I.A m Ain. I»l s lU.ONDKS. I V
(|iios fçoulh'S (le sanm l\ mcsiinî (|ne h» sombrr rortrj^e s'avaiK^aiL il iinpriinail an cadaMc un halaiK niirni plus (^lUM'^iqur, ri inriail à sa danse un chanl ^Millnral dim rhylhnir luf^ubit» : lonl à coup les mains (les(|ualr(i guerriers s'ouvrirent, el le cadavre, lancé connue la |)ierre d'une» frond(\ s'ahatlil au sommet du bûcher.
Des chcrurs d(^ jeunes fennnes arnu-es de lorcluiS sN'v lancèrenl aux anj^les des bûchers : leurs longs cheveux noirs flottaient auvent, leurs yeux étincelaient; les colliers (jui pendaient sur leurs seins ressemblaient à des lignes écarlales que le doigt mystérieux d'une sorcière aurait tracées en un jour de sabbat ; les coquilles attachées à leurs chevilles sonnaient en se choquant. A mesure que la flamme grandissait et projetait plus loin ses clartés, les danstHU's redoublaient de vitesse : les vieilles chantaient en frappant sur leurs tambours retentissants.
Comme d'infernales théories d'esprits, les jeunes danseuses passaient devant la flamme que le vent tourmentait , et leurs têtes , renversées en arrière , roulaient sur leurs sombres épaules qu'une sueur brûlante humectait.
Aux vives lueurs que le triple foyer lançait sur la prairie, on apercevait des groupes d'enfants bruns qui se roulaient dans l'herbe: le médecin, coiffé d'une aigrette de plumes blanches, aiguisa sa lancette sur un caillou poli qu'il baignait de salive ; de vieilles sibylles tatouées et qui s'étaient noué des serpents autour du corps, hochaient la tête en psalmodiant un chant lugubre. Les chefs, accroupis dans une zone de lumière, passaient les doigts sur la lame verte de leurs couteaux de pierre, et le grand-prêtre debout battait des mains.
150 I.KS CHATEAUX KN KSPAGNE.
Léopold commençait à ne plus ])orter une grande allention à ce tableau et tenait les yeux attachés sur le côté (le l'horizon où la lune montait toujours.
Quand la flamme eut si bien miné les bûchers que tous trois se furent affaissés en poussant vers le ciel des tourbillons d'étincelles, les danseuses épuisées roulèrent sur le sol.
Toute la tribu tomba soudain sur ses genoux. Trois colonnes de feu s'élancèrent des foyers ardents, et une immense clarté passa sur la prairie, illuminant tous ces corps prosternés, battant la terre de leurs fronts.
— Bravo! bravo! s'écria Gaétan, qui donnait toute son approbation à ce tableau linal.
A ce cri, les sauvages se relevèrent; les mystères de leurs rites religieux étaient accomplis. Le grand-prêtre étendit le bras et le chef se dirigea vers les deux captifs.
Mais entre eux et. lui il rencontra Tahia-Ta. Elle l'arrêta, appuyant sa main sur l'épaule du chef et de l'autre lui montrant le ciel :
— Taho-Huaé n'a pas cru ce que je lui avais annoncé, lui dit-elle ; le grand esprit des blancs est en colère comme la mer quand souffle le vent. Si Taho-Huaé lève la hadie sur ses prisonniers, qu'il prenne garde; le grand esprit étendra sa main dans le ciel et l'île tout entière sera plongée dans la nuit.
Le chef la regarda un instant, puis il repoussa doucement la main de Tahia-Ta.
— Le grand esprit de mon peuple veut que les hommes blancs meurent et soient mangés ; notre grand esprit a faim de leur chair et soif de leur sang; pourquoi le grand
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espril (les blancs Ic.sa-l-ilahiinilomH'ssiir noln- i|r.7Tali(»- Huutî n'a pas \)v\\\\
Le cher s'avainM. Taliia-Ta, le rclciianl cncor»', \r,\A sa main \rrs la luiu* :
— lit'gardi;, dil-rllc.
l ne l)an(l(' opaipic «M-hannail, le discjun ('linct^lanL des miils; déjà niir Iiumu" plus icrno lonibail sur la mer ri les bois.
Le chef s'anvia; lonlc la liibii lournait ses yeux vers le ciel.
La lumière s'elTaçait lentement. vX la bande sombre s'élaru:issait à toute minute sur la i)lanète errante dont la face se voilait.
— C'est la niiiin du maïul (spril des hkuics, dit Tahia-ïa.
Le chef frissonna. Ln frémissement de terreur parcourut la tribu.
— Malheur! malheur! s'écria Tahia-Ta, l'heure de la nuit sombre est venue.
— Malheur! malheur! cria la foule qui voyait les ténèbres étendre leur manteau noir sur l'île.
Un mince lilet de lumière rayonnait encore sur le bord de l'astre comme la lame étroite d'un sabre recourbé: l'ombre s'avança et la lumière s'éteignit.
Une clameur d'épouvante retentit dans la vallée ; les guerriers jetaient leurs armes, et le grand-prêtre attachait un regard hébété vers le ciel obscurci. La terreur et la désolation étaient partout.
