UN EFFET DE LUNE
En arrivant au hameau qui servait de capitale aux sauvages, les deux naufragés furent conduits dans un carbet.
Vers le soir, la fête du retour commença au milieu d'un bruit assourdissant.
— A ce qu'il paraît , disait Léopold , les veuves et les orphelins n'ont pas coutume de s'afïliger beaucoup dans ce pays; c'est un peuple de stoïciens. Où diable Sparte va-t-elle àe nicher?
1,\ TIIAUI f>KS BLONDKS. 1 'i I
La fric dura louic la iimi, n'coinmcriça lanuil, suivanh* ol. n^prit la imil d'après ; pcndaiil Ir jour !«• (anij) dormait.
Lrs dt'ux blancs avaioni la permission de se promener au\ (MU irons des carbels, où il Icmu* plaisait, ii l'exception loutolbis d'une (M'rtaincî vallée dans laciurjh» Tahia- Ta, de la |)art(l(^ Tali()-|[ua('. les avait (Mi^^a^'és ii ne. pas \)n\r\iv\\
In jour, vers midi, tandis (juc LcojxjM di'j^'unail sous un IVanj^ipanier, il vit venir à lui (laëtan tout boulevers**.
— Oh ! (ju'ai-je vu! s'écria rex-ministre en tombant ui\ cotés de l'ex-roi.
— Je ne sais |)as pounjuoi tu as vu ce (|U(^ lu as vu, répondit le i\)i , mais je désirerais fort savoir ce (jue c'est.
— Malheureux! sais-lu bien ce qu'on fait de nous ici ?
— On nous garde, et même on nous nourrit très bien.
— On nous engraisse î ! !
— Voyons, Gaétan, ne plaisantons pas.
— Je n'en ai pas la moindre envie. Tes philosophes sont des antropophages. J'ai vu leur cuisine. Quelle cuisine !
— Où donc ?
— Là bas, derrière ce bouquet d'arbres, à l'entrée de la petite vallée dont on nous a interdit l'entrée et qu'on prendrait pour un parc anglais tant elle est fraîche, jolie et coupée de limpide ruisseaux. Des fleurs, du vert gazon et de claires eaux en un tel lieu! Le bon Dieu joue quelquefois à l'enfant prodigue!
— Mais la cuisine, la cuisine?
— M'y voici. Je flânais par là, malgré les prescriptions du chef (iiii, fori heureusement, dormait, lorsque j'ai vu cinq ou six drôles qui allumaient un brasier ardent : d'autres dépeçaient je ne sais quoi tout à côté. Ce je ne sais quoi fut enfilé à des brochettes de bois et mis sur le feu ; une grillade s'apprêtait et la brise m'en apportait les émanations. Je m'approchai. Les drôles m'entendirent : l'un d'eux sauta sur moi, un couteau saignant à la main, j'avais un fort bâton, et j'ignore ce qui serait arrivé, lorsqu'une idée subite l'arrêta. Au lieu de me frapper, il mit son doigt sur ses lèvres et me fit signe de ne pas faire de bruit. Il paraît que les coquins déjeunaient en maraude: ils avaient donc fait cette sage réflexion que s'ils tentaient de me tuer, je pourrais crier et me défendre et qu'on ne manquerait pas alors de découvrir leur contravention: mieux valait parlementer. Pour acheter mon silence, ils me conduisirent près du foyer et m'offrirent...
— C'est bon, je comprends.
— J'ai failli m'évanouir. Mes coquins, enchantés de mon refus, se mirent gaillardement à déjeuner, s'arrachant les morceaux , et toute la grillade disparut.
— Après?
— Comment après ! trouves-tu par hasard que ce n'est pas assez? Mais, sais-tu bien qui j'ai reconnu à la tête de mes affamés? celui que tu appelles le médecin. Ce médecin-là est leur cuisinier. Quand il nous palpait, tu supposais que c'était pour juger de l'état de notre poitrine ou de notre cœur ; il s'enquérait seulement de l'étatde notre embonpoint. Tout m'est expliqué : la philantropie qui leur fait nourrir les plus maigres, la piété qui les engage à expé-
I,A TRAITK DKS BLONDES. l/j.'i
(lier les plus gras, et leur courage qui n'est ((ue de la gas- Iroiioinie.
'rahia-Ta(|ui, di^puis (jU(»l(jues jours, était tombée dans une MK'Iaïu'olie singulirrc, arriva sur ces entrefaites.
Léopold, ([ue les discours de Gaétan n'avaient pas convaincu, la pressa de (piestions, et Tahia-Ta lui avoua en pleurant (pie leur mort était résolue, bien que ces peuplades ne tissent pas un très-grand cas de la chair des blancs.
— Quand le dernier des prisonniers aura été tué, votre tour viendra, leur dit-elle dans son naïf langage.
