voudriez-vous le faire venir, Mynheer Van Ormon?
Le Hollandais alla à la porte et appela Congo. Quand le Cafre entra, Willem lui exprima ses regrets de l’avoir ainsi malmené, et lui demanda si une amitié éprouvée comme la leur devait finir ainsi, à cause d’un moment de colère, bien explicable d’ailleurs.
Congo accueillit très froidement cette déclaration.
— Moi, content de service chez Mynheer Van Ormon, répondit-il, et rester avec lui. Si vous vouloir prouver amitié pour Congo, vous payer à lui gages pour services que lui a rendus à vous jusqu’à présent.
S’il se fût agi d’une réconciliation avec ses frères ou ses amis, Willem n’eût pas présenté autrement ses excuses. La sourde animosité que laissait percer le Cafre le peina. Mais quand une seconde tentative de sa part se buta au même entêtement dédaigneux, Willem sentit la colère le gagner. Il jeta sur la table la somme que réclamait cet homme qu’il avait toujours considéré comme un ami, et il lui tourna le dos d’un air méprisant.
Congo sortit, accompagné du Hollandais, et les jeunes chasseurs prirent leur repas à la hâte et en silence. Ce départ inexplicable d’un serviteur qu’on croyait si dévoué les avait affectés beaucoup plus qu’ils ne voulaient en convenir. Au bout de dix minutes, quand leur hôte revint, ils se levèrent de table. Après avoir remercié vivement le Hollandais et sa femme, ils remontèrent à cheval et partirent au galop vers l’endroit où devait se trouver Hans avec les serviteurs et les bagages.
Les jeunes gens retrouvèrent sans peine leur compagnon, qui les attendait anxieusement.
— Vous revenez les mains vides, dit le botaniste. Nous n’avons rien trouvé non plus.
— Nous avons des indications sur la route qu’elles ont prise, en tout cas, dit Hendrick. Elles ont été aperçues hier matin à quelques kilomètres vers le sud. Nous allons partir immédiatement.
— Bon; j’étais venu me fixer ici pour ne pas abuser plus longtemps de la complaisance du boër ; nous sommes dans la bonne voie. A propos, Congo est venu ce matin me dire qu’il avait à te parler, Willem. Il avait refusé hier de me suivre, sans autre explication...
— Il m’en a donné, à moi.
— AhI... Alors tu dois savoir ce qu’il voulait te dire ?
— Oui, et de reste : il voulait me réclamer ses gages de cette année. Jamais je n’ai éprouvé pareille déception de la part d’un homme. Je n’aurais jamais cru Congo capable d'une trahison semblable.
— C’est étrange. Il ne m’a pas parlé d’argent; il a seulement bien recommandé que nous l’attendions ici deux jours, trois s’il le fallait. En partant, il a
même ajouté que nous l’attendions jusqu’à ce qu’il revienne.
— Alors, nous en avons pour si longtemps que je propose de partir sans plus de délai. Ce que je regrette le plus, c’est Bonflair. Ce maudit animal n’a pas reparu : le Cafre a dû le cacher quelque part pour le garder.
— Nos Macololos n’ont pas l’air d’avoir encore repris leurs esprits, dit Hendrick.
— Leur désespoir m’aurait bien diverti si j’avais été en humeur de rire, dit Hans. Ils m’ont fait dire par Congo qu’ils s’attribuaient la perte des girafes et qu’ils n’avaient plus qu’à s’empoisonner, car ils n’oseraient plus reparaître ainsi déshonorés devant leur chef Macora.
— Et quelle a été l’attitude de Mocco ?
— Il est resté hébété complètement pendant vingtquatre heures. Il paraît se remettre peu à peu, mais j’ai eu peine à en tirer quatre paroles quand j’ai eu besoin de lui. J’ai pris le sage parti de le laisser tranquille.
Tout en causant, les préparatifs du départ avaient été achevés, et la caravane se mit en marche.
— Ce qui m’enrage dans toute cette affaire, dit Willem au bout d’un instant, c’est que pendant que nous échouons de façon si sotte, les deux frères de Van Ormon sont peut-être en route pour chercher le prix que notre mauvaise chance seule nous fait perdre.
— Le fait est que c’est enrageant !... Quant à retrouver nos girafes, je n’y compte pas : si elles ont vraiment fui vers le sud, elles ont traversé des endroits habités où l’on n’a certainement pas manqué de leur donner la chasse.
Mocco se rapprocha de Willem.
— Baas Will, quoi donc vous avez dit de frères de Van Ormon qui vont chercher prix de girafes ?
