VICTOIRE I
Les girafes poursuivies par Hendrick, Arend et Hans les menèrent à une rivière dont elles suivirent le bord, et nos chasseurs, dans l’ardeur de la poursuite, ne s’aperçurent pas de l’absence de Willem. Ils furent bientôt près de leur gibier, lequel s’engagea à son insu dans une sorte de presqu’île formée par un brusque coude du cours d’eau.
Se voyant acculées, car le passage était si étroit que les trois chasseurs suffisaient à le barrer, les girafes sautèrent à l’eau, seule issue qui leur fût ouverte. Les berges n’étaient pas très hautes, ni la rivière trop profonde ; pourtant cet endroit était difficile à traverser, car il était à pic. Plusieurs girafes atteignirent l’escarpement opposé, mais tous leurs efforts pour le gravir furent vains ; d’autres errèrent le long du bord qu’elles venaient de quitter, essayant d’y remonter un peu plus loin en amont ou en aval : peine perdue.
— Elles sont dans une véritable trappe 1 s’écria
Hendrick. Vite! des courroies I et attrapons les deux jeunes.
Il n’y eut pas besoin de long conciliabule pour comprendre ce qui restait à faire. Chaque chasseur était muni d’une longue et forte lanière de cuir de buffle destinée à entraver les chevaux: chacun fit un noeud coulant à la sienne, et Hendrick se mit à la recherche d’un passage qui lui permît de se rendre rapidement sur l’autre berge. Il trouva bientôt ce qu’il cherchait, et vint se poster sur le bord vis à vis de ses compagnons. Les captifs étaient toujours massés au milieu du courant. Epuisés par leur longue course, ils n’essayaient pas de monter ou descendre la rivière pour trouver un chemin accessible, et enfonçaient de plus en plus dans le lit vaseux. Seules, deux des plus grandes girafes s’efforçaient de gravir l’escarpement ; l’apparition subite d’Hendrick causa une retraite si précipitée, qu’elle créa une panique dans le groupe. Plusieurs se rapprochèrent de la rive où se trouvaient Hand et Arend. Ceux-ci lancèrent leurs lazos; ils manquèrent leur coup, mais les girafes, pour éviter leurs attaques, revinrent vers Hendrick, qui tenta l’épreuve à son tour. Après plusieurs essais malheureux, il réussit enfin à jeter son nœud coulant par-dessus la tête d’une des leunes. Aussitôt il sauta à terre et attacha l’extrémité de son lazo à un arbre. Presque en même temps, Hans capturait la seconde de la même manière.
— Hurrah I cria Hendrick. Amenons-les au gué.
Les autres girafes, affolées, se décidèrent à fuir le long du courant.
Malheureusement, dans leur précipitation, elles renversèrent le captif d’Hendïick, et quand celui-ci parvint à le tirer de l’eau, le pauvre animal était
mort, soit par strangulation, soit par suite de son immersion prolongée. Hans et Arend réussirent à protéger le leur en l’attirant aussi près que possible de la berge, et ils arrêtèrent le noeud coulant, de crainte d’accident.
Quand toutes les girafes eurent disparu, les chasseurs entreprirent de faire avancer leur capture vers le gué, où Hendrick les attendait. La tâche fut plus facile qu’on eût pu s’y attendre, car la pauvre créarure n’avait plus la force de résister, Bientôt, elle fut amenée sur la rive, et les chasseurs, enthousiasmés, contemplèrent leur magnifique prise avec autant de joie que d’orgueil.
— Eh bien, le voilà enfin réalisé, ce haut fait impossible 1 dit Hendrick. Mais où donc est Willem ?
— Je crois l’avoir vu poursuivre la troisième girafe, répondit Arend.
— Bon, nous le retrouverons tout à l’heure. Quels yeux il va faire 1 Pour le moment, laissons reposer notre nouveau compagnon, donnons-lui une bonne heure pour s’accoutumer à nous et se rendre compte de nos bonnes intentions à son égard, puis nous reprendrons le chemin du camp.
Se voyant traitée avec douceur, la girafe se résigna bientôt à son sort. Lorsqu’elle parut avoir repris haleine et fut calmée tout à fait, les chasseurs remontèrent à cheval. Hans et Arend la prirent entre eux, tenant chacun le bout de leurlazo, dont l’autre extrémité était fixée au milieu de son cou, et Hendrick marcha derrière, encourageant sa marche à l’aide d’une cravache. Après avoir regimbé quelques minutes, la prisonnière se décida à obéir à la direction donnée par ses deux longes, et vers le milieu
de l’après-midi, nos amis atteignirent le camp sans
encombre.
