‹ Les châteaux en EspagneChapitre 15 sur 30 · LE ROI OU FEU · texte numérisé non relu

LE ROI OU FEU

Lorsque Léopold et Gaétan se réveillèrent, il n'y avait plus sur le rivage ni barriques, ni matelots , ni chaloupes. Les rayons du soleil couchant éclairaient l'immensité bleue. Une voile blanchissait comme l'aile dune mouette à l'horizon.

Les deux amis se regardèrent consternés.

— Nous ne nous sommes pas égarés, mais nous nous sommes endormis, dit Gaétan.

— Je comprends maintenant. Ce capitaine, que Dieu

12/i LES CIIATKAIX EN ESPAGNE.

confonde , nous a l'ail boire d'un vin saturé de poudre narcotique. Piller les mélodrames! Ah! iïl s'écria Léopold.

Comme ils parlaient, ils virent venir à eux une troupe d'indigènes très -peu vêtus, mais, en revanche, trèsarmés.

Gaétan courut à son fusil. Léopold l'arrêta.

— Que l'expérience que j'ai acquise, lui dit-il, nous serve au moins à quekiue chose. Attendons les événements. Soyons philosophes.

Tous deux s'assirent gravement sur l'herbe où ils avaient si bien dormi. Léopold tira de ses poches quelques cigares et sa boîte d'allumettes chimiques.

— Les sauvages apprêtent leurs armes, dit Gaétan tout bas à Léopold.

— Apprêtons les nôtres, dit l'amant de l'expérience, en donnant un cigare à Gaétan. Et, prenant une allumette, il la frotta vivement contre un caillou. La flamme jaillit et il alluma stoïquement son cigare.

Une clameur terrible, qui les aurait fait sauter en l'air s'ils n'avaient été dans l'esprit de leur rôle, s'éleva du milieu des sauvages.

Léopold tourna dédaigneusement la tête du côté de la bande.

Tous les sauvages étaient à genoux.

Ils criaient en chœur : C'est notre roi! voici notre roi ! gloire à notre roi! et ils jetaient leurs armes aux pieds de Léopold.

Léopold , qui comprenait la langue de ce peuple pour 1 avoir apprise de l'un des matelots négrophiles de l'équi-

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paf;r ("osinopolllc «'nil)ai(|U('î sur la Sdnhi \hi(lnnn fi'-l Cnnnm, saisit an \n| le sens dr (('sc'laiiu'urs.

— (Imiiiiiriil î nous soiiiiius rois? dil (laC'tan.

— rcrnuMs, mon ami, parle an sin^Milier, je te prie; il n'\ a (le roi ipir moi.

(iai'lan, (pic le procrdr do don Hamon (ioya avait mis (le manxai^c liiim<'nr, haussa les ('paulcs; Léopold lit un sif^nt», rt, (Ml un (Jind'dMl, (uH'Ian fut saisi ('t|<arr()ll('.

— Pardonne-moi la ri^nieur de mon (^M'culion. lui dil son ami; mais ton imprudence aurai! |)u (•oinj)ronietlre ma royauté, clan moins l*aul-il, avant (ral)di(|uer, (|ueje sache pour(|uoi je suis roi, oùje suis roi, cl de(piel peuple je suis roi.

Va\ un (our de main, les sauvat^es eurent construii un palan(|uin où Iihu- monanpu^ se laissa j)lacer complaisamment : (juatre de ses sujets assujétirent le palanquin sur leurs ('paules, et, dans cet équipage, ils arrivèrent à Ven- Irée d'une fraîche vallée oii s'épanouissait nn village couché dans les prairies.

La foule des habitants sortit du village à la vue du cortège, et un Ilot d'hommes cuivrés, de femmes vêtues de colliers de coquilles, d'enfants parés de leur innocence, se précipita au devant du palanciuin.

Le cortège s'arrêta devant un grand bâtiment soutenu par des troncs de palmiers.

Un sauvage, qui paraissait remplir les fonctions d'huissier, vint pré\ enir le monarque qu'il allait comparaître devant les grands et les sages de la nation.

