‹ Les chasseurs de girafesChapitre 5 sur 15 · LES SUITES D’UNE MÉPRISE · texte numérisé non relu

LES SUITES D’UNE MÉPRISE

Le lendemain matin, la caravane reprit le chemin du hopo. Mocco accueillit ses maîtres avec de grands témoignages de joie.

— Moi bien inquiet en voyant vous partir avec Cafre, dit-il; jamais vous avez eu si grand danger quand vous chassiez avec vieux Mocco, bien sûr.

— Vieux Mocco n’aurait empêché ni les éléphants ni la cataracte de se trouver dans notre chemin, répondit Willem, que les continuelles attaques du Boschiman agaçaient. Ainsi, laisse Congo tranquille.

Les chasseurs se reposèrent deux ou trois heures en examinant les progrès du hopo, auquel les Macololos n’avaient pas cessé de travailler en leur absence. Mais l’actif Willem constata qu’il faudrait encore au minimum deux semaines pour le terminer; deux semaines d’oisiveté totale, puisque le chef avait recommandé expressément de ne pas tirer un seul coup de fusil dans le voisinage, de peur qu’il ne trahît leur présence. Faire perdre au

jeune homme tant de jours dans une expédition de chasse, c’était lui imposer autant de jours de supplice. Le même soir, il proposa à Hendrick une autre excursion vers une rivière dont Mocco lui avait parlé et qui, selon lui, coulait à une trentaine de kilomètres au nord-ouest.

Hendrick accepta avec empressement, et Congo fut requis de nouveau pour prendre soin du cheval de charge. Le lendemain, ils partirent au point du jour, espérant atteindre la rivière le même soir. Mais j ils s’attardèrent à poursuivre une troupe d’élans qui se trouva sur leur chemin et, lorsque la nuit et la fatigue de leurs chevaux les obligèrent à établir leur camp, ils se trouvaient, suivant leur estimation, à huit kilomètres de leur but.

Le lendemain matin, ils se remirent en route; mais ils parcoururent une quinzaine de kilomètres sans apercevoir de rivière. Dans l’après-midi seulement, ils trouvèrent un minuscule ruisseau sortant d’une mare.

— Suivons le cours d’eau, dit Hendrick; ce doit être un tributaire de la rivière que nous cherchons, donc il nous y conduira.

Tu as raison, dit Willem. Mais comme j’aperçois autour de la mare une grande quantité de traces d’animaux, je propose de rester ici jusqu’à demain matin : nous aurons certainement occasion de faire un bon coup de fusil.

— Bon, dit Hendrick, j’en suis. Mais alors creusons-nous chacun un trou pour nous mettre à l’affût, sinon nous perdrons notre temps.

Ils se mirent à l’œuvre aussitôt, tandis que Congo conduisait les chevaux à une petite distance, à l’abri de quelques buissons, et les entravait pour les laisser

paître. Les chasseurs eurent assez vite creusé leurs cachettes. Un peu avant la tombée de la nuit, ils rejoignirent le Cafre et firent un solide repas de viande d’élan, puis ils revinrent se cacher dans leurs fosses et attendirent dans une immobilité complète.

Les premiers animaux qui firent leur apparition furent des antilopes de petite espèce. Les chasseurs ne manquaient pas de provisions, ils laissèrent donc les gracieuses petites bêtes boire tout à leur aise. Mais tout à coup, une grande commotion se produisit dans le troupeau, suivie du bruit d’une chute dans l’eau : un léopard avait bondi sur l’une d'elles, l’avait saisie à la gorge, et les autres ayant disparu comme dans un éclair, les jeunes gens le virent jeter sa victime sur son dos pour l’emporter. Comme il tournait le flanc vers lui, Willem fit feu un peu au juger. Le coup était' bon, cependant, car le léopard lâcha sa proie avec un rugissement furieux, se dressa sur ses pattes de derrière et fit ainsi quelques pas, puis il tomba.

Après quelques minutes de calme, les chasseurs virent surgir, de différents côtés, des hyènes et des chacals, sur lesquels ils jugèrènt inutile de dépenser de la poudre.

— Ma foi, dit Hendrick à voix basse, au bout d’une heure, je ne vois pas le plaisir qu’il peut y avoir à écouter hurler et ricaner tous ces mangeurs de voiries. J’ai toutes les peines du monde à tenir mes yeux ouverts.

— Un peu de patience, dit Willem de même. Nous serons plus heureux tout à l’heure, car le pays m’a semblé très giboyeux.

Une autre heure se passa sans que rien d’important s’offrît à leurs fusils. Willem lui-même com-

mençait à perdre patience et il allait proposer à son compagnon de quitter leurs cachettes pour rejoindre Congo, quand des pas plus pesants que ceux de hyènes ou d’antilopes se firent entendre, se dirigeant vers la mare. Les yeux au niveau du sol, les chasseurs virent vaguement, dans l’obscurité, deux animaux de grande taille qui s’approchaient de l’eau.

— Des couaggas, murmura Willem, en s’efforçant de discerner à quelle espèce ils appartenaient.

— Je le crois,, répondit Hendrick. Abattons-les; ce n est pas grand’chose de bon, mais cela servira toujours à nous réveiller.

Ne sachant trop s’il se présenterait quelque meilleure pièce cette nuit-là, Willem tira. L’animal qu’il avait visé tomba pesamment, et, en se débattant, roula dans la mare. L’autre allait se détourner pour fuir, quand il fut atteint par la balle d’Hendrick. Pourtant, il prit le galop, et le chasseur croyait ne l’avoir blessé que légèrement, quand il entendit l’animal s’abattre avec un gémissement qui ne lui était pas inconnu, et qui n’était pas le cri du couagga.

