I.A TMAITK DKS ULONDKS
— Senoia, dil-il à la jcimr lilh;, vous ^l(»s jolie ronimr* les amours ([Ui^ les chrétiens a|)[)ellenl des an^'cs.
— Je le sais, ivj)oiulil rAiulaiouseen s'a^^'enouillant sur le parvis.
(iaëlau riniila.
— lill je NOUS avoue (jU(î les ani^'es ni»' piai^rnl Inrl, reprit-il.
— (Vost ])()Ssil)le.
— P(M'inelle/-uioi île vous le dire.
— C'est un droit, que le carnaval donne à tout le monde.
— Dois-je rinvocjuer pour savoir votre nom?
— On m'appelle Jacintha.
— Iir, missa est, psalmodia le prêtre en donnant l'absoute. La foule s'écoula, el la jeune lille disparut dans la foule.
Vers le soir Gaétan passait sur une place où k; peuple s'attroupait, lorsqu'une jeune lille, gaie el folâtre comme une chèvre, lui vint prendre le bras.
— Jacintha, lui dit-elle à l'oreille.
Gaétan la suivit, et Jacintha le conduisit devant la boutique d'ua confiseur oii stationnait un groupe de dames et de cavaliers.
— Je vous présente un Français dont j'ai fait la conquête ce matin à l'église de San-Pablo, dit-elle tout en se faisant servir une demi-douzaine d*azucarillos.
— Qu'est-ce que c'est que tout ce monde-là ? lui demanda Gaétan.
— Ma famille, mes amis et mes amoureux.
— Quoi ! ce gros là-bas, qui a un ventre dodu et rond comme une cloche ?
— Celui-là est mon père, marchand drapier à l'enseigne de la Toison d'or, membre de V ayuntomiento ; quant à tous ceux-ci qui rient, papillonnent, font la roue et la moue, ce sont mes prétendus. Voilà Manuel, Paquito, Juanito, Félipo, André, José, Christobal; il manque Pedro, Henrique, Carlo, Ferdinand, Luis, Pérès, Bartoloméo et Giacomo Ferrer, mon cortéjo; mais celui-là est en voyage, les autres m'ennuient, et c'est pourquoi je vous ai pris : ne faut-il pas s'amuser un peu?
— Sans doute; mais pour nous amuser, si nous prenions à droite, tandis que les autres prennent à gauche?
Ce fut aussitôt fait que dit ; et, comme un écolier au temps des vacances, Gaétan se mit à courir la ville, son Andalouse au bras.
En passant devant le magasin d'un fripier, elle avait fait endosser à Gaétan un costume complet de majo, avec le masque de velours noir, et, au premier bal o\x ils entrèrent, elle lui apprit résolument le boléro.
Tout en dansant, la jeune fille lui parut d'humeur si joyeuse que Gaétan pensa qu'avec une femme de ce caractère-là le mariage ne pouvait manquer d'être un divertissement très-gai. Comme elle était blonde, il lui proposa de l'épouser.
— Et Giacomo ? s'écria-t-elle en riant.
— Eh bien ! il voyagera.
— Au fait !... Mais non... nous parlerons mariage en carême. Pour le moment, j'avoue qu'un sorbet et une sérénade m'iraient mieux qu'un autel.
De propos en promenades, on atteignit dix ou onze
I,A TnAlTK DES BLONDKS. 111
lîouros. Donna Jacintliarntraîna (iaiUan, ((ui se retrouva avec la famille» (l(»rii()nnr'hMlra|)i(M'au domicile do la Toisttn (l'Or.
Liio table ùlaii dn'ssci^ dans une salle basse ; le capitaine, les cousins, petits-cousins, arrièn^-cousins et leurs domoisellos circulaicnl en allcndani le potaj^o. l ii liymne de soupirs accueillit Jacintha, (|ui se Irou va soudain expost^eau feu de vin^4 discours. Soupirs et discours furent écras(^s d'un mol .
— J'ai faim, dit-elle, et elle s'assit.
On apporta le pota^^e. C'était un |)lat gi^^antesque, honiôriiiue, |)rofond, un plat taillé sur le modèle de la soupière de l'arche de Noè. Le drapier prit une cuillère avec recucillenicnt et l'y plongea. Les assiettes s'emplissaient à déborder, la soupière ne se vidait pas. Après (ju'il eut sulîisamment admiré l'extérieur de ce monument de faïence, Gaétan tourna son attention vers l'intérieur.
Il lui falkiL un long examen pour démêler la nature de la composition culinaire dont les convives se repaissaient.