Le conseil entra dans le bâtiment et s'assit en face de Léopold, qu'on avait fait monter sur une estrade. Les

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grands tenaient des mousquets à la main ; ils avaient l'air de fantassins, moins l'uniforme. Les sages avaient de longues pipes passées à la ceinture.

Le chef de ceux qui avaient découvert Léopold salua l'assemblée, et raconta dans un abominable patois océanien les circonstances de leur rencontre.

Ce discours parut faire une vive impression sur l'auditoire ; car un effroyable tumulte suivit la péroraison de l'orateur.

Léopold comprit que sa destinée était en jeu ; au fond il s'inquiétait médiocrement d'être ou de n'être pas destitué de sa jeune royauté ; mais comme la séance menaçait de se prolonger indéfiniment, il songea au moyen d'échapper à la monotonie de sa position, et ne trouva rien de mieux que d'allumer un cigare avec le secours d'une allumette.

La foule suivait attentivement chacun de ses mouvements ; quand la flamme jaillit sous ses doigts, la salle faillit s'écrouler sous un ouragan de cris : Le roi ! le roi ! ! le roi î ! ! hurlait la foule.

En un instant Léopold fut entouré, saisi et transporté sur une espèce de trône fait avec des pagaies, des arcs, des flèches, des massues, des sabres, des zagaies, des boucliers empilés ; la population l'entourait de génuflexions et l'étourdissait de clameurs. Léopold permettait aux grands dignitaires de croiser leurs nez avec le sien. Gaétan était immobile dans un coin, entre deux gardes. Il représentait l'opposition.

Cependant la nuit arriva ; les officiers de service vinrent prendre le roi et le conduisirent en palanquin à son palais.

LA lll\lll \nS BU)NI)Kî>. 127

Ce palais était im«' cahano; l(;s mm s en étaient tapissiis do natltvs fines, vX dos tapis d(; joncs tressés couvraient le sol.

(Jiiand l;i cour se lui rclin'c, Lt'opoid lit signe a lliuissier tic Nt'uii' i\ lui.

— Oui cs-lu? lui demanda le roi.

— L(î premi(»r chasse-mouches d(; \oLre Majesté.

— Bien. JtMlouhle les ap|)oinleinenls, si tu en as.

— Oh! mon princii! vive le...

— Tais-toi. Kn retour de ma magnanimité, je* ne te demande qu'une chose : e\pli((ue-moi pounjuoi je suis roi.

Léopold se coucha sur les nattes qui tenaient lieu de lit, et l'huissier chasse-mouches se mit à ses pieds.

La conl'érence dura une heure. Lorsque Léopold se jugea sulVisamnieut édifié, il congédia le sauvage.

Le lendemain, Léopold ordonna qu'on conduisît Gaétan en sa présence.

Les oiïiciers de houchc avaient servi un confortable déjeuner ; des cochons de lait grillés, des chiens rôtis au four, des salmis de tortues, un potage aux nids d'hirondelles, des perroquets bouillis, un pâté d'oiseaux-mouches et des noix de coco.

— Goûtons du menu et causons, dit Léopold.

— Volontiers, répondit Gaétan, à qui le sommeil et l'aspect du déjeuner avaient fait perdre sa mauvaise humeur.

— La Providence fait bien ce qu'elle fait, reprit le roi. Si je n'avais pas percé d'un grand coup d'épée le comte Ascanio di Piombo, nous ne serions pas devenus, moi

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souverain d'une île polynésienne, toi premier ministre de ma majesté.

— Il paraît donc que les insulaires persistent? dit Gaétan.

— De plus en plus. Ils m'ont nommé autocrate à l'unanimité.

— A l'unanimité ! On voit bien que nous sommes aux antipodes.

