CHASSE A L’HIPPOPOTAME
Le lendemain, de bon matin, lorsque les chasseurs se disposèrent à partir, ils trouvèrent Macora et une troupe de cinquante Macololos prêts a les accompagner dans leur expédition. Comme Us ne devaient pas revenir au kraal, malgré les vives sollicitations de leur hôte, leurs chevaux de somme furent emmenés avec tous les bagages. Macora mit à la tête de la caravane en qualité de guide.
Pendant près d’un kilomètre, leur chemin traversa les plantations des Macololos, et nos jeunes boers admirèrent sans réserve l’industrie et 1 activité de leurs amis : ces champs, cultivés par les femmes et les enfants de la tribu, révélaient chez leurs maîtres un degré de civilisation bien supérieur à ce qu us avaient observé chez les Boschimans, les Bechuanas ou les Cafres.
Le long de la route, ils aperçurent aussi de nombreux troupeaux de buffles et de zèbres, ce qui leur sembla de bon augure pour leurs projets de chasse.
LES CHASSE LiKS Jjè UiKAFES
Enfin, à cinq kilomètres à peu près du camp, la caravane atteignit un espace découvert tapissé d’une
herbe épaisse.
Macora conseilla aux chasseurs d’établir là leur camp, car, disait-il, non loin de là, en aval de la rivière, se trouvait un bois épais, refuge de gros animaux de toute espèce. La proposition du chef fut acceptée; on fit halte, et les Macololos se mirent aussitôt à construire un enclos de palissades destiné à protéger le camp. Laissant les compagnons de Macora accomplir seuls ce travail, les chasseurs se chargèrent de fournir les provisions de la colonie. Arend et Hendrick se dirigèrent du côté où ils avaient aperçu des antilopes; Willem préféra aller à la découverte du côté de ce bois que Macora avait dépeint comme si giboyeux. Cette double expédition se termina à la satisfaction générale : tandis qu’Arend et Hendrick faisaient une chasse superbe, Willem découvrait, non loin de la rivière, une épaisse forêt dans laquelle il relevait des traces de grands animaux dirigées toutes vers la rive, entre autres de nombreuses pistes d’hippopotames. Toutes ces marques étaient encore fraîches et paraissaient avoir été faites tout au plus deux heures auparavant. Il fallait que ces animaux n’eussent jamais été inquiétés par l’homme, sinon ils ne se seraient pas risqués le jour hors de l’eau pour brouter dans la prairie; il serait donc facile de les approcher. Telles furent les agréables réflexions de notre chasseur, et lorsque, le soir même, les compagnons de Macora eurent terminé le kraal, et prirent congé d’eux, les jeunes gens les remercièrent vivement et voulurent leur offrir quelques présents. Mais Macora se défendit de recevoir quoi que ce fût ressemblant à un salaire; il n’ac-
cepta, à la fin, qu’un peu de tabac, de café et une bouteille de Schiedam. Il laissa trois de ses hommes, avec ordre de se rendre utiles dans toutes les occasions qui se présenteraient, et, suivi de sa troupe, il retourna à son village.
— Voilà notre premier déjeuner dans notre nouveau camp! s’écria le lendemain matin Arend, en prenant place à côté de ses amis. Et notre première journée de chasse 1 Hendrick, c’est à nous de nous distinguer aujourd’hui, car jusqu’ici c’est Willem qui a mérité tous les honneurs de l’expédition.
— C’est pourtant vrai, dit Hendrick. Mais j’espère bien que la chance va être pour nous avant peu.
— Mais il me semble qu’elle nous a favorisés tous, dit Willem. Que pourrions-nous désirer de plus? Au moment où nous commencions à être découragés, elle nous procure successivement des alliés dévoués, un campement confortable et du gibier en abondance. Soyons justes, même envers la Fortune.
— Tu as raison, dit Hendrick; nous avons tous lieu d’être satisfaits, même Mocco, car il a sous ses ordres trois serviteurs actifs et dociles. Hein, Moc ?
— Comme ci, comme ça, baas, dit Mocco d’un air peu enthousiasmé.
— Es-tu déjà mécontent de tes aides? dit Arend.
— Oh! moi pourrai guère en être content. Comment puis-je diriger eux comme il faut, quand moi peux parler à eux que -par bouche de cet âne de Congo ! Pour sûr, tout marchera de travers.
— Nous comptons sur ton intelligence pour remettre les choses dans le droit chemin, dit Hans en riant.
— Mes amis, reprit Willem, je propose que nous
LbS CKASSËURS DË GÎÎUFËS
nous rendions sans retard à la lagune des hippopotames dont Macora nous a parlé. Je crois que nous ne rentrerons pas bredouille.
En un instant, tout le monde fut sur pied ; les chevaux sellés furent amenés, et les quatre chasseurs partirent au galop, laissant la garde du camp aux serviteurs.