L'océan que contenait la soupière était une mixture d'eau, de sel, de poivre, de vinaigre et d'huile où flottaient des gousses d'ail, des tranches d'oignons, des morceaux de pain, des piments rouges, des quartiers de carottes et un salmigondis de légumes. Le tout était parfaitement iroid.
— C'est du gaspacho, dit le drapier.
Gaétan flaira son assiette ; ses nerfs olfactifs furent désagréablement hnpressionnés comme l'avaient été ses nerfs optiques, et Gaétan, à l'unanimité de ses sens, déclara le gaspacho une composition de mauvais goût.
Jacintlja en avalait une seconde portion. Gaétan tourna vers elle un regard consterné ; elle ne mangeait pas, elle dévorait. Que devint-il quand il lui entendit demander du potage pour la troisième fois !
— Quoi ! se dit-il, ce serait ma femme qui introduirait le gaspacho en France ! jamais !
Gaétan se sauva; l'amour après le gaspacho l'épouvantait. Gomme il avait laissé Léopoldau théâtre, il y courut, et le trouva en costume d'homme des bois, dormant aux pieds d'une bohémienne qui l'éventait avec son écharpe.
— Debout! lui cria Gaétan.
— Quelle heure est-il? dit l'autre.
— L'heure du départ ; nous quittons l'Espagne.
— Mon ami, répliqua Léopold, tu abuses du droit que nous avons de voyager ; nous sommes arrivés hier. . . .
— C'est pourquoi nous partons aujourd'hui. Embrasse ta marquise etfuyons.
Vers midi, le brick de commerce la San la Ma doua del Carmen, capitaine Ramon Goya recevait à son bord Gaétan et Léopold .
— Prenez bien garde à ceci, disait Gaétan aux matelots qui transportaient leurs malles, il y a dans cette caisse quelques milliers de douros accompagnés de quelques centaines de quadruples que je tiens à ne pas égarer.
Le lieutenant du brick estima que Gaétan avait raison, et fit placer la malle en un heu sûr, où elle ne courrait pas le risque de se perdre, dit-il avec un singulier sourire.
— Mon ami, dit Léopold un instant après, j'ai toujours pensé que l'argent devait voyager comme les princes, incognito.
LA TIUITi: DKS DLONDRS. 113
— Bah! icprif (iar-laii, on lu- vole plus (jin» dans la (iazcttr (1rs Trihufuinr,
— Pourrais-lu miMliri; poiiniuoi tu ni as laii (|uitiur les ^^(Mioux (l(Mna i)()h(Mniruii(' où jcdorniais si h'wu'! r.onùnua L(''()p()l(l (|ui n'ainiail pas à discuhîr.
— l^u'co (|ue lu dormais dans une soupirn*. Les amours espagnoles commencent par une cacliucha et finissent par un potage.
— V propos, où allons-nous?
— \u\ îlrs riiilippiiu's. J'ai Nonin mettre un océan entre le vieux monde e( nous : peut-être trouverai-je aux antipodes ce que TEurope me refuse.
La Sanfd Madoua drl Varnini filait bra\ement ses huitnanidsà flieure depuis six semaines ou deux mois, lorscju'un matelot en vigie signala les côtes de Madagascar. Le capitaine Hamon Goya fit meltre les chaloupes à la mer: trente ou quarante hommes s'y jetèrent.
— Nous allons exercer le droit de visite, dit-il à ses passagers; voulez-vous être de la partie?
Gaétan et Léopold sautèrent dans la chaloupe, curieux de voir comment se pratiquait ce droit dont ils avaient si souvent entendu parler dans les articles des journaux de Paris.
La troupe, arrivée à terre, s'enfonça dans les bois après avoir débarqué des caisses de verroteries.
Un quart d'heure après, elle pénétrait dans une vallée où une tribu de Madécasses dansait au son d'un tambour de Basque. Le capitaine salua gracieusement le chef et lui fit présent d'un habit rouge, en le priant de vouloir bien accepter pour lui et les siens les quelques petits cadeaux qui les attendaient sur le rivage.
11/| LKS CHATEAUX E\ ESPAGNK.
La tribu poussa des cris d'allégresso et suivit Ramon (ioyaqui s'oxprimail eu iiiadocasse avec aulaut d'élégance (juc de facilité.
Quand toute la Iroupe fui rendue au bord de la mer, on commença la distiibulion ; il y avait des colliers, des boutons de cuivre et de l'eau-de-vie surtout pour tout le monde.
— Prenez, mes bons amis, disait le capitaine; mais qu'est-ce que toutes ces ])acotilles auprès de ce qui attend à bord de mon navire ceux qui voudront bien m'y accompagner !