— Passe moi une aile de ce kakatoès; je vais te raconter l'histoire de mon royaume et de mon avènement au trône. Nous sommes dans une île de l'archipel Haraao, que les chrétiens nomment archipel des Navigateurs : les indigènes l'appellent Oyalava; je ne sais pas quel nom de saint ou de sainte les baleiniers lui ont donné. Oyalava était gouvernée par des méthodistes. Les méthodistes sont les jansénistes du calvinisme ; ceux-ci relevaient de l'évéché anglican de Calcutta. Nos méthodistes percevaient les impôts en nature; ils célébraient les offices divins protestants en anglais. Les insulaires cultivaient la terre. Un jour , un jeune vicaire proposa d'établir un séminaire dans lequel les célibataires Oyalavanais seraient admis de force. Le profès étant neveu du grand évêque de Calcutta, la proposition fut approuvée. La loi fut promulguée pendant la canicule de l'été dernier. Les célibataires se révoltèrent, et, au nom de la nature, firent le sac du séminaire. Quand les Oyalavanais se virent rendus à la liberté, ils songèrent tout de suite à se donner un gouvernement. Il y eut à ce sujet-là de grandes disputes. Enfin, un sage de Tîle proposa de consulter une vieille métis qui, comme sorcière, jouissait d'une grande réputation

l,^ ii;\iTi i)i;s ni.oNDKs. 129

dans l'ili'. La soicirrc coii^iilh'»' (ItM-iara : qnr h- irônrde l'ilr (ijtjHirfiriKh'dit à vvhii (/m frniit jftiUn tin ffii nous s(i nul in. PiMidanl Mois mois Ions les hahilanls cir l'Ilfreloiirnrmil leurs mains dans Iniis les sens pour \(Hr s'il n'en sorlirail |)as du \\'\i. ( )ii s'oct iij)ail hcum'oup (K- co» di\(*rs iHéniMniMils lorsqu'il plul an (•a|)ilain(; l{amon(io\a de nous MTStM' l\ boiic le vin (jnr lu sais. J'avais, coiiune loujours, une hoili' d'allnmcllcs dans ma |)0(*li(': tu n'as |)as oublié dtMjnclIc li*iom|)lianl(Mnani('i'(' j'rn ai nsi'-. Les insulaires n'oni \u cjne du Irn d.nis hmi crl.i. d xoilà pourquoi je suis roi.

— Ni* \as pas l'a\iser de perdit' la hoilc a pré^enl.

— J'ai compté mes chères allumelles ce malin : j'en ai cent dix-sept ; ca me l'ail à j)('U près ([ualre mois de royaulé, a raison d'une manifeslation incendiaire par jour. Mainlenanl, voici le plan de gouvernement que. j'ai mûri dans ma tête cette nuit. Je suis roi absolu : s'il y a une charte, je l'abroge. Tu seras, à toi tout seul, mon ministère, ma chambre des pairs et ma chambre des députés. Je pourrai le destituer et te dissoudre à \olonté. Tu administreras, je régnerai ; notre liste civile sera le budgel. Que penses-tu de ces diiïérenls arlicles?

— Je les approuve.

— Alors ils sont adoplés. Dès aujourd'hui je ferai connaître aux grands olliciers de ma couronne les bases de notre gouvernement, et nous entrerons en fonctions immédiatemenl.

— A propos, reprit Léopold, je règne sous le nom d'Oustamini-Kapicki IL II paraît c[u'un de mes ancêtres, sans que je m'en sois jamais douté, a déjà porté ce nom.

L'aurore du gouvornement d'Oustamini-Kapicki II semblait assez satisfaisante à Gaétan, lorsqu'à quelques jours de là Léopold le convoqua en conseil privé.

— Dans les graves circonstances où je me trouve, lui dit le roi, j'ai besoin de m'entourer des lumières de mon cabinet. Mon peuple, hier, m'a adressé une pétition. Il veut que je me marie, afin que la dynastie des Oustamini ne périsse pas. Je demande son avis à mon ministère.

— Vous connaissez mes principes, sire ; je n'abjurerai jamais le culte du blond. J'ai passé une revue générale de votre population : le brun y est couleur de bronze, je vote contre le mariage.

— Cependant la raison d'état l'ordonne; en conséquence, je repousse votre avis. Voilà pourquoi je vous ai demandé conseil. Demain j'épouserai, selon les rites du pays, une princesse du sang royal de mes ancêtres. Venez, mon cher ministre, que je vous présente à elle.