TaUo-Huaé alla vers Tahia-Ta.
— Le chef a parlé comme un enfant, lui dit-il . l'effroi
peint sur le visage ; le grand esprit des blancs est un grand esprit. Que ces hommes blancs le demandent et il retirera sa main.
— Taho-Huaé m'a entendue, reprit-elle ; que les couteaux se détournent des blancs et le grand esprit rendra la lumière à votre île.
— Les blancs sont libres, mon peuple n'a plus faim. Tahia-Ta s'élança vers Léopold. Épouvantée elle-même,
elle le pria de rendre la clarté à l'île plongée dans la nuit, et Léopold, gravement, leva ses bras au ciel dans l'attitude d'un prophète.
Un étroit ruban lumineux se dessina sur le disque éteint de la lune ; quelques rayons filtrèrent dans l'espace ; une immense respiration souleva toutes les poitrines ; la tribu semblait avoir reconquis l'air et la vie.
Tahia-Ta prit Léopold et Gaétan par la main et les entrahia; les rangs des sauvages s'ouvrirent devant eux; une terreur superstitieuse protégeait les deux captifs.
— Bien joué, ma bonne comédienne î s'écria Léopold en sautant au cou de Tahia-Ta, qui n'était point fort rassurée d'avoir eu affaire à un aussi grand sorcier.
Ce cri arracha violemment Gaëlan à son extase somnambulique; il jeta autour de lui des yeux effarés; au loin, dans la prairie, les dernières flammes des bûchers ondoyaient ; devant leurs clartés, les noires silhouettes des sauvages se dessinaient; la vérité tout entière se fit jour dans son esprit, et il tomba dans les bras de Léopold, riant et pleurant à la fois.
— Qui donc nous a sauvés? dit-il enfin.
— L'idée dont tu faisais fi, ou, pour rendre à César
i.A THMTr: nrs ni.oNDF.s. 15!^
C(^ (|ni est à Mathieu IÂionsl)(T^^ lo paiivrn petit almanach hltMi (|ui nous a servi d'égide contre Tappcîlit australien.
— Ou(»I conte m(» fais-tu là?
— Ces! aussi \rai (pi'une folie. Tandis (pi(^ j(^ régnais à Oyalava, jiî m'amusais, pendant les loisirs de ma royautf;, à feuilleter cet almanach d'un sou. Il y ('îI ait question d'une éclipse totalede lune. \près les révélations de Tahia-Ta sur le sort qui nous attendait, une idée extravagante me traversa l'esprit ; dans les i)érils extrêmes on n'adopte que ces idées-lk J'avais lu, dans les Incns de M. de Marmontel , la relation d'une éclipse de soleil qui avait joué un rôle providentiel. Le soleil n'était pas disponible dans le moment ; ne pouvant avoir Phœbi^s, je me contentai de PlKcbé. Tu comprends de (juelle importance il était pour le succès de mon projet que le jour de notre sacrifice en Australie concordât avec le jour prédit par le vénérable Mathieu Laensberg. La veille ne me convenait pas plus que le lendemain. Enfin, le soir même, Tahia-Ta ayant bien voulu me promettre le concours de ses talents, je lui ai tracé son rôle, elle a joué avec une remarquable supériorité et le succès a été complet.
— Maintenant que nous voilà atYranchis de la broche, qu'allons-nous faire? dit Gaétan.
— Je propose de nous en aller, dit Léopold ; tant que ces gens-là déjeuneront, et ils déjeunent beaucoup, nous courrons des dangers. D'abord il n'y a plus d'éciipses. Construisons bien vite une pirogue et confions-nous aux flots.
La nuit s'écoula et ils discutaient encore les différents
moyens d'évasion que leur esprit leur suggérait, lorsqu'un grand tumulte mil fin à leur conversation. Le camp était sens dessus dessous.
La cause d'un aussi grand ti'ouble fut bientôt expliquée aux deux voyageurs. Une nombreuse troupe de blancs venait de se montrer sur le rivage.
Léopold et Gaétan coururent droit à leur rencontre.
— Qui vive? leur cria-t-on en espagnol.
— Français ! répondirent-ils.
— C'est bien, dit le capitaine, nous allons nous embar- ({uer et je vous mènerai à Tuxillo où je me rendais quand un coup de vent m'a poussé sur les côtes de la Nouvelle- Zélande.
— Ah ! nous sommes dans la Nofivelle-Zélande. C'est [in pays charmant que je ne serai pas fâché de quitter.
— Patron Giacomo, dit un matelot, voilà la péniche ; faut-il la héler ?
— Giacomo, s'écria Gaétan ; Giacomo Ferrer, de Cadix ?
— Lui-même.
-—Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous embrasser ; je vous connais beaucoup, c'est-à-dire je connais un peu mademoiselle Jacintha, la fille de l'honnête drapier, à l'enseigne de la Toison d'Or.
— Ma fiancée !
— J'ai fait sa connaissanœ au carnaval de l'an dernier ; la chère signorita m'avait chargé de mille soupirs pour vous quand elle apprit que je partais pour Luçon.
— Chère Jacintha !
— Ah ! seigneur Giacomo, si vous savie2 comme elle