Sans prononcer une parole, les deux jeunes gens sautèrent hors de leurs fosses et coururent vers l’animal tombé. Ils avaient le pressentiment d’avoir commis quelque grave bévue. Malgré l’obscurité, ils furent bientôt au fait.

— Un cheval 1 s’écria Willem. Pas le mien, Dieu merci, ni le tient

— Ta réflexion est assez égoïste, ami, dit Hendrick, car, de toute façon, ce cheval appartient à quelqu’un : je sens sur son dos les traces de la selle.

C est possible, grommela Willem, qui estimait son cheval autant que son fusil. En tout cas, je suis content que ce ne soit pas le mien.

Ils allèrent près de l’autre cheval qui se débattait toujours dans les eaux basses. Comme sa blessure était certainement mortelle, Willem lui tira un second coup qui termina ses souffrances.

Les deux chasseurs, fort intrigués de l’aventure, retournèrent près de Congo. La nuit se passa tranquillement, et le lendemain matin, après deux heures de marche, en suivant le cours du ruisseau, ils trouvèrent enfin la rivière qu’ils cherchaient. Ils résolurent d’y rester jusqu’au lendemain; Congo dessella et débrida les chevaux et les entrava de nouveau. Quant à leurs maîtres, ils s’étendirent à l’ombre d’un mokaala pour laisser passer les heures brûlantes de la journée. Fatigués de leurs courses, ils commençaient à s’endormir, quand les aboiments furieux de Bonflair et les appels de Congo les mirent sur pied brusquement. Une bande d’Africains, au nombre de quarante environ, les entourait; ils étaient armés, les uns de lances, les autres d’arcs et de flèches. En voyant l’attitude hostile des indigènes, les chasseurs sautèrent sur leurs fusils et se disposèrent à faire une vigoureuse résistance. Mais Congo accourut, se jeta devant eux, saisit leurs fusils qu’ils épaulaient déjà et les supplia de se rendre sans essayer de lutter.

— Du poison 1 tout du poison! bégayait-il hors de lui, comme s’il fût devenu fou.

Willem et Hendrick connaissaient trop bien les coutumes des indigènes pour ne pas comprendre : la moindre égratignure faite par des armes africaines tue plus sûrement que des balles de fusil, sans parler des souffrances atroces qui accompagnent ce genre de blessures; et, quelle que fût leur bravoure, ils ne pouvaient s’attendre à sortir sains et saufs

d’une lutte contre quarante hommes. Ils suivirent donc le conseil de Congo et se rendirent. Quand le Cafre eut la certitude qu’il n’y aurait pas de bataille, il reprit possession de lui-même, et fut bientôt assez calme pour demander aux Africains les causes de leur étrange façon d’agir.

Un individu s’avança avec un air d’autorité, et dit, dans un langage que le Cafre seul put comprendre, que deux chevaux lui appartenant avaient été tués près d’une mare où ils allaient boire, qu’il avait la certitude que cet acte avait été commis volontairement, et qu’il était heureux d’avoir trouvé les hommes qui lui avaient fait cette injure et causé ce dommage.

Les chasseurs firent répondre, par leur interprète, qu’il n’y avait eu de leur part qu’une erreur qu’ils regrettaient beaucoup, et qu’ils étaient prêts à compenser ce dommage involontaire dans la mesure de leurs moyens.

Le chef fit répondre que c’était là tout ce qu’il désirait, et invita les chasseurs à le suivre à son village, pour parler des conditions.

Toute la troupe se mit en marche vers la rivière; mais, malgré le calme des indigènes, les jeunes gens comprirent, à la manière dont leur escorte les entourait, qu’ils étaient considérés comme prisonniers.

— • Voilà qui est bien' malheureux 1 dit Hendrick, Il va falloir donner des choses dont il nous sera bien difficile de nous passer; car, selon toute apparence, ces nègres ne se contenteront pas de bagatelles. Ils vont peut-être exiger nos chevaux en échange des leurs.

— Eh bien, ils ne les auront pas, dit Willem d’un ■ton décidé.

— Tu oublies qu’ils sont déjà en leur pouvoir aussi bien que nous-mêmes.

Ils parcoururent un kilomètre et aperçurent un petit groupe de misérables .huttes, d’où sortirent une nuée de femmes et d’enfants. C’était le kraal des Africains. Le chef prit place sur un siège qu’on lui apporta, appela Congo, et lui ordonna de servir de nouveau d’interprète. Après avoir écouté attentivement les paroles du nègre, Congo dit aux deux jeunes gens :

— Ces deux chevaux être d’immense valeur, car roi avoir reçu eux en présent d’un bon ami, un marchand d’esclaves portugais; rien au monde ne pouvoir remplacer eux, car eux avoir été les meilleurs chevaux du monde.

— Très bien, c’est entendu, dit Willem. Mais demande-lui combien il veut en compensation.

— Tous ces préliminaires ne sont pas pour rien, dit Hendrick, tandis que Congo transmettait cette question et écoutait la réponse. Nous aurons du mal à nous sortir de là sans être dépouillés de tout ce que nous avons.

— Ils feront bien de ne pas se montrer trop exigeants, s’ils veulent obtenir quelque chose, dit Willem.

— Ce serait très bien dit si nous avions la moindre volonté à dicter, dit Hendrick. Mais rappelle-toi qu’ils nous tiennent et qu’ils ont la force pour eux.

Congo se tourna vers eux à ce moment.

— Chef ordonner de dire à vous que lui avoir égards pour vous, puisque vous avoir agi par erreur et non par méchanceté, et que lui pas vouloir punir vous, ni même demander de compensation, car c’est impossible de compenser pareille perte.

— Mais ce n’est pas une réponse, cela, s’écria Willem, que toutes ces tergiversations commençaient à irriter prodigieusement. Demande-lui donc enfin ses conditions!

— Je le vois venir, dit Hendrick. Quant à ces deux inestimables coursiers, c’étaient deux malheureuses rosses trop usées pour suivre une caravane, et abandonnées par force.

