‹ Les chasseurs de girafesChapitre 4 sur 15 · AU PAYS DES GIRAFES · texte numérisé non relu

AU PAYS DES GIRAFES

Les jeunes chasseurs passèrent cinq semaines dans cet endroit, et ils se livrèrent exclusivement à la chasse à l’hippopotame, ne poursuivant en fait d’autre gibier que ce qui était nécessaire à leur subsistance. Ils récoltèrent, pendant ce temps, plus de sept cents livres de l’ivoire le plus fin.

Le but pécuniaire de leur expédition était atteint, leurs « affaires» étaient terminées. Il s’agissait maintenant d’aborder la véritable question : la capture des deux girafes. Plusieurs conversations avec Maçora les avaient éclairés tout à fait sur ce sujet: prendre vivantes deux jeunes girafes était une des choses les . plus difficiles, et les plus problématiques, qu’on pût se proposer. Il fallait donc se mettre à l’œuvre sans plus de retard. Les jeunes chasseurs décidèrent de lever le camp, et la veille du jour fixé pour leur départ, Willem communiqua cette résolution à Macora et lui demanda des conseils.

Le chef parut troublé et inquiet lorsque. Congo lui

traduisit les paroles du jeune homme; il réfléchit, et lit en substance cette réponse :

— Je ne puis vous laisser aller seuls dans mon pays natal, car vous y trouveriez probablement la mort. Au lieu de capturer des girafes vivantes, vous .laisseriez vos ossements pour blanchir la prairie. Vous' n’irez donc pas seuls, et puisque je ne puis vous procurer ce que vous cherchez, j’irai avec mes meilleurs guerriers pour vous protéger. Le tyran Mosélékatse peut nous détruire tous, mais j’irai quand même, car Macora ne souffrira jamais que ses amis courent un danger sans qu’il le partage avec eux. Demain je serai prêt avec mes hommes.

Les jeunes gens furent profondément touchés de ces paroles. Le chef n’avait rien à gagner, et il avait tout à perdre dans cette expédition ; il agissait donc par pur dévoûment pour ceux que le hasard seul avait envoyés à son secours. Willem, au nom de scs amis, le remercia et dit qu’ils acceptaient avec reconnaissance. Les. préparatifs commencèrent aussitôt. Ceux des jeunes gens furent vite terminés ; le plus long fut de cacher dans un trou leur provision d’iveire: Les guerriers de Macora eurent besoin de toute la journée, car ils avaient à préparer leurs flèches empoisonnées, à vérifier leurs arcs, leurs boucliers, et aiguiser leurs sagaies. Le lendemain matin, on chargea sur quelques bœufs des provisions de viande d’hippopotame séchée, de la farine de maïs et quelques autres conserves; on prit également plusieurs vaches laitières, et l’on se mit en route. Macora marchait en tête de la caravane, monté sur un des chevaux de bât, que les chasseurs avaient mis à sa disposition, et l’on se dirigea vers le Nord.

Le voyage fut lent; il était difficile d’avancer dans

ce pays de montagnes, et les bœufs retardaient encore la marche. Les jeunes gens s’abstinrent de chasser pour leur plaisir pendant toute la durée du trajet, et ils ne tuèrent pendant ce temps que le gibier nécessaire à la nourriture de la troupe.

Un seul incident marqua tristement le voyage. Dans la nuit du sixième jour, le Macololo chargé de l’entretien du feu s’étant écarté un peu du camp pour aller chercher du bois mort, jeta tout à coup un cri terrible. Plusieurs de ses compagnons, réveillés en sursaut, coururent vers lui; d’autres, réveillés par l’agitation et le bruit, mais ne sachant de quoi il s’agissait, se précipitèrent à la suite des premiers. Pendant un bon moment, les chasseurs ne purent obtenir une explication : tout le monde pariait et se démenait à la fois et semblait terrifié. Enfin, les chasseurs percèrent le rassemblement des Macololos et aperçurent au centre du groupe un serpent presque noir, d’environ huit pieds de long, et dont la tête était écrasée.

Un Macololo était à côté, tout pâle, et ses compagnons considéraient avec effroi deux profondes égratignures qu’il leur montrait sur sa main. Le mot de «pikahola» fut répété plusieurs fois, et tous regardaient le malheureux d’un air de commisération. La physionomie du blessé changea à vue d’œil ; son teint brunit de plus en plus, tandis que ses mains et ses lèvres étaient secouées par des spasmes, dont la violence croissait à chaque minute ; puis ses yeux devinrent fixes et vitreux, et il s’affaissa sur le sol. Dix minutes après avoir été mordu, le malheureux était mort, tandis que le serpent se tordait encore malgré sa tête écrasée ; et telle était la violence du poison, que trois heures après sa mort, son corps

entra en décomposition ; il fallut l’enterrer en toute hâte.

Douze jours après avoir quitté les bords du Limpopo, la caravane atteignit une petite rivière, que Macora appelait la Luize. 11 annonça qu’à une journée de marche de la, se trouvaient les ruines de son village natal.

Les Alacololos se réjouirent en constatant que l’usurpateur Mosclékatse n’avait pu profiter de sa victoire : le pays était complètement désert, et les seuls êtres vivants qu’ils y rencontrèrent étaient des bêtes sauvages. Comme la tribu était partie avec tout ce qu’elle possédait, et qu’elle n’avait laissé aucun tributaire dans le pays, l’avantage du roi des Matabélés avait été nul, et les proscrits avaient sauvé leur liberté.