Les Madécasses, fort animés par l'eau-de-vie, acceptèrent avec enthousiasme la proposition du capitaine, qui, tout ému de la confiance que lui témoignaient ces naïfs sauvages, fit préparer en grande hâte les embarcations.
Comme on hissait les voiles, on entendit des gémissements : c'étaient deux ou trois négrillons qui criaient et pleuraient, en appelant leurs mamans en madécasse.
— Oh! les pauvres petits! s'écria le bon capitaine, qu'on les redescende à terre, et qu'on les rende à leurs mères, puisqu'elles ont eu la cruauté de s'en séparer. Jamais je ne consentirai à désunir les familles.
Un dîner succulent, apprêté à la mode du pays, attendait les Madécasses à bord de la Santa Madona del Carmen. Tout compte fait, il y avait cent quatre-vingt-sept convives, avec les femmes et les enfants. Après que la Iribu eut mangé plus qu'elle n'avait faim., un bruit d'instruments se fit entendre : le bal succédait au festin.
Vux premiers accords de l'orchestre, les Madécasses se levèrent.
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— C'csi aiiiM t|iuî j'unhînds l'IiDSpilalil»'. du lianioii, i-l palamincnl il oiïril sa main ;i nnr jolie ni'*^n'tvss(i pour dans(M- imc inasui'ka noire.
Mais tandis (|iu.' Ir hal laisail hMuncr loiiliîs 1rs jambes el II' vin louk's les lùles, lo brick tournais sa proue vers riiori/on; ses voiles ^onllées reniporlaienl avec la rapidité' de l'alhalros.
— Je commence à coniprendriî, dit (iaëtan, lo ca|)ilaine inlerpivie à sa guise le droit di; visile ; c'est une lettre morte cpie son esprit vivifie. Ce (jui est bon à visiter est bon il em|)orter, aurait dit Figaro.
Va\ voyant fuir les cotes de leur pairie, les Madt'îcasses s'étonnèrent; tous (juittèreiit le bal et se précipitèrent à la poupe. Bientôt Tépouvante succéda à la surprise, et des cris de fureur se mêlèrent enfm au\ géniissements des femmes. Les choses prenaient une vilaine lournure, lorsque don Hamon s'élança sur une caronnade.
— Mes entants, s'écria-t-il, écoutez-moi.
A cet appel, les nègres s'attroupèrent autour de lui et le silence se rétablit.
— Pourquoi gémissez- vous ? leur dit-il d'une voix attendrie ; vous regrettez Madagascar ! vous pleurez vos carbets ! Vous ignorez donc que je vous conduis à une Madagascar bien plus belle, à des carbets bien plus délicieux que ceux que vous perdez. Là où je vous mène le ciel est toujours pur ; aucun ennemi ne cherche à surprendre vos villages, à piller vos maisons ! La joie sera votre compagne ! Tous ceux d'entre vous qui ont disparu chaque année, c'est moi qui les ai conduits dans ce beau pays, et tous s'y trouvent si heureux qu'aucun n'a voulu
en revenir. En avez-vous jamais vu un seul retourner parmi vous?
— C'est vrai, dirent les nègres.
— Eh bien! ce sont eux qui m'ont envoyé vers vous pour vous dire leur bonheur et vous demander de le partager. Partagez-le donc de bonne volonté. Si vous vous fâchiez, je devrais me fâcher aussi, et j'ai là, sous mes pieds, des armes qui ne démanderaient pas mieux que de vous tuer. Je vous en prie, mes amis, restez tranquilles, dansez, buvez, mangez, chantez, mais ne criez pas. Car je suis résolu à faire votre bonheur à tout prix.
Ce discours produisit un effet magnétique sur les passagers noirs ; ils regardèrent les canons et le capitaine ; puis ils regardèrent l'équipage qui s'était armé sans bruit, et ils comprirent que don Ramon Goya avait raison. En conséquence ils retournèrent à leurs jeux.
— Eh bien ! dit le capitaine, en s'approchant des deux Français entre deux ballets, que dites-vous de ma spéculation ?
— Vous y procédez joyeusement et vous avez pour ces pauvres esclaves toutes sortes d'égards.
— Ce sont mes hôtes, reprit don Ramon d'un air plein de modestie.
— Cependant j'avoue, continua Léopold, que nous nous serions fort passés de prendre part à votre commerce.
— Sans doute, mais il y a des hommes si mal intentionnés, — qui n'a pas ses ennemis ? — qu'on ne manquera pas, si je débarque aux Philippines, de m'accuser de me livrer à la traite des nègres. J'ai voulu que vous puissiez rendre hommage à la vérité. La philantropie est mon seul
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mobilr. Si los voya^^cs insiruisoiil la jeiiiHîssr blanche, pouKjuoi n'inslruiraicnl-ils |)as nur tribu iioin;?