La fiancée de Léopold s'appelait Tahia-Ta. C'était une insulaire qui avait des joues de palissandre et des épaules d'acajou. Gaétan frémit d'horreur.

— Ne t'arrête pas à l'extérieur, dit Léopold. Tahia-Ta est bonne fille, bonne sœur et bonne enfant; elle sera bonne épouse. C'est le spécimen brun de toutes les vertus. Imite-moi.

— Pactiser avec le brun, jamais !

— Bah ! le brun a quelquefois le cœur blond. Tahia-Ta, qui avait voyagé dans tous les archipels de

rOcéanie, était une personne accomplie pour une sau- \age; elle parlait anglais, et les relations qu'elle avait eues avec Tétat-major d'un brick de guerre français lui

i\ TnAiTP. i>i:s nroNDF.s. 1S1

MvaiiMil lail coiirovoir la i)liis^M'an(l(î ostiino pour 1rs ^(tl^s (!(' crlle nation. Klle ossaya de roiivrrtir lo niinistrro au brun, mais vainiMnont.

\ (|U('l(|nt» l(Mn|)s (le \l\, GalUaii rriMlil une ordonnanro pour arnuM", dans li^ plus bi'crdi'lai, la maiinc d»' i'filat, (|ui se coni|)()saildedeu\ douzaines de grandes piio<;ues. Il lui dr\rnail impossible d'adminislrer plus lonp;leTnps un royaume peint à la sepia, et un beau malin il (MUra eh(»z le roi pour lui annoncer oniciellemeni (jue la flotte n'avait plus ({u'à mettre à la voile.

— Nous allons à Mouna. dit le premier ministre à son roi.

— Pourquoi allons-nous à Mouna plutôt t[u ailleurs? demanda Ouslamini-Kapicki II.

— Parce que je sais par un transfuge ((u'il \ a une femme blonde, dit Gaétan en français, et puis nous n'avons plus (|ue vingt-deux allumettes; il faut songer à l'avenir.

— En mer î s'écria le roi. Tahia-Ta voulut les accompagner: c'était son devoir, disait-elle, comme femme et comme reine.

Lorsque la flotte aborba les côtes de Mouna, l'île entière dormait ; mais lorsqu'elle se réveilla, les Oyalavanais s*étaient déjà emparés du collège des méthodistes. La capitale se rendit.

Vne entrevue solennelle réunit les autorités anglicanes et les conquérants, par les soins du premier ministre de Sa Majesté Oustamini-Kapicki ; on y signa un traité de paix et d'alliance entre les deux îles, sous la réserve de certains droits de suzeraineté qu'Oyalava imposait à Mouna.

Après le banquet qui termina cette cérémonie, pendant laquelle le roi et son premier ministre n'avaient pas ri, Gaétan entraîna le vicaire général dans un coin et lui demanda s'il n'avait pas connaissance d'une dame blonde, ou h peu près, qui devait élre arrivée dans sa colonie depuis quelques lunes.

Le méthodiste se gratta le front.

— Oui, dit-il, je l'ai vue ; mais elle est partie pour Tongatabou ; les médecins de Madras lui ont conseillé l'air de rOcéanie, et Tongatabou est la Nice de la mer du Sud; c'est une Anglaise blonde comme la lumière et qui répond au nom de lady Sarah Churchill.

Une heure après cette conversation, la Hotte d'Oyalava cinglait vers Tongatabou.

Mais, tandis que Gaétan se berçait de l'espoir chimérique de trouver le pays de Cocagne de ses rêves dans la mer du Sud, un ouragan vint à passer sur la zone de mei' qu'ils traversaient. Ainsi que l'aile de la tempête disperse les épis d'une gerbe, ainsi le souffle de la tourmente chassa la flotte sur les vagues frémissantes.

C'était vainement que les équipages s'efforçaient de manœuvrer ; aucune force ne pouvait lutter contre la colère de l'ouragan qui balayait la mer ; l'embarcation que montaient Gaétan et Léopold filait sur l'eau comme , un boulet. Toutes les pirogues fuyaient autour d'elle; c'était à peine si leurs quilles tranchantes égratignaient la chue blanche des flots, et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que déjà les deux amis ne voyaient plus rien que la solitude tourmentée et retentissante.

