‹ Les chasseurs de girafesChapitre 7 sur 15 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

— Baas Will, dit Congo qui avait écouté une conversation du chef avec ses hommes, Macora dire que lui croire que Matabélés se contenter d’avoir chassé lui encore une fois de camp, et que lui pouvoir retourner tranquillement dans village.

— Hum 1 fit Willem, voilà une modération dont je ne les crois guère capables, d’après ce qu’on m’a raconté d’eux.

— En effet, car voilà plus de trois heures que nous fuyons devant eux, dit Arend. Mon idée est qu’ils veulent en venir à un combat.

— C’est également mon avis, dit Hendrick.

L’événement donna raison aux chasseurs. Macora

avait constamment laissé en arrière des éclaireurs chargés d’observer l’ennemi; d’heure en heure ils rejoignaient la troupe avec des renseignements qui ne yariaient jamais: l’ennemi avançait rapidement. Deux d’entre eux, qui avaient pu approcher assez près pour comprendre leurs paroles, rapportèrent

enfin que les poursuivants n’étaient qu’une troupe détachée d’une armée considérable chargée d’étendre la domination de Mosélékatse vers l’ouest.

— Demande à Macora ce qu’il compte faire, dit Hendrick à Congo, qui venait d’expliquer à ses maîtres les paroles du Macololo.

— Baas, dit Congo après avoir obtenu la réponse demandée, peuple de Mosélékatse est plus puissant peuple du sud; Mosélékatse commander à cinq mille guerriers très cruels, et lui ordonner de pas faire quartier aux ennemis. Alors Macora ne pas pouvoir faire guerre contre lui, bien que guerriers à lui être très braves, eux trop peu ; eux devoir alors être tués, femmes aussi et enfants, ou devenir esclaves pour conduire bétail des Matabélés.

— Mais que compte-t-il faire ? répéta Arend.

— Lui emmener tout peuple, et bétail, beaucoup plus loin, comme lui avoir fait il y a des années.

— Au fait, il a peut être raison, dit Hans. Puisque par ce moyen il a déjà assuré son indépendance pendant plusieurs années, il réussira encore cette fois, j’espère.

On atteignit sans encombre le kraaldes Macololos. Là, le bétail fut rapidement rassemblé par les hommes, tandis que les femmes et les enfants attachaient ou empaquetaient les ustensiles, les dents d’éléphant, en un mot, tout ce qui pouvait être emporté dans un départ aussi précipité. Puis chacun se chargea d’un fardeau et l’on se mit en route ; les femmes et les enfants ouvraient la marche avec le bétail. Les guerriers et Macora restèrent à l’arrièregarde pour garantir la caravane de toute surprise, car les poursuivants ne pouvaient être loin, et le gué le plus proche pour franchir le Limpopo était à cinq

milles de là. Macora craignait d’être attaqué avant que tout son peuple eût réussi à franchir la rivière. Cette crainte n’était que trop fondée. Le gué n’offrait pas un passage commode ; une partie du bétail refusa de s’y engager, il fallut pousser et faire avancer de force les animaux effrayés. Quelques boeufs ne purent atteindre seuls le bord; on dut en quelque sorte les hisser sur la rive. Tout cela demanda du temps, si bien que le passage n’était pas complètement effectué lorsque les sentinelles signalèrent l’avant-garde de l’ennemi. Mais les Macololos ne perdirent pas la tête. Dès qu’ils aperçurent les Matabélés à l’horizon, ils saisirent leurs armes et marchèrent à leur rencontre, pendant que les non-combattants activaient la marche des bestiaux. Les deux jeunes soldats, Hendrick et Arend, n’étaient pas fâchés de prendre encore part à une bataille; Willem et Hans, débutant tous deux, s’élancèrent en avant avec leurs amis. Les jeunes gens pensaient que les Matabélés n’attaqueraient pas avant d’avoir rassemblé leurs forces, et surtout repris un peu haleine. Mais les guerriers de Mosélékatse avaient l’habitude du succès, ils se croyaient invincibles en toute circonstance. Les deux cents hommes qui formaient l’avantgarde n’attendirent pas une minute pour commencer l’attaque et lancèrent leurs flèches dès qu’ils furent à portée. Quatre détonations répondirent à leurs décharges, et quatre Matabélés tombèrent foudroyés. Macora, Sindo et un Macololo, qui se trouvaient, on nesaittrop comment, armés de mousquets, abattirent également chacun un ennemi. Les Matabélés se précipitèrent vers les jeunes gens pour les attaquer corps à corps, mais Macora veillait, sachant que ce genre de combat serait pour ses amis une mort cer-

taine. Il fit signe à ses hommes: ceux-ci se placèrent devant les chasseurs en s’abritant derrière leurs longs boucliers qu’ils maniaient avec beaucoup d’adresse, et tandis que la lutte se continuait entre les indigènes, les jeunes gens purent recharger leurs armes. Chaque coup de fusil abattait un homme ; au bout d’un quart d’heure de combat, les Matabélés virent leurs rangs tellement éclaircis qu’ils comprirent leur faute, et ils battirent en retraite, abandonnant plus de trente cadavres sur le champ de bataille.

Macora n’avait perdu que six guerriers; c’était une belle victoire. Les Macololos en étaient si fiers qu’ils parlèrent de poursuivre les fuyards. Mais le prudent Macora leur montra que l’avantage qu’ils pourraient obtenir ne serait jamais que temporaire, car ils ne tarderaient pas à se heurter contre plusieurs milliers d’adversaires devant lesquels il faudrait se retirer un moment ou l’autre. L’observation était trop sage pour ne pas convaincre tout le monde. On retourna au gué, on termina heureusement le passage, et au coucher du soleil toute la tribu se trouvait sur la rive opposée, en sûreté, derrière le cours infranchissable du Limpopo. Macora posta ses guerriers dans les endroits abrités et élevés qui commandaient tout le passage, et lorsqu’il fut bien certain que les Matabélés ne pourraient traverser inaperçus, il donna l’ordre aux femmes et aux enfants de partir en avant.