Nul ennemi ne paraissant à craindre dans la contrée, Macora exposa son plan pour capturer les deux girafes. Il dit que le meilleur moyen d’y parvenir était de construire un hopo et d’y pousser un troupeau de girafes ; il serait alors facile de tuer les adultes, et l'on aurait des chances de sauver des jeunes. Il ajouta qu’il se rappelait avoir vu un endroit, éloigné de quelques milles en suivant la rivière, où la construction d’un hopo serait considérablement simplifiée par la disposition du terrain. Les chasseurs se déclarèrent prêts à suivre en tout ses instructions, car ils se fiaient à sa compétence en pareille matière. La marche fut donc reprise dans la direction indiquée par le chef. Chemin faisant, la troupe traversa les ruines d’un village, et, aux exclamations que poussèrent les Macololos en désignant certains tas de décombres, puis d’autres, Willem et ses compagnons comprirent qu’ils se trouvaient en présence des anciennes demeures des exilés.

LES CHASSEURS E»E GIRAEE’S

Cinq kilomètres plus loin, l’endroit fixé pour la • construction d’un hopo fut atteint. C’était une vallée étroite, presque un défilé, qui partàit d’une ébaisse forêt et aboutissait au bord de la .rivière. La

quantité et la diversité des traces qui en sillonnaient le sol, prouvaient que c’était là le passade habituel des bêtes sauvages. De plus, la' forêt était formée surtout de mimosas, dont les feuilles sont la nourriture favorite de la girafe, et quantité d’arbres propres à la construction de palissades se trouvaient à proximité. L’endroit était à souhait pour le but que se proposaient les chasseurs. Macora, après leur avoir fait remarquer tous ces avantages, leur promit de mettre le lendemain même ses hommes au travail, et . les engagea à s’abstenir de tout ce qui. pourrait inquiéter les girafes jusqu’à l’achèvement du h-opo, lequel demanderait une quinzaine de jours.

— Tout me montre combien la chance nous a favorisés en nous faisant rencontrer Macora, dit Willem à ses compagnons, quand le chef eut terminé ses recommandations. Sans lui, nous ne serions jamais parvenus à notre but.

— J’en suis persuadé, dit Hendrick. Etant bien montés, nous aurions toujours réussi à tuer des girafes à la course, mais c’est un plaisir dont nous nous serions vite fatigués, et pour cause.

Le lendemain matin, le hopo' fut comfmencé, er pour montrer à ses amis que l’entreprise ne serait pas vaine, Macora leur fit remarquer les traces d’une bande de girafes qui avaient traversé le défilé pendant la^nuit.Dans leur désir de voir l’oeuvre achevée, les jeunes gens voulaient aider à creuser le fosse ou abattre des arbres, mais Macora ne le souffrit pas. Hans en prit facilement son parti et se mit à

explorer les environs, à la recherche de plantes. Willem et Hendrick, las de l’inaction, résolurent de faire une excursion d’un jour ou deux, en suivant le bord de la rivière. Arend voulut les accompagner. Outre leurs chevaux de selle, les trois chasseurs emmenèrent un cheval de bât, qui fut naturellement confié à Congo, le brave Cafre ne voulant sous aucun prétexte laisser baàs Willem partir sans lui.

Le premier jour de leur expédition, les trois jeunes gens traversèrent un pays qui les émerveilla : jamais ils n’avaient vu de plaines plus fleuries, de bosquets de palmiers plus majestueux, d’antilopes plus belles, d’oiseâux plus bigarrés. C’était un vrai paradis pour les yeux d’un chasseur et pour ceux d’un artiste. Et leur enthousiasme fut à son comble, quand, pour la première fois, une troupe de girafes frappa leurs regards. Sept de ces majestueuses créatures descendaient d’une rangée de collines qui coupait la plaine à quelque distance.

— Ne bougeons pas ! s’écria Hendrick, elles se dirigent vers nous. Peut-être viendront-elles à notre portée avant de nous avoir découverts.

Les superbes animaux avançaient toujours à travers la plaine inondée de soleil, jetant de longues ombres devant eux, et semblables à des tours vivantes. Arrivés à deux cents mètres des chasseurs, ils les aperçurent et s’arrêtèrent subitement, puis ils firent volte-face et battirent en retraite d’un trot rapide.

— Nos chevaux ne sont pas fatigués : poursuirons-les, s’écria Willem. Tant pis pour les recommandations de Macora ! Il faut que je tue une girafe.

En un clin d’oeil, les cavaliers furent sur les tracés

des girafes ; mais, quoique bien montés, ils ne voyaient pas la distance qui les en séparait diminuer de beaucoup. La poursuite se continua pendant quatre kilomètres dans ces conditions ; les chevaux commençaient à montrer de la fatigue, et leurs maîtres désespéraient presque d’atteindre leur proie, quand ils remarquèrent que les girafes ralentissaient aussi leur allure. Bientôt, un mâle énorme resta en arrière, perdant visiblement du terrain à chaque minute. Les chasseurs excitèrent encore leurs chevaux haletants et l’atteignirent.

Tous trois firent feu sur l’animal. Mais cette décharge, loin de l’abattre, sembla lui donner une nouvelle vigueur, et il repartit plus vite que jamais. Les chasseurs s’arrêtèrent pour recharger leurs armes, puis reprirent le galop et rattrapèrent la girafe. Willem la visa cette fois derrière l’épaule; ses compagnons visèrent à la tête. Cette nouvelle décharge eut un plein succès. La girafe s’arrêta brusquement, sa tête s’inclina de droite à gauche, puis de gauche à droite, tandis qu’elle s’efforçait de placer ses pieds de façon à conserver son équilibre. Enfin, elle s’abattit lourdement, se débattit encore un moment sur le sol et mourut.