— Savez-vous , mon amie , reprit Léopold , comment s'y prend le médecin pour pratiquer l'opération qui doit nécessairement précéder la grillade?
— C'est fort simple : lorsque le jour lixé pour l'exécution arrive, on mêle à la boisson du prisonnier le suc d'une plante qui a la propriété d'endormir profondément.
— Dans quel but? demanda Gaétan.
— Ah ! c'est que mes compatriotes ont remarqué que le captif, quand il se débattait, compromettait la délicatesse de ses chairs.
— Quels Sardanapales ! quel peuple de gourmets ! s'écria Léopold. Mais après.
— Après, on transporte le dormeur au lieu du festin, où le médecin le saigne tout doucement avec une très jolie lancette de talc vert; et il se trouve après que le patient est mort.
— Ainsi, il passe du sommeil au trépas sans réveil?
— Sans réveil.
— C'est chai^maat, et me voilà tout à fait réconcilié
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avec mon médecin ; il n'a qu'à me servir sa potion quand il voudra.
— Es-tu fou? s'écria Gaétan.
— Point. Souviens-toi de la parole de ce grand philosophe, qui disait que nous étions tous en naissant condamnés à mort. Qu'importe donc que le trépas vienne un peu plus tôt on un peu plus tard !
— Si nous tâchions de maigrir ?
— Nous n'en avons pas le temps. Crois-moi , Gaétan, mangeons, buvons et dormons, c'est le plus sûr, et fionsnous au hasard qui n'abandonne jamais les aventuriers.
— Rien ne saurait plus vous sauver, dit Tahia-Ta tristement.
Léopold secoua la tête. — Rien, excepté l'imprévu! reprit-il.
L'amant de l'expérience s'enferma dans son carbet et appela la méditation à son secours. Jamais il n'avait tant fumé de cigares.
Un jour qu'il feuilletait son Mathieu Laensberg, il se leva brusquement pour se jeter au cou de Gaétan.
— J'ai trouvé l'idée ! s'écria-t-il.
— J'aimerais mieux une pirogue, répondit tristement son ami.
— C'est ce que nous verrons plus tard. Il ne s'agit plus maintenant que d'obtenir la faveur de ne pas être. . .
— Chut !
— . . . . Avant le jour de la pleine lune.
— Pourquoi ce jour-là plutôt qu'un autre ?
— C'est mon idée.; je vais redoubler d'amabilité auprès de Tahia-Ta pour qu'elle obtienne cette faveur du chef.
(,v TiiNin: nrs blondes. 1/|5
— Je voudrais bien savoir pounjuoi on ;i drrouvorl la
nier du Sud ! disait (iai^tai) en sou|)irant.
Lcopold usasibiriidcsoii c:r(''dilsiirresj)rildtîraliia- Ta, qu'il la drN»rnnna à inliMCPcIrr pour oui auprès de Talio- Ihiaé; (îlle si; rt'iulil donc, dans k; cailx^l du rh(T, et n'rn sortit (|u'avee la t^ràcc (|u'c'lh; sollicitail.
— O ma nymplit»! s'écria I.éopold, en embrassant Tabia-Ta, o mon bel an<,'e crépusculaire, notre vie est suspendue à tes lèvres, viens que je t'initie à mes projets ; viens, ma Juditb, que je t'api)reniie comment il laul vaincre cet Holoplierne brun.
l/aurore du jour latal se leva. Le ciel était merveilleusement pur ; des perles de rosée scintillaient à toutes les feuilles, comme si les fées de la nuit avaient secoué leurs colliers sur les bois ; les tleurs ouvraient leurs calices embaumés, les oiseaux se poursuivaient d'arbre en arbre : toute la nature semblait en fête.
— Debout! cria Léopoldà Gaétan; vois ce soleil, ce sera notre soleil d'Austerlitz !
Toute la tribu était sur pied. Léopold savait par Tahia- Ta que la fête devait être aussi bien religieuse que culinaire.
Le médecin apporta en grande pompe au carbet des captifs les mets les plus exquis et la calebasse où le jus de la plante narcotique avait été exprimé dans une boisson fermentée.
Les captifs acceptèrent les mets, et quand ils furent seuls jetèrent la calebasse à terre d'un coup de pied.
Le soir vint; le médecin se rendit au carbet des captifs, et, les voyant debout, s'arrêta sur le seuil, étomié.
II n'osa pas prendre sur lui la responsabilité d'une opération pratiquée en dehors de toutes les règles de la tradition culinaire, et en référa aux chefs.
Les chefs consultèrent les sages et les guerriers, que la question intéressait au suprême degré en leur qualité de convives.
La discussion fut orageuse ; vingt orateurs prirent la parole.
— Quel malheur que nous ne puissions pas les comprendre! dit Léopold; certainement ils discutent de quelle façon nous serons apprêtés. Serons-nous au courtbouillonouen salmis? That is the question.