Les pourparlers arrivèrent enfin à un terme.

— Lui demander chevaux à vous, armes et munitions, dit Congo.

— Peste I dit Willem, rien que celai Viens, Hendrick, inutile de perdre notre temps à écouter de pareils voleurs.

Tous deux se dirigèrent brusquement vers leurs chevaux. Mais, au moment où ils mettaient le pied à l’étrier, les noirs s’interposèrent. Une bagarre s’ensuivit, dans laquelle Willem et Hendrick se contentèrent d’appliquer vigoureusement leur poing sur tous ceux qui les touchaient. Mais quand on essaya de leur arracher leurs armes, ils se défendirent à coups de crosse, et malheureusement le chef luimême fut renversé et piétiné. L’affaire se gâtait de plus en plus. Les jeunes gens ne voulaient pas tirer sur leurs assaillants, car la mort de deux ennemis n’eût fait qu’empirer encore la situation. L’issue du combat était donc des plus douteuses, quand un des Africains, plus rusé que ses compagnons, décida la victoire en faveur de sa tribu. Il saisit un de ces grands paniers en forme de cône dont les indigènes se servent pour attraper le poisson, et, passant derrière Willem, l’abattit sur sa tête. Plusieurs Africains le saisirent et s’y appuyèrent de tout leur poids. Le jeune homme fut renversé et maintenu solidement

à terre, tandis que d’autres lui liaient les pieds et les mains avec des courroies de peau d’hippopotame.

Pendant ce temps, Hendrick recevait un coup qui l’étourdissait et le laissait pour un moment incapable de lutter. L’instant fut mis à profit, et le chasseur bientôt couché et solidement attaché à côté de son ami. Congo était resté paisible spectateur du combat. Pourtant il partagea le sort de ses maîtres, et on l’étendit sous un arbre à quelques pas de là.

Willem reprenait peu à peu son calme. Maintenant que le sort en était jeté, qu’il était dépouillé de son fusil et prisonnier, il se considérait comme vaincu — tout grand capitaine peut l’être, c’est la fortune de la guerre — et étouffant toute velléité d’amour-propre, il songeait à un moyen de se tirer de là. Hendrick, remis de son étourdissement, enrageait, au contraire, à l’idée d’être prisonnier d’une bande de brutes.

Ce fut bien pis encore quand il fallut assister au partage de tout ce qu’ils possédaient, partage dans lequel le chef se fit adjuger la part du lion avec force gesticulations et discours.

— Oh! que je puisse seulement en démolir quelques-uns 1 gronda-t-il entre ses dents, et je serai satisfait !

— Inutile de penser à ça, baas Hendrick, dit Congo, qui avait réussi à ramper jusqu’auprès de ses maîtres. Maintenant que vous avoir combattu, nous devoir tous être tués.

— Tu crois cela sérieusement ? dit Willem.

— Oui, baas Will ; eux être des Cafres zoulous. des noirs très guerriers qui respecter pas hommes blancs. Eux pas pardonner que yous avoir frappé et renversé chef à eux.

— Mais s’ils veulent nous tuer, pourquoi ne le font-ils pas immédiatement ? dit Hendrick.

— Jamais eux exécuter condamnés près de kraal, dit Congo. Eux emmener nous à quelques kilomètres d’ici. Mais eux pas se presser cette fois, car chef être trop content d’avoir fusil à vous, et lui pas penser à autre chose d’ici quelque temps.

Le Cafre paraissait trop bien au courant des us et coutumes des noirs pour que les jeunes gens pussent conserver le moindre doute sur la vérité de ses paroles. ils étaient condamnés, et leur mort n’était plus qu’une question d’heures et de genre de supplice.

— Pourtant, il mesemble que tout espoir n’est pas encore perdu, dit Willem après un moment de silence. Nous ne sauverons pas nos chevaux et nos armes, c’est à peu près sûr; mais pour nous.... Qui saitl...

— Ma foi, j’ai vu la mort de bien près pendant vingt-quatre heures, dit Hendrick, et le salut est venu au moment où je croyais tout fini... Attendons et ouvrons l’œil. Il y a là-bas un indigène qui nous considère d’un drôle d’air, et je ne sais si je me trompe, mais sa figure ne m’est pas inconnue.

— Je l’ai déjà remarqué tout à l’heure, dit Willem, et je suis comme toi, il me semble l’avoir déjà vu quelque part... Eh 1 parbleu 1 c’est Sindo, l’usurpateur du trône de Macora !

— En effet, c’est lui, dit Hendrick. Mais il ne paraît pas nous regarder d’un œil très-bienveillant. Il pourrait pourtant nous être utile, s’il était reconnaissant, car il paraît ici tout à fait chez lui.

— Ça être Sindo, dit Congo, mais lui être pas si bête de vouloir aider vous, si lui se trouver en sûreté ici. Lui pas vouloir mettre lui une autre fois contre tout un kraal.

— Il ne sera pas le premier ingrat, ni le dernier, dit Willem. Tu as raison, Congo, car le voilà qui s’éloigne.

Pendant cette conversation, la nuit s’était faite. De grands feux avaient été allumés, et les gardiens de nos prisonniers étaient allés prendre leur repas avec leurs compagnons, se fiant à la solidité des courroies et des nœuds pour empêcher toute évasion. Les jeunes gens avaient pu s’assurer que la confiance de leurs geôliers n’était pas vaine, car, dès qu’ils s’étaient vus seuls, ils avaient essayé de rompre ou de détacher leurs liens, mais sans succès. On voyait que leurs attaches étaient l’œuvre de gens expérimentés, qui avaient atteint la perfection dans cet art, probablement aux dépens de leurs malheureux compatriotes vendus comme esclaves.