Les chasseurs mirent pied à terre et considérèrent un moment le magnifique animal qu’ils étaient obliges d’abandonner, à leur grand regret. Puis, menant leurs chevaux par la bride, ils se mirent à la recherche de la rivière. A leur grande satisfaction, ils aperçurent bientôt la Luize — ou une autre rivière aussi large — et ils en suivirent la berge, espérant trouver un endroit où elle ne serait pas à pic et leur permettrait de faire boire leurs chevaux. Mais sur tout leur parcours, la rivière était profondément encaissée entre

ses deux bords, et, après avoir franchi plus d un demi-kilomètre sans succès, les chasseurs ne voulurent pas .fatiguer davantage leurs montures et sc contentèrent de les mener à une mare qu’ils découvrirent à une petite distance de la rivière. Ils décidèrent de faire, à cet endroit, une halte d’une heure ou deux pour permettre a leurs betcs de manget à leur aise, en prenant un repos bien gagné. Chacun dessella donc la sienne, et la laissa en liberté dans là prairie.

— J’espère que Congo aura assez d’idée pour recharger le cheval et nous rejoindre, dit Hendrick.

— Oui, dit Willem, il l'aura fait sûrement, et je m’attends à le voir arriver avant deux heures d’ici.

— Mais crois-tu qu’il pourra nous trouver ?

— Sans aucun doute, dit Willem. Il sait que notre intention est de côtoyer la rivière : il la suivra donc. D’ailleurs, il a Bonflair, pour plus de sûreté.

— Ecoutez donc 1 dit Arend. Qu’est-ce que ce bruit ?

Ses compagnons prêtèrent l’oreille : un son étrange, sourd, partait d’un bosquet de palmiers peu éloigné , on eût dit que des masses pesantes frappaient le sol, et les arbres s’agitaient comme s’ils eussent été secoués par une violente tempête. Les trois chevaux, la tête tendue vers cette direction, soufflèrent avec colère, puis se mirent a galoper ça et la, comme s iis ne savaient dans quelle direction fuir. Avant que les trois jeunes gens eussent eu le temps de les saisir, une troupe d’éléphants sortit du bois, en poussant des cris semblables à des éclats de trompettes. Les chevaux épouvantés partirent à fond de train à travers la plaine; leurs maîtres ne voyant plus de salut que dans leur capture, se mirent à leur poursuite.

Mais il fallut bientôt abandonner ce dessein. Un des éléphants avait pris de l’avance sur le reste de la troupe, et les chargeait avec fureur, tandis que les autres se mettaient à la poursuite des chevaux affolés. La situation était critique. Les trois chasseurs eurent la même idée : arrêter l’animal par une décharge générale.

En un clin d’œil, leurs fusils furent rechargés, et tous trois tirèrent à la tête énorme qui venait rapidement sur eux. L’éléphant poussa un mugissement de douleur et allongea encore le pas. Recharger les fusils, il n’y fallait pas songer. Les trois chasseurs prirent leur course vers la rivière, suivis de près par leur gigantesque ennemi ; et s’ils fuyaient vers la rivière, c’est que toute autre issue leur était fermée, les autres éléphants ayant rebroussé chemin aux cris de leur camarade blessé. Ils allaient sauter dans l’eau quand Arend aperçut un cotonnier tombé en travers du courant, mais tenant solidement à la rive par ses racines.

— Suivez-moi 1 cria-t-il à ses compagnons en bondissant sur l’arbre et, se coulant vers l’extrémité.

Ses compagnons l’imitèrent sans hésiter une seconde. Il était temps : la trompe de l’éléphant frôla encore la jambe de Willem qui se trouvait le dernier.

Les trois chasseurs se glissèrent avec une souplesse de singes vers le sommet de l’arbre qui reposait sur un roc, au milieu de la rivière, à plusieurs pieds audessous du bord. Ils constatèrent que les branches étaient solidement retenues par les fentes du roc, dans lesquelles elles s’étaient logées, de sorte qu’ils pouvaient pour le moment se considérer comme dans un sûr refuge, malgré les tentatives forcenées de l’éléphant pour déraciner l’arbre tout à fait.

Le rocher avait une dizaine de mètres de circonférence au niveau de l’eau, mais au sommet, il avait à peine trois mètres de diamètre, un peu plus que ce qui était nécessaire pour se tenir debout. Les branches du cotonnier étaient heureusement longues et touffues, et donnaient aux assiégés la ressource de se mouvoir ou de s’étendre plus à leur aise, à la façon des singes.

Ils reprirent un instant haleine; mais voyant l’ennemi qui s’acharnait toujours après le pied de l’arbre et restait à découvert, ils rechargèrent leurs armes. L’éléphant sembla comprendre la situation de ses ennemis et le danger qu’il courait lui-même, car il s’éloigna tranquillement.

— Le voilà parti, dit Willem, mais ne nous pressons pas de le suivre. Je vous avoue que je me reposerai volontiers encore un peu.

— Je ne propose pas de rester ici plus qu’il ne sera nécessaire, dit Hendrick, mais pourtant ne quittons pas notre asile avant d’être bien sûrs que tout le troupeau s’est éloigné. Ces éléphants ne paraissent pas nous craindre le moins du monde, à l’inverse de ceux que nous avons vus jusqu’à présent.