— J’admire la sagesse et la tactique de ces sauvages, dit Arend qui avait observé avec beaucoup d’intérêt les dispositions que prenait le chef. Mais pourtant, je me demande ce qu’il va faire désormais avec si peu de forces à opposer à tant d’ennemis. Car

enfin il ne peut fuir indéfiniment avec toute s* tribu.

— Ce que vous voir, pas être encore tout, baas Arend, dit Congo. Autres tribus devenir maintenant ses ennemies quand elles apprendre que Mosélékatse être ennemi à lui, car toutes tribus avoir grand peur de Mosélékatse.

— Et c’est à cause de nous qu’il s’est mis dans une situation si critique, dit Hans pensif. Il y a chez ces sauvages une grandeur d’âme qu’on ne rencontre pas souvent chez des Européens, croyez-le.

— Eux être bons, dit Congo, mais Matabélés être bien des sauvages. Macololos avoir enterré guerriers tués, mais Matabélés enterrer jamais guerriers tués, ni parents. Hyènes et chacals manger eux.

— Quoi? pas même leurs parents ? s’écrièrent les jeunes gens.

— Jamais; eux traîner corps hors de villages et laisser eux dans plaine.

— Ce sont de vrais sauvages, dit Willem. Le ciel nous préserve, ainsi que nos amis, de tomber jamais entre leurs griffes.

Tout en causant, les jeunes gens préparaient leurs armes. Ils avaient dans leurs bagages plusieurs fusils de rechange, bonne précaution dans une expédition lointaine, et qui allait leur rendre de grands services. Willem les fit tous déballer par Mocco ; il prit également une bonne quantité de munitions, puis il ordonna au Boschiman de partir avec les bêtes de somme à la suite de la tribu.

Tous ces fusils furent chargés soigneusement et déposés à portée de la main, près du chemin creux qui donnait accès sur le cours de la rivière. Comme

let endroit était le seul où l’on pût aborder, et qu’il c’avait guère qu’une dizaine de pieds de large, la défense en était facile, d’autant plus que la pente était très rapide et le sol fort glissant. Les Macololos comprirent bien vite tout leur avantage, et choisirent le long de la rive des places d’où ils pourraient commodément tirer dès que l’ennemi paraîtrait.

La nuit se passa sans la moindre alerte. Le seul bruit qui accompagna le mugissement de l’eau dans les rapides, fut le rugissement et le grognement des bêtes de proie qui se disputaient les corps des Matabélés : douce musique pour les oreilles des Macololos, à en juger par les signes et les hochements de tête qu’ils s’adressaient quand un cri plus perçant dominait le concert.

— Peut-être ont-ils renoncé à la poursuite, dit Willem, que l’inaction commençait, comme toujours,

à lasser.

— Ohl que non, baas Will, dit Congo. Eux avoir trop peur de Mosélékatse ; lui ferait mourir tous, si eux rentrer vaincus.

— Alors tu crois qu’ils reviendront à la charge ?

— Sûr. Moi croire que eux être déjà sur l’autre côté; mais eux pouvoir pas passer dans la nuit; eux attendre jour, et alors passer.

— Si nous les laissons faire, dit Hendrick.

Lorsque le jour commença à poindre, les

jeunes gens virent que le sagace Congo avait bien jugé: les Matabélés étaient sur l’autre rive. Dès que la clarté fut suffisante pour leur permettre de se diriger, ils s’engagèrent dans la rivière, où l’eau leur atteignait la ceinture, et s’avancèrent vers le défilé. Les six premiers de la bande furent fusillés presque à bout portant, et emportés par le courant. Le sort

de leurs camarades ne parut pas refroidir l’ardeur des Matabélés ; ceux qui étaient restés sur la rive se mirent à crier et gesticuler, tandis qu’une troupe nombreuse entrait dans leLimpopo et marchait vers le passage. Même sans l’ennemi qui les attendait à la sortie, l’entreprise était dangereuse pour eux, car le courant était violent, et il était difficile de garder son équilibre sur les roches roulantes qui couvraient le lit de la rivière. Massés et se soutenant les uns les autres, les Matabélés parvinrent sans encombre à l’entrée du défilé, dans lequel les cinq ou six premiers essayèrent de grimper : le passage était trop étroit pour en admettre davantage. Mais sur ce sol glissant et abrupt, il était impossible de garder un aplomb suffisant pour manier une lance ou une sagaie, et les chasseurs postés à l’autre extrémité les mitraillèrent à leur aise. Les morts et les blessés roulèrent dans la rivière, et les guerriers qui réussirent à grimper un peu plus haut, pendant qu’on rechargeait les armes, tombèrent sous les lances des Ma- ’ cololos, et allèrent rejoindre leurs camarades. Pendant dix minutes, les décharges ne cessèrent pas; presque tous ceux qui essayèrent de forcer le passage, furent fusillés ou noyés. Les Matabélés s’aperçurent enfin de la nouvelle faute qu’ils avaient commise et parurent renoncer momentanément à leur dessein. Ils se réunirent de nouveau sur la rive, et le bruit des détonations fit place à des hurlements de colère.

Dans cette seconde escarmouche, les Macololos n’eurent que cinq blessés, tous parmi les guerriers postés sur la roche, et qui se trouvaient, par conséquent, à portée des sagaies que les Matabélés lançaient du milieu du fleuve.