La nuitse passa sans que les Zoulous fissent attention à eux; Sindo depuis longtemps ne paraissait plus les voir. Une indifférence aussi complète ne laissa pas que d’inquiéter nos amis.

— Que trament-ils donc? dit Willem. Peut-être ont-ils réfléchi aux conséquences probables du meurtre d’Européens.

— Oh l que non 1 baas Will, dit Congo. Eux avoir trop peur pour relâcher vous.

— En tout cas, ils ont une étrange manière de le montrer.

— Moi vouloir dire que eux avoir peur que vous raconter ce que eux avoir fait à vous. Nous falloir mourir.

Le ton résigné du Cafre en prononçant ces paroles montrait qu’il était fermement convaincu. En effet, la distance protégeait les Zoulous contre toute tentative de vengeance; d’ailleurs la disparition de deux

Européens traversant le désert passerait forcément inaperçue, et comme le butin fait sur eux constituait pour les noirs une véritable fortune, l’affaire était claire.

La journée s’écoula sans amener le moindre changement. Aux nombreuses détonations qu’ils entendirent, les captifs comprirent que les Zoulous s’exerçaient avec leurs armes. Quant à Sindo, il avait disparu. Enfin, vers le soir, un grand mouvement se fit dans le kraal. Des hommes portant des torches se promenaient partout : des préparatifs se faisaient pour quelque grand événement. Les chevaux des jeunes gens furent sellés; puis un groupe de Zoulous vint détacher les liens qui serraient les jambes des prisonniers. Tous trois se levèrent enfin, et ce changement de position leur sembla sur le moment un soulagement véritable; mais on leur laissa les mains attachées, et comme le soleil ardent auquel ils avaient été exposés tout le jour avait racorni les lanières de peau fraîche, leurs mains, surtout celles d’Hendrick, étaient gonflées et meurtries, et leur causaient une horrible torture. On conduisit les trois captifs derrière le chef qui était monté sur le cheval de Willem, et maniait avec une joie puérile le fusil du chasseur. Deux porteurs de torches le précédaient. Derrière les prisonniers venaient leurs chiens tenus en laisse par les noirs, et enfin les hommes de la tribu, portant des torches.

— Congo, demande-leur où ils nous mènent, dit Willem.

Le Cafre interrogea un des indigènes, mais un grognement fut la seule réponse qu’il obtint.

— Moi pouvoir dire sans personne, dit Congo; eux mènent nous pour mettre à mort.

Une idée traversa l’esprit de Willem.

— Demande après Sindo, dit-il au Cafre. Puisqu’il ne fait rien pour nous après le service que nous lui avons rendu, qu’au moins il lui arrive quelque désagrément pour payer son ingratitude. Je verrais la chose avec un certain plaisir.

Congo demanda donc Sindo assez haut pour que le chef pût entendre. Aussitôt il se retourna sur sa selle, passa une rapide inspection de sa suite, et ne voyant pas l’individu en question, il s’arrêta et posa plusieurs questions à ses hommes.

— Chef être juste comme vous, baas Wiîl, dit Congo. Lui demander où Sindo être, et vouloir savoir.

Après un colloque assez animé, le chef tourna bride vers le kraal, dont on était éloigné de plus d’un demi-kilomètre. Les prisonniers et leurs gardiens restèrent au même endroit.

Au bout d’une heure, le chef revint dans une fureur extrême. Il interpella violemment ses hommes, puis se remit à la tête de latroupe qui reprit sa marche.

— Lui jurer que tuer demain ce maudit chien de Sindo, dit le Cafre.

— J’espère qu’il tiendra parole, dit Willem.

On arriva à un endroit que les chasseurs n’eurent pas de peine à reconnaître : c’était là qu’ils avaient été faits prisonniers. Le chef, se tournant alors vers la troupe, fit une harangue que Congo fut chargé de traduire. Il disait que deux etrangers blancs avaient, par méchanceté, tué deux de ses chevaux, les plus beaux animaux du monde entier ; qu’ils avaient refusé d’accorder les dédommagements qu’il demandait; bien plus, qu’ils l’avaient attaqué, frappé et renversé, lui, le chef de la tribu, en présence de tout

son peuple, et que son propre avis, qui était aussi celui des plus sages de sa nation, était qu’ils avaient mérité la mort ; ils seraient par conséquent tués avec leurs propres armes sur le lieu même où ils avaient commis ce crime.

— Bien, dit Willem quand le Cafre eut terminé son rapport. Dis-lui maintenant que nous lui donnerons tout ce qu’il nous a pris, et que nous lui enverrons en plus une forte somme, s’il nous laisse la vie sauve, et nous rend notre liberté.

Congo s’acquitta de sa commission. Mais le chef fit répondre qu’il ne pouvait se fier à la parole d’hommes blancs, qu'il était sur qu’une fois libres, ils ne songeraient plus qu’à se venger, et qu’ils allaient être mis à mort.

Willem essaya encore de parlementer. Mais les noirs se mirent à crier tous ensemble pour étouffer sa voix. Sur un ordre du chef, ils furent adossés chacun à un arbre et attachés solidement. Puis les Zoulous entamèrent des discussions qui montrèrent aux condamnés que les membres de cette cour martiale ne savaient pas très nettement ce qu’ils voulaient faire.

— Mourir ainsi 1 dit Hendrick qui était resté muet depuis leur départ du kraal... Non, je ne puis le croire... C’est horrible !

— Moi content de pas être obligé de voir pleurer père à vous, et petite demoiselle Mina et Trude, dit le fidèle Cafre.

— Willem t dit Hendrick, es-tu donc insensible ? Tout cela n’est-il pas un épouvantable cauchemar ? Réponds-moi !