— J’ai pourtant envie d’aller voir s’il est toujours là, dit Arend. Notre rocher est bien à trois ou quatre pieds au-dessous du bord ; d’ici, nous ne pourrons jamais voir leurs mouvements.

— Non, dit Willem, ne bougeons pas. S’il est encore à proximité, il pourrait croire que nous sommes impatients de quitter la place, et cela l’encouragerait à rester. Soyons aussi prudents que si nous avions affaire à des hommes.

Au bout d’une demi-heure, Willem grimpa à B 55 3

l’arbre jusqu’à ce que sa tête arrivât au niveau du bord, et chercha des yeux l’ennemi. Un coup d’oeil suffit à le renseigner.

— Il nous guette, dit-il à demi-voix, en se tournant vers ses compagnons. Il veut sa revanche, et je crois qu’il l’aura, car nous mourrons de faim avant qu’il abandonne la partie.

— Où est-il ? demanda Hendrick.

— Dans la mare, il se baigne; mais je le vois regarder par ici à chaque instant.

— Et les autres ?

— Partis. Celui-ci est resté parce que nous l’avons blessé et qu’il veut se venger. Nous ne passerons que lorsqu’il sera mort.

— Eh bien, tuons-le, dit Arend. Chargeons nos fusils, et en avant 1

Willem revint sur le rocher et chargea son fusil à l’exemple de ses compagnons. Puis, tous trois refirent l’ascension de l’arbre et arrivèrent au bord de la rivière. L’éléphant était toujours dans la mare. Pour l’attirer à portée de fusil, Willem se montra; mais par un instinct qui ressemblait à du raisonnement, l'animal ne bougea pas, comme s’il eût attendu pour renouveler les hostilités que l’ennemi eût abandonné sa retraite.

— Inutile de tirer d’ici, dit Willem; ce serait seulement perdre de la poudfe. Je vais essayer d’approcher. Vous autres, laissez-moi le passage libre, car il est probable qu’il va y avoir une autre poursuite.

La distance de l’arbre à la mare était d’une centaine de mètres ; Willem en franchit le tiers environ et s’arrêta.

. L’éléphant l’attendait d’un air indifférent, comme pour l’engager à venir plus près encore. La position

dans laquelle il se trouvait empêchait Willem de faire son coup favori en le visant derrière l’épaule. Comme il ne bougeait toujours pas, il fallut se contenter de le viser à la tête. La détonation fut suivie d’un mugissement furieux, et l’éléphant se précipita sur les traces de Willem, qui atteignit son cotonnier juste à temps pour lui échapper. Dès que l’animal parut sur le bord, il fut accueilli par deux autres coups de fusil tirés par Àrend et Hendrick; mais il ne parut pas y faire attention, et tandis que les chasseurs rechargeaient leurs armes, il regagna la mare. Sept autres balles l’y atteignirent sans pouvoir l’exciter à renouveler l’attaque.

— Retournons à notre rocher, dit Willem, notre fusillade est inutile. Voilà treize coups que nous tirons, et il ne semble pas en être bien malade.

— En revanche, il paraît aussi bien décidé à nous bloquer ici, dit Arend. La perspective n’est pas réjouissante. Voilà que le ciel se couvre, nous aurons sûrement un orage ; et il va falloir passer la nuit sous l’averse.

— Mettons nos fusils et nos munitions aussi à couvert que possible, dit Hendrick, et pour le reste, armons-nous de patience. Il me paraît impossible que cet éléphant soit encore sur ses pieds demain matin, après les décharges qu’il a reçues.

Quand ils regagnèrent leur asile, les premières gouttes de pluie vinrent s’écraser autour d’eux sur le rocher ; puis elles se succédèrent plus rapides et plus serrées, et enfin l’eau croula sur eux comme une cataracte. En même temps, la nuit se faisait si noire, que les jeunes gens ne se distinguaient- plus, bien qu’ils fussent serrés les uns contre les autres sur leur étroite plate-forme. Certes, cette obscurité

eût été bien propice à leur fuite, mais ils étaient persuadés que l’éléphant ne pourrait survivre à ses blessures, et ils restèrent pour s’emparer de ses magnifiques défenses. Pendant plusieurs heures, la pluie tomba, un peu moins lourdement, il est vrai, mais -plus que suffisante pour rendre la situation des chasseurs fort pénible. Jamais une nuit passée sans sommeil ne leur avait semblé aussi longue. Enfin, une légère teinte grise parut à l’horizon, annonçant que ce jour qu’ils pouvaient croire éteint à jamais allait reparaître.

Mais leur satisfaction ne fut pas de longue durée. Un craquement sinistre se fit entendre tout près d’eux, et les branches du cotonnier étendues sur le rocher commencèrent à se mouvoir d’une façon inquiétante.

— Attention 1 cria Arend, qui, le premier, se rendit compte de ce qui se passait. Le courant entraîne l’arbre ; dégagez-vous 1

Tous trois n’eurent que le temps de se cramponner au rocher: les branches le balayèrent lentement d’abord, puis un brusque choc déracina tout à fait l’arbre, qui fut saisi par le courant et disparut comme un trait. Toute communication avec la terre était coupée maintenant: les jeunes gens se trouvaient dans un îlot de pierre. Le jour se faisait rapidement ; le bord de la rivière était maintenant visible, et les nouveaux Robinsons purent constater que, si l’éléphant n’était plus à craindre, un autre danger sérieux les menaçait. Par un phénomène fréquent dans les

f>ays où les cours d’eau sont profondément encaissés, a rivière grossissait à vue d’oeil ; en peu de temps •lie atteignit le haut du rocher et baigna les pieds des jeunes gens qui n’avaient plus que juste l’espace

nécessaire pour demeurer debout, en se tenant mutuellement par les bras.