Les cris de surprise qui les accueillirent s’imaginent aisément. Les Macololos surtout ne pouvaient en croire leurs yeux. Arend coupa court à cette admiration, pourtant si flatteuse, en demandant des nouvelles de son frère.
— Moi vu baas Will courir vers nord, baas, mais lui pas reparu depuis, et moi inquiet, répondit le Cafre.
— Jusqu’ici, son absence prolongée n’a rien d’alarmant, dit Hendrick. Nous pouvons manger — moi, je meurs de faim — et nous reposer, puis nous tâcherons de retrouver ses traces.
Leur appétit calmé, les chasseurs s’étendirent à l’ombre. Le soir, le ciel se couvrit vers l’ouest; alors, voyant les nuages monter de plus en plus dans le ciel, nos jeunes gens résolurent de se mettre immédiatement à la recherche de l’absent, car la pluie pouvait survenir et déjouer toute tentative de retrouver une piste. Les chevaux furent donc ressellés, et tous trois se remirent en route, accompagnés de Congo.
Le Cafre appela son fidèle Bonflair et l’excita à chercher. Le chien se mit à courir ça et là, le nez contre terre, et enfin partit dans une direction bien déterminée.
— Lui trouvé piste, dit Congo. Nous pas perdre lui de vue.
— C’est facile à dire, répondit Hendrick. Dans un moment je ne verrai plus seulement les rênes de mon cheval. Est-ce déjà la nuit ?
— C’est cet orage qui assombrit le ciel, dit Hans. Pourvu qu’il n’éclate pas !
— Souffle de chien guider tout de même, si nous
plus voir, baas. Lui jamais aller plus vite que chasseur. <
— Mais qu’est-ce qui te prouve qu’il suit bien les traces de Dromadaire? demanda Arend.
— Bonflair pas un âne, lui très bien savoir.
— Ma foi n’est pas aussi grande que la tienne. Enfin, au petit bonheur 1 Nous ne pouvons mieux faire.
Au bout d’une heure de cette recherche à l’aveuglette, — la nuit était venue brusquement, et était absolument noire — nos chasseurs furent repris de doutes : cette piste qu’ils suivaient pouvait les ramener au camp après un long circuit, et peut-être que celui qu’ils cherchaient les y attendait à cette heure, inquiet lui-même. A quoi bon passer une nuit en poursuites fatigantes, avec un orage en perspective ? Les premières gouttes tombaient déjà.
— Moi sûr que baas Will empêché, puisque lui pas reparu encore, dit Congo après avoir écouté les diverses réflexions de ses maîtres.
— Congo a raison, dit résolûment Hendrick. En avant. Quand tu étais bloqué par ton borelé, Arend, il a fait moins de façons pour courir à ta recherche.
Le Cafre excita son chien, et la marche fut reprise et accélérée autant que l’obscurité le permettait. Mais la pluie se mit à tomber avec la violence d’une ondée africaine, et détrempa le sol en peu d’instants.
A la lueur des éclairs, Congo parvint quelque temps encore à discerner les traces des sabots de Dromadaire, puis ces traces mêmes furent délayées par l’eau et complètement effacées. Bonflair courait de tous côtés, gémissant tout bas, à la recherche de la piste. Il fallut s’arrêter jusqu’à la fin de l’orage.
Enfin il passa, le ciel s’éclaircit, et la lune apparut dans le ciel. Tous les objets devinrent aussi visibles qu’en plein jour. Hélas 1 les traces seules avaient disparu, noyées dans l’eau qui formait partout de larges flaques. Lechien, que Congo lança de nouveau, reprit sa course errante sans plus de succès que la première fois, et nos chasseurs virent avec désespoir que leur recherches étaient bien finies.
— Mon Dieu 1 dit Arend. Quand je pense que tous ces retards vont peut-être lui coûter la vie 1
1 — C’est vrai. Mais quel parti prendre ? Où chercher 1 dit Hans avec désespoir.
— Si nous appelions tous ensemble? Peut-être...
Congo leva la main tout à coup.
— Là-bas, lion rugi, dit-il.
— J’ai enveloppé de mon mieux mon fusil, dit Hendrick en examinant son arme. J’espère qu’il sera resté sec. Voyons.
Hendrick pressa la gâchette ; le coup partît.
— Bon... Maintenant, attendons-le.
— Baas l moi entendre voix crier « hillo 1 » Etre voix de baas Will.
— Je n’ai rien entendu, dit Hendrick.
— Moi crier pour voir.
Congo mit ses deux mains en entonnoir autour de sa bouche et cria de toute la force de ses poumons: « Baas Will l »
— A moi 1 répondit dans le lointain la voix de Willem.
Tous répondirent par un joyeux hurrah, auquel Bonfiair joignit ses accents les plus sonores, et partirent à la suite du chien qui avait reconnu la voix de son maître.