— Non, je ne suis pas insensible, dit Willem d’un air sombre. Je tiens à la vie autant que tu peux y

tenir toi-même. J’ai le cœur brisé quand je songe à mon père et à son chagrin; de plus, l’idée de la mort stupide qui nous attend m’ôte toute résignation à un sort que je ne puis cependant éviter... Oh 1 ajouta-t-il les dents serrées avec rage, que ne puis-je être détaché seulement cinq minutes. Fourbe ! scélérat ! tu saurais comment je m’appelle l

Les Zoulous semblaient être enfin d’accord, car le chef prit sa distance, épaula le fusil de Willem et tâcha de viser le chasseur. Mais les captifs furent stupéfaits en entendant une détonation et le voyant tout à coup s’abattre sur le sol, tandis que le bruit d’une lutte et enfin un cri de guerre se faisaient entendre derrière la foule qui leur cachait l’horizon. En un clin d’œil le désordre fut à son comble, et dajis la mêlée furieuse qui suivit, ils ne purent reconnaître les assaillants à l’intervention desquels ils devaient la vie. Tout à coup, deux blancs se précipitèrent vers eux en jetant un cri : c’étaient Arend et Hans.

— Mes amis, vous arrivez au bon moment, s’écria Willem, tandis que son frère coupait, non sans peine, les courroies qui le martyrisaient. Mais par quel miracle?

— Sindo est venu nous avertir de ce qui se passait, et nous sommes partis en toute hâte, dit Arend. Bon, voilà Macora et ses Macololos qui vous vengent. Empêchons d’abord le massacre complet de ces brutes, quoique...

Ce ne fut pas une petite affaire que d’arrêter les Macololos ; dans leur haine contre les Zoulous, ils voulaient les mettre tous à mort et aller incendier le kraal ennemi, et il fallut que Willem usât de toute son influence sur le chef pour obtenir qu’on se contenterait du succès obtenu jusque-là.

Tout ce qui appartenait aux chasseurs ayant été retrouvé sur le champ de bataille, Macora permit aux survivants — bien à regret, il faut l’avouer — de s’éloigner sans être molestés davantage.

La nuit était trop avancée, et les Macololos trop las, pour qu’on pût songer à retourner au hopo avant le jour. Des feux furent allumés, et les trois prisonniers miraculeusement sauvés purent assouvir leur faim avec les provisions apportées par leurs amis.

— Alors c’est par Sindo que vous avez su ce qui nous était arrivé ? demanda Willem sans pour cela perdre une bouchée.

— Oui, dit Hans. Ce matin il est arrivé au camp, épuisé de fatigue tant il avait fait diligence, et il nous a informés que vous étiez en danger d’être mis à mort par une tribu de Zoulous. Nous sommes partis immédiatement, et vous voyez que nous sommes arrivés à l’heure.

— Ma foi oui, dit Willem. Et moi qui l’appelais ingrat et traître 1 Je ne songeais qu’à lui faire faire un mauvais parti par ses nouveaux concitoyens.

— Tes désirs de vengeance nous ont pourtant sauvés, dit Hendrick. Si tu n’avais pas demandé où était Sindo, notre exécution aurait eu lieu une heure plus tôt, et nos amis n’auraient plus trouvé que nos cadavres... Mais où est-il, le brave Macololo, que je le remercie.

— Il est resté au camp, dit Arend, car il ne pouvait plus se tenir debout ; vous le verrez demain. Maintenant, camarades, assez causé, je vous prie. Nous allons frictionner vos mains que je vois dans un piteux état, puis nous dormirons, car vous en avez grand besoin aussi.

Ainsi fut fait, et au premier rayon de soleil, la troupe quitta ce lieu si fécond en aventures tragiques.

Mocco fut le premier à leur souhaiter la bienvenue à leur arrivée, et témoigna une joie incohérente.

— Vous sauvés 1 merci, mon Dieu ! s’écria-t-il. Mais pourquoi cet âne de Congo vous a-t-il pas tirés des pattes de brutes Cafres ? Moi reconnais bien là sa bêtise !

— Toi, malin, pouvoir délivrer eux si toi avoir étd ficelé comme une saucisse ? dit Congo.

— Moi aurais pas laissé ficeler moi comme une saucisse, car moi suis pas un âne.

— Allons 1 encore 1 dit Hans... Ane ou saucisse, Congo a fait ce qu’il pouvait. Une autre fois, Mocco, tu lui enseigneras la façon de battre d’un seul coup cent Zoulous, et alors tout ira bien.

— Moi jamais perdrai temps à essayer d’apprendre quelque chose à lui, lui a tête de bois, dit le Boschiman.

Le service que Sindo avait rendu à Willem rétablit le proscrit dans toutes les bonnes grâces de Macora. I! fut invité à revenir demeurer avec sa tribu, invitation qu’il accepta avec autant d’empressement que de reconnaissance, et il fut convenu que dès qu’il en serait capable, il irait èhercher sa famille et ce qu’il possédait.

LE HÛPO

Willem était guéri, cette fois, du goût des aventures de chasse. Il comprit qu’étant venu tout exprès pour capturer deux girafes, il avait tout intérêt à éviter ce qui pouvait retarder ou compromettre l’exécution de son dessein. Deux fois, il avait échappé à une mort terrible ; il ne fallait plus tenter la fortune, qui, à la fin, pouvait se lasser. Àlacora accepta son offre d’aider à la construction du hopo, et tout le monde se remit à la besogne, qui avança rapidement.

La trappe devait consister en deux hautes et solides barrières qui se rejoignaient à un bout, de manière à former un V dont chaque branche aurait un kilomètre et demi de long. Seulement, le point où ces branches devaient joindre était laissé ouvert, et assez largement pour permettre aux plus gros animaux de passer; au delà était un fossé long de douze mètres, large de cinq et profond de trois ; de lourds troncs d’arbres furent placés sur ses bords, les dé-

passant légèrement, afin d'empêcher toute évasion des animaux tombés dans la fosse. Les palissades qui y aboutissaient furent construites avec des troncs extrêmement forts, et on les fit assez élevées pour déjouer toute tentative de les franchir. Enfin, rien ne fut négligé pour assurer le succès de l’entreprise.