Macora se garda bien d’abandonner une position

si favorable à la défense, car il savait que s’il s’en éloignait, l’ennemi se mettrait aussitôt à sa poursuite. Il résolut de s’y maintenir assez longtemps pour permettre à sa tribu de prendre une avance considérable. Les Matabélés, de l’autre côté, semblaient disposés à attendre patiemment du renfort, ou leur départ.

Pendant deux heures, les deux troupes s’observèrent, se livrant, faute de mieux, à des luttes de paroles, dans lesquelles elles s’envoyaient des bordées d’injures et de menaces, et s’invitaient réciproquement à traverser.

Au bout de ce temps, Macora décida qu’il fallait partir rejoindre la tribu. Mais ce départ ne pouvait s’effectuer que par ruse, car les Matabélés n’eussent pas attendu une minute pour les suivre. La difficulté était de s’éloigner inaperçus, et Macora fit demander à ses amis leur avis.

— Mais rien n’est plus simple, dit Hendrick. Que tous les Macololos s’éloignent : les arbres et les taillis les empêcheront d’être vus. Nous quatre, qui sommes bien montés et pouvons nous échapper facilement, nous resterons et nous nous ferons voir de temps en temps pour montrer que le passage n’est pas abandonné. Nous tiendrons aussi longtemps qu’ils seront dupes de la supercherie : il se passera probablement quelque temps avant qu’ils la découvrent.

— Ce plan me semble en effet le meilleur, dit Arend. Voyons ce qu’en dira Macora.

Congo agit de nouveau comme interprète. Macora approuva la proposition, et donna ses ordres pour qu’elle fût mise à exécution à l’instant même.

Lorsque les Macololos furent prêts, Willem, pour

détourner Pattention de Pennemi, se güssa jusqu’à k pointe d'un rocher qui surplombait la rivière et, visant un grand gaillard qui se tenait bien en évidence sur l’autre berge, il fit feu. Le Matabélé poussa un grand cri et tomba dans cette rivière qui avait déjà emporté tant de ses compatriotes. Ceux qui se trouvaient près de lui détalèrent comme des cerfs et disparurent derrière les buissons. Les Macololos profitèrent de l’émoi des ennemis pour s’éloigner sans bruit et, outre les chasseurs, il ne resta près du passage que le chef, Sindo, et deux ou trois hommes ayant des chevaux.

Pendant une heure, les Matabélés ne firent pas la moindre tentative pour s’approcher de la rive. Ils restèrent absolument invisibles, et Macora commença à soupçonner qu’ils avaient quitté la place et trouvé un autre gué. Il proposa donc d’abandonner le défilé et de rejoindre la tribu en toute' hâte, car si son pressentiment se réalisait, son peuple pouvait se trouver en grand danger. Les chasseurs partagèrent son avis, mais ils conseillèrent de laisser des indices qui pussent faire croire, au besoin, qu’ils étaient toujours à leur poste. Différentes pièces de vêtements furent donc accrochées aux buissons et disposées de manière à pouvoir être prises pour des chasseurs embusqués. Puis, Willem tira un dernier coup de fusil, auquel personne ne répondit, et tous s’éloignèrent à l’abri des arbres.

Ils galopèrent vigoureusement et rejoignirent en peu de temps leurs compagnons.

Un peu plus tard, ils rattrapèrent la troupe des femmes et des enfants, dont les troupeaux avaient considérablement retardé la marche et, comme le soir approchait et que de l’eau se trouvait dans le

voisinage, Macora fit faire halte pour passer la nuit à cet endroit.

Il était temps que le chef rejoignît sa tribu : dix minutes plus tard, il n’eût plus trouvé que des cadavres. A peine l’ordre de faire halte avait-il été donné, qu’une bande d’une centaine de Matabélés fut découverte derrière les buissons les plus proches du lieu choisi pour le campement. L’approche de Macora et des chasseurs les avait seule empêchés d’attaquer. C’étaient, sans nul doute, les vaincus du bord de la rivière qui avaient trouvé un gué en la remontant, car ils venaient de cette direction. Ne se sentant pas assez forts pour tenter une attaque, ils se tinrent à distance ; c’était une preuve que leur intention avait été de massacrer les femmes et les enfants pendant que les hommes gardaient le passage du Limpopo.

Les chasseurs jugèrent ce voisinage inquiétant. Montés sur leurs chevaux, ils s’avancèrent jusqu’à une distance suffisante et firent une décharge sur les buissons. Les Matabélés se levèrent précipitamment de leurs cachettes et détalèrent avec une agilité merveilleuse. Lorsqu’ils les eurent perdus de vue, les jeunes gens revinrent au camp. Là, ils furent frappés de l’abattement de Macora. Congo leur en expliqua la cause.

— Baas Will, dit-il, lui dire que y a pour son peuple et pour lui que destruction en perspective.

— Mais jusqu’ici il a eu l’avantage, dit Willem ; que voit-il donc tout à coup de si décourageant ?

— Lui croire que deux détachements, ou plus, d’armée de Mosélékatse avoir été envoyés contre lui, que eux se joindre, et pas faire de quartiers à lui, ni -son peuple, ni ses amis, car eux avoir subi de tfPp

grandes pertes dans ces deux rencontres ; eux, pas montrer de pitié.

• — Mais ils se sont sauvés avec beaucoup d’ardeur, dit Hendrick ; il me semblerait plutôt qu’ils en ont assez.

— Guerriers de Moséiékatse pas pouvoir reparaître vaincus devant roi ; eux seraient tous torturés et mis à mort. Eux aimer encore mieux tenter impossible contre ennemi que revenir vaincus.

— La situation est vraiment grave, alors, dit Arend. Demande à Macora s’il a quelque plan pour tâcher d’échapper aux Matabélés.

Congo transmit la question au chef. Les jeunes gens furent émus de son air de profonde tristesse, tandis qu’il répondait.

