WILLEM FAIT UNE CAPTURE
Deux jours après leur « présentation à la cour », nos jeunes chasseurs prirent congé de leurs amis et alliés, et partirent vers l’ouest: les Béchouanas leur avaient assuré que, dans cette direction, ils trouveraient une forêt de mimosas dans laquelle les girafes étaient toujours en grand nombre. Macora leur donna quatre de ses plus fidèles Macololos pour les guider et les assister dans leur entreprise.
Après une journée de marche, ils atteignirent l’endroit indiqué. Une lagune, non loin de là, leur offrit une place commode pour l’établissement d’un camp. Elle leur présenta autre chose encore qui les combla de joie; ses bords vaseux étaient couverts d’empreintes faciles à reconnaître : des girafes de toutes tailles étaient venues là par troupes. Quelques-unes de ces traces étaient toutes fraîches.
— Je crois que nous trouverons ici notre affaire, dit joyeusement Willem. Demain, nous irons en reconnaissance, et nous chercherons un endroit con-
venable pour le nouveau hopo que Macora promet de nous faire construire.
Le lendemain matin, tandis que les chasseurs déjeunaient et que leurs serviteurs préparaient les chevaux, un bruit de piétinements et d’aboîments qui se rapprochaient du camp se ht entendre. Bientôt, un grand troupeau de springboks apparut, lancé au galop devant une bande de chiens sauvages; une trentaine de girafes couraient, affolées, parmi les antilopes.
— Alerte! cria Willem qui se trouva debout en un clin d’oeil. Quelques-unes de ces girafes ont à peine trois semaines.
Il sauta en selle et partit vigoureusement à la poursuite du troupeau. Ses compagnons l’imitèrent. Tous rejoignirent facilement les girafes qui paraissaient épuisées. Pour les springboks, ils firent un brusque crochet vers la gauche dès qu’ils aperçurent ces nouveaux ennemis et filèrent vers l’est, entraînant à leur suite toute la meute de chiens sauvages. Cette séparation faisaif parfaitement le compte des chasseurs ; elle leur permit d’isoler de leurs compagnes trois familles de girafes dont les petits étaient tout jeunes et remplissaient les conditions désirées.
Bientôt, un groupe s’écarta de celles-ci, une jeune courant entre son père et sa mère; elle était haie- ■ tante et n’avançait plus que d’un trot allongé. Willem s’élança à leur suite, pendant que ses compagnons continuaient à galoper sur les talons du troupeau. Les pauvres animaux ne levaient leurs pieds qu’avec peine ; le petit, surtout, courait si gauchement qu’il paraissait près de tomber de lassitude. Fou de joie, le chasseur réglait sur son allure celle de son cheval -, mais tout en serrant de près cette proie si
désirée, il se demandait avec une vive appréhension comment il s’y prendrait pour la capturer vivante. 11 avait rapidement perdu de vue ses compagnons ; il n’avait donc plus de secours à en attendre, et il songea qu’il s’enfonçait de plus en plus dans le désert, sans vivres et même sans moyens de retrouver sûrement sa route. Que faire?
Tout à coup, il réfléchit qu’au lieude chasser sa girafe vers la plaine, il pourrait aussi bien la pousser vers le camp. Aussitôt, éperonnant son cheval, il dépassa les trois girafes qui, selon ses prévisons, s’arrêtèrent dès qu’elles l’aperçurent devant elles. Alors il tourna bride et s’avança vers elles. Les deux grandes firent immédiatement volte-face, mais d’un mouvement si brusque, qu’elles renversèrent le jeune, épuisé et mal assuré sur ses jambes. Avec un cri de triomphe, Willem sauta à terre, et lui pressa la tête sur le sol. Le pauvre animal n’avait pas encore assez de force dans son long cou pour se soustraire à cette pesée exercée par le lourd boër. Il resta donc étendu,, maintenu par le seul poids du chasseur, tandis que son père et sa mère, impuissants à le défendre, continuaient leur fuite et disparaissaient bientôt derrière des bouquets d’arbres.
— Enfin 1 se dit Willem, je la tiens I la voilà 1 Pourvu que les camarades aient bientôt l’idée de se mettre à ma recherche 1
C’est, qu’en effet, si Willem tenait la girafe, celleci . retenait aussi le chasseur: il n’avait pas la plus petit courroie, pas le moindre bout de corde pour attacher sa prisonnière, et à juger par ses efforts désespérés poqr se dégager, elle aurait profité du premier moment de liberté pour prendre la fuite. Son enthousiame du succès un peu calmé, Willem en-
LES CHASSEURS DE GIPvAFES
visagea la situation et arriva tout droit à une conclusion catégorique : il avait agi comme un fou.
D’abord, il s’était précipité sur la girafe sans plus s’occuper de son cheval, et dans sa préoccupation de ne pas laisser échapper sa capture, il n’avait pas même songé à le faire rester auprès de lui. Or, Dromadaire, agréablement soulagé de son fardeau — son maître n’avait pas maigri, tant s’en faut, dans ses dernières expéditions, — Dromadaire, disons-nous, s’était mis incontinent à brouter, et tout en mangeant, s’était éloigné peu à peu, si bien que lorsque le chasseur cessa d’admirer sa prisonnière et leva la tête, il le vit tout au bout de la plaine, hors déportée de la voix.
— Voilà bien mon éternel guignon 1 grommelat-il. Je perdrai mon cheval, et je ne suis pas sûr de garder ma girafe. S’il avait au moins l’inspiration de retourner au camp ! Mais si une bête fauve l’attrape en route 1 les léopards et les lions ne manquent pas parici.