— Le Hollandais nous a dit que ses frères étaient partis vers le nord pour tâcher de capturer les girafes demandées.
— Pourquoi vous avez pas dit ça plus tôt I — Oh 1 moi âne, bête, stupidel... Baas, nous. pas aller par là, pas un pas de plus...
— En voilà un encore qui devient fou 1
— Nous attendre Congo. Congo pas imbécile, ni traître... Congo très avisé, et Mocco imbécile...
— Sapristi l vas-tu t’expliquer, ou te taire?
— Frères de Hollandais sont venus du nord sans attraper de girafes 1 Eh bien, eux contents à présenti Eux ont pris deux d’un coup.
— Halte 1 cria Hans, pouf lequel le discours incohérent du Boschiman fut un trait de lumière. Il a raison; ce qu’il dit concorde avec quelques soupçons qui m’étaient venus hier et que j’ai repoussés, faute de preuves suffisantes. Mon idée était que notre hospitalier Hollandais nous a grisés à dessein.
— Et frères à lui étaient revenus jour d’avant. Un Hottentot qui avait accompagné eux dans expédition est venu joindre nous et a forcé nous à boire.
— Et mon idée, à moi, s’écria Hendrick, c’est que les deux obligeants cavaliers qui nous ont envoyés faire des recherches dans le sud étaient ses frères en personne, et les voleurs de nos girafes.
— Cela saute aux yeux 1 s’écria Willem. Je comprends à présent la conduite de Congo. Il a dû remarquer quelque chose et prendre ce prétexte, faute d’autre, pour rester dans la place.
— Brave garçon I Aussi sa trahison me semblait
par trop extraordinaire, dit Arend. Quant à nos girafes, si elles sont entre les mains de voleurs, nous avons plus de chances de les ravoir que si elles couraient à travers le désert.
— Il faut que je voie Congo, et aussi la figure que fait à présent Van Ormon, dit Willem. Attendez-moi ici; je ne serai pas longtemps absent.
Willem partit au galop et revint droit au kraal. Le Hollandais était debout à la porte lorsque le jeune homme arriva : en l’apercevant, son visage exprima la surprise et le mécontentement. Mais il se maîtrisa presque aussitôt, et demanda d’un ton assez calme ce qui lui procurait le plaisir de le revoir si vite.
— Excusez mon importunité, dit Willem aussi froidement qu’il put. Je voudrais, avant de m’éloigner tout à fait, dire un mot à mon ancien serviteur. Il était chez mon père depuis si longtemps que je ne puis me décider à le quitter pour de pareilles puérilités.
— Faites, répondit le Hollandais d’un air assez maussade. Il est allé chercher les bœufs au pâturage et ne tardera pas à rentrer.
Et visiblement mal à l’aise sous le regard de Willem, il se détourna, puis rentra dans la maison.
— Toi, tu m’as tout l’air d’avoir un secret que ma présence gêne, se dit le jeune homme en tournant son cheval vers le pâturage.
Il ne tarda pas à apercevoir un grand troupeau de bœufs ; Congo et deux Hottentots le dirigeaient vers lui. Il s’arrêta au bord du chemin et attendit. Le Cafre passa devant lui sans avoir l’air de le reconnaître, uniquement occupé de pousser ses bêtes, et le faisant avec un sang-froid tel, que le jeune homme en demeura abasourdi,.
— Nous nous sommes grandement trompés sur son compte, se dit-il, et notre empressement à croire ce que nous espérions nous a fait bâtir un véritable roman. Allons 1 c’est bien fini 1
Willem remit son cheval au pas, et avança lentement à la suite du troupeau, essayant de débrouiller dans sa tête cette série d’événements contradictoires.
— Baas 1 fit tout à coup la voix de Congo derrière lui. Baas Will l vous pas retourner vous, vous écouter sans avoir l’air quoi moi dire... Hottentots làbas occupés et plus surveiller moi. Vous retourner à camp et rester là ; moi venir demain matin avec grandes nouvelles.
Un frisson de joie secoua le jeune chasseur ; mais il eut sur lui-même assez de contrôle pour ne rien laisser paraître. Les deux Hottentots avaient été obligés de suivre quelques bœufs qui s’étaient écartés; ils revenaient maintenant, et leurs regards défiants allaient du Cafre à son ancien maître. Plus de doute, ces deux espions avaient reçu des instructions et s’acquittaient avec zèle de leur tâche. Pour n’éveiller aucun soupçon, Willem marcha avec le troupeau quelques instants encore, puis quand il fut à peq de distance du kraal, il partit au trot rejoindre ses camarades.