— Macora ne voir qu’un plan exécutable, dit Congo. Si peuple à lui marcher vivement vers ouest, lui avoir des chances de rejoindre peuple sur lequel règne grand chef Sébituane, qui pouvoir protéger lui, car les deux tribus être parentes. Mais Macora pas pouvoir aller avec eux, car Sébituane garder rancune à Macora d’un différend que lui avoir avec lui; Sébituane pardonner jamais et ferait mettre lui à mort.

Avant que les jeunes gens eussent le temps de répondre, Macora adressa encore quelques mots à Congo en désignant les chasseurs.

— Macora conseille à vous de profiter de vos bons chevaux pour fuir, car, avec lui, vous être en danger, dit Congo.

— Ahl par exemple!... s’écria vivement Willem. Jamais !...

— Croit-il que nous sommes capables de l’abandonner dans une pareille situation ? dit Hendrick.

Hans et Arend repoussèrent également la proposition. Macora les remercia avec reconnaissance, puis il fit part de son projet à son peuple. Un concert de protestations s’éleva. Congo expliqua à ses maîtres que les guerriers aimaient mieux mourir avec leur chef que de l’abandonner, et qu’ils ne voulaient pas entendre parler de le conduire comme captif à Sébituane.

Les jeunes gens admirèrent une fois de plus la loyauté et le dévoûment des Macololos, mais en songeant qu’ils étaient la cause involontaire de tant d’infortunes et que personne ne paraissait leur en vouloir, ils sentirent que leur devoir était de travailler de tout leur pouvoir à sauver leurs amis.

Après s’être concertés à ce sujet, ils firent proposer à Macora de venir avec son peuple se réfugier chez les Bakwains, branche occidentale de sa race, dont le territoire n’était pas bien éloigné.

Macora répondit que nulle tribu de ce pays ne consentirait à le protéger, car toutes craignaient également d’encourir la haine de Mosélékatse en donnant asile à ses ennemis. Bien plus, pour s’attirer les bonnes grâces du tyran redouté, elles le livreraient plutôt d’elles-mêmes.

Les chasseurs proposèrent alors à Macora de quitter sa tribu et de les suivre dans le sud, tandis que les Macololos chercheraient refuge auprès de Sébituane. Mais le chef refusa absolument d’abandonner ceux qui venaient de lui montrer tant d’attachement.

La journée se passa à faire des propositions et soutenir des discussions, et la nuit arriva sans qu’une décision eût été prise. Les Matabélés n’avaient plus donné signe de vie. Malgré leur disparition, Macora

ne pensait pas que son peuple pût arriver sans encombre jusque chez les Béchouanas, car les enfants et les troupeaux marchaient trop lentement pour pouvoir échapper à leurs poursuivants, et ceux-ci ne devaient pas être bien loin. Une chose vint confirmer cette dernière crainte. A la nuit, on aperçut un feu au loin dans la plaine, et le bruit de voix parlant ou criant s’entendit très distinctement. Nul ne douta que ce ne fût l’ennemi, et Macora ordonna de garder autant que possible le silence, et de n’allumer aucun feu, car les Matabélés pouvaient ne pas. avoir aperçu leur camp.

Mais tous furent agréablement surpris, après une nuit d’angoisse, en découvrant deux grands chariots entourés de plusieurs chevaux et de boeufs. Ce ne pouvait être que le campement de marchands blancs ou de chasseurs. Nos jeunes aventuriers sautèrent sur leurs chevaux et 'en un temps de galop arrivèrent aux véhicules et à leurs propriétaires. Comme ils l’avaient supposé, c’étaient des marchands. Ils dirent qu’ils étaient de Port-Natal, qu’ils avaient fait une excursion vers le Nord, et retournaient à Durban. Ils étaient accompagnés de quelques Cafres venus avec eux de Port-Natal, et d’un certain nombre de Béchouanas qui s’étaient joints à eux pendant leur voyage. Cette rencontre était opportune pour nos chasseurs ; leurs munitions commençaient à s’épuiser, et les marchands offrirent justement de leur en vendre. Tandis qu’on discutait les conditions, Macora, qui avait rejoint les jeunes gens, sembla tout à coup pris d’un accès de démence: il se mit à gesticuler d’une manière frénétique en appelant ses gens d’une voix suraiguë, et quoique ceux-ci fussent à un demi-kilomètres de distance, il paraissait leur

donner des ordres. Les chasseurs jetèrent les yeux de tous côtés, croyant à une attaque des Matabélés : nul ennemi n’était en vue. Ils n’eurent l’explication de cette étrange conduite que lorsque cette pantomime et ces cris eurent éveillé l’attention des Macololos, qui arrivèrent en toute hâte.

Aux gestes d’étonnement et de joie de toute la troupe en écoutant une communication que leur faisait un des Béchouanas, les chasseurs comprirent que Macora avait trouvé des amis, peut-être des compatriotes, parmi les serviteurs des marchands. Congo, qui vint avec les autres, les mit au courant de ce qui se passait.

— Baas Will, dit-il, ces hommes qui accompagner marchands être du pays de Sébituâne, et par conséquent parents de tribu de Macora. Eux avoir quitté seulement depuis quelques jours leur pays, et Sébituâne être mort depuis plusieurs semaines. C’est fille à lui, Ma-Mochisane, qui être maintenant reine, et Macora pouvoir aller avec peuple chez Béchouanas, car elle être son amie.

— Voilà enfin une bonne nouvelle, dit Willem. Espérons que les Macololos pourront atteindre le territoire Béchouana avant le retour des Matabélés.

— Je crois que Macora ne va pas perdre une minute, dit Arend. Voyez: il a dit quelques mots seulement, et tout le monde fait déjà ses préparatifs de départ.