— Encore un pied de crue, dit Willem, placé sur la pointe qui fendait le courant comme une proue, et nous serons emportés. La rapidité de cette eau me tourne déjà la tête.

— Et si nous essayions de gagner le bord à lt nage, dit Hendrick, nous ne pourrions le gravir: voyez sa hauteur.

— Mais en filant avec le courant, dit Arend, nous trouverons certainement plus bas un endroit abordable.

— Je ne consentirai pas à laisser mon fusil, dit Willem. Que deviendrait alors notre expédition ?

— Tu as raison, dit Hendrick. D’ailleurs, la rivière ' ' est pleine de rocs contre lesquels la violence du courant nous briserait infailliblement, et hier, quand nous cherchions une place pour faire boire nos chevaux, j’ai remarqué un couple d’alligators. Il est probable qu’ils pullulent ici comme dans le Limpopo.

— Restons donc, et attendons, dit Arend.

Le soleil se trouvait maintenant assez haut sur l’horizon. A mesure qu’il montait, la chaleur devenait plus intense, et elle fut bientôt intolérable ; il semblait qu’elle se fût toute concentrée dans ce basfond pour étouffer ou brûler les trois infortunés, épuisés déjà de faim et de fatigue. Heureusement, la rivière ne dépassa pas le niveau de leur plate-forme, et après avoir conservé cette hauteur pendant quelque temps, elle se mit à décroître. Bientôt, l’eau découvrit la base du rocher, et les jeunes gens purent s’étendre sur l’espace laissé libre ; ce changement d’attitude leur fit un bien extrême, quoique le séjour prolongé

sur une pierre brûlante devînt à la longue, un autre genre de torture.

Quand le soleil atteignit le zénith, le supplice devint atroce : les prisonniers se sentaient devenir fous.

— Allons-nous rester ici encore la nuit prochaine, demanda Hendrick d’un ton irrité.

— Cela en a diablement l’air, dit Willem.

— Et demain, qu’arrivera-il ? demanda Arend. Aurons-nous plus de chance de nous tirer d’ici?

— Je n’en vois guère en perspective, dit Willem. Il faut tenter quelque chose. Pouvez-vous l’un ou l’autre proposer un plan quelconque ?

— J’en ai un, dit Hendrick. Qu’un de nous se jette à la nage et tâche d’aborder quelque part. S’il y réussit, il pourra revenir et lancer aux autres quelques-unes de ces longues lianes que nous voyons pendre à tous les arbres. S’ils ont la chance de les attraper, ils pourront gagner le bord et grimper.

— L’idée n’est pas mauvaise, dit Arend, mais lequel de nous courra le risque de se jeter à la nage? Pour ma part, j’y consens volontiers.

— Ce sera très dangereux, dit Hendrick, mais en restant ici nous courons le danger de mourir de faim.

— C’est très juste, dit Arend, et il vaut mieux, à mon goût, régaler un crocodile, qu’attendre ici une mort lente. Si, d’ici trois ou quatre heures, vous ne me voyez pas revenir, vous pourrez en conclure que j’ai été dévoré, ou brisé contre les rocs.

Ses compagnons ne voulurent pas entendre parler d’un pareil sacrifice, et un vif débat s’engagea, chacun prétendant qu’il était ou meilleur nageur, ou plus vigoureux que les autres. Comme personne ne voulait en démordre et persistait à vouloir prendre

tout le péril pour lui-même, il fut décidé de s’en rapporter au sort. On tira à la courte paille, et le sort désigna Hendrick.

— Le hasard a été juste, cette fois, dit-il en se déshabillant précipitamment. Il est tout naturel que l’auteur du plan soit chargé de son exécution 1

Quand il n’eut plus que son pantalon et sa chemise, Hendrick donna à chacun de ses compagnons une vigoureuse poignée de main, se jeta dans la rivière et partit comme une flèche. Pendant trois minutes à peu près, Arend et Willem le suivirent des yeux, décroissant rapidement, puis ils ne %jrent plus rien que l’eau écumante. Les deux frères, muets, le cœur serré d’angoisse, considérèrent longtemps l’endroit où leur ami avait disparu, peut-être pour toujours. Pendant plus de deux heures ils ne prononcèrent pas une parole, et attendirent avec une patience relative. A la troisième heure, ils devinrent nerveux et inquiets : Hendrick ne reparaissait pas. Enfin, la quatrième heure d’attente écoulée, Arend n’y tint plus.

— Voilà la nuit, dit-il, il ne faut plus compter sur Hendrick. Je vais aller à sa suite.

— Je crois que nous ferons bien de partir tout deux, pendant que nous en avons encore la force, lit Willem. Hendrick serait déjà ici, s’il avait dû retenir. Je n’aurais jamais cru qu’il viendrait un moment où je meséparerais volontairement de mon fusil. Mais puisqu’il le faut... Ne tardons pas davantage, car je sens que j« m’affaiblis d’fieure çn heure.

Tous les deux commencèrent à se déshabiller. Tout à coup le son d’une voix bien connue leur fit lever la tête.