La nuit vint avec ses ténèbres qui rendaient la tem-

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pi'lc |)lus tcnihlu i.'iicorc. Dans cclU) noue obscuriU; il l'IaiL iinj)()ssil)l(^ de se voir 13L de s'enlciidir. I..1 \n\\ si» perdait dans le ^^rondcnieiit (l(»s eaux.

(juantl le jour se lr\asiir Irdos iii()iislrn<'ii\ de rOcéan, SCS lueurs hlalardcs éclairèrent rinunrnsitévide ; le soleil, CDMimc im u;l()l)(' de Irr roiii^i, iiioilUiit ciilir 1rs <I«m|iirures d(^ nuai^^ivs amoiiccli's. (Icpciidaiil, la tempête s'élait apaisée, et la nier, comme un ^^éant vaincu, ^^ondail encore, iMi essayant de soulever ses Ilots rati.i;ii('s, mais ne bondissait plus dans son lit écumanl.

Les ()\alavanais dressèrent leurs (êtes tontes déj^oullantes d'eau salée et regardèrent autour d'euv ; aucune terre ne ra\aitde son onihrc riioii/oii lenie d loiiilain.

— Le\ons les \oiles et voguons au hasard, leur di( Léopold ; nous arrivei'ons toujours ([uehjue part. Nos provisions nous permettent d'attendre.

Cependant les jours succédaient aux jours, et la pirop;ue, chassée au gré des vents, allait à l'aventure, lorsqu'un matin un Oyalavanais, assis à la proue de l'embarcation, montra de son doigt silencieux une l)ande d'écume qui blanchissait au loin. Tous les yeux se tournèrent vers ce pan de l'horizon. A mesure que la pirogue, emportée par un invisible courant, s'avancjait comme une flèche ailée, la bande d'écume s'élargissait ; déjà, audessus de la mer, passait avec le vent im bruit terrible ilont le retentissement augmentait de minute en minute. La pirogue volait vers un de ces récifs de corail qui ceignent comme des remparts les îles de l'océan indien. Aucune puissance humaine ne pouvait plus l'alentir sa course.

Léopold et Gaétan échangèrent un regard ; la terreur suspendit toute parole sur les lèvres de l'équipage, et chacun attendit, immohile et muet, la mort qui devait les frapper tous.

Léopold prit dans ses bras le corps ployé de Tahia-Ta, une vague énorme souleva la pirogue et la jeta sur recueil retentissant ; un cri terrible s'éleva du milieu des eaux et tout disparut.

Vers midi, le soleil llamboyait au zénith ; quelques pans de nuages, débris dispersés d'une armée de nuées, balayaient l'horizon doré. Les cocotiers du rivage secouaient leurs têtes échevelées. Les perruches vertes se balançaient aux rameaux flexibles des goyaviers.

Deux hommes étaient assis sur le rivage, regardant la mer qui clapotait à leurs pieds. Autour d'eux on voyait des noix de coco ouvertes, des régimes de bananes, des choux palmistes, tous les fruits embaumés des tropiques qu'ils mangeaient de fort bon appétit.

C'étaient Léopold et Gaétan. Gomment étaient-ils arrivés jusque-là ? Les» tritons seuls le savent.

— Eh bien ? ça va-t-il mieux ? dit Gaétan à Léopold, après avoir avalé le lait rafraîchissant d'une noix de coco.

— Ça ne va pas trop mal, et l'ordinaire est assez bon pour un ordinaire de naufragés.

— Le pays me paraît beau ; c'est un petit jardin d'Éden.

— Je trouverais ce paradis charmant si Eve était avec nous.

— Est-ce que je me plains, moi qui perds un royaume, lorsque hier encore j'a\.ais une armée, une flotte^ une ca-

pitalo, 01 qno do loui rrla il no nio rcsio ciuiino reine? s'ocria I.i'opold m Icndanl la main à Taliia-Ta, ((iii soiiriail coucIhm' sur riiorbc D'aillours, an lien dr piM'dro noiro lomps on roj;rots innliles, ropril-il, nons f» rions niicMix de ponser à ce que nons allons faire.