En effet : quelques Macololos avaient pris leur course vers le camp, et on voyait toute la population s’agiter pour rassembler les troupeaux et rattacher les paquets.

— Ecoutez donc, dit Willem, j’ai une idée. Il est à peu près sûr que nous n’avons pas fini avec les

Matabélés et que nous en viendrons encore aux mains. Nous n’avons que peu d’hommes capables de manier un fusil, et je vois que ces trois mar- v chands sont armés, ainsi que la plupart de leurs serviteurs; leur assistance nous serait précieuse.

— Tu as raison, dit Hans. Mets-les au courant de ce qui se passe, Willem, puisque c’est toi qui as eu cette idée, et si ce sont de braves cœurs, ils ne nous refuseront pas leur aide.

— Bon, je veux bien, dit Willem en poussant son cheval vers les trois marchands qui se tenaient un peu plus loin près d’un chariot.

Willem, en peu de mots, leur raconta les événements des trois ou quatre jours précédents, et leur demanda de se joindre avec leurs gens aux Macololos.

A sa grande stupéfaction, dès que les trois colons entendirent prononcer le nom de Mosélékatse, ils se détournèrent, et sans répondre un seul mot, se mirent hâtivement à ratteler leurs bœufs, en ordonnant aux domestiques de seller vite les chevaux. Dix minutes après, ils étaient en route vers le sud, activant de toutes leurs forces la marche du bétail.

— Les lâches 1 s’écria Hendrick avec colère.

— Ils ne sont pas hommes à risquer leur peau pour 1^ service des autres, dit philosophiquement Hans. Cette espèce n’est pas rare.

Willem était trop indigné d’une pareille couardise pour dépenser beaucoup de paroles à ce sujet. Il murmura quelque chose entre ses dents en regardant s’éloigner la petite caravane, puis tourna bride et revint au camp suivi de ses compagnons.

Ils trouvèrent les Macololos prêts à reprendre leur marche, et pleins d’ardeur et d’espoir. Tout le peuple se remit en route, et une bonne distance fut par-

courue ce jour-là, car c’est tout au plus si l’on s’accorda quelques instants d’arrêt pour prendre un peu de nourriture ou faire boire les bestiaux.

Les Macololqs, habitués à cette vie errante, ne semblaient pas souffrir de marcher presque nus sous ce soleil brûlant. Quant à nos chasseurs, quoique endurcis par l’exercice, et plus ménagés, puisqu’ils étaient à cheval, ils souffraient cruellement. Il vint même un moment où la torture leur devînt intolérable, et ils se demandèrent si la poursuite des Matabélés n’était pas chimérique et la fuite inutile.

Macora, consulté, répondit que la fuite et la prudence étaient plus nécessaires que jamais. Et, en effet, les jeunes gens le virent, le soir, poser luimême des sentinelles auxquelles il fit de vives recommandations, et disposer les armes comme s’il craignait une surprise. Avec l’aide de Congo, les jeunes gens s’informèrent de la cause de tant de précautions, et Macora, très préoccupé, leur dit que les guerriers de Mosélékatse ne dormaient jamais avant d’avoir accompli leur dessein, et qu’ils n’abandonneraient la poursuite que si une défaite considérable les convainquait de la supériorité de l’ennemi.

— Mais alors, pourquoi donc ne nous attaquentils pas? dit Willem.

— Macora dire que eux rassembler leurs forces, dit Congo. Dès que eux être en nombre suffisant, eux attaquer.

— Et quand pense-t-il atteindre le pays Béchouana?

— Dans deux jours, si rien retarder lui, dit Congo.

Le lendemain, avant l’aube, la marche fut reprise

avec une hâte plus grande encore que les journées précédentes.

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De nos chasseurs, Willem était le seul qui ne maugréât pas contre cette fuite, que rien en apparence ne motivait. Il avait eu trop d’exemples du bon sens et de l’expérience de Macora pour ne pas se rendre à ses raisons.

— Que nous importe, dit-il à ses compagnons, de voyager deux jours de plus dans cette direction. C’est bien vite passé, et, d’ailleurs, nous ferons connaissance avec une région nouvelle qui nous ménage peut-être des surprises agréables.

La journée n’était pas à moitié écoulée que l’événement donna une fois de plus raison à Macora. Un détachement de Matabélés surgit tout à coup de derrière un bouquet d’arbres, sur la route que suivaient les Macololos. Tous les guerriers saisirent leurs armes, mais les ennemis ne se sentirent pas en nombre pour tenter une attaque et prirent la fuite. Ce n’étaient probablement que des éclaireurs de Mosélékatse. Dans l’après-midi, quelques Macololos restés en arrière pour observer l’ennemi revinrent annoncer qu’un corps considérable s’avançait derrière eux. On pouvait s’attendre à livrer bataille avant vingt-quatre heures.

Le point capital, désormais, était de ne pas être attaqué étant en marche; il fallait trouver une place d’où la défense pût être organisée. Malheureusement, la plaine n’offrait pas un endroit favorable. Macora pressa ses gens d’atteindre la rivière qui n’était plus très éloignée, et où il était certain de trouver une position qui leur donnerait de grands avantages dans le combat. On s’y dirigea sans perdre une minute, et on l’atteignit une heure avant le coucher du soleil. L’ennemi ne pouvait plus être loin : on se prépara immédiatement à le recevoir.