— Vous rien craindre, baas Willem, criait Congo sur la rive, moi revenir tout à l’heure.

Et Congo, monté sur Dromadaire, partit au grand galop. Le cri perçant d’un éléphant leur expliqua cette disparition subite.

— Mon Dieu ! s’écria Arend, combien de temps va-t-il encore falloir rester ici ?

— Jusqu’à demain sans doute, dit Willem. Il est impossible que Congo effectue le trajet d’ici au camp* et du camp ici, en moins de temps.

— Mais crois-tu qu’il va partir sans essayer de nous potier secours ?

— Certainement. Que peut-il faire seul ? rien du tout. Il ne peut tuer cet éléphant, et il ne peut nous aider à quitter ce roc, n’ayant pas la moindre corde. Quand même il aurait eu l’idée d’employer des lianes faute d’autre chose, l’éléphant l’aurait empêché de la mettre à exécution. Il a dû comprendre tout cela au premier coup d’oeil et retourner droit au camp pour chercher des secours.

— Je l’espère, dit Arend, et s’il en est ainsi, nous n’avons plus rien à craindre pour nous-mêmes : il n’y a plus qu’à surmonter l’ennui de l’attente. Je n’ai plus d’appréhensions que pour Hendrick.

Willem ne répondit rien, et Arend comprit à ce silence que son frère avait peu d’espoir de revoir jamais son ami.

Lentement le soleil descendit derrière la cime des arbres, et la nuit s’étendit encore une fois sur la rivière. Quoique ils eussent maintenant assez de place pour se coucher, les deux jeunes gens ne purent dormir: la faim, l’anxiété, le mugissement des eaux encore très fortes, se réunissaient pour chasser le sommeil. Et, bien qu’ils n’eussent que trop d’eau

autour d’eux, hélas, ils souffrirent aussi de la soif, car les bords de leur rocher étant à pic ou à peu près, ils ne pouvaient descendre au niveau de la rivière, et il fallut puiser de l’eau dans une poire à poudre, vidée préalablement, et attachée au bout de leur ceinture.

Un autre jour se fît, le soleil réapparut, et avec lui le supplice d’une chaleur torride augmentant de minute en minute, et que n’adoucissaient ni un nuage, ni un souffle d’air.

Il n’y avait plus probablement que quelques heures à attendre pour que Congo reparût. Mais le doute et le découragement commencèrent à les ronger sourdement. Ils savaient quels périls menacent le voyageur solitaire en Afrique ; Congo avait pu ne pas atteindre le camp : un lion, un animal quelconque avait pu lui barrer la route, le dévorer peut-être. En même temps, les crocodiles qui se mirent à rôder en grand nombre autour de leur rocher, en montrant leurs longues rangées de dents aiguës, ne leur indiquaient que trop clairement le sort probable de leur malheureux compagnon. Willem sentit la colère gronder en lui en songeant que peut-être ces mêmes bêtes immondes avaient dévoré son ami. Une soif de vengeance le saisit: il arma son fusil, et visant à l’œil celui de ces monstres qui s’ébattait le plus près, il pressa la détente. Le bruit de la détonation fut suivi d’un formidable clapotement de l’énorme queue qui fouettait la rivière. Puis, dans un tourbillon, le crocodile plongea, pour reparaître un peu plus loin se débattant toujours, et enfin le courant l’emportant, il disparut. Les deux frères le perdirent de vue au même endroit où ils avaient cessé d’apercevoir Hendrick. Leur imagination se reporta de

nouveau sur leur camarade, et ils restèrent plongés dans de douloureuses réflexions.

Mais voyons, nous aussi, ce qu’était devenu notre Jeune chasseur.

Lorsque Hendrick se jeta à la nage, il n’eut pas besoin de faire le moindre mouvement pour avancer: le courant l’entraînait avec la rapidité d’une flèche. Il jugea que de ce train il atteindrait bientôt quelque endroit où les bords seraient en pente, et il#ne se préoccupa que d'éviter les nombreux récifs qui surgissaient à chaque instant près de lui, — chose assez difficile, étant donnée la violence du courant, — et plusieurs fois il se vit sur le point d’être broyé contre les écueils. Enfin, suivant son estimation, à un kilomètre environ de l’endroit où il s’était jeté à l’eau, il vit que les rives s’abaissaient et étaient couvertes d£ buissons. Il tenta donc de se diriger vers le bord, mais à chaque élan qu’il prenait dans cette direction, il était porté à plusieurs mètres en avant dans le sens du lit de la rivière. Une pareille vitesse éveilla en lui l’idée, d’abord assez vague, d’un danger prochain, bien différent de ceux qu’il avait prévus, et il regarda plus attentivement la surface de cette eau qui l’emportait ainsi : elle glissait, polie comme un miroir d'acier, déchirée subitement çà et là par la pointe de quelque roc. Hendrick ne se trompa pas sur les causes de ce calme apparent : le lit de la rivière était maintenant un plan incliné qui ne pouvait aboutir qu’à une cataracte, et lui-même filait avec une rapi< dité vertigineuse vers le gouffre. Avec toute l’énergie que donne l’instinct de la conservation, il s’efforça de gagner le bord et d’attraper des buisson! ! ou des touffes de lianes : deux ou trois mètres au plus l’en séparaient. Mais si minime que fût cette i

distance, il ne put la franchir, car il lui fallait couper îe courant. Il glissa, glissa toujours vers le gouffre qu’il entendait maintenant mugir à peu de distance; les mugissements grandirent, se rapprochèrent, et Hendrick troublé, étourdi de bruit et de vitesse, se trouva lancé contre une pointe de basalte en saillie au-dessus de l’abîme, et malgré la vive douleur que lui causa la violence du choc, il conserva juste assez de présence d’esprit pour l’embrasser de toute sa force, tandis que l’eau, entraînant le reste de son corps, le faisait pivoter autour de son appui, auquel il resta suspendu dans le vide.

