‹ Les châteaux en EspagneChapitre 3 sur 30 · UNE LIONNE OU NORÛ · texte numérisé non relu

UNE LIONNE OU NORÛ

Lrs deux \oyageurs naviguèrenl quelques jours dans la uier Baltique^ Le paquebot allait à Saint-Pétersbourg. Léopokl, qui était frileux, ne comprenait pas pourquoi Gaétan avait choisi la terre des neiges pour prendre sa re- \ anche du pays des brouillards.

— Je ne le sais pas moi-même, répondit Gaétan, jai arrêté nos i)laces sur le premier steamer en partance et il s'est trouvé que ce steamer allait en Russie.

— J'en suis taché : la Russie est un pays que je n'aime

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])as. Je la vois loujoiirs au Iravcrs ch; M. de Norviiis. Puissions-nous ne pas avoir, nous aussi, noire retraite de Moscou !

En descendant à Saint-Pétersbourg, Léopold et Gaétan prirent un logement dans un des élégants palais de la place de l'Amirauté.

Comme ils allaient sorlir, un garçon leur demanda s'il ne fallait pas leur faire avancer un drowski :

— Faites-nous plutôt avancer un interprète, dit Gaétan.

— Qu'en ferions-nous? s'écria Léopold. Ne sais-tu pas (juc nous sommes ici dans la capitale de la syntaxe ? Tous les boyards sont des Vaugelas ; le moindre moutjick est un petit Lhomond.

Pendant les premiers jours Léopold et Gaétan se montrèrent dans tous les lieux fréquentés par la bonne compagnie, dans les églises, au Théâtre Impérial, sur les quais de la Newa. Gaétan étudiait les femmes, Léopold étudiait les mœurs; son ami prétendait que c'était faire la même chose, les unes étant la cause des autres. Au bout d'une semaine, Gaétan n'avait pas vu l'ombre d'une blonde et J^éopold n'avait rien découvert.

Saint-Pétersbourg estencoreplus que Bruxelles le plagiat de Paris. On sait qu'il n'y a rien qui, en apparence, rqssemble plus à un Français qu'un Russe. Quant aux dames moscovites, ce sont des Parisiennes au lait d'amande. Gaétan aurait pu se croire dans la Chaussée -d'Antin s'il n'avait pas vu tant d'uniformes. C'était parles rues une procession de colonels, de capitaines, de généraux et d'aides de camp. Tous ces militaires en écharpescouraieni

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cMcilrc lir on il ( li('\;il. I)(S scnlinrlks (Hiiirnl rn farlinn ;• Ions 1rs coins dr rncs. Les (li\ inil(''S i\t' V:\\\\'u\\u* É^\()t(» III' soni pas plus raidcsdans leurs f;aînc»s de ^M'auit.

— On (TDil (|n(MM» soiil (l(»s hoinnirs, disail Ij'ojxjld. rc sonI (Icsaulonialcs. Nancansou a fal)ri(|u»' unr f,^n•(l(• inipiTialcdr \ ini;! mille. niann«'([uins à la ^naiido Callit'riiH'. (Tes! un bâtard de l'oleinkin (|uiiue l'adil.

— Ils (l()i\en( 0[\v nsis.

— (Ani\-ci sonl neufs: les \ ieu\ onl r\r hu's ii la Moskova.

Tandis qu'ils marchaient Léopold saluait lesunitormos.

— Tu connais donc tous les j;énérau\ de Sainl-l'élersbourf):? lui dit. enlin daîMan fatigué de lui voir oter son chapeau.

— Je n'en connais pas un. Mais il pourrait se faire que l)anni eux se trouvât renipereur; l'autocrate est un Aaroun-Al-Raschid cosaque, dont M. de Nesseh'ode est le gi'and-visir. Saint-Pétersbourg est la Bagdad du Nord. (lha(}ue jour l'empereur s'y promène déguisé en olTicier des gardes. L'uniforme est son domino.

— Kt (jue fait-il par les rues de sa capitale ?

— 11 met les Mille et unr Xuits en action, .\icolasest un empereur errant. Ce lieutenant qui passe est peut-être lui.

Gaétan commençait à déplorer le hasard qui les avait conduitsà Saint-Pétersbourg, lorsqu'un matin qu'ils étaient inoccupés, il demanda à un garçon de l'hôtel ce qu'on pourrait \oir ce jour-là dans la capitale de toutes les Russies.

— -Lnerexue.

o'i\ 1 KS CIIATKAIJX \i\ i:si'A(.m:.

— EL demain?

— Une revue.

— Et après-demain ?

— Une revue.

— Cela doit finir par manquer de gaieté, disait Gaétan tout en cheminant le long des quais.

— BahîTennui devient un plaisir quand on y est habitué.