Hendrick et Arend ayant, en qualité de militaires, plus de connaissances stratégiques que leurs compagnons, étaient partis en avant dans la direction indiquée par Macora, pour étudier le terrain et les moyens d’en tirer parti. La chance les conduisit à un endroit qu’on eût dit fait exprès pour la circonstance. Un peu au-dessus de l’endroit où ils atteignirent la rivière, le courant décrivait une courbe en fer à cheval. La presqu’île ainsi formée était assez étendue pour contenir à leur aise les Macololos et leurs troupeaux. La dépression du terrain, sur l’isthme, montrait qu’à la saison des pluies cette péninsule devenait une grande île; pour le moment, l’étroit canal était complètement à sec sur une longueur d’une cinquantaine de mètres. Le bétail traversa ce passage sans difficulté, et la tribu se trouva bientôt en sûreté dans une position où elle ne pouvait être entourée par l’ennemi, et où un seul point se prêtait à une attaque. L’isthme était complètement découvert. C’était un grand désavantage pour des gens qui allaient avoir affaire à des assaillants dix fois plus nombreux qu’eux; il était donc urgent de fortifier le passage. Mais que faire en si peu de temps? Tout à coup, Hendrick avisa sur la rive, juste sur le bord de l’isthme, un gigantesque nwana, probablement plusieurs fois centenaire. Le nwana est un des plus singuliers arbres que renferment les forêts africaines. On en a trouvé dont la circonférence, à leur base, était de trente mètres, et la hauteur en proportion. Le bois de cet arbre est aussi tendre que la tige d’un chou, et a la réputation de ne pouvoir être employé à aucun usage. Nos chasseurs ne furent pas de cet avis. Ils avaient dans ieurs bagages deux énormes haches qui auraient

facilement raison d’un nwana, même de la taille de celui qu’ils voyaient là. Ils résolurent d’abattre cet arbre en travers du passage : par sa masse, il formerait une barricade suffisante pour arrêter quelque temps l’ennemi. Mocco apporta les haches, et les jeunes gens, se relayant deux par deux, attaquèrent vigoureusement l’arbre à sa base. A chaque coup, les haches s’enfonçaient profondément dans ce bois spongieux, et Hendrick, qui voyait facilement le côté comique des choses, prétendit qu’il lui semblait taper dans un immense pain d’épice.

L’opération réussit à souhait: au bout d’une demiheure de travail, on vit l’arbre s’incliner avec lenteur; puis il accéléra sa chute, et enfin s’étendit avec un craquement dans le bras desséché de la rivière et le couvrit entièrement, sauf un espace de quelques pieds, à chaque bout.

Quand la barricade fut terminée, les fugitifs battirent des mains joyeusement, car elle était encore meilleure qu’on n’eût pu l’espérer. Maintenant, l’ennemi pouvait venir ; tout était prêt pour le recevoir.

Il ne se fit pas longtemps attendre. Lorsque la nuit fut tombée tout à fait, on aperçut de grands feux dans le lointain. Les Matabélés étaient là et n’attendaient probablement que le jour pour reconnaître la position et commencer l’attaque.

Pendant la veillée, Macora informa les chasseurs qu’il n’était pas resté inactif, tandis que ceux-ci s’occupaient de fortifier la place. Il avait demandé dans sa tribu quatre hommes de bonne volonté pour aller en ambassade dans des tribus voisines jalouses des empiètements perpétuels des Matabélés, et tâcher d’en obtenir des secours. Tous les Macololos s’étaient offerts à l’envi pour cette mission dangereuse, et

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Macora n’avait eu que l’embarras du choix. Sindo avait particulièrement insisté pour faire partie de l’expédition, désireux de regagner tout à fait l’amitié du chef. Il était donc parti avec un compagnon; une heure plus tard, deux autres s’étaient mis en route. Cette division avait pour but de garantir davantage les chances de succès : si les uns étaient tués ou pris, les autres réussiraient peut-être à atteindre leur but. Quant au plan de Macora, il était de se maintenir dans sa position jusqu’à ce que des secours vinssent forcer les Matabélés à lever le siège, car s’éloigner de la presqu’île, c’était chercher une défaite certaine.

Au point du jour, les chasseurs grimpèrent sur les branches dressées du nwana et aperçureut une foule de guerriers noirs, qu’ils évaluèrent à six cents hommes. Macora n’avait guère que deux cent-cinquante combattants à leur opposer. Dès que J’approche des assaillants fut signalée, il distribua sa troupe le long de la barricade, et réserva pour les deux brèches ses plus braves guerriers. Les Matabélés s’avançaient comme des gens sûrs de la victoire ; ils croyaient avoir mis leurs ennemis aux abois, et ne se pressaient pas de venir les achever dans leur retraite. Ils poussèrent une reconnaissance jusqu’à la presqu’île, mais en restant hors de portée des balles, et ne se décidèrent à l’attaque que dans la matinée. Du premier coup d’œil, ils avaient bien jugé des points faibles du retranchement, car ils se divisèrent en deux bandes qui se mirent brusquement à courir et se jetèrent sur les deux brèches laissées par le nwana. Un combat acharné se livra sur les deux points ; il ne dura que quelques minutes, car les Matabélés, surpris de tant de résistance, se retirèrent

aussi vite qu’ils étaient venus, non sans laisser nombre de morts ou de blessés sur le terrain. Mais cette victoire momentanée coûtait cher aux assiégés ; huit Macololos étaient tués, et plusieurs blessés plus ou moins grièvement. Le visage de Macora exprima de nouveau une sombre préoccupation.

— Les choses tournent mal, dit Arend. Il s’en est fallu de peu que la première attaque des Matabélés n’emporte la position.

— Un second assaut comme celui-ci, dit Hendrick, et nos hommes seront presque tous hors de combat.

— Je me demande ce que Macora pense de notre situation, dit Willem. Congo, questionne-le. Congo obéit.

— Baas Will, dit-il, lui croire que, malgré votre aide, lui pourra pas résister à nouvelle attaque.

— C’est peu réjouissant, dit Hans, qui s’était perché sur une branche et inspectait la plaine. Mais où sont donc passés les Matabélés ?