— Tarblcn î oo (jnc nons voudrons ; nous sommes dans une île déserte.

— Il no r.uil pas s'\ lior ; les îles désertes ont été suj)priintVs pour oauso d'ulililo publique. D'ailleurs nous y sommes; nous y fonderons une colonie : je serai Robinson et tu seras Vend rinli.

— Soit; mais common(:ons par faire l'invenlaire de ce que nons avons sau\é.

— J\ai conservé deux choses parfaitement inutiles, mais indispensables comme toutes les choses inutiles; mes précieuses allumettes et mon almanach de iMathieu-Laensberg ; tout cela, grâce au soleil, est déjà aussi sec qu'avant notre naufrage.

— Eh bien ! à ce capital j'ajoute l'espérance.

— C'est le fonds social du sage ; mais pourquoi n'occuperions-nous pas nos loisirs à rédiger nos mémoires?

— Sans doute ; ils serviront à renseignement de notre postérité. Je vais dicter, tu graveras sur le sable.

L'entretien des deux naufragés fut brusquement interrompu par l'arrivée d'une bande d'insulaires qui côtoyaient le rivage en chantant. Ces insulaires étaient fort pittoresquement vêtus d'oripeaux troués et de loques d'habits où pendaient quelques débris de galons.

Ils n'eurent pas plutôt aperçu Léopold et Gaétan, qu'ils s'approchèrent d'eux avec des témoignages non équivo-

130 T.KS rHATKMIX EN ESPAGNE.

ques de joie ; tous deux se virent soudain entourés, flattés et caressés.

Quelques femmes marchaient pêle-mêle avec les insulaires : l'une d'elles sourit à Gaétan. Un des chefs de la troupe, ayant surpris cette agacerie, s'en alla prendre la coquette par le bras et la présenta le plus gracieusement (lu monde au naufragé, que cette preuve de galanterie australienne émut profondément.

— Je crois qu'elle lui servait d'aide-de-camp, dit Gaétan.

— Tu veux dire d'aide-de-chambre, répondit Léopold; mais, pour le moment, je t'engage à céder de bonne grâce ; les principes doivent plier devant le casse-tête.

— Faisons contre vilaine peau bon cœur, reprit Gaétan, et passant son bras sous celui de la brune insulaire, il suivit la troupe qui défilait comme une noce.

Vers le soir, et toujours chantant, on arriva au bord d'une petite rivière qui coulait entre deux rideaux d'arbres verts, et toute la bande s'arrêta pour faire une halte.

Des éclaireurs revinrent au bivouac chargés d'oiseaux chimériques qui pendaient en chapelets sur leurs épaules; de grands feux étaient allumés et les chasseurs n'eurent plus qu'à dresser les broches ; en un tour de main le festin se trouva cuit et le couvert mis ; chacun mangeait avec les doigts sur des feuilles de bananiers qui servaient d'assiettes.

Le chef, qui s'appelait Taho-Huaé, avait invité les blancs à prendre leur part du banquet ; puis, après avoir disposé quelques sentinelles autour du camp, la troupe s'étendit auprès des feux et s'endormit.

I,A TIlAITi: DKS BU)NI)KS. 137

liOS ft'mint^s rX 1rs hoiiiincs (''laiciil bien un pru p^lomvU\ ri une |)ii(l('nr par Irop curoix'îciino aurait bi(îii pu s'en ('ITarourhcr; mais nos voya^^ours avairiU (hîjà vu tant (lo pays qu'ils no s'iHonnaiont plus de rien ; d'ailUîurs ne faut-il pas beaucoup pardonner à la siniplicitc'; des mduirs primitives ?

Le campement était dans une situation si favorable, (ju(^ Taho-Hnaé voulut y passer quatre ou cinq jours pendant lesc}iiels la Iroupe s'abandonna à tout le laisser-aller de ses habitudes tropicales. On comprenait, à voir cette gaîté folle, que la troupe était en villégiature.