— An fait, dit Gai'Man, le ()rov('rb(î ne parle pas di; la couleur de celU; jeunesse.
— Je vois ([ue vous allez me comprendre, reprit Hainon (îoya. Vous me paraissez deux jeunes gens intelligents (jui méritez qu'on vous explique les choses. Au premier al)ord, ceux qui ne me connaissent pas doivent supposer que je me livre à un commerce prohibé dans l'intérùt seulement de ma fortune. Qu'est-ce que ce capitaine ? disent-ils; un misérable négrier qui spécule sur la chair des hommes, (jui fait négoce de ses semblables ! Vous le savez les phrases ne mantiuent pas sur un pareil sujet. Le moindi'e émancipateur anglais vous en débitera dix volumes à l'heure. Mais c'est le propre de la vertu d'être toujours calomniée. Moi, négrier ! moi ! Eh ! mes amis, dites plutôt que je suis un négrophile, et le plus ardent négrophile de tous les négrophyles des deux mondes. Tel que vous me voyez, moi, le iils de Manuel Goya, je suis membre de quatre ou cinq sociétés pour l'abolition de l'esclavage ; je corresponds avec l'Académie des amis de l'humanité de Boston; j'ai fait un livre sur la traite des noirs, Cadix, 1837, chez Iriarte et Sangui, éditeurs, calle Mayor, 6; et ce livre a été couronné par l'Institut des hommes libres de Philadelphie. On vous dira que j'enlève des nègres, que je les transporte aux colonies, que je les vends. Mais sans doute ! Qu'est-ce que cela prouve? Rien, sinon que j'ai un autre système que mes amis. Si j'enlève des nègres, c'est pour les soustraire à des habitudes cruelles, à des mœurs dépravées ; si je les transporte dans les Amériques,
c'est pour leur faire goùler les fruits de la civilisation» pour infiltrer dans leur esprit l'amour du travail, de la science et des arts. On se civilise par comparaison ; on s'épure par l'exemple. Ce n'est point ma faute si je suis contraint de les vendre pour les faire participer à tous ces biens. Ne me faut-il pas de l'argent pour équiper mon navire, payer les matelots, acheter les vivres et subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille ? Je les vends pour rne procurer les moyens daugm.enter le nombre des heureux que j'arrache à la barbarie. Avec le prix que je tirerai de mes passagers j'irai chercher une tribu de leurs compatriotes, et je les associerai, sans qu'ils s'en doutent, au bien que je fais. Voilà mon système ; c'est celui d'un philosophe qui a longtemps médité sur les théories des savants et qui cherche dans sa conscience la récompense de ses fatigues. Un jour on me rendra justice. Pour marcher dans cette voie hardie d'émancipation, je ne recule et ne reculerai jamais devant rien. J'enlève. Au besoin, je volerai. Oui, je ferai le flibustier pour me procurer l'or nécessaire à donner le baptême de la civilisation à ces pauvres ignorants !
Don Ramon Goya était visiblement ému en Unissant ce discours. Les deux amis lui prirent les mains qu'ils serrèrent avec effusion.
— Vous êtes un pirate incompris, lui dit Léopold. Comme ils parlaient, ils firent interrompus par des
cris ; le lieutenant appliquait des coups de garcette à un petit bonhomme qui, en trottant sur le pont, avait l'enversé un cabaret de liqueurs.
— Ah! quel homme ! s'écria don Ramon, je ne pourrai
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jamais faire recevoir ce tlainnc'' don Hafaijl danh aucune acadrnuel \ùl courant \ers le lieulenant, il lui arracha dci> mains I(î petit l)()nlH)nHn(î noir auquel il donna un beau polichinelle et d'excellents macarons pour le consoler. Ce|)endant un ln)is-mi\ts portugais, (|ui passait par les îles de la Sonde» apprit au capitaine quci l'abondance des arrivages avait fait baisser le prix des nègres aux Philippines.
— Je ne veux pas humilier ces braves gens en les vendant pour une misère, dit ilamon Goya ; nous pousserons jusqu'au Chili. Et la Madnf" '/' / Carmen laissa Manille derrière elle.
Cependant, tandis qu'on buvait, (|u'on mangeait et qu'on dansait le plus gaîment du monde, comme si le tillac du brick eut été une succursale des Vendanges de Bourgogne et de la Chaumière, il arriva un soir que le lieutenant Rafaël entra dans la cabine du capitaine Ramon.