Les jeunes gens grimpèrent à leur tour sur le nwana et scrutèrent minutieusemént les environs : les seuls Matabélés qu’on pût apercevoir étaient ceux qui étaient tombés pendant le combat et que leurs camarades avaient, comme toujours, abandonnés sur le champ de bataille.

Macora, comprenant à leur mine ce qu’ils cherchaient, dit quelques mots à Congo, en les désignant.

— Macora sûr que guerriers de Mosélékatse être près, dit le Cafre.

— Attendons-les patiemment, dit Willem, en sautant à terre.

Attendre était en effet le seul parti à prendre, B 55 5

d’autant plus que les renforts demandés ne pourraient arriver avant trois jours, en supposant que les envoyés n’eussent subi aucun accident capable de les retarder. S’armer de patience était difficile à nos jeunes chasseurs, que cette inaction et cette incertitude énervaient au dernier point.

La journée se termina sans incident. Toute la nuit, lesMacololos virent encore dans le lointain de grands feux qui ne pouvaient être que ceux du camp des Matabélés. Quand le jour naissant empêcha de les distinguer, les assiégés se préparèrent à essuyer un nouvel assaut. Mais, contre toute attente, l’ennemi demeura aussi invisible que la veille.

— Je crois que les démons de Mosélékatse ont abandonné l’entreprise, dit Arend.

— Je suis de ton avis, dit Hendrick. S’ils avaient dû nous attaquer, ils l’auraient fait depuis une heure.

— Je ne comprends pas que Macora tarde davantage à aller rejoindre ses compatriotes, dit Arend. Le moment serait certainement favorable. Qu’en penses-tu, Willem?

— Je me méfie un peu de mes jugements dans cette question, répondit Willem, car j’ai peu d’expérience des choses de la guerre, et des ruses des Matabélés. Je crois que nous ferons bien de nous en rapporte!* à Macora.

— Il temporise trop volontiers, dit Hendrick. Congo, dis lui que nous le prions de ne pas attendre plus longtemps pour donner l’ordre du départ, car les Matabélés sont sûrement partis, et il importe de ne pas attendre leur retour et les renforts qu’ils sont sans doute allés chercher.

Congo remplit ses fonctions d’interprête. Mais avant qu’il eût traduit la réponse, les chasseurs vi-

rent aux gestes de Macora qu’il n’approuvait pas la proposition.

— Baas, dit Congo, Macora reconnaître que vous être supérieurs à lui pour chasse et même guerre ; mais lui dit que lui connaître mieux que vous ruses des Matabélés et caractère. Lui pas vouloir bouger d’ici de peur de tomber dans quelque embuscade, car lui certain qu’ennemi surveiller nous et être pas loin.

— Il a peut-être raison, dit Willem. Mais est-il absolument sûr de recevoir les secours qu’il a demandés ?...

— Tout à fait sûr, dit le Cafre.

— Je ne partage pas cette confiance, dit Hendrick, car ses messagers ont pu tomber entre les mains de quelque détachement qui rôdait sur leur route. Je suis d’avis que, si nous n’avons rien vu venir dans trente-six heures — cela fera les trois jours que comptait Macora — nous continuions notre marche. En êtes-vous d’accord ?

— Eh bien, soit, dirent ses compagnons.

. — Bon. Dis-lui cela, Congo.

Macora hésita et réfléchit quelques instants lorsque le Cafre lui eut transmis la décision de ses maîtres. Enfin, il promit que si dans trente-six heures on n’avait vu reparaître ni amis ni ennemis, il reprendrait sa marche vers le pays des Béchouanas.

Les heures passèrent, lentes et monotones comme peuvent l’étre des heures d’incertitude pour des gens actifs. Sindo et ses compagnons ne revinrent pas; et les Matabélés ne donnèrent pas signe de vie. Nos deux jeunes militaires, avec la vanité naïve de leur âge, étaient persuadés que les Matabélés avaient renoncé à vaincre un peuple protégé par l’intelligence et les armes d’hommes blancs. Le chef n’était pas de

cette opinion; il savait à quoi s’en tenir sur le respect des Matabélés pour les Européens. Mais, pour ne pas désobliger ses amis, il ne discuta pas ce point et se contenta, suivant les conventions, de commander le départ.

Les troupeaux furent poussés hors de leurs enclos, et toute la tribu reprit sa route avec autant de hâte que si l’ennemi avait été sur ses talons.

— Je trouve dans la conduite des Macololos des choses tout à fait contradictoires, dit Willem à ses compagnons. Quand ils sont forcés de faire face à l’ennemi, ils se battent comme des braves, mais quand l’ennemi n’est que proche, ils n’ont plus l’air que de poltrons.

— Baas Willem, dit Congo qui marchait à côté de lui, si vous connaître ruses de Mosélékatse et de ses guerriers, vous seriez pas étonné que Macololos craindre plus quand eux se cacher que quand eux se montrer. Macora être sûr que eux avoir tendu un piège.

Les jeunes gens n’avaient rien à répondre. Pendant quelques heures, ils marchèrent avec les Macololos, sondant les buissons, inspectant la plaine qui s’étendait devant eux ; rien d’insolite ne fut découvert. Mais lorsqu’ils furent à une distance assez considérable de la presqu’île qui leur avait servi d’abri, un des éciaireurs revint hors d’haleine et annonça que les Matébélés étaient à leur poursuite. Macora avait bien deviné leur tactique : ils lui avaient donné le temps d’abandonner une position trop favorable pour la défense, et ils allaient l’attaquer maintenant en rase campagne où l’avantage du nombre pourrait décider seul de la victoire.