Ils trouvèrent facilement la lagune, à un demikilomètre à peu près. Ils suivaient le bord au pas depuis quelques instants, en observant attentivement les alentours, quand tout à coup un bruit étrange, partant du centre du petit lac, leur fit tourner la tête vers cette direction. Deux choses noires émergeant à peine se montraient à la surface de l’eau et se dirigeaient vers eux. Tous s’arrêtèrent brusquement en reconnaissant un couple d’hippopotames, et chargèrent à la hâte leurs fusils. Toute tentative pour tuer dans l’eau les deux monstres était inutile; ils approchaient toujours, mais leurs naseaux et leurs yeux étaient les seules parties qu’ils découvrissent; il fallait donc attendre l’occasion d’un coup de fusil efficace. Arrivés assez près du bord, les deux hippopotames parurent vouloir sortir de l’eau pour attaquer l’ennemi, puis soudain ils firent volte-face, plongèrent et disparurent au milieu d’un remous.
Il était inutile, désormais, de s’attarder après ces deux-là, et les jeunes gens reprirent leur marche. Un peu plus loin, ils aperçurent d’autres hippopotames, non plus dans l’eau, cette fois, mais paissant tranquillement dans la prairie. Il fallait leur couper le passage vers le lac; en un clin d’œil, les chasseurs, éperonnant leurs chevaux, se trouvèrent entre le lac et les trois hippopotames, qui ne s’aperçurent qu’a-
bi
lors de leur présence : d’un pas pesant, pourtant plus rapide qu’on n’eût pu s’y attendre, ils vinrent droit sur les chasseurs, qui se virent obligés de s’écarter pour ne pas être renversés et écrasés par ces énormes masses. Hans et Willem se trouvèrent du même côté. Dès que le large flanc d’un hippopotame se montra à leur portée, ils firent feu ensemble. Presque en même temps, de l’autre côté, Arend et Hendrick tiraient sur un autre. Les immenses bêtes continuèrent leur marche roulante vers le lac, mais un peu avant d’atteindre le bord, celle qu’avaient tirée Willem et Hans chancela et s’abattit pesamment : encore quelques efforts pénibles pour se remettre sur ses pieds, puis un frémissement de tout son corps, et ce fut tout : elle ne bougea plus. Ses deux compagnons continuèrent leur chemin et disparurent sous l’eau, laissant les chasseurs assez déconfits de cet échec.
— Allons 1 c’est encore vous qui avez les honneurs de la guerre, dit Arend.
— Votre tour viendra bientôt, rassurez-vous, dit Willem. Laissons là notre hippopotame et allons plus loin; d’après ce que m’a dit, ou plutôt fait dire Macora, nous en trouverons d’autres au moins aussi beaux que celui-ci.
— Regarde quelles dents magnifiques, dit Hans, qui était descendu de cheval pour examiner la capture. D’après mon fusil, il a seize pieds de long et un peu moins en largeur. C’est un bel échantillon
de l’espèce.
— Gloire à toi qui es de moitié dans la victoire, dit Hendrick. Mais je grille d’impatience. En route! Après en avoir vu cinq, j’espère bien parvenir à en
tuer un !
Un peut temps de galop mena les chasseurs à un grand vley entouré de plusieurs mares plus petites, à travers lesquelles pataugeaient et broutaient sept hippopotames. Ils ne firent aucune tentative pour fuir; et comme l’eau n’était pas assez profonde pour les protéger, les chasseurs les mitraillèrent à leur aise. Au Tout d’une demi-heure, les sept animaux étaient étendus dans le marécage, morts ou mourants.
Tout le monde était content, cette fois; c’était une belle journée de début. Les chasseurs revinrent au camp sans chercher d’autre aventure.
Macora les attendait. Il était venu leur faire une visite matinale, et les prier d’accepter une vache laitière que deux hommes de sa suite leur présentèrent.
Willem remercia vivement le chef au nom de toute la troupe, puis il lui annonça l’heureux succès de leur première chasse.
En apprenant que ses amis avaient abattu huit hippopotames, Macora manifesta une joie excessive, et il dépêcha aussitôt deux de ses hommes pour annoncer l’heureuse nouvelle à sa tribu.
La journée avait été bien employée ; nos chasseurs avaient résolu de la finir tranquillement au camp, mais les Macololos en décidèrent autrement. Deux heures avant le coucher du soleil, trois cents des sujets de Macora arrivèrent — hommes, femmes, enfants — tous impatients d’être conduits au lieu où se trouvait cette richesse inespérée. Et malgré leur juste crainte d’en chasser les bêtes sauvages, les chasseurs durent mener cette foule aux lagunes: comment, en effet, convaincre une peuplade affamée de laisser perdre une pareille quantité de son mets favori ? Willem et Hendrick se remirent donc
en selle, et, accompagnés de Congo, se dirigèrent vers le théâtre de leurs exploits du matin.