Lorsque Macora jugea l’œuvre parfaite, il annonça aux jeunes gens que l’on organiserait dès le lendemain une battue dans la forêt de mimosas. Il en régla sur-le-champ les dispositions. Les chasseurs devaient se partager en deux camps : les uns, conduits par Willem, Hendrick et lui-même, passeraient par la gauche, tandis que Hans, Arend et le principal chasseur et guerrier de la tribu après Macora prendraient par la droite avec les autres. L’aire à envelopper pouvait être évaluée à quatre kilomètres de long sur trois de large. Les chiens devaient naturellement être de la partie.

Le plan de Macora fut exécuté de point en point, Les chasseurs blancs montèrent à cheval le matin suivant, et renforcés des Macololos montés sur leurs bœufs, ils s’échelonnèrent sur les lisières du bois, afin de barrer le passage au gibier qui tenterait de s’en échapper dans toute direction autre que l’ouverture du hopo.

La seconde bande de chasseurs entra à pied dans le bois, et tous, chiens et gens, semblèrent rivaliser de cris perçants et d’agitation. Le résultat de tout ce vacarme ne se fit pas attendre. Au milieu du fracas et du froissement des branches cassées et des feuilles arrachées on entendit bientôt le barrit de l’éléphant, puis des rugissements de lion et le cri des babouins, enfin, l’horrible ricanement des hyènes. Macora avait recommandé aux chasseurs qui gardaient les

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issues de se tenir toujours un peu en arrière de la première ligne des rabatteurs. Sans bien en comprendre les motifs, les jeunes gens s’étaient conformés à ses instructions. Bien leur en prit : une troupe d’éléphants déboucha tout à coup de la forêt, à quelques mètres devant eux et se dirigea droit vers la plaine. Nul ne les inquiéta, car on ne se souciait pas de les voir dans le hopo qu’ils eussent brisé. Quelques zèbres sortirent également sans être inquiétés davantage. Mais les chasseurs se trouvèrent dans un réel danger quand un troupeau considérable de buffles fit irruption dans la plaine. Heureusement pour eux, le gros du troupeau sortit beaucoup plus haut que leur ligne, et il ne passa dans leurs rangs que quelques individus isolés. Pourtant ils n’échappèrent à leurs terribles cornes que par une course furieuse.

Cette alerte passée, ils reprirent leur poste et eurent enfin la joie de voir sortir une compagnie de «irqfes non i0in tje l’ouverture de la

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passant légèrement, afin d'empêcher toute évasion des animaux tombés dans la fosse. Les palissades qui y aboutissaient furent construites avec des troncs extrêmement forts, et on les fit assez élevées pour déjouer toute tentative de les franchir. Enfin, rien ne fut négligé pour assurer le succès de l’entreprise.

Lorsque Macora jugea l’œuvre parfaite, il annonça aux jeunes gens que l’on organiserait dès le lendemain une battue dans la forêt de mimosas. Il en régla sur-le-champ les dispositions. Les chasseurs devaient se partager en deux camps : les uns, conduits par Willem, Hendrick et lui-même, passeraient par la gauche, tandis que Hans, Arend et le principal chasseur et guerrier de la tribu après Macora prendraient par la droite avec les autres. L’aire à envelopper pouvait être évaluée à quatre kilomètres de long sur trois de large. Les chiens devaient naturellement être de la partie.

Le plan de Macora fut exécuté de point en point. Les chasseurs blancs montèrent à cheval le matin suivant, et renforcés des Macololos montés sur leurs bœufs, ils s’échelonnèrent sur les lisières du bois, afin de barrer le passage au gibier qui tenterait de s’en échapper dans toute direction autre que l’ouverture du hopo.

La seconde bande de chasseurs entra à pied dans le bois, et tous, chiens et gens, semblèrent rivaliser de cris perçants et d’agitation. Le résultat de tout ce vacarme ne se fit pas attendre. Au milieu du fracas et du froissement des branches cassées et des feuilles arrachées on entendit bientôt le barrit de l’éléphant, puis des rugissements de lion et le cri des babouins, «nfin, l’horrible ricanement des hyènes. Macora avait recommandé aux chasseurs qui gardaient les

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issues de se tenir toujours un peu en arrière de la première ligne des rabatteurs. Sans bien en comprendre les motifs, les jeunes gens s’étaient conformés à ses instructions. Bien leur en prit : une troupe d’éléphants déboucha tout à coup de la forêt, à quelques mètres devant eux et se dirigea droit vers la plaine. Nul ne les inquiéta, car on ne se souciait pas de les voir dans le hopo qu’ils eussent brisé. Quelques zèbres sortirent également sans être inquiétés davantage. Mais les chasseurs se trouvèrent dans un réel danger quand un troupeau considérable de buffles fit irruption dans la plaine. Heureusement pour eux, le gros du troupeau sortit beaucoup plus haut que leur ligne, et il ne passa dans leurs rangs que quelques individus isolés. Pourtant ils n’échappèrent à leurs terribles cornes que par une course furieuse, y —

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passant légèrement, afin d’empêcher toute évasion des animaux tombés dans la fosse. Les palissades qui y aboutissaient furent construites avec des troncs extrêmement forts, et on les fit assez élevées pour déjouer toute tentative de les franchir. Enfin, rien ne fut négligé pour assurer le succès de l’entreprise.