Quoique la nappe liquide fût brisée par le roc sans se rejoindre derrière lui, le jeune homme ne parvint qu’avec des efforts surhumains à prendre pied sur un étroit rebord, suffisant pour y poser un pied, et qui se trouvait de côté, dominant la chute. Quoique toujours dans une situation des plus critiques, Hendrick était sauvé pour le moment ; il reprit haleine et examina l’endroit où le hasard l’avait jeté.

Le roc auquel il était accroché surplombait une cataracte d’une vingtaine de mètres de haut ; en se penchant aussi loin qu’il put, Hendrick vit au-dessous de lui la masse d’eau tomber perpendiculairement dans une sorte d’entonnoir, d’où elle s’échappait en bouillonnements d’écume d’un blanc éblouissant. A quelques mètres de là, elle formait une nappe unie, et s’écoulait tranquillement entre des falaises droites et polies. Le jeune homme, las déjà de la position fatigante à laquelle il était condamné, se demanda s’il ne ferait pas mieux de risquer le saut de la cataracte. Mais rien ne garantissait que le fond de la rivière n’était pas couvert de ces écueils aux vives

arêtes qu’il avait eu tant de peine à éviter dans sa course, et sur lesquels il se serait brisé infailliblement. En outre, à juger d’après la hauteur et le caractère des bords, il était probable qu’il aurait un parcours à effectuer à la nage avant d’atteindre un endroii abordable. De plus, en supposant que l’eau fût assei. profonde pour le sauver des récifs, il était peu probable qu’il fût capable de regagner la surface après une chute de cette hauteur, ou, en cas de réussite, de nager assez longtemps pour gagner la rive.

Pendant qu’il débattait dans son esprit le pour et le contre de l’entreprise, Hendrick sentait l’engourdissement gagner tout son corps, quoique de temps en temps il changeât de pied. La torture allait devenir intolérable ; il fallait aviser à un autre moyen de s’y soustraire. Hendrick étudia alors un moyen d’évasion par le haut de la cataracte.

Le rocher qui le retenait était en pointe et lisse ; il ne présentait qu’une seule petite saillie sur le côté. Hendrick l’utilisa pour changer de position, en y appuyant un de ses pieds, ce qui lui permit de se tenir droit et de se délasser un peu de l’attitude incommode qu’il avait gardée jusque-là. Dressé audessus de la cataracte, il vit qu’il était très près du bord, si près même qu’il eût pu franchir sans peine l’espace qui le séparait de la rive, assez basse à cet endroit. Mais, pour sauter, il fallait prendre un élan et, de ce rocher pointu et poli par les eaux, la chose était impossible. Amère dérision de !a fortunel II ne semblait avoir rencontré cet asile inespéré que pour prolonger son agonie, rendue plus cruelle encore par la proximité de la terre de salut : à quelques pieds du port, il allait agoniser lentement, jusqu’à ce que la faim, la fatigue et le découragement lui

fassent lâcher prise pour aller se broyer sur les récifs.

La nuit se fit, très noire. Hendrick, qui avait songé d’abord qu’il n’avait plus rien à craindre des crocodiles, pensa tout à coup que ses compagnons pourraient bien passer à côté de lui et être précipités dans le gouffre sans qu’il les vît. En effet, le délai auquel il avait évalué son retour était écoulé depuis longtemps ; ses amis devaient le croire mort et avaient probablement pris le même chemin que lui, préférant courir le risque d’une mort prompte... Une mort prompte 1 Qu’allait être la sienne, grand Dieul Le jeune homme laissa retomber sa tête sur sa poitrine. Sa famille, ses amis lui apparurent dans une vision rapide ; puis il lui sembla distinguer dans le fracas de l'eau des voix et des sanglots. Une sorte d’engourdissement s’empara de son esprit comme de son corps; le désespoir qui commençait à l’envahir fit place à un état d’inertie dans lequel il perdit peu à peu conscience de ce qui l’entourait.

Vers midi, Willem et Arend eurent enfin l’immense soulagement de voir apparaître sur la rive Congo, Hans et Macora, puis les Macololos, portant des cordes.

— Où est Hendrick? crièrent à la fois les deux chasseurs.

— Quoil il n’est pas avec vous? s’écria Hans.

— Il a descendu hier la rivière à la nage ; depuis, nous n’en avons plus de nouvelles, dit Willem.

Hans resta un instant pensif; comme il se tournait vers Congo pour lui ordonner de questionner le chef, il vit les Macololos traîner un tronc d’arbre mort long d’une quinzaine de mètres, et l’attacher

solidement au bout de leurs cordes. Sauver ses amis était en effet le plus pressé pour le moment; il alla se joindre aux indigènes. Ceux-ci, d’après les indications de Macora, fixèrent l’autre extrémité de la corde à de gros arbres, puis poussèrent le trône dans le courant en le dirigeant de façon à ce qu’il passât à côté du rocher. Avec l’agilité de chats, let deux chasseurs y sautèrent à califourchon dès qu’iî fut à leur portée, et les Macololos les tirèrent vers li bord, où ils grimpèrent jusqu’au sommet de la falaise, malgré leur, faiblesse et leur fatigue.