Dix minutes après, nos chasseurs trouvèrent Willem toujours étendu à côté de sa girafe, qu’il tenait embrassée par le cou, et telle était l’étrangeté de la situation, qu’ils restèrent d’abord stupéfaits, sans songer à venir à son aide.
— Allons I que quelqu’un vienne donc enfin me relayer, grogna Willem. Croyez-vous que je n’aie pas attrapé de crampes depuis le temps que je garde cette position ?
— Et depuis combien de temps y es-tu ? demanda Hendrick en préparant une longe.
— Eh 1 depuis midi, parbleu l
— La voilà attachée, tu peux la lâcher.
Willem se leva et s’étira avec une satisfaction qui fit éclater de rire tous les assistants.
— Mais enfin, explique-nous comment tu as été amené à capturer ta girafe de cette façon originale. Combien de temps comptais-tu la presser encore si tendrement dans tes bras ?
— Jusqu’à ce que l’un de nous meure. Ma manière de la capturer a pu être originale, mais elle est bonne, puisqu’elle a réussi. Je connais bien des chasseurs qui n’en ont pas fait autant.
— Soit, j’excuse la mauvaise humeur d’un homme ankylosé et affamé. Mais cù donc est Dromadaire ?
— Le diable le sait peut-être, ou le lion que vous avez dû entendre tout à l’heure.
— N’en dis pas de mal, dit Hans, c’est à lui que nous devons de t’avoir retrouvé. Allons, en route.
Les jeunes gens emmenèrent la girafe de Willem de la même manière qu’ils avaient conduit la leur, et avec le même succès. Sans nulle entente préalable, ils ne dirent pas un mot de la capture qu’ils avaient faite eux-mêmes, et subirent sans répondre
les rebuffades que leur gros compagnon ne leur ménagea pas, sous prétexte d’ « allusions » à leur maladresse. Malgré son peu de finesse, Willem fut bien un peu surpris d’une soumission si passive, surtout de la part de Hans, dont les répliques calmes et mordantes l’atteignaient souvent au vif. Il commençait même à s’étonner tout à fait du sang-froid de ses compagnons quand on atteignit le camp. Alors, il éprouva une stupéfaction dont l’objet était bien différent : la première "chose qu’il aperçut, ce fut une girafe vivante, attachée à un mimosa ; la seconde, Dromadaire broutant avec tout l’appétit d’un brave cheval qui n’a rien à se reprocher.
— A votre tour de m’expliquer... dit-il en se tournant vers ses compagnons, et un peu honteux de cette nouvelle exhibition de son caractère.
— Mon cher, dit Hans, notre amour pour les girafes n’allant pas jusqu’à nous précipiter à leur cou et nous y tenir attachés jusqu’à travers les orages et la mort, nous nous sommes contentés de prendre celle-ci au lazo, comme de vulgaires maladroits que nous sommes.
En disant ces mots, le botaniste salua gravement jusqu’à terre.
— Je félicite de tout mon coeur ce vulgaire maladroit, répondit Willem, rn tâchant de paraître enjoué. Il s’appelle évidemment Hendrick.
— Hélas, non ! ma girafe a péri dans la bagarre.
— C’est notre savant en personne, dit Arend en riant de bon cœur. Et maintenant, que quelqu’un m’explique la présence de Dromadaire...
— Baas, un Macololo a ramené lui tout à l’heure ; lui était dans la plaine là-bas, avec pied pris dans bride.
— Ma foi, je vous avoue que je ne m’attendais pas à un dénoûment si heureux. Je voyais mon cheval perdu, et moi bien près d’échouer au port. Maintenant, si personne n’a d’objection, nous irons dormir pendant le peu de temps qui nous reste avant le lever du soleil : nous en avons tous besoin.
La proposition fut accueillie avec empressement; cinq minutes après, tous les chasseurs dormaient à poings fermés.
Nos jeunes aventuriers avaient atteint leur but; ils n’avaient plus désormais d’autre mission que de reprendre le chemin de leurs foyers, et mener sains et saufs les captifs à leur destination. Cette partie de leur tâche, qui leur sembla d'abord hérissée de difficultés, se trouva, au contraire, la plus simple de toutes. Les girafes s’apprivoisèrent en quelques jours, au point d’accepter de la main de leurs nouveaux maîtres caresses et friandises ; et, pour les conduire, il suffit de leur passer une courroie au cou : elles suivirent leur guide avec toute la docilité désirable. Pareilles en cela à l’éléphant privé, elles semblaient n’avoir conscience ni de leur vitesse, ni de leurforce.
Trois jours après, la petite troupe reprit donc sa marche vers le sud, une vraie marche triomphale.