Lorsque Macora jugea l’oeuvre parfaite, il annonça aux jeunes gens que l’on organiserait dès le lendemain une battue dans la forêt de mimosas. Il en régla sur-le-champ les dispositions. Les chasseurs devaient se partager en deux camps : les uns, conduits par Willem, Hendrick et lui-même, passeraient par la gauche, tandis que Hans, Arend et le principal chasseur et guerrier de la tribu après Macora prendraient par la droite avec les autres. L’aire à envelopper pouvait être évaluée à quatre kilomètres de long sur trois de large. Les chiens devaient naturellement être de la partie.

Le plan de Macora fut exécuté de point en point, Les chasseurs blancs montèrent à cheval le matin suivant, et renforcés des Macololos montés sur leurs bœufs, ils s’échelonnèrent sur les lisières du bois, afin de barrer le passage au gibier qui tenterait de s’en échapper dans toute direction autre que l’ouverture du hopo.

La seconde bande de chasseurs entra à pied dans le bois, et tous, chiens et gens, semblèrent rivaliser de cris perçants et d’agitation. Le résultat de tout ce vacarme ne se fit pas attendre. Au milieu du fracas et du froissement des branches cassées et des feuilles arrachées on entendit bientôt le barrit de l’éléphant, puis des rugissements de lion et le cri des babouins, «nfin, l’horrible ricanement des hyènes. Macora avait recommandé aux chasseurs qui gardaient les

issues de se tenir toujours un peu en arrière de la première ligne des rabatteurs. Sans bien en comprendre les motifs, les jeunes gens s’étaient conformés à ses instructions. Bien leur en prit : une troupe d’éléphants déboucha tout à coup de la forêt, à quelques mètres devant eux et se dirigea droit vers la plaine. Nul ne les inquiéta, car on ne se souciait pas de les voir dans le hopo qu’ils eussent brisé. Quelques zèbres sortirent également sans être inquiétés davantage. Mais les chasseurs se trouvèrent dans un réel danger quand un troupeau considérable de buffles fit irruption dans la plaine. Heureusement pour eux, le gros du troupeau sortit beaucoup plus haut que leur ligne, et il ne passa dans leurs rangs que quelques individus isolés. Pourtant ils n’échappèrent à leurs terribles cornes que par une course furieuse.

Cette alerte passée, ils reprirent leur poste et eurent enfin la joie de voir sortir une compagnie de sept à huit girafes non loin de l’ouverture de la trappe. Mais elles se dirigèrent rapidement vers la plaine. Il y eut alors chez les chasseurs un moment d’angoisse : si elles dépassaient le bout de la palissade, elles étaient perdues pour eux. Surexcité par l’anxiété, Willem planta ses éperons dans les flancs de son cheval et bondit en avant pour barrer le passage. Hendrick l’imita. Les girafes virent bientôt que la voie qu’elles suivaient allait croiser celle des chasseurs ; elles s’effrayèrent et rebroussèrent chemin pour s’engager entre les larges mâchoires du hopo, seul espace qu’elles vissent libre.

Les chasseurs s’avancèrent jusqu’à l’entrée, et l’atteignirent au moment où les rabatteurs sortaient du bois, précédés par les chiens. Ils virent alors, à l’in-

térieur du piège, une masse mouvante d’animaux de toutes sortes, se pressant, se poussant au milieu d’un vacarme assourdissant vers l’extrémité du hopo, où ils espéraient trouver une issue. En tête fuyaient les girafes, dont les longs cous dominaient de haut la foule. Malheureusement, deux éléphants et un rhinocéros s’étaient pris avec les autres ; c’étaient des captures encombrantes, qui ne pouvaient même que compromettre le succès dé la chasse. Aussi, les jeunes gens poussèrent-ils un soupir de soulagement en voyant les éléphants faire une brèche dans la palissade et s’échapper à travers la plaine. Plusieurs zèbres prirent le même chemin; on les laissa partir sans regret. Les girafes étaient trop loin en avant pour pouvoir profiter de cette porte ouverte; elles étaient parvenues à l’endroit où les barrières se rapprochaient, resserrant encore la foule compacte qui n’avançait plus que lentement. Derrière eux, la troupe des chasseurs et des chiens approchait toujours.

Les Macololos, surexcités, poussaient des cris discordants et se démenaient comme une horde de démons, pour voir plus tôt la multitude de victimes précipitées dans la fosse.

Chose étrange, ces hommes si doux, si sociables, n’avaient plus qu’une idée : voir du sang, contempler l’agonie de leurs victimes. La folie du carnage avait même gagné nos jeunes chasseurs comme une contagion, surtout Willem, et ils s’élançaient maintenant en avant avec autant d’ardeur que le plus frénétique de leurs Africains, franchissant, sans même y jeter un regard, les corps des nombreux animaux écrasés par la foule d’animaux plus puissants qu’eux-mêmes. Ils atteignirent l’arrière-garde,

LES CHASSEURS DE GIRAFES Io3

et durent enfin s’arrêter derrière le troupeau, masse pressée, dont s’échappaient des beuglements, des bêlements, des grognements, où chacun s’efforçait de sauter par dessus son voisin, se débattait contre ceux qui le broyaient, ruait, frappait sans pouvoir avancer. Quand la fosse fut pleine, les derniers captifs la franchirent sur les corps de leurs malheureux compagnons et gagnèrent la plaine. Les chasseurs purent alors s’approcher de la trappe et virent un spectacle horrible : des antilopes, des gazelles, empilées les unes sur les autres, embrochées dans des cornes, étouffaient et se débattaient désespérément. Les rugissements d’un lion, que leur poids écrasait, dominaient leurs cris. Une des victimes était particulièrement terrible pour ses voisins : c’était l’énorme rhinocéros blanc, qui s’était précipité un des derniers dans la fosse. Chaque fois qu’il faisait un effort pour se dégager, un bruit d’os brisés et de râle montait du fond, puis, nombre de voix se taisaient tout à coup. Plusieurs girafes se débattaient dans son voisinage. Craignant pour elles, Willem visa l’œil du rhinocéros et fit feu; l’animal eut encore quelques spasmes, puis resta immobile. Alors,tout le monde se. mit à l’œuvre pour vider la trappe, afin de dégager, le plus vite possible, les jeunes girafes. Les antilopes et tout le petit gibier en général, furent tirés à l’aide de courroies munies de nœuds coulants. On arriva bientôt à une jeune girafe, qui fut examinée avec un intérêt touchant au délire. Hélas 1 elle avait la colonne vertébrale brisée.