Un Finlandais leur apprit que le champ de Mars de Saint-Pétersbourg était à deux lieues des portes. Les Finlandais sont les Auvergnats russes. Pour aller plus vite, les deux amis sautèrent sur deux chevaux de l'Ukraine, qu'un loueur leur céda comme descendant du coursier de Mazeppa.

C'étaient des bêtes sauvages à tous crins et à tous vices ; mais des voyageurs qui ont couru le renard en Angleterre sont à l'épreuve de toutes les chutes. Un temps de galop les mena jusqu'au lieu où l'artillerie de la garde manœuvrait.

Il y avait dix mille hommes et cent pièces de canon dans la plaine. Autour de ces dix mille soldats, il y en avait trente mille autres qui ren:iplissaient le rôle de spectateurs.

— Je voudrais bien savoir ce qui resterait à Saint-Pétersbourg, si Pon supprimait la garnison? s'écria Gaétan.

—Il resterait des casernes.

—•Mon ami, reprit Léopold en s'adressant a Gaétan, tes propos sont légers, 'lu oublies trop que nous galopons dans un pays où tous les chemins mènent à Tobolskoï, et que Tobolskoï est la capitale d'une bastille qu'on appelle la Sibérie.

r \ TUMTi: dis nf.oM)i:s. '.\?)

Mais ilrjà fiarlaii n'i'roulaii plus lus sages avis de \r<)pold : il Ncnin'l (r;iprr(M'\()ir (l;ins imo calrclu; traîiH'c par (jnalrc rjuivaux, uiu»- jcimc IriiiiiKi donl Icdi'liraL visaf^ij noyail S(vslip^n('s vaporeuses dans les ondes d'un(î clieNcliiro rondrée.

(JuaIregi'iK'raux se livrai«Mill)al;ulIe à sa |)orliùre, pour conquérir un sourire.

Mais tandis que GalMan ronlemplail la dame qui promenait son regard indolent sur la foule, un drapeau rouge fut liissiî au bout d'un mat.

Un léger niouvemenl, un d(^ ees mouvements que les courtisans devinent, é])ranla les sourcils de l'empereur. A cet impinxeplible signal du Jupiter Olympien de toutes les Hussies, un aide de camp tira son sabre, et vingt canons lonnèrent, tournés vers des tonneaux disposés en lign(\

î.es boulets sifllèrent en rasant le sol ; la moitié des lonneauxfut emportée. Un dais de vapeur bleuâtre s'étendit sur la plaine. La Moscovite avait du vieux sang tartare; elle tressaillit à cette brusque détonation ; un pâle incarnat colora ses joues blanches comme la neige ; elle se dressa et aspira à pleine poitrine l'odeur de la poudre.

— Pourriez-vous, monsieur, me dire le nom de cette jeune Bellone? demanda Gaétan h un capitaine d'état major.

— C'est la comtesse Olga Baraskin.

Les décharges de l'artillerie se succédaient sans interruption. On remplaçait les tonneaux à mesure qu'ils étaien emportés.

Gaétan ne voyait qu'Olga, et déjà son imagination bâtissait des châteaux en Russie.

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Tout à coup la Clorinde en douillelie laissa échapper le mouchoir qu'elle agitait dans sa main. Une brise folâtre emporta sur son aile le tissu léger, qui, llottant et ballotté comme un flocon de ouate, alla s'abattre au loin sur l'herbe.

La comtesse suivit de l'œil le vol incertain du mouchoir jusqu'au moment où il se coucha sur le vert gazon comme un alcyon fatigué.

La volontaire enfant tourna ses yeux vers un groupe d'oiliciers et son doigt impérieux montra le mouchoir.

Cinq ou six cavaliers pressèrent du talon leurs chevaux impatients. Une Ugnedefeu fendit l'espace, vingt boulets passèrent comme un ouragan de fer, et sous les rênes brwsquement retenues par des mains épouvantées les chevaux se cabrèrent.

La mort fauchait l'air entre le mouchoir fugitif et sa maîtresse.

— Quoi! tous immobiles! s'écria la comtesse en se tournant avec colère vers les officiers ; ce nœud de ruban, à qui me rapportera le mouchoir !

Les boulets suivaient les boulets, les chevaux piaffaient et bondissaient sur la place ; Gaétan partit.

Un cri jaillit des lèvres de la comtesse. Les officiers se dressèrent sur leurs étriers. On vit Gaétan passer devant la flamme et courir encore.

— Sauvé ! s'écria Léopoid qui était pâle comme un linceul.

Olga écarta ses deux mains et aperçut Gaétan qui , penché sur la selle, enlevait le mouchoir du bout de sa cravache: mais que devint-elle lorsqu'elle le viL ainsi

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