La première chose qui frappa leurs regards fut le cadavre de l’éléphant; f animal avait enfin succombé à ses blessures. Mais ils étaient trop préoccupés du sort de leur ami pour se réjouir de ce spectacle; ils voulurent se mettre immédiatement à sa recherche, bien qu’épuisés de faim et de fatigue. Ils se firent donc amener deux chevaux, donner quelques aliments, et se disposèrent à partir.

Pendant ces préparatifs, Macora fut mis au courant en quelques mots. En apprenant qu’Hendrick s’était jeté à la nage et qu’on ne l’avait pas revu depuis vingt-quatre heures, il secoua la tête.

— Vous ne reverrez jamais votre ami, dit-il. La Luize l’a jeté dans la cataracte, si les crocodiles ne l’ont pas dévoré.

Les jeunes gens frémirent.

— Peut-être a-t-il pu s’accrocher à quelque endroit 1 s’écrièrent Arend et Willem. Cherchons...

Malgré la répugnance visible des Macololos pour un surcroît de fatigue qu’ils jugeaient bien inutile, les chasseurs se mirent en marche en suivant le bord de la rivière. A un peu plus d’un kilomètre de leur point de départ, voyant que la falaise s’abaissait.

Willem tira un coup de fusil et tous firent halte, ■endant anxieusement l’oreille.

Le son éloigné d’une voix humaine leur répondit. Avec un cri de joie, oubliant toute fatigue, tous coururent vers la direction d’où elle semblait venir et, au bout de quelques instants de course rapide, Hans s’arrêta et appela de toute la force de ses poumons :

— Hendrickl

— Icil dit une voix à leurs pieds.

Ils se penchèrent sur le bord et virent le malheureux Hendrick cramponné à un roc au-dessus du gouffre, où le vertige seul aurait pu suffire à le précipiter. Lui lancer une corde et le hisser à terre fut l’affaire d’un instant.

— Une heure encore et vous ne m’auriez plus trouvé, dit-il. Et il tomba sans connaissance dans les bras de ses amis.

Tandis que les trois chasseurs s’occupaient du jeune homme, les Macololos étalaient les provisions dont ils s’étaient munis ; bientôt, les trois affamés purent rompre leur jeûne forcé et se racontèrent leurs souffrances et leurs angoisses.

Pendant que les Macololos festoyaient aux dépens du fatal éléphant qui avait causé toutes ces péripéties, Congo raconta aussi ses aventures.

Lorsque ses maîtres étaient partis à toute bride à la poursuite des girafes, il avait fait halte. Il les attendit pendant trois heures, croyant toujours qu’ils reviendraient à un endroit si commode pour établir leur camp. Au bout de ce temps, il comprit qu’une raison quelconque s’opposait à leur retour et il partit sur leurs traces. Il n’avançait que lentement, à cause du cheval de bât et, lorsque la nuit le surprit, il arrivait au cadavre de la girafe. Suivre

une piste dans l’obscurité était impossible, d’autant plus que la pluie qui se mit à tomber avec une violence extrême compliquait encore la tâche. Congo passa donc la nuit à cet endroit sans autre incident. Mais lorsque le jour reparut, il vit avec consternation que les traces étaient noyées complètement. Bonflair lui-même était à chaque instant en défaut. Pourtant, en se guidant d’après quelques vagues indices restés çà et là, il parvint à un endroit où il vit distinctement les traces de deux chevaux partant dans deux directions différentes. Il en suivit une à tout hasard et trouva au bout de quelque temps le cheval de Willem, broutant paisiblement, mais n’ayant ni selle ni bride. Congo le saisit sans trop de difficulté, lui improvisa un licou à l’aide d’une courroie qu’il emprunta aux paquets, et l’attacha à la selle du cheval de charge. Il rebroussa chemin en suivant toujours les traces du cheval et arriva à l’endroit où les éléphants avaient exécuté leur charge au sortir de la forêt et, enfin, au bord de la rivière. Là, sortant d’un fourré qui lui avait caché la mare, il fut aperçu par l’éléphant blessé qui menaça de le poursuivre. Obligé de prendre la fuite aussi vite qu’il fut possible au cheval de bât, il avait pourtant aperçu ses maîtres sur leur refuge au milieu de l’eau et avait compris du premier coup qu’il ne pouvait rien faire pour eux à lui seul. Il était donc reparti directement vers le camp et avait amené les Macololos sans s’accorder une minute de répit.

Macora avait voulu venir en personne pour diriger le sauvetage de ses amis. A leur arrivée, ils avaient trouvé l’éléphant mort, ce qui avait singulièrement facilité l’opération.

V Tout est bien qui finit bien, dit Arend. Mais maintenant que nous savons tous ce qui peut nous intéresser, je propose que nous prenions un peu de repos. Ce sera la première fois depuis trois jours, et Hendrick en a besoin plus que tout autre.

— C’est vrai, dit Willem. Allons dormir et ne récriminons pas contre la chance: nous avons perdu deux chevaux, c’est un malheur grave, mais l’aventure aurait pu finir beaucoup plus mal.

— Mes amis, bonne nuit, dit Hendrick; je dors déjà à moitié.

Peu de temps après, le camp était plongé dans le plus profond silence. La nuit fut paisible, car l’endroit était loin de tout gué ou autre endroit accessible aux bêtes sauvages, et nulle visite importune ne troubla leur sommeil.

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