Une autre girafe, un grand mâle, était maintenant en partie dégagée, mais elle ruait et se démenait de manière à briser tout ce qu’elle pouvait atteindre : Hendrick la calma définitivement d’une

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balle dans la tête. Le déblaiement continuant avec activité, on aperçut la tête et le cou d’une autre girafe, dont le corps disparaissait complètement sous un amas d’animaux plus gros qu’elle. A leur grande joie, les chasseurs virent qu’elle était bien vivante. Toutes les précautions imaginables furent prises pour la sortir saine et sauve de la fosse ; et, quand elle fut dehors, deux courroies furent fixées à son cou pour prévenir toute tentative de fuite. Mais lorsqu’elle fut posée sur ses pieds, les chasseurs virent, au premier coup d’œil, qu’elle souffrait de quelque chose de plus que la peur; quand ils furent parvenus à la tenir immobile, ils remarquèrentqu’un de ses pieds de devant ne posait pas sur le sol et se balançait çà et là au moindre mouvement; la pauvre bête avait la jambe cassée. Willem en ressentit d’autant plus de regret qu’elle était superbe, âgée au plu» de deux mois, et que, par conséquent, elle réunissait toutes les conditions requises. Mais, telle quelle, il était impossible de l’emmener, et tout ce qu’on put faire en sa faveur fut de terminer ses souffraces en lui tirant un coup de fusil.

Willem était consterné. Il laissa ses compagnons achever de vider la trappe avec l’aide des Macololos, et ceux-«i, à leur tour, ne cachèrent pas leur découragement quand ils virent que sept girafes, qu’on tira successivement, avaient toutes le cou brisé. Macora les consola un peu en leur faisant dire que, malgré cet échec, il était sûr que le hopo n’avait pas été construit en vain, car il pourrait servir encore dans un autre temps : sous deux ou trois jours, d’autres girafes viendraient dans le bois des mimosas, et l’on pourrait peut-être, dans une huitaine, renouveler la battue.

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Avec un profond soupir, les chasseurs essayèrent de se résigner à l’attente et d’espérer un peu; mais ils se demandaient s’ils trouveraient aisément d’autres girafes aussi jeunes et aussi belles que les deux qui gisaient mortes à leurs pieds. Quant aux Macololos, ils étaient ravis de leur chasse; outre l’abondance et la variété de viande fraîche quelle leur procurait, elle allait leur permettre de faire de riches provisions de biltong.

Dès le lendemain, de longues courroies, attachées à des pieux plantés en terre, furent couvertes de bandes de viande, tandis que les buissons et les arbres de petite taille qui se trouvaient dans le voisinage étaient ornés de festons et de guirlandes de même nature. Pour faire ces conserves, les Africains fià prirent dans chaque animal que les parties les plus délicates, et portèrent le reste au-delà du camp, où les vautours, les hyènes et les chacals eurent bientôt fait tout disparaître. Trois jours après cette battue, tout ce qui restait dés animaux massacrés était la viande sèche pendant aux arbres, et quelques os polis éparpillés dans la plaine.

Macora ne s’était pas trompé: quatre jours après, des traces nouvelles furent découvertes, et, à en juger par la direction et le nombre, il était certain qu’une famille de girafes, composée de jeunes et d’adultes, avait élu domicile dans le bois de mimosas.

Cette découverte ramena la joie chez les chasseurs, et la veille du jour fixé pour la nouvelle expédition, ils invitèrent le chef et son principal guerrier à partager avec eux leur dernière bouteille de Schiedam, pour fêter dignement la belle journée qui s’annonçait. Tandis qu’ils devisaient gaîment, jouissant par

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anticipation de leur victoire, Congo annonça que Sindo demandait à parler au chef.

Sindo avait été quelques jours absent ; on se souvient qu’il était allé sur le territoire des Cafres-Zoulous, pour ramener sa femme et ses enfants qui avaient pris la fuite aussitôt après son départ et s’étaient cachés dans les bois. Il rentrait à l’instant, ayant réussi dans son dessein, mais il apportait de graves nouvelles.

— J’ai vu Mosélékatse, dit-il, quand Macora l’eut invité à parler. Le chef des Zoulous l’a informé que tu es revenu, et que tu as dérobé à l’ami de Mosélékatse des captifs, des chevaux et des armes. Mosélékatse a envoyé aussitôt une nombreuse troupe de guerriers pour capturer Macora et son peuple, ou les chasser du monde. J’ai pu les devancer pour t’avertir de leur approche ; je crois que d’ici deux ou trois heures nous les verrons paraître.

— Voilà ce que j’avais craint, dit Macora d’un air grave. Que six guerriers partent à l’instant pour voir où ils sont.

— Baas Will, ajouta Congo après avoir rempli ses fonctions d’interprète, ce qui étonner Macora, c’est que eux avoir laissé nous si longtemps tranquilles. Chef des Zoulous jamais pardonner d’avoir repris chevaux et fusils et d’avoir blessé lui.

— Et tout ça, c’est pourtant conséquence de bêtise à toi, dit Mocco d’un air méprisant.

— Ce n’est pas l’heure de discuter cela, dit Arend. Allez plutôt, l’un et l’autre, préparer notre départ, car il est certain que nous n’allons pas tarder à lever le camp.

Les deux serviteurs obéirent ; les jeunes gens et Macora reprirent place auprès du feu : rien ne pou-

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