— Nous avons fait naufrage sur une Paphos à l'estompe, disait Gaétan.

— Avoue cependant, ré'pondait Léopold, que ce n'était pas la peine de quitter Cadix pour aller je ne sais où, faire je ne sais quoi.

— Sans doute, et je suis puni pour où j'ai péché. Mais. . .

— Mais ces choses-là ne s'apprennent que lorsqu'on les sait.

Une seule chose jetait quelque trouble dans l'esprit de Gaétan. Chaque jour, à l'heure du coucher, un sauvage le prenait par le bras et tàtait cornplaisamment sa poitrine, ses épaules et ses flancs. Cette manie lui donnait de vagues inquiétudes dont il avait peine à se défendre : il les communiqua à Léopold qui était soimiis à la même opération.

— Ne vois-tu pas, lui répondit Tex-roi, que ce sauvage est le médecin de la troupe ? Il s'informe h sa manière de l'état de nos santés.

Le sixième jour, les chasseurs signalèrent les pistes

138 LES CHATEAUX KN KSPACNK.

(Vun parti ennemi, l.e chef tint conseil avec les principaux guerriers, et bientôt la tribu s'apprêta silencieusement au combat. Léopold et Gaëtan suivaient de l'œil ces préparatifs, lorsque tout à coup les corps tatoués des ennemis se montrèrent derrière les taillis.

Il y eut un instant rapide d'anxieuse hésitation ; mais un cri rauque partit du fond des bois, et une grêle de pierres, mêlées de flèches, sillonna l'air.

Bientôt les deux partis se joignirent corps à corps. Ln acharnement incroyable semblait les animer tous deux : on aurait dit que de vieilles haines enflammaient tous ces yeux, gonflaient toutes ces poitrines, tordaient tous ces muscles. Quand les guerriers se rencontraient face à face, ils se jetaient l'un sur l'autre comme deux hyènes, et ne se quittaient plus que l'un d'eux ne fût couché par terre, le crâne ouvert.. Plus nombreux que leurs adversaires, les assaillants gagnaient du terrain pied à pied. Tous leurs efforts semblaient se diriger vers la hutte contre laquelle Gaétan et Léopold étaient adossés ; mais' le chef en défendait les approches avec un féroce courage.

— Décidément l'hospitalité sainte s'est réfugiée dans la mer du Sud, murmurait Gaétan.

Cependant ils ramassèrent deux vigoureuses branches de bois de fer, et jouèrent si bien du bâton que les sauvages reculèrent avec quelques bras cassés et une ou deux têtes fendues.

Mais quelle que fût leur habileté dans l'art du bâtoniste, ils n'auraient pu faire une bien longue résistance, si, tout à coup, une nouvelle bande de combattants ne fût tombée sur les derrières do l'ennemi.

\ \ TIIM II hl ^ III oNDl V. l^r^

I.o (irouchy laloin» de C(» Walciioo sauvap;o vonait onfin (larriNor, ot les vaiiKiuoiirs, vainnis à leur trnn\ s<î d<*h-indricnl ch r\ là.

Talio-lliKH' paiTouruI le cliainj) iln coiiihal. lo.s \i'u\ lixrsvorsia Umiv ; (|uel(|iics sauvages lo siii\ aient : (!<• Icnipseii lemps il drsi^niail im mort du {{o'v^i : los guerriers s'en cniparaicnl r[ le eoiicliaieni sur un brancard.

— Ce peuple esl nen-seulenieni brave, mais il est eneon* relit;ieu\, (bsail, i.éopold ; il lient à nous prouxer (|u'il sail riMidn^ bommage au courage malbeureux, en faisant eboix des plus vaillants pour leur donner les lionneurs de la sépulture.

Quand il y eut une douzaine de morts sur les brancards, on passa à la visite des prisonniers; ils étaient dix-sept en tout. Le obef h^s conlia à la garde de quelques guerliers. Le j(MU' même on se remit en marcbe. et; vers le soii\ les deux bandes réunies entrèrent dans leur capitale.

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