— Chut! s'écria Gaétan, ils votent.
En effet une partie de l'assemblée s'était assise ; l'autre restait debout.
Ceux qu'on voyait assis étaient malingres, chétifs et cacochymes.*
Ceux qui se tenaient levés étaient larges de poitrine et bien campés sur les hanches.
— Bien, dit Léopold, les bons estomacs ont la majorité et nous serons mangés ce soir.
En effet, les deux captifs furent conduits au lieu ordinaire des banquets.
Mais une trop puissante surexcitation avait agi sur les nerfs de Gaétan ; les efforts de sa volonté avaient outrepassé les limites du courage humain, et, quand il se vit adossé aux cocotiers que tant de victimes avaient arrosés de leur sang, une étrange hallucination s'empara de son esprit.
Il perdit le sentiment de la réalité, et se crut trans-
I A TMAITI IH S mONOPS. Vil
\H)V[rl\ roprra pcndaiil la pimiiriM' rrpn'soiilalion crmi IkiI1(M n()HV(»au. OunnI l\ Lt'opold , hmi en |)arta^'ca!)l le < alnif (le son coinpai^non (ju'il allribnait à la résif^nation, il rr^MTclail alltMilivciiuMil les a|)|)r(^ts (I(^ la (l(Miiii;n; frli» dont ils allaiiMil rire It's Ik'm'os, cl atlcndail, résolu, riiiMirc où Talii;»-Ta d('\ait nictlriMMi (riiNir ri(l(;(M|iii t'tait Icui' plaiidic do saint.
Kahino vonait d'olargirsnr la nier son (lis(|nolnnnn(Hi\ : It^s Ilots se brisaient snr le sable où Técnnie |)b()S|)liorescente IVémissait. Sur la lisit'^re des forets, sombres barrières qui faisaient nn roni|)artà la \ne, de grandes j)iles de l)ranclu^s résineuses étaient étagées; les douces barinonies de la nuit troublaient seules le silence de l'île, perdue dans le vaste Océan comme une corbeille de fleurs. Cependant une agitation sourde se manifesta au. sein des groupes épars dans la prairie ; deux fdes de guerriers se détachèrent lentement des rangs incertains de la tribu et s'arrêtèrent sur le front des bûchers.
La décoration parut d'un bel effet à Gaétan.
— Bravo! cria-t-il, et il applaudit de toutes ses forces.
Un vieillard osseux, peint de couleurs éclatantes, s'avança armé d'une hache vers un arbre seml)lable à ceux qu'on voit sur les paravents, et le fendit au cœur. La sève jailUt et frappa le vieillard au visage. Avec une calebasse il recueillit la liqueur qui coulait de la plaie, en bul (^t la passa à un chef qui la vida.
Ce chef, drapé d'une tunique d'écorce de cocotier, teinte en jaune, tenait à la main une courte zagaie aiguisée aux deux bouts. A peine eut-il avalé la sève sacrée qu'il se mil à danser, les bras levés au ciel, traçant sur
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l'herbe ^vec ses pieds des cercles cabalistiques. Un orchestre d'instruments inouïs l'accompagnait ; de vieilles femmes accroupies battaient à toute outrance sur de sauvages tambourins, tandis que d'autres soufflaient dans des conques à se rompre la poitrine ; le chef brandissait sa zagaie, dont les pointes aiguës et luisantes menaçaient les guerriers silencieux.
Le vieillard qui se lenait debout au milieu de la prairie poussa un cri. A ce cri, la zagaie partit des mains du chef et s'enfonça dans la poitrine d'un guerrier ; l'orchestre s'arrêta ; le guerrier sortit des rangs : c'était un grand jeune homme ; la zagaie tremblait encore plantée au-dessus du cœur.
Le grand-prêtre appuya sa calebasse sous la plaie, et quand elle se fut remplie d'un sang fumant et chaud, il ouvrit ses bras qui faisaient une ceinture au guerrier, et le jeune homme tomba mort.
Cette scène d'exposition ne déplut pas à Gaétan.
Le vieillard marcha droit aux noirs bûchers, sa coupe sanglante à la main. Trois fois il tourna tout à l'entour, pirouettant sur ses talons, sans qu'une goutte de la liqueur vouée s'échappât du vase ; les guerriers frappaient la terre de leurs massues en cadence. Quand il eut fait le tour des bûchers, il les aspergea l'un après l'autre en poussant trois cris, auxquels rii:«fernal orchestre répondit.
Soudain quatre jeunes gens, nus et barbouillés d'une sorte d'argile rouge, vinrent prendre le cadavre de leur camarade, s'approchèrent du bûcher central, en le balançant suspendu par les pieds et par les mains ; le grand-prêtre secouait sur les danseurs ses mains où se coagulaient quel-