Le capitaine Ramon savourait une délicieuse tasse de chocolat à la vanille, qu'une jeune Madécasse, qu'il avait priée de rester à son service, venait de lui préparer. 11 lit signe au lieutenant de s'asseoir à ses côtés, sur son divan de jonc, et congédia sa camériste après l'avoir paternellement embrassée sur le front.
— Capitaine, lui dit Rafaël, une idée m'est venue, et j*arrive pour vous la communiquer.
— Parlez, mon ami, et si elle est aussi bonne que cette taSvSe de chocolat, je ne manquerai pas de la goûter.
— Vous savez que les deux passagers français que nous avons pris à Cadix ont quelques milliers de piastres dans leurs malles.
— Je le sais. Ils ne les ont peut-être pas méritées par un honnête travail ; mais ce n'est pas la vertu qui est récompensée sur cette terre.
— Pourquoi ne nous approprierions-nous pas cette somme ?
— Je n'y vois pas d'inconvénients, mais j'y vois des difficultés. Le prix du passage est réglé, et je ne sais pas s'ils voudront consentir à nous céder leur argent.
' — On les y forcera. Avec un bon coup d'anspect sur la tête...
— Oh fi ! un meurtre à bord de la Santa Madona del Carmen, qu'aucune goutte de sang n'a souillée, où aucune larme n'a été répandue ! je n'y consentirai jamais.
— Alors il faut renoncer à mon idée.
— Non, car elle n'est pas mauvaise. Mais il faut y réfléchir et trouver un moyen ingénieux, adroit, spirituel, de nous emparer de ces malles sans tuer personne. Ne chargeons pas notre conscience, Rafaël !
— Que décidez-vous donc ?
— Je ne sais pas encore. Ces choses-là ne s'improvisent pas comme des bouts-rimés ; mais il est tard et je vais me coucher. La nuit porte conseil. Bonsoir, lieutenant.
La Santa Madona del Carmen voguait paisiblement, lorsqu'à quelques jours de là la vigie signala une île qui s'élevait du milieu de l'océan Indien. Ramon Goya ordonna de mettre en panne, d'arrimer les barriques vides et de parer les chaloupes pour aller faire de l'eau, ses hôtes noirs ayant bu toute celle qui restait.
Ce jour-là, il invita Gaétan et Léopold à déjeuner,
I,\ rnVITK DIS fU.ONDKS. 121
coMiiiic l.i chose lui arrivait souvent (luaiid il était en huini'iii (le plnlosopluM' sur les droits ini|)resrri|)tibl(»s de riuiinanitu. Dans ces n^jouissantes occasions, on mangeait bt'aucoiip et on buvait mcon^ mieux. \a' lieutenant «Uaii de la partie.
Au dessert, luiuion tioya deiiiauda à ses convi\es ^'jK ne seraient pas curieux de suivre l'expi^dition.
— Est-ce qu'il s'agit encore d'une spéculation ? s'écria l.éopold.
— Peut-être, dit le capitaintî avec bonhomie: Uafai'l vous accompagnera; ([uani l\ iiioi, je reste à bord pom* cette fois.
— Allons! répondit (iaétan, ((ui avait bu trop de mu d(; Constance pour voir un signe (Tintelligence que Hafai'l et don Ramon venaient d'échanger.
Lorsqu'ils furent en mer, le capitaine grimpa sur le bastingage.
— Tachez de ne pas vous égarer, au moins, leur crial-il; je vous attends à dîner.
— Mon ami, dit Gaétan à Léopold, après qu'ils eurent sauté à terre à l'embouchure d'une petite rivière, je crois ([ue nous serons très-bien la, couchés sous ces cocotiers, pour assister h la perpétration de cette nouvelle spéculation. O^i'en penses-tu ?
— Je pense que tu as raison. Asseyons-nous.
Les matelots roulaient les barriques, apprêtaient les seaux, lilaient les cables et amariùnaient les chaloupes.
Tandis qu'ils s'étendaient sur l'herbe fraîche, les deux amis estimaient dans leur for intérieur (|ue la traite n'est point une chose aussi répréhensible que les préjugés
de la philosophie le voulaient faire croire, et que pour être un ni'grier, le capitaine Hamon Goya n'en était pas moins un fort honnête homme.
— Que cette herbe est douce ! disait Gaétan.
— Et qu'il fait chaud ! ajoutait Léopold en se couchant tout de son long.
— Surtout ne va pas t'endormir, reprit Gaétan qui l'imitait.
— N'aie pas peur, j'ai l'œil sur les matelots.
Cinq minutes après, Gaétan et Léopol dormaient comme des élus.