4 Dès qu’ils apprirent cette nouvelle, Hendrick et

Arend partirent en avant pour tâcher de découvrir encore une fois un champ de bataille où les forces des Matabélés ne pourraient se déployer. Mais la chance fut contre eux : de quelque côté qu’ils jetassent les yeux, ils n’aperçurent que la plaine unie et interminable. Quand ils eurent franchi environ deux kilomètres, Hendrick arrêta son cheval.

— Inutile d’aller plus loin, dit-il ; c’est tout au plus si nos amis réussiront à atteindre cet endroit avant que les Matabélés les rattrapent. Retournons.

— Retournons I répondit Arend machinalement, en examinant avec attention quelque chose dans la plaine.

Hendrick, surpris, regarda dans cette direction, et vit une trentaine d’hommes qui s’avançaient rapidement vers eux.

— Nous allons être entourés, dit Arend en tournant bride... Au galop.

Tous deux repartirent à toute bride et furent bientôt près de leurs compagnons.

— Macora avait raison, dit Hendrick en arrivant. Nous n’aurions pas dû quitter cette presqu’île où la défense nous était si facile. Nous avons commis une lourde faute.

Au même instant, les éclaireurs de l’arrière-garde vinrent annoncer l’arrivée d’un corps considérable de Matabélés qui marchait rapidement et n’allait pas tarder à paraître.

— Décidément, je commence à m’expliquer un peu mieux la conduite de ces marchands de Durban que nous avons tant blâmée l’autre jour, dit Arend.

— Ma foi, c’est vrai, dit Hendrick. Je ne suis pas plus poltron qu’un autre, mais que faire contre une telle quantité d'adversaires 1

— Notre sort est certain, dit Hans, mais ne sommes-nous pas la cause de tout ce qui arrive ! N’oubliez pas, je vous en prie, que sans nous, les Macololos seraient à cette heure bien tranquilles chez eux et que les Matabélés n’auraient pas songé à aller les y chercher.

— Sans doute, sans doute, dirent ensemble Arend et Hendrick, un peu honteux.

— Mes amis, dit Willem, agissez comme vous voudrez : partez ou restez, vous savez ce que vous avez à faire. Mais je vous déclare que je n’abandonnerai pas ce brave chef, coûte que coûte. Je lui dois trop pour pouvoir, dans un moment pareil, le quitter sans lâcheté et sans ingratitude.

— Nous resterons avec toi, en tout cas, dirent les deux jeunes gens, désireux de regagner l’approbation de leur aîné, à l’estime duquel ils tenaient beaucoup. '

— Bien. Mais il serait temps de faire halte, dit Willem. Nos poursuivants vont tomber sur notre arrière-garde; nous sommes trop dispersés. Va le dire à Macora, Congo, et lestement.

Le Cafre courut et transmit son message. Aussitôt Macora s’ariêta et pour appeler l’avant-garde, poussa un cri perçant qu’on pouvait entendre de plus d’un kilomètre. Plusieurs Macololos répondirent, mais lorsque le silence se fut rétabli, une autre voix, rendue indistincte par l’éloignement, se fit entendre dans la plaine. Tous les Macololos se redressèrent comme mus par un même ressort.

— Sindo ! s’écrièrent-ils... Sindo 1 Sindo l

Un second cri semblable au premier répondit à cet appel. Alors tous ces gens qui ne se traînaient qu’avec peine quelques instants auparavant, sem-

blèrent reprendre leurs forces comme par un miracle. Quelques jeunes gens se mirent à courir vers la direction d’où partait la voix de Sindo ; les autres suivirent de leur mieux en pressant les troupeaux qui trottaient en débandade. Dix minutes après, la tribu joignit une nombreuse troupe de Béchouanas qui l’accueillit avec de vives démonstrations de joie, et Sindo, qui la conduisait, annonça qu’une armée considérable, envoyée par la reine Ma-Mochisane, s’avançait derrière eux.

Sindo rendit compte à Macora de la manière dont il avait accompli sa mission. Il avait été favorisé par le hasard pendant toute la duréede son voyage. Il avait pu échapper aux tirailleurs Matabélés, et était arrivé sans encombre dans la région méridionale du pays des Béchouanas juste au moment où Ma-Mochisane visitait elle-même cette partie de son royaume. Il lui apprit aussitôt la situation de Macora et de sa tribu. Elle se souvint de Macora, qui avait été son ami d’enfance, et désireuse de le secourir autant que de satisfaire sa haine héréditaire contre les Matabélés, elle avait immédiatement envoyé une troupe de ses meilleurs guerriers pour protéger sa marche.

Les Béchouanas arrivèrent au moment où Sindo finissait son récit. Il était temps : les Matabélés n’é- .taient plus à un demi-kilomètre. Leur surprise fut extrême lorsque, au lieu d’une bande d’individus exténués et hors d’état de lutter, ils virent, devant i eux une armée de guerriers solides et tout disposés au combat. Il y eut chez eux un moment d’hésitation; mais ils n’avaient le choix qu’entre deux genres de mort : s’ils ne tombaient pas en guerriers sur le champ de bataille, ils périraient infailliblement de la main du bourreau. Ils se ruèrent donc en déses-

pérés sur les Béchouanas, qui les reçurent avec vigueur et les mirent dans une déroute complète. A la manière dont les Matabélés battirent en retraite, et au nombre de morts et de blessés qu’ils laissèrent sur le terrain, il était facile de voir qu’ils se retiraient définitivement.

Trois jours après cette victoire, à laquelle nos jeunes chasseurs avaient, bien entendu pris une part active, les Macololos firent leur entrée chez les Béchouanas, et Macora prêta serment de fidélité à sa nouvelle souveraine. Tous furent reçus avec le plus grand enthousiasme, et des fêtes célébrèrent à la fois l’arrivée de la tribu amie et la grande défaite de l’ennemi commun, le chef des Matabélés..

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