La perspective qu’il venait d’évoquer pour son cheval ramena les réflexions du chasseur sur lui-même. Que ferait-il, lui, si un félin apparaissait tout à coup ? Il faudrait bien alors lâcher la girafe, et pendant qu’il combattrait pour sauver sa propre vie, sa proie s’échapperait sans qu’il pût la rejoindre.
— Je suis un double fou! se dit-il.. En admettant que par extraordinaire il ne survienne pas de fauve, et que mon cheval retourne au camp sans accident, je serai mort de soif et de chaleur avant que mes camarades aient pu venir à mon secours. Willem, mon garçon, tes inspirations ne sont pas souvent heureuses.
Et tout en se faisant d’amers reproches sur son
imprévoyance, notre gros boër continuait de peser sur le cou de sa girafe, s’essuyait le front et s’éventait de son mouchoir. Dieu ! qu’il faisait chaud 1 La girafe était maladroitement tombée à l’endroit le plus découvert de la plaine, et son vainqueur, rôti par ce soleil ardent, mourait de soif. Il tâchait de prendre patience en se disant qu’au coucher du soleil, ses compagnons se mettraient sûrement à sa recherche èt ne pouvaient manquer de le trouver. Mais jusqu’à ce moment béni, le temps lui sembla horriblement long. Enfin, l’astre impitoyable descendit derrière les arbres, et les deux captifs purent respirer. La soif, seule, continua de les faire cruellement souffrir.
Tout à coup, des visiteurs parurent: des hyènes s’avancèrent en rasant presque îe sol, ricanant et découvrant leurs dents, comme si la position du chasseur leur eût semblé extraordinairement ridicule. Trop lâches pour l’attaquer, malgré leur nombre, elles restèrent à dix pas et le menacèrent en grondant avec colère. Willem ne s’en inquiéta pas autrement. Le soleil disparu, la nuit se fit presque subitement, et il ne vit plus rien autour de lui qu’un cercle d’yeux aux lueurs bleuâtres.
— Toujours personnel pensa Willem... A présent je ne puis plus compter sur de l’aide avant demain. Diantre 1 Et c’est justement une nuit comme les lions les aiment pour se mettre en chasse 1 II fait noir comme dans un four. Je crois que je vais pardessus le marché recevoir un orage.
Le boër ne se trompait pas ; les nuages s’étaient amoncelés vers le sud-ouest et avaient monté peu à peu ; d’instant en instant, un éclair déchirait la masse sombre, enfin le roulement lointain du tonnerre se fit entendre.
Mais un autre bruit, beaucoup plus proche, fit tressaillir le chasseur et sa victime : un grondement sonore s’éleva de la plaine, suivi presque aussitôt d’un autre plus rapproché. Un lion rôdait aux alentours. Selon toute apparence, il n’allait pas tarder à découvrir cette double proie.
— Un rugissement, se dit Willem, puis un bond et des craquements d’os... les miens, naturellement... et ce sera fini.
L’émotion que ressentait notre chasseur ne lui ôtait pas sa présence d’esprit: il ne fit par le moindre mouvement, même pour essayer d’attraper son fusil. 11 savait que le rugissement du lion n’est pas une indication sûre du lieu où il se trouve, et que celui qui croit le fuir se jette souvent lui-même audevant de sa gueule. D’ailleurs, il n’eût pu se résigner à rendre la liberté à sa girafe. Donc, il attendit.
La pluie commença de tomber, de larges gouttes espacées d’abord, qui se pressèrent et s’accélérèrent rapidement ; en quelques minutes, Willem se trouva sous une cataracte. Il accueillit d’abord avec gratitude cette douche énergique qui venait si à propos le désaltérer, mais la masse liquide qui croulait sur son dos l’endolorit à la longue, et il fut heureux de voir finir cette averse qu’il avait tant bénie d’abord. Mais les éclairs continuèrent de se succéder sans relâche, l’éblouissant soudain, pour le laisser dans des ténèbres plus opaques que jamais. Enfin un coup de tonnerre formidable éclata, et l’éclairqui l’accompagnait illumina la plaine pendant quelques secondes. Le choc électrique fut si violent que, quoique étendu sur le sol, Willem en ressentit une commotion violente; le jet de lumière qui l’aveugla presque lui montra à trois mètres de là un lion
énorme accroupi, prêt à bondir. Aussitôt, le chasseur voulut se jeter de côté — l’instinct de conservation effaçait tout autre souci — mais l’énervement lui en ôta la force. La première pensée distincte qui lui vint un moment après, fut l’étonnement de se trouver encore en vie... Qu’était devenu le félin ? A chaque seconde, Willem s’attendait à recevoir le choc, à sentir les ongles et les dents se plonger dans sa chair : rien ne bougea. L’orage se calma assez rapidement, comme si ce grand effort de la foudre avait épuisé sa colère, le ciel s’éclaicitet la lune éclaira paisiblement la plaine détrempée. Willem se souleva et regarda autour de lui : le lion avait disparu. La décharge électrique l’avait épouvanté au moment où il allait bondir sur ses victimes, et il avait pris la fuite.
Notre chasseur poussa un soupir de soulagement; il était sauvé, au moins provisoirement. La girafe, en revanche, commença de lui donner quelques inquiétudes. Le pauvre animal respirait péniblement; son maître se doutait bien qu’elle devait succomber de faim et de fatigue, mais que faire pour la secourir. Il était réduit lui-même à l’impuissance. Il ne bougea toujours pas, mais à mesure que le temps s’écoulait, il perdit de plus en plus l’espoir^de la garder vivante jusqu’au moment où l’arrivée de ses camarades viendrait les tirer l’une et l’autre de leur étrange et incommode situation.