Le corps du premier hippopotame était déjà en possession d’une bande de vautours et de chaca.j, et les indigènes eurent quelque peine à chasser les intrus. Quelques Macolôlos restèrent pour dépecer l’animal ; les autres, auxquels Macora avait ordonné de se munir dé'longues et solides courroies de peau de rhinocéros, suivirent leurs guides vers le marécage. Dans' des circonstances ordinaires, tirer de l’eau sept hippopotames à force de bras eût été matériellement impossible. Mais là, le sol était plat, la pente des mares insignifiante, et plusieurs centaines de bras vigoureux s’attelèrent à la besogne. En peu de . temps, les hippopotames furent halés sur l’herbe, dépouillés, dépecés, etles femmes, aidées des enfants, allumèrent de grands feux pour préparer un splendide festin. Toutes ces opérations se poursuivirent jusqu’à une heure assez avancée dans la nuit, et les Macololos coupèrent en longues bandes les morceaux de viande qui restèrent pour en taire du « biltong », ou viande séchée au soleil. Les dents furent soigneusement mises à part comme propriété exclusive des quatre chasseurs.
.'Pendant que leurs amis déployaient tant d’ardeur, Willem et Hendrick ne restaient pas inactifs. L’odeur de toute cette chair avait attiré les animaux carnassiers de plusieurs kilomètres à la ronde, et bientôt un cercle se forma autour des indigènes : lions, chacals, hyènes, grondant, montrant des dents aiguës et dardant sur eux des yeux de feu. Quelques-uns bondirent même assez près pour faire craindre une attaque en règle. Pendant plus d’une heure, Willem et Hendrick ne cessèrent de tirer sur les fauves, qui
se convainquirent enfin de l’inutilité de leurs menaces et se retirèrent à une distance respectueuse.
Bientôt les deux jeunes gens trouvèrent monotone le spectacle de cette boucherie. Le clair de lune était magnifique, tous les objets se distinguaient avec autant de netteté qu’en plein jour: c’était une nuit faite pour des chasseurs, et ils résolurent d’en profiter. Ils remontèrent donc à cheval et partirent au galop. A un demi-mille de là, ils se trouvèrent au bord d’une vaste plaine, sur laquelle se mouvaient lentement, à une petite distance, une quinzaine d’énormes masses noires.
— Des hippopotames, dit Willem à voix basse en retenant son cheval.
— Ils ne paraissent pas avoir jamais été poursuivis par l’homme, dit Hendrick en l’imitant. Regarde, ils ne font pas la moindre attention à nous. Avançons au pas.
Ils arrivèrent tout près des animaux sans défiance, et Willem désigna du doigt un hippopotame.
— Ce mâle me semble un des plus gros, dit-il à voix basse ; je vais m’en charger. Choisis-en un autre et faisons feu ensemble.
Tout en parlant, Willem avait épaulé son fusil et visait l’hippopotame entre les deux yeux. Hendrick en ajusta un autre au défaut de l’épaule, et tous deux tirèrent en même temps. Celui de Willem recula de deux ou trois pas en recevant le coup, balança sa tête, puis il s’abattit lourdement, se tourna sur le côté et ne bougea plus. Celui qu’avait tiré Hendrick partit avec ses compagnons vers la lagune, et le jeune homme laissait déjà échapper une exclamation de dépit, quand il le vit s’abatte à son tour et rester étendu dans l’herbe.
— Quel bonheur 1 s’écria-t-il. Willem, nous n allons pas en rester-là. Attachons nos chevaux a ce bouquet d’arbres, et mettons-nous en embuscade. Messieurs les hippopotames nous feront sûrement
l’honneur de revenir nous voir.
Sitôt dit, sitôt fait. Cachés derrière d épais buissons, les deux chasseurs entendirent bientôt le souffle des hippopotames dans l’eau et leur en étrange, ressemblant à la fois au grognement du porc et au hennissement du cheval. Puis quelques énormes têtes se hasardèrent hors de l’eau, et voyant la plaine déserte, les animaux sortirent lentement de la lagune pour venir reprendre leur repas interrompu. Les chasseurs les laissèrent approcher et reussuent
à en abattre quatre. , , n ,
Quatorze hippopotames en vingt-quatre heures
s’écria joyeusement Hendrick. Quelle fête chez notre ami Macora 1 et quelle aubaine pour nous 1
Les deux amis retournèrent au camp et furent reçus avec acclamation. Macora les félicita et leur dit qu’ils avaient, à eux quatre et en un jour, tue plus d’hippopotames que tout son peuple dans ces deux dCr*’